CHAPITRE
LES BfilUX-ABTS SOUS LA MONARCHIE DE JUlLLEt.
Une visite chez Decamps. — Le masée de Versailles. — Visites de Louis-Philippe au musée da Loovre. — Une aquarelle du duc de Nemours. — Decamps. — Notice biographique de Decamps, écrite par lui-même. — Théodore Rousseau. — Jules Dupré. — Corot. — Ary Scheffer. — Meissonnier. -^ Théodore Chassériau. -=-- Couture. — Louis Muller. — Camille Roqueplan. — Eugène Isahey. — Alfred de Dreux. — Diaz. — Gavarny. — Grandville. — Danmier. — Cbam. — Monuments élevés ou achevés soos la monarchie de juillet. — Doprez à rOpéra. — Madame Stolz. — Louis-Philippe et Grétry. — Kicharà Cœur àe lioni — Ad. Adam. — Ses œuvres.
— Est-ce ici que demeiure M. Decamps ?
— Oui, monsieur.
— Est-il chez lui?
--- Oui> monsieur.
— A quel étage ?
— Au cinquième, la porte en face.
— Je vous remercie.
— Est-ce que monsiem- va monter chez M. Decamps?
— Sans doute.
— Alors, monsieur devrait bien me faire le plaisir de lui monter ce pantalon.
Le portier, en regaidant ce visiteur à la tournuie élégante, d'une physionomie distinguée, rougit bientôt de son indiscrétion et se confondit en excuses.
— Mais je suis bien aise de rendre ce petit service à vous et à M. Decamps.
Arrivé au cinquième, le visiteur sonne, le peintre vient ouvrir; quel fut son étonnement de voir le duc d*Orléans un pantalon à la main.
Le duc d'Orléans aimait les aj^, comprenait la grande peinture, et visitait souvent \eH ateliers. Sur le trône, il eût certainement, par son goût élevé, par ses généreux encouragements, sollicité de belles œuvres, fait se prodmre des talents nouveaux.
Il est généralement admis que le roi Louis-Philippe n'avait que des goûts bourgeois en peinture ; le musée de Versailles peut souvent offrir, il est vrai, de douces émotions et de vifs plaisirs aux amateurs de mauvais tableaux.
Le roi voulut surtout organiser, fonder un musée à Versailles. Il n'apparaît pas en peinture un maître, un chef-d'œuvre tous les dix ans. Si Louis-Philippe n'eût voulu ouvrir les portes du palais de Versailles qu'à des
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chefs-d*œuvre> ce musée n*eût point été fondé «oiis son règne.
On rencontre cependant au musée de Versailles quelques toiles remarquables^ entre autres V Assaut de Constantine^ d*Horace Vernel. Le genre admis^ il y a là une pensée bien traduite; c'est bien là le caractère français. Ce tableau est untout^ un bel ensemble^ qui tient forcé* ment dans son cadre; tandis que la Smcda, à gauche et à droite^ pourrait recevoir d'immenses additions de peinture sans nuire à Tensemble de la composttion.
Le musée de Versailles est donc plutôt une pensée politique qu'une pensée d*art^ plutôt un sanctuaire réservé à toutes les gloires de la France qu'un nouveau temple ouvert à la peinture. Pendant plusieurs années^ Louis -Philippe a consacré au musée de Versailles tous les loisirs que lui laissaient les affaires et presque toutes les ressources de sa liste civile; il discuta, il traça lui-même le plan de t(mtes ces galeries, qui contiennent plus de quatre mille tableaux ou portraits^ et près de mille œuvres de sculpture.
Dès l'année i 833, il décida que plusieurs salles seraient destinées à recueillir, avec les portraits de Louis XVIII et de Charles X^ les souvenirs glorieux de la restaumtion. On lui rappelait avec quelle fureur la passion populaire avait proscrit même des emblèmes historiques : (c Je ne reculerai pas, dit le roi, devant la passion populaire, et je la ferai taire en la bravant. »
Les commandes, acquisitions et restaurations de peinture et de sculpture s'élevèrent à la somme de six millions six cent vingt-cinq mille francs, l'acquisition et la
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reslaaration du mobilier à celle de un million huit cent quarante mille francs.
Le roi voulait que les galeries nouvelles fussent consacrées à la gloire politique et aux vertus civiles; déjà il avait désigné remplacement de ce musée nouveau dans la partie du palais qui s*ëtend parallèlement à la grande aile du midi^ sur Tun des côtés de la me de la Surintendance, lorsque éclata la révolution de février.
Duc de Chartres, Louis-Philippe avait eu pour maîtres de dessin Canncmlelle et Bardin, qui lui donnaient des leçons sous la surveillance de David, toujours présent; proscrit, il avait enseigné le dessin à Reichenau. Pendant les cinq mois de séjour que le roi faisait tous les hivers aux Tuileries , il passait une partie de ses journées au musée du Louvre. Cet emploi des heures de Vaprèsmidi n'était guère modifié que par des courses à Versailles et à Sàint-Cloud, quelquefois à Neuilly, ou bien par quelques audiences. Il n'est pas une de ses visites qui n*ait assuré à un peintre ou à un sculpteur des travaux toujours très-ambitionnés. Sur plus de trois mille objets d'art commandés sous son règne, il en est peu dont il n'ait vu Tesquisse et les premières études. Le roi n'aimait donc pas seulement la truelle, mais aussi les arts. 11 les aimait seulement avec ses idées, avec ses goûts, avec sa nature particulière. Se préoccupant toujoivs très-peu du style et de la forme, il voulait donner à la peinture et à la statuaire une direction exclusivement
historique et nationale. ^>
M. Horace Vernet figure pour huit cent quarante-trois mille fi-ancs dans les acquisitions elles commandes ordonnées par Louis-Philippe.
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Dès la seconde aimée de •son avènement au trAne^ le roi voulut que les expositions d'art devinssent annuelles. Cette innovation doublait au moins les dépenses qu'entraînait ciiacune de ces expositions pour la liste civile. M.ile comte de Montalivet évalue ce surcroît de dépense à un miUion pour la durée du règne. A chaque exposition ^ le roi inscrivait sur un carnet le numéro des œuvres qu'il distinguait; ces notes étaient remises plus tard au directeur du musée^ pour qu'il y ajoutât ses observations. C'est d'après ce travail qu'on arrêtait les propositions définitives^ qui devaient être remises au roi par l'intendant de la liste civile.
Dans une de ses revues annuelles, le roi remarqua ime aquarelle signée d'un nom inconnu; elle représentait un engagement de quelques soldats français avec des Arabes. Quelles furent sa surprise et sa joie de père, en apprenant que cette aquarelle était de Tun de ses fils^ le duc de Nemours, qui avait ainsi reproduit une des scènes de la glorieuse campagne de Constantine, qu'il avait pu voir de près. L'aquarelle fut placée dans le cabinet où le roi passait les premières heures de la journée; elle a été détruite, au pillage du palais des Tuileleries, dans les journées de février.
M. de Montalivet, dans son livre sm* la liste civile, affirme que le roi accorda plus de mille médailles d'or, et dépensa plus de onze millions comme encouragements irects .
« La monarchie de juillet a vu se produire un trèsgrand nombre de bons tableaux et quelques peintres qui sont déjà ou qui deviendront des madtres. Un grand artiste s'est révélé depuis 1830 dans toute
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la force de son génie : c'est Decamps. Decamps est^ pour ainsi dire, l'envers d'Eugène Delacroix.
Le Corrége et André del Sarto, les deux plus beUes expressions du sentiment italien, voyaient tout, traduisaient tout dans la scène qui inspirait leur génie. Eugène Delacroix n'a souvent qu'un côté développé, Ynais qui arrive au sublime; il faut seulémnnt que le spectateiu* comprenne et admette le développement de ce côté et quelquefois néglige le reste. Victor Hugo a dit: a Decamps est plus complet, Eugène Delacroix plus étendu. )> Eugène Delacroix exprime surtout le sentiment intérieur, il donne à rêver. Decamps, au contraire, c'est la réalité dans toute sa splendeur.
Ce grand artiste ne commença guère à peindre qu'en 1825 ; il est né pour peindre, il a besoin de peindre, il peint pour lui. Grand amateur de la chasse, il court la forêt avec un fusil et un carnet; tout en visant juste, tout en tuant, il s'arrête, s'assied, met un genou en terre ou s'accroupit pour dessiner une feuille, le nez, la queue ou l'attitude d'un chien; toujours empressé d'étudier, même un rien qui a de la réalité, il rapporte ains de ses chasses autant de croquis que de gibier. Son génie, c'est l'originalité qui arrive au vrai ; il a cherché beaucoup de qualités et possède toutes les qualités qu'il a cherchées; il ne prend pour sujet de ses tableaux que ce qui peut devenir de la peinture, et il trouve des motifs de peinture dans tout.
Les premiers tableaux de Decamps semblèrent être inspirés du sentiment de Bonnington; mais il devint bientôt lui-même, puissant et surtout fécond. Suivant sa volonté, Decamps se montre terrible dans la Bataille
des Ombres; d'une tranquillité <>plendicle dans le Joseph vendu par ses frères: coloriste furieux dans le Corps de garde; austère et puissant comme Michel- Ange dans le Job; paisible et lumineux comme Pierre de Hoog dans ses intérieurs; plein d'entrain et d'allures vraies dans ses chasses. Par Fesprit et le comique^ il a laissé bien loin de lui les Téniers et les Watteau^ dans ses fantaisies de singes. On retrouve encore eu lui la finesse d'Adrien van Ostade^ dans ses compositions familières. Jamais peintre ne se montra aussi souvent différent de lui-même.
D'un dédain peut-être un peu affecté pour toutes les choses du monde^ Decamps rappelle l'arlibte passionaé du moyen âge ; son orgueil n'a pas même cherché les plaisirs de la lutte^ et un trait singulier de ce rare caractère, c'est que vous ne l'amènerez jamais à parler de ses tableaux, à les discuter ; il peint, et voilà tout.
Decamps peut choisir les sujets qui ont été le plus souvent traités par des maîtres, il les sentira, il les peindra tout autrement, et son œuvre sera tout à la fois de la vérité la plus vraie et la plus saisissante.
11 a fait un très-grand nombre de tableaux, et ses tableaux sont presque introuvables ; de simples études signées de lui se disputent aux enchères à des prix trèsélevés. 11 aura de son vivant connu la gloire. Toutefois, les aiuateurs ou les marchands qui ont eu ses œuvi*es de première main ne les ont payées qu'un prix très-modique. Telle toile vendue cinq mille francs au duc d'Orléans a été payée, quelques années après, dans une vente publique, près de quarante mille francs.
Ce sauvage artiste, après avoir passé sa vie dans les
environs de Parîs^ dans la forêt de Fontainebleau, vient d'acheter nne terre dans les environs d'Agen. Il peint et il peindra jusqu'à son dernier jour.
Tai vivement sollicité ce grand peintre d'écrire, pour être publiée dans mes Mémoires, sa notice biographique. Il a bien voulu cédera mes désh*s, et je suis heureux de donner ici cette intéressante et curieuse notice, dont le style animé, coloré et pittoresque, rappelle, les belles qualités du maître.
<K Aa Veyrier, le 30 octobre 1851.
» En vérité, monsieur, ce n'est pas sans quelque embarras que j'entreprends de satisfaire le désir, tant de fois manifesté, d'obtenir de moi, et sur mon intéressante personne, quelques renseignements biographiques. — Une heure ou deux d'entretien, en me procurant l'honneur et l'avantage de votre connaissance, m'eussent de beaucoup paru préférables. — Je vais tâcher de suppléer en quelques lignes à cet avantage qui m'est refusé.
» Malgré la répugnance que j'éprouve à parler de moi, je ne crois pas devoir hésiter plus longtemps à suivre l'exemple que m'ont donné tant de grands hommes mes contemporains, qui n'ont pas craint d'écorner largement l'œuvre de l'avenir, qui ne prendra certes pas, j'en suis certain, et pour beaucoup d'entre eux, le procédé en bonne part. — Quant à la partie critique qui, je n'en doute pas, doit accompagner la biographique, je m'en remets à voire discrétion, certain, monsieur, que vous avez de mM aussi bonne opinion que moi-même; ce dont, au reste, vous avez donné des preuves argent comptant, preuves qui ne se récusent pas de nos jours.
— Après ce préambule, sans doute inutile, j'entre en matière.
» Decamps (Alexandre-Gabriel) naquit le troisième jour du troisième mois de la troisième année de ce siècle, c'est-à-dire le 3 mars 1803, et, j'ai honte de le db:«, aucun autre prodige ne signala sa naissance. — Présenté à la municipalité le jour même, le petit Decamps fut accusé tout d'une voix (vu le volume exorbitant de sa personne) d'avoir enfreint je ne sais quelle loi ou ordonnance, qui enjoint aux parents d'avoir à faire inscrire les nouveau-nés dans un délai prescrit.
» Je paraissais déjà vieux vraisemblablement (je puis bien, ce me semble, employer par-ci par-là la première personne) . Tant il y a que j'étais excessivement volumineux pour mon âge; ce qui ne m'a pas empêché d'être depuis assez chétif et souffreteux. — Faites, après cela, des conjectures sur les dispositions précoces !
» Ce qui eut cours en mes premières années sont choses communes à tous. L'enfant montra d'abord d'assez mauvaises dispositions : il était violent et brutal, bousculant ses frères; l'on n'en augurait rien de bon. Il atteignit ainsi l'âge où son père (homme de sens pourtant) jugea à propos d'envoyer ses enfants au fond d'une vallée presque déserte de la Picardie, pour leur faire connaître de bonne heure, disait-il, la dure vie des champs.
» Je ne sais ce que mes frères y apprirent. Quant à moi, j'oubliai bientôt et mes parents et Paris, et ce que notre bonne mère avait pris tant de soin de nous montrer de lecture et d'écriture. Je devins, en revanche, habile à dénicher les nids, ardentàdérober les ponunes.
Je mis la p^sistance la plus opiniâtre à faire l'école buissonnière^ — car il y avait une école en ce pays-là^ — et si le magiâter a rarement vu ma tigure^ il n'en saurait dire autant de mes talons. J'errais alors à Taventure, parcourant les bois^ barbotant dans les mares. C'est là^ sans doute, que j'aurai contracté ce grain de sauvagerie qu'on m'a tant reproché depuis, et dont le frottement civilisateur auquel les hommes aujourd'hui, bon gré mal gré, sont soumis, n'a pu me dépouiller totalement. — Je ne prendais pas la peine de coucher sur le papier de pareilles puérilités, si je ne savais de reste combien les moindres particularités intéressent dans la vie des hommes célèbres. — Je reviens à mon sujet. — Ayant vu faire à de petits paysans d'informes figures en craie, j'en taillais moi-même volontiers; mais, dans ces ouvrages, le croirait-on? je me soumis aux règles reçues. Le génie ne se révéla pas : l'esprit d'innovation ne m'avait pas encore apparemment soufflé son venin.
r> Après trois années environ de cet apprentiss^e rustique, roussi par le soleil, suffisamment aguerri à aller nu-tête et parlant un patois inintelligible, je fus ramené à Paris, dont je n'avais plus mdle idée. J'y fis longtemps la figure que foit un petit renard attaché par le col au pied d'un meuble.
» Ma pauvre mère, à qui ce mode d'éducation déplaisait horriblement, parvint enfin à ra'apprivoiser et décrasser im peu, et je fus livré à l'inexorable latin. — Durant des années, les bois, les larrils, les courtiîs ^, me