CHAPITRE PREMIER LOQIS-PBIIiIPPB
de Louis -Philippe. — Sa jeunesse. — Son esprit de famille. — Le duc d*Orlèans et Louis XYIIL — Leur conférence sur Pédocation des princes , <|n*on vonlait envoyer an collège. — Le Journal de L&uiê-Phiiifpê, — Le titre d'Altesse royale. — Lonis-Philippe et Topposition. — Les- éprennes d'one biographie de contemporains. '— Charles X et le duc d*Orléans. — Une conversation ï Goritz. — ' Un dialogue des morts entre Charles X et le due d^Orléans. — Deutz. — Louis-Philippe et la duchesse de Berry. ~ Louis-Philippe philanthrope et humanitaire. — Les fortifleations de Paris. — La politique étrangère. — Les mariages espagnols. — Lettres inédites de M. Porth Rouen, de H. Guizot au roi, du roi k M. Guizot, de M. Guizot an duc de Nemours. •> Cinq lettres de M. Bresson au duc de Nemours. «^ Le discours du Mans, répousé du duc de Nemours. >— Lettre du roi au duc de Nemonrs. — Lettre de M. Duehâtel an même.— Lettre daia princesse Adélaïde au même. •— La Chambre des députés.^ Lettre de M. Mole au roi. —Louis-Philippe médecin : une méprise au château d*Eu. — La liste civile. — L*amoor de la truelle. — Le roi surpris, la nuit, écrivant des notes pour ses flls. — La mort da duc d'Orléans; une lettre de la reine Amélie. — Lettre dn maréchal Yalée sur le duc d*Aumale. ~- Deux entretiens entre Lonis-Philippe et MM. Scribe et Halévy. — Conclusion.
Il y a peut-être audace et imprudence à venir parier aujourd'hui d'un roi, encore sur le trône il y a peu d'années^ et que nou3 entourions tous alors de nos respects;
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mais je suis^ pour une pareille entreprise^ plus à Taise que personne.
Au milieu des incertitudes et des périls, je me suis montré tout d'abordconvaincu que le prince Louis-Napoléon possédait toutes ces grandes qualités d'homme* d*État qui assurent aux sociétés Tordre^ le respect de la religion^ le règne paisible des lois, aux peuples de sages progrès, la prospérité, Téclat et la gloire.
Depuis sa prenilère élection, ce prince, élu empereur et prenant le titre de Napoléon III, n*a-t-il pas su, en très-peu d^années, replacer la société sur sa base, honorer la religion, refaire une armée, compléter le grand réseau de nos lignes de fer, embellir, assainir Paris et nos provinces; faire sortir nos finances avec succès, avec profit pour l'État, des chemins de la routine, relever le drapeau et la diplomatie de la France à l'étranger, nouer fortement et par les liens les plus éttoiis l'alliance anglaise, changer de fond en comble cette politique européenne de 1814, qui plaçait la Russie à la tête d'une coalition de tous les peuples* contre la France, tandis qu'aujourd'hui une nouvelle politique européenne vient de placer au contraire la France à la tête d'une coalition de tous les peuples contre la Russie ? D'aussi grandes choses ne sont pas faites pour refroidir l'esprit et le cœiir^ ni pour diminuer les sentiments d'admiration qui ne manquent jamais, dans notre pays, aux courageux efforts et aux heureuses entreprises.
Ceci dit, il me sera permis de parler librement d'un roi qui, pendant dix-huit ans, a régné en France, sans qu'on me soupçonne d'arrière-pensées politiques, sans
qu'on m'accuse de me ménager des portes secrètes pour je ne sais quels sots rêves d'avenir. D'ailleurs^ l'empereur Napoléon III ne disait-il pas^ à Saint-Cloud^ le 2 décembre 1852^ devant le Corps législatif et le Sénat: a Est-ce à dire qu'en acceptant le titre de Napoléon 111, je tombe dans Terreur reprochée au prince qui^ reve*^ nant de l'exil^ déclara nul et non avenu tout ce qui s'était fait en son absence? Loin de moi un sembable égarement. Non-seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont précédé, mais j'hérite en quelque sorte de ce qu'ils ont fait de bien ou de mal; car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines difiërentesy solidaires de kurs devanciers. »
Le 6 octobre 1773, Louis-Philippe d'Orléans naquit au Palais*Ro^al, et reçut en naissant le titre de duc de Valois.
Son père était ce Louis-Philippe-Joseph qui se fit appe^ 1er plus tard Philippe-Ëgalité, et qui portait à cette époque le titre de duc de Chartres.
Sa mère était Louise-Marie-Adélaïde ' de Bourbon , fille du duc de Penthièvre, dernier représentant de la descendance de Louis XIV et de madame de Montespan, dans la personne du comte de Toulouse.
Louis-Philippe remonte donc à Monsieur, frère du roi Louis XIV, par son père : branche légitime.
Il remonte à Louis XIV lui-même, par son père et par sa mère : branche légitimée.
Il ne peut me convenir d'établir ici tout ce que put avoir de singulier, de scandaleux, la vie de Louis-Philippe-Ëgalité, la vie du père de Louis-PhUippe. Nous si-
gnalerons pourtant un fait qui jettera quelque lumièni sur la situation de son fils^ encore duc d'Orléans, sous la restauration^ vis-à-Yis de Louis XVIII sur le ti^e. Philippe-Égalité fut un des premiers, en France, qui empruntèrent à TAngleterre mœurs, costumes, jockeys et chevaux; les premières courses furent encouragées par lui; la reine Marie- Antoinette y assista; mais sur un ordre du ix>i les courses cessèrent. Louis XVl Touhit surtout mettre tin aux paris ruineux dont elles furent le prétexte. Le duc de Chartres se consola de cette pnr Tation par de fréquents voyages à Londres et en se faisant recevoir membre de deux ou trois clubs.
Toutefois le régent avait aussi affecté des habitudes anglaises, et même sous Louis XV les goûts anglais commencèrent à s'introduire publiquement en France : le duc d'Aumont était un jour à cheval à la droite de la voiture du roi : ^ Duc d'Aumont^ dit Louis XY, vous me crottez ! — Oui, sire, à Tanglaise. n Le duc d'Aumont avait entendu vous trottez !
Louis XYI^ pendant tout son règne, montra de Faversion pour le duc d*Orléans^ qui devait s'appeler Philippe-Égalité lors de la révolution de 89, de même que Louis XYllI sur le trône montra toujours peu de goiit pour le duc d'Orléans, qui devait prendre le titre de roi des Français lors de la révolution de 1830, après le départ pour Texil de Charles X.
Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, aimait les arts et la mécanique; il s'était fait faire en i-elief des modèles de toutes les manufactures de Lyon, et rêvait toutes sortes d'entreprises de bâtiments. Il conçut le projet d'abattre toutes les maisons de la Cité, et de rebâtir un quartier
nouveau. On sait sa lucrative spéculation sur les bouti* ques ouvertes dans le Palais-Royal.
IjC duc de Valois^ qui, devenu roi des Français en 1830, devait ne montrer que les goûts les plus honnêtes et les meilleures qualités de son père^ ne fut qu'ondoyé au Palais-Royal; par Faumônier de la maison, en présence du curé de la paroisse et de deux valets. Douze ans plus tard, Louis XYl et Marie-Antoinette tinrent sur les fonts de baptême le jeime duc de Valois, devenu duc de Chailres par la mort de son grand-père, son père, le duc de Chartres, ayant alors- pris le titre de duc d'Orléans.
Dès l'âge de cinq ans^ le duc de Chartres eut pour précepteur un M. de Bonnard, célèbre dans quelques salons par des madrigaux et par de petits vers de société. Les Mémoires de la comtesse de Genlis nous apprennent qu*elle succéda à M. de Bonnard comme précepteur du jeune duc de Valois et de ses deux frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais.
Le duc d'Orléans demanda cependant l'agrément du roi Louis XVI pour le choix de la gouvernante de ses enfants, comme avant 1830 le duc d'Orléans dut demander l'agrément de Louis XVlll pour faire éiever les jeunes princes ses fils au collège.
— Gouverneur ou gouvernante, répondit Louis XVI, faites ce qu'il vous plaira.
*- Heureusement, dit-il assez haut pour être entendu, heureusement M. le comte d'Artois a des enfants.
A partir de ce moment, l'éducation des enfants de M. le duc de Chartres, filles et garçons, fut confiée à madame de Genlis.
Rousseau venait de mourir; Vimile avait presque la vogue d*un roman ; madame de Genlis, cédant aux opinions du temps ^ décida qu'elle élèverait les jeunes princes à la Jean-Jacques.
« Qu'on destine, dit Jean-Jacques, mon élève à Tépée, à rÉglise, au barreau, peu m'importe; avant la vocation des parents, la nature l'appelle à la vie humaine, vivre est le métier que je veux lui apprendre; en sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre; il sera premièrement homme; tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin, aussi bien que qui que ce soit; la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne.
» On ne songe qu'à conserver !son enfant, ce n'est point assez : on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l'opulence et la misère, à vivre, s'il le faut, sur les glaces d'Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. »
Madame de Genlis ne semble-t-elle pas' avoir prévu que l'aîné de ses élèves passerait sa jeunesse, une grande partie de sa vie dans la misère et dans l'exil, et que, roi détrôné, il mourrait sur la terre étrangère? Ne semblet-elle pas avoir prévu que l'aîné de ses élèves serait contraint de voyager pendant de longues années sous un faux nom, en Suisse, en Suède, en Danemark, en Norwége, en Amérique, en Espagne et dans les colonies espagnoles du nouveau monde ? Ne semble-t-elle pas avoir prévu que, n'ayant plus qu'un louis dans sa poche, le duc de Chartres serait contraint pour vivre de se présenter en Suisse, au pensionnat de Reicbenau, sous le nom
de €habaud-Latour qu'on attendait, pour remplir une place de professeur de géographie? Le duc de Chartres subit des examens et fut admis comme professeur de géographie aux appointements de quinze cents francs. Quant aux métiers qui doivent faire partie de Téducation de Thomme, Rousseau recommande aux paroits d'en faire apprendre un à leurs enfants; Emile poussait le rabot : madame de Genlis voulut que le duc de Valois apprît la menuiserie, la chirurgie et le jardinage.
« M. le duc de Valois, dit madame de Genlis dans ses Mémoires, à l'âge de huit ans, était d'une inapplication inouïe. Je commençai par lui faire des lectures d'histoire, il n'écoutait pas, s'étendait, bâillait, et je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir se coucher sur le canapé sur leqiiel nous étions assis, et mettre ses pieds sur la table qui était devant nous; pour faire connaissance ensemble, je le rais sur-le-champ en pénitence, et lui fis si bien entendre raison, qu'il ne m'en sut aucun mauvais gré.
» Il avait un bon sens naturel qui dès le premier jour me frappa; il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui présentait à propos et avec clarté, il l'écoutait avec intérêt, yt
A côté du duc de Valois grandhent le duc de Montpensier et le duc de Beaujolais. Ces deux princes moururent, l'un à Salthil, près de Windsor, l'autre à Malte ; le duc de Montpensier, en 1807, à trente-deux ans, et le duc de Beaujolais, à vingt-huit ans, en 1 808.
» Quant à madame Adélaïde, sœur du duc de Valois^ sa piété, qui est véritablement angélique, dit madame
de GenliSy loi donne la philosophie chréllemie qui eonsisie dans la patience, le coorage, la résignatkm et le mépris sincère du faste et des grandeurs ; sa dmioeor est inaltérable, mais son âme sensiUe a beaucoup d'énergie. »
Elle passa, comme son frère, la plus grande partie de sa yie dans Teidl, revint avec lui en France, et mourvA au mois de décembre 4847, laissant ainsi Louis^Philippe, roi, privé de ses tendres encouragementaei de ses sages conseils, la veille de la crise des banquets de 1848*
M. Sainte-Beuve, dans une notice sur madame de Genlis, reconnaît que.lamanière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour, Téducation des enfanta d'Orléans, dénote chex Vinstitutrice un sens de la réalité plus pratique que ne l'indiquaient ses livres. Elle les mit sans tarder aux langues vivantes, aux connaissances usuelles, aux choses du corps et de l'esprit, menant le tout concurremment^ l'été, à Saint-Leu, ses élèves avaient chacun un petit jardin qu'ils cultivai^it euxmêmes, et le jardinier qui les dirigeait ne leur parlait qu'allemand. Mais si l'on jardinait en allemand, on dînait en anglais, l'on soupait en italien; le français se parlait bien assez dans les intervalles. A la promenade,un pharmacien botanistesuivaitles jeunes princes pour leur apprendre les plantes. Un Polonais, dessinateur habile, avait peint pour eux l'histoire sainte, l'histoire ancienne, celle de la Chine et du Japon. Tous ces tableaux d'histoire composaient une lanterne magiqiàe amusante autant qu'instructive. Ne pouvant se priver de son goût pour le théâtre, elle imagina de mettre en action et de leur faire jouer dans le jardin, où les décorations arti-
D'UN fiOURGEOiS DE PARIS 9
ficiriles 96 ooBibiiiaient a^ec la inature, les priticipales Bcënes de VHUkire des voyages de Tabbé Préyost, abrégée par la^ Harpe, et en général toutes sortes de si^ets faktorkpies ou mythologiques* Elle inventa pour eux toute une série d'exercices gymnastiques alors inconnus : les «Lercies des pondies^ des hottes, les lits de beis, les soti/tefs de^plmb ; elle put se féliciter pins tard à bon droit d*avoir appris à son principal étère « à se servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habîtudlement sur un lit de bois *y recouvert d'une simple natte lia sparterie, à braver le soleil, la phiie et le froid, à s'accoutumer à la fatigue, en faisant journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de plomb. En un mot, dans toute cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive, pleine de verve et d'à-propos; eUe avait rencontré vraiment la plénitude de son emploi et de son génie.
Pom* tracer un p6rtrdt ressemblant de Louis-Philippe, il faut le surprendre dès cette première éducation. On l'y voit déjà se dessiner tel qu'il se montrera sur le trône. « M. de Valois (comme on l'appelait alors) n'annonçait en rien, dit M. Sainte-Beuve,' la fleur des anciens Valois, cette distinction suprême dans le goût, qui n'est pas toujours en accord avec le bon sens et avec la science pratique de la vie. 11 apprend tout, il retient tout, il raisonne bien de tout ; mais il n'est pas de ceux qui sentiraient naturellement ni la musique, ni la poésie, ni las beaux-arts fins^ ni la fine littérature; ce qui n'em*