‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 3 sur 71 · Louis-Philippe fit prendre à sesflU lesflièmes habitudes · texte numérisé non relu

Louis-Philippe fit prendre à sesflU lesflièmes habitudes

péchera pas qu'il en ait assez vu, assez maaië et assez pratiqué de bonne heure, par les soins de son gouverneur infatigable, pour avoir la certitude de s*y connaître. J'en ferais bien autant, aurait-il pu dire de presque chaque production de ce genre qu'on lui aurait offert à considérer. Elle lui avait fait apprendre, en effet, et manipuler dès Fenfance tant de choses diverses, qu'il n'était presque aucune branche des connaissances ni des arts sur laquelle il ne pût se croire du métier, de manière à en remontrer à chacun dans l'occasion : il le laissait peut-être trop voir étant roi. )»

Pendant toute sa jeunesse, le cœur de Louis-Philippe fut ouvert à de vifs sentiments religieux. Quelques historiens ont prétendu que sur le trône il se montra plus voitairien que catholique. Des hommes considérables, vivant presque dans l'intimité du roi, m'ont assuré qu'il se refusait toujours aux questions, aux discussions qui pouvaient toucher par quelque côté aux croyances religieuses. L'un de ceux auxquels il accordait le plus de confiance et d'amitié l'entendit même s'exprimer ainsi : (( Pour tout ce qui est religion, chacun reste dans l'intimité de sa conscience, chacun reçoit les inspirations de Dieu ou obéit aux entraînements de son intelligence. y> Tout le monde sait que Louis-Philippe est mort religieusement. Voici les seules paroles qu'il adressa à la reine, après avoir reçu l'extrême-onction : « Amélie, es-tu contente de moi ? n Ces paroles sortaient à la fois du cœur d'un croyant et du cœur aimant de l'époux.

Après ces quelques détails sur l'enfance, sur la jeu-

nesse^ sur la vie errante de Louis-Philippe pendant son long exil^ je dois suivre les pas, étudier toute la conduite^ toute la politique du duc d'Orléans^ depuis le joiu* où, en 1814, il rentre en France avec la famille royale^ jusqu'aux journées de 1848, jusque dansTexil, après la révolution de février.

J'ai lu tout ce qu'on a pu écrire sur Louis-Philippe, j'ai cherché des renseignements, des indications auprès de ceux qui l'approchèrent siu* le ti-ône, j'ai, interrogé les indifférents^ j'ai interrogé ceux dont le dévouement égalait l'amitié, j'ai interrogé les ambitieux dont, plus d'une fois, il avait gêné les plans politiques et parlementaires, j'ai interrogé ceux qui l'avaient connu avant 1830, et qui, depuis 1830, ne lui vouèrent que de mauvais sentiments et n'eurent plus pour lui que des jugements sévères. Ge n'est qu'après toutes ces études et sur des documents officiels, publiés ici^ que je me suis fait une opinion hien arrêtée sur l'esprit et le caractère du père de famille et du prince couronné.

Les d'Orléans se montrèrent toujours Udèles à l'esprit de famille; parlant de la noblesse française, Louis-Philippe, roi^ abaissait volontiers tous les grands noms. « 11 y a encore des noms, disait-il, mais il n'y a presque plus de familles. » 11 ne reconnaissait guère que la noblesse des familles des ducs d'Uzès et des Noailles. Il s'agissait un jour aux Tuileries d'arrêter une liste d'invités pour un bal assez intime, et l'on se demandait si les femmes des membres de l'Institut seraient mises sur cette liste; la question s'agitait au sujet de madame Horace Vernet. La reine, non pour elle, disait-elle, mais pour ceux qu'on recevait, surtout pour le faubourg

SaiBtrGermaJn^ qu'on youkit aymr et qu'on n'avait pas, témoignait quelques scrupules. Traitaatdon as^n légèrement quelques nd>lesses du faubouig Saint-^ermain : « Je suis trop de mon teraps^ ^t le roi, pour ne pas receTOir tous ceux qui se sont lait tur nom honoré, et pour ne pas recevoir les femmes qui le portent »

L'esprit et le caractère du rot Louis-Philippe offraient un singulier contraste. On trouvait en lui toutes les prétentions princières et plus d'un penchant révolutionnaire. Au commencement et à la fin de son règne, il eut à se décider entre des hommes importants, dont les uns étaient résolument monarchiques, dont les autres comptaient surtout des antécédents révolutionnaires; son goût et son cœur se déclarèrent toujours pour ces derniers. En 1830, il se sentait plus d'entrainement pour Laffitte que pour Casimir Périer; plus tard, il eut beaucoup d'estime pour M. Guizot, mais son penchant était pour M. Thiers.

Sous la restauration, le duc d'Orléans et Louis XVlil se montrèrent tous deux d*habiles stratégistes; ils s'ap- * pliquaient à préparer l'avenir chacun à leur manièi^. Louis XYIII, roi, refusa toujours d'ouvrir les deux battants, comme altesse royale, au duc d'Orléans, qui pendant tout ce règne ne fut appelé qu'altesse sérénissiine.

Louis XVIII, dont le cœur avait conservé un vif s^timent de la royauté, prenait presque ombrage des façons, des manières bourgeoises du duc d'Orléans ; <;ulde-jatte, le roi ne pardonnait pas au prince son iictivitc et ses allures de simple particulier ; il lui reprochait même quelques-unes de ses habitudes anglaises, de même que Louis XVl blâmait sévèrement tout ce qui.

dans les mœurs de PMippe^Ëgalité, n'était qu'une imi* tafion de TAngleterre.

Le duc d^Orléans avait cependant établi au sein de sa (amille une. discipline qaà rappelait presque toutes les sévérités d*étiquette de la cour de Louis XIY . Aussi, Iwsqu'il fut devenu roi, et lorsque tous les jeunes princes^ après la mort si fatide du duc d'Orléans, commencèrent à jouir d'une certaine liberté, ils n'étaient jamais si heureux que lorsque tous les quatre, le duc de Ne« mours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale et le duc de Ifontpeiisier, ils pouvaient échapper au dîner paternel et aux monotones soirées de famille; pendant plusieurs années ils se rendaient alors aux Frères Provençaux, dans un petit cabinet à l'entresol, qu'on avait fini par appeler le cabinet des Princes. Leur dépense était modérée ; ils étaient sobres.

Fidèle aux usages de coiur, Louis-Philippe, comme je l'ai déjà dit, n'hésita pas à demander l'agrément de Louis XVin pour faire suivre à ses fils les classes des coUéges; ce lût toute une affaire. Le duc d'Orléans, dans les calculs de son habileté et de sa prudence, crut devoir faire poser d'abord la question auprès du roi par la princesse Amélie, duchesse d'Orléans, qui, d'après sa naissance, jouissait du titre et des privilèges d'altesse royale. A sa visite au roi, le prince n'eut point alors à Claquer le premier la question. Ce fut Louis XYIll qui l'aborda ; il prit tout d'abord parti contre l'éducation universitaire ; il insista sur l'esprit irréligieux qui régnait dans les collèges; il rappela ce qu'avait été le prince de Condé, dont Téducation s'était faite pourtant dans une université bien autrement aristocratique que celles de

notre temps; il prétendit que Fesprit de turbulence de la bourgeoisie gagnerait infailliblement les princes, et il montra la Fronde ccHnme le fruit politique des éducations faites en commun, a Sire, répondit le duc d'Orléans, je vois que vous aimez les princes qui ne sont point embarrassants ; mais pour avoir des princes instruits, babiles, expérimentés, il faut bien risquer quelque chose; les rasoirs qui font le mieux la barbe sont aussi ceux qui pourraient le mieux nous couper le cou. Il faut aujoiu'd'hui que les princes soient connus des jeunes générations, qu'ils vivent au milieu d'elles, et qu'ils échangent au besoin, dès le collège, quelques coups de pied, quelques coups de poing avec la bourgeoisie, pour que plus tard ils puissent trouver en elle de sympathiques sentiments. Mes fils ne se sépareront pas entièrement de moi, et l'esprit de famille, croyez-le bien, les mettra à l'abri des dangers que vous redoutez pour eux, pour l'avenir de la France et du trône. »

Pendant toute cette discussion, à la suite de laquelle le roi ne donna qu'à contre-cœur son adhésion, il se passait entre les deux interlocuteurs ime scène assez plaisante. Louis XVin ne portait jamais de gants ^; le duc d'Orléans en portait toujours. Tant que dura la conversation, le roi, tirant par l'extrémité des doigts les gants du duc d'Orléans, parvenait ainsi à les lui ôter ^ et les plaçait près de lui sur la table; le prince les reprenait alors et les remettait tout en causant. Ce double manège

I. L*ttsage des gants dans les salons, poar les hommes, nons vient de l'Angleterre; en France, dans Tancien régime, on ne connaissait à la coor que les manchettes de dentelles ; on ne portait de gants qae pour monter à cheval.

se reproduisit plusieurs Ibis sans que ces deux person« nages fussent distraits un instant de leur entretien.

Soit dans Texil^ soit après la restauration^ au Palais- Royal ou sur le trône^ Louis-Philippe montra toujours les mêmes opinions sur son père et sur Louis XVI : il excusait^ il honorait Tun; il blâmait et accusait l'autre. <K Le côté droit et Louis XVI ont toujours soupçonné et accusé mon père^ disait-il : c'est pour échapper aux suspicions^ c'est pour en finir des calomnies qui Tirritaient qu'il a été entraîné à commettre bien des fautes, n

Dès qu'il eut respiré l'air de la France^ dès qu'il Ait renti'é dans tous ses biens^ las des tourments^ des misères et des fatigues de l'exil^ le duc d'Orléans s'était dit : « Je ne quitterai plus mon pays. » Et toute sa politique^ à compter de ce jour^ n'eut d'autre but que de se ménager une certaine popularité^ pour pouvoir rester en France^ quelles que fussent les crises politiques.

Le libraire Michel Lévy a publié en 1849 deux volumes dont les épreuves ont été revues par le prince luimême; ces deux volumes portent pour titre : Mon Jour' naL Événements de 1815, par Loms-Fhili^e d'Orléans, ex-roi des Français.

L'ex-roi des Français raconte d'abord avec soin l'entrevue qu'il eut, le 5 mars 1815, avecleroi.Louis XVIII, à l'occasion du débarquement de Bonaparte en France.

(( Le 5 mars 1815, à onze heures du soir, j'étais encore, dit-il, dans le salon du Palais-Royal, lorsqu'on m'annonça que M. de Blacas était dans mon antichambre, qu'il ne voulait pas entrer et demandait à me par^-

1er. Je sortis immédiatement, et il me dit d*im atr mystérieux et à Yoix basse :

« — Le roi voudrait voir monseigneur immédiatement.

B — Je yais, lui répondis-je, mettre mon uniforme et me rendre chez le roi.

» — Non, me dit*il, cela n'est pas nécessaire : le roi TOUS demande comme vous êtes; et, si vous le permettez, j*aurai Thonneur de vous mener dans ma voiture.

» -*Quoi, lui dis-je, en frac aux Tuilerie^l cela va faire une histoire dans tout Paris.

n — N'importe, reprit-il.

n — Mais qu'est-ce que le roi me veut donc à cette heure et avec cette presse?

» — Le roi se réserve de le dire lui-même à monseigneur; mais je peux le lui dire d'avance : Buonaparte est en France.

» —En France?

)» — Oui, en France, cela est certain, cela sera public demain; mais le roi prie monseigneur de n'en pas parler.

» Je rentrai aussitôt dans mon salon, où ma conversation mystérieuse avait déjà répandu de Tinquiétude; je dis à haute voix à ma femme que j'allais sortir un moment, et que je reviendrais dans une demi-heure.

m Je partis avec M. de Blacas, qui m3 raconta, chemin faisant, que cette nouvelle était annoncée par cinq dépêches télégraphiques qu'on avait r^eçues de Lyon depuis deux heures après midi; que 3uonaparte n*avait que très-peu de monde avec lui : selon un rapport, mille hommes, selon un autre, quatorze cents.

» — N'importe, M dis*je, le danger est immense.

» — Le roi, reprit-il, ne Fenvisage pas ainsi, et vous le trouverez très-calme.

» — Tant mieux qu'il soit calme, lui répliquai- je; mais tâchez qu'il ne se fasse pas illusion.

» — Je vois, me dit-il, que cette nouvelle vous fait une très-grande impression. .

» — Oh! très-forte, M r^pondis-je. Et nous arrivâmes aux Tuileries.

)» Nous traversâmes la salle des Gardes, où des gardes du corps, couchés sur des matelas par terre, ouvrirent les yeux avec étonnement pour me voir passer à cette heure, et en frac. J'entrai tout de suite chez le roi, avec M. de Blacas.

» Le roi avait alors depuis quelques jours im léger accès de goutte, qui était pourtant assez fort pour l'empêcher de marcher et de quitter son fauteuil. U me dit, dès que je fus devant lui :

» — Eh hien, monsieur, Buonaparte est en France.

» — Oui, sire, répondis-je, et j'en suis bien fâché.

» — Ah! j'aimerais autant qu'il n'y fût pas; mais puisqu'il y est, il faut espérer que ce sera une crise heureuse qui nous en débarrassera.

p — Je le souhaite, sire; mais je crains que si une fois les troupes se joignent à lui, cela ne fasse boule de neige. Il faudrait n'envoyer à sa rencontre que des troupes qu'on fût certain de pouvoir faire tirer sur lui ; car si les premières troupes tergiversent, cela deviendra grave.

» — Oh! j'espère que non, reprit le roi : c'est le général Marchand qui se porte sur lui avec la garnison de

Grenoble^ d*un côté^ et de Fautre^ le général Mout<m avec la garnison de Valence^ parce qu'il parait que de Digne^ où nous savons quMl était arrivé le 3 mars, il marchait sur Gap.

» — Sire, lui répondis-je^ je ne sab rien de la garnison de Grenoble; mais pour celle de Valence^ Votre Majesté ne doit pas y compter du tout; car je l'ai vue, et je suis persuadé que le 4^ régiment d'artillerie à cheval, dont un tiers est formé des débris de la garde impériale, ne fera rien contre Buonaparte, et probablement se joindra à lui.

» — J'espèi'e que non, reprit le roi« Mais il me semble que vous voyez la chose en noir, il ne tàut pas se décourager; voyez si j'ai l'air découragé.

)) — J'admire le sang-froid de Votre Majesté, et je suis bien heureux de la voir si calme. J*avoue que, quant à moi, je trouve la crise un peu forte.

D — Oh ! nous en viendrons à bout, et il faut prendre des mesures poxur cela. J'envoie mon frère à Lyon; j'envoie le duc de Berry à Besançon, et j'écris au duc d'Angoulême^ de se rendre à Nîmes; vous, je vous destine à Lyon, sous mon frère.

» — Sire, lui répondis-je, un mouvement de Nîmes à Besançon me paraît bien vaste, et Votre Majesté croitelle prudent d'envoyer ainsi tous les princes sans aucune troupe?

» — Je fais marcher des troupes en même temps ; mais il faut que mes princes se montrent.

1. M. le dac et madame la doehesse d'Angoolème étaient partis pour Bordeaux peu de jours avant que Ton eût connaissance dn débarquement de Bonaparte.

TU — Mais^ sire^ ne serait-il pas plus naturel de commencer par réunir des troupes sur certains points^ pour 8*assurer de leur esprit et de leurs dispositions? Par exemple, je crois que je pourrais être plus utile à Votre Majesté en m'occupant à réunir un corps de troupes entre Lyon et Paris^ à tout événement.

» — Point du tout, me dit le roi^ en m*interrompant assez sèchement^ vous serez beaucoup plus utile avec mon frère, qui vous donnera à commander une division ou un corps, enfi^n quelque chose, comme il voudra.

» — Et Votre Majesté n'est pas inquiète de rester ainsi seule à Paris? Car^ dans Tétat où elle est, sans pouvoir bouger de ce fauteuil, il me semble qu'il serait bien désirable qu'elle gardât auprès d'elle un des princes, et je serais bienheureux si elle daignait me donner cette destination.

» — Je vous suis fort obligé, me dit le roi; mais je n'ai besoin de personne, et il vaut mieux que vous alliez à ,Lyon : je ne dis pas que vous partiez ce soir; mais graissez vos bottes, et revenez me voir demain matin. )» y> De chez le roi, je me rendis chez Monsieur, qui se préparait à partir dans la nuit. Je m'efforçai de convaincre Monsieur de la mauvaise disposition des troupes envers le roi; et quoiqu'il n'en parût pas entièrement persuadé, cependant il en était inquiet, et il me dit :

» — Eh bien, si les troupes ne veulent pas marché droit, je rassemblerai les gardes nationales : j'en suis colonel général, et j'en aurai dix mille s'il le faut.

)» — Je doute, lui dis-je, que vous en ayez beaucoup dans le Lyonnais et dans le Dauphiné.

» — Oh! j'en aurai dans le Dauphiné, reprit-il : j'ai

été très-bien reçu à Grenoble *^ même avec beaucoup d'enthousiasme.

ï> — Cela peut bien être^ lui dis-je; mais ne vous faites pas d'iUusions. Buonaparte^ avec ses mille hommes de vieille garde^ ne sera pas arrêté par dix mille hommes de garde nationale. En outre^ prenez garde, en appelant les gardes nationales, de ne pas donner de la jalousie aux troupes de ligne.

» Monsieur parut sentir la vérité de ce que je disais; mais il était pressé de partir, croyant que son départ imposerait et ferait beaucoup d^effet. Il partit donc peu d'heures après, et je retournai au Palais-Royal, où je passai une nuit bien triste et bien agitée. »

Louis-Philippe raconte ensuite son départ pour Lyon, le 7 mars, à onze heures du matin, en compagnie de six aides de camp ; son arrivée à Lyon, le 9 mars, à quatre heures du soir. Il se rendit immédiatement à Farchevêché, où logeait Monsieur, comte d'Artois ; il trouva sous ses fenêtres un groupe de peuple qui criait : Vive le roi! continuellement, et demandait sans cesse que Monsieur paiût sur le balcon pour l'y applaudir.

{( — Eh bien ! monsieur, dit le comte d'Artois à Louis- Philippe, qu'est-ce que vous pensez de tout ceci?

» — Mais, monsieur, je ne sais rien; j'arrive, et je demande des nouvelles.

» — Ah ! les nouvelles, elles ne sont pas jolies.

» — Qu'est-ce qu'il y a donc?

1. Monsieur avait parconrn ces départements quelques mois auparavant.

D — Ma foi, il y a que Buonaparte est entré à Grenoble dans la nuit du 7 au 8 ; il y a trouvé cent trente pièces de canon toutes prêtes, des munitions de toute espèce, je ne sais ^combien de fusils; et, ce qu'il y a de pis, c'est que toutes les troupes qui étaient dans le Dauphiné sont passées de son côté, et à Vienne, mon régiment de hussards, ces petits messieurs que vous avez trouvés si jolis, viennent d'en faire autant. »

Monsieur et le duc d'Orléans revinrent bientôt, comme on le sait, à Paris. Ce dernier fit partir pour l'Angleterre sa femme et ses enfants. La princesse Adélaïde resta seule auprès de lui. Dans une entrevue avec le roi Louis XVllI, dans son cabinet des Tuileries, le prince se plaignit de la figure qu'on venait de lui faire faire à Lyon; il rappela la répugnance qu'il avait témoignée pour ce voyage avant de l'entreprendre : — C'est vrai, répondit le roi, vous n'y avez été qite comme un homme qu'on p&usse par les épaules. Et dans son récit imprimé, le prince donne du relief à ce témoignage du roi en le mettant en italique.

<£ La mauvaise opinion que j'avais du résultat des dispositions prises, et bientôt abandonnées, ajoute Louis- Philippe, m'exposait sans cesse au soupçon de vouloir semer le découragement. Il m'était facile de m'apercevoir qu'on me prenait pour un alarmiste, et qu'on croyait que je cherchais à représenter la cause du roi plus désespérée qu'elle n'était réellement. »

On offrit cependant au prince le commandement du Nord de la part du roi, et dans de nouvelles explications

ayec Louis XYIII^ le duc d'Orléans lui manifesta son opinion sur le mal qu'il ferait à sa cause en appelant les armées des puissances étrangères pour la soutenir.

a C'est ma manière de voir, reprit le roi, et Je ne m'en éloigne pas. y»

Le 46 mars, le duc d'Orléans accompagna aux Chambres le roi, qui allaity tenir une séance royale. Louis XVIU était dans le fond de la voilure avec Monsieur; le prince était sur le devant avec le duc de Berry.

Le roi portait pour la première fois, ce jour-là, la plaque de la Légion d'honneur; il la fit remarquer au prince en la montrant du doigt, et en lui disant :

« — Monsieur, voyez-vous cela?

» — Oui, sire, répondit le duc d'Orléans : je la vois avec plaisir. Il est vrai que j'aurais préféré la voir plus tôt; mais enfin, sire, vaut mieux tard que jamais. r> (Stc dans le récit imprimé du duc d'Orléans.)

Le prince partit pour son commandement du Nord. 11 quitta Péronne le \ 8 mars, pour visiter les places de Cambrai, Douai et Lille; mais le roi arriva à Lille le 23 mars, d'où il partit bientôt pour Gand. Le duc d'Orléans et la princesse Adélaïde allèrent rejoindre leur famille en Angleterre.

Il s'établit bientôt une curieuse et directe correspondance entre Louis XVllI et le duc d'Orléans, entre M. le comte de Lally-Tollendal et M. le duc de Blacas. Toutes ces correspondances n'étaient qu'une active négociation pour décider le duc d'Orléans à se rendre à Gand près du roi. Louis XVIIÏ, averti par le malheur et par un se-

cond exil, désirait accaparer à son profit la popularité du prince, confondre ainsi les deux passés, et semblait déjà, par une curieuse prévoyance, prendre des mesures dès cette époque pour qu'on ne pensât pas à préparer un 1830.

Le duc d'Orléans résista aux prières qui lui furent faites par le duc de Blacas et par le roi lui-même. Dans le journal dont j'ai parlé, le duc d'Orléans résume ainsi toute» ses pensées sur sa présence à Gand, et toute sa correspondance à ce sujet, dans le post-scriptum djune lettre adressée au comte de Lally-Tollendal.

« M. de Blacas, dit-il, est très-impopulaire, et le duc d'Orléans est très-populaire. Pourquoi? Par la même raison : parce qu'on attribue à M. de Blacas les mesures dont on ne veut pas, et qu'on est persuadé que le duc d'Orléans en ferait prendre de différentes. Mais si, après avoir éloigné M. de Blacas, ou après avoir appelé le duc d'Orléans, le public ne voyait pas de changement de mesures, il en résulterait nécessairement que l'odieux qui s'attache aujourd'hui, injustement à beaucoup d'égards, à M. de Blacas, s'attacherait soit au roi, soit au duc d'Orléans, soit à d'autres, mais qu'infailliblement le duc d'Orléans passerait pour avoir adopté ce système qu'on repousse et deviendrait odieux à son tour, ou qu'il passerait pour un être nul : alternative dont très-décidément il ne veut pas. Et vous ne serez pas étonné, j'espère, mon cher comte, que j'ajoute que, tant que je ne me trouve pas en mesure de servir le roi, il n'entre pas dans mes idées d'honneur d'accepter de sa part ni titre, ni faveur, et que, par conséquent, je désire voir ajourner

V Altesse royale et tout ce dont tous me dites avoir entendu parler^ mais dont, loin d^avoir rien entendu^ il m'est revenu des expressions bien dififérentes de cer* tains côtés. » '

Il est donc bien certain que Louis XYill, dans T adversité, offrit à Gand, au duc d*Orléans, le titre d'Altesse royale, quUl lui avait refusé étant sur le trône. On voit que ce titre d'Altesse royale^ refusé ou offert au milieu de toutes les graves préoccupations de 1814 et de 1815, passe à Fétat d'affaire grave et importante. Louis XVin avait Toei] sur le duc d'Orléans, et ne traitait légèi^ment aucune des affaires qui pouvaient être d'un certain intérêt pour ce prince, placé si près du trône.

Le prince resta à Londres jusqu'en 1817 ^ il y habita le château de Twickenham, qui vient d'être acheté par M. le duc d'Aumale (c'est là que ce jeune prince écrit l'histoire des Gondé, dont il possède, comme héritier, les curieuses et importantes archives). Le duc d'Orléans se tint éloigné de la petite cour de Gand. Pendant les jours des plus ardentes réactions, il se tint même éloigné de la France, où il ne rentra que sous le ministère libéral Decazes et Richelieu.

Tous les faits que je viens de raconter, sur des documents authentiques et avec précision^ ont, selon moi, une grande importance politique. Ne montrent-ils pas déjà le duc d'Orléans professant, pratiquant une politique toute différente de celle de la branche aînée? Il disait à la famille royale elle-même : « Je ne veux être mis ni dans votre sac de Gand, ni dans voti*e sac des réactions.»

D'une prévoyance persévérante, Louis-Philippe vou-

lait, en restant ce qu*il avait toujours été, humain, libéral, patriote et presque républicain, puisqu'il avait siégé dans sa jeunesse aux Jaeobins, ne pas se compromettre, voir venir, profiter de tous les événements, en un mot, conserver et peut-être conquérir des aptitudes. Il se montrait ambitieux jusqu'à l'habileté, mais jamais jusqu'à une conspiration préméditée, jamais jusqu'à de souterrains complots.

Le palais de Louis-Philippe était ouvert, sovs le règne de Louis XVHI, sous le règne de Charles X surtout, à tous les hommes d'opposition, au comte Stanislas de Girardin, au général Foy, à M. Laffitte et à bien d'autres, comme je l'ai dit ailleurs; M. Thiers ne lui fut présenté qu'après les journées de juillet.

MM. Jouy, Jay, Arnault, conçurent le plan d'ime biographie des contemporains, écrite à un point de vue libéral, en concurrence et en opposition avec la biographie /royaliste de Michaud. Louis-Philippe protégea cette publication; il aidait les principaux rédacteurs de ses souvenirs, il revit même plus d'une épreuve. Une voiture du prince, représentant officiellement la maison d'Orléans, suivit le convoi du général Foy; il donna dix mille francs pour la souscription qui fut offerte comme \m populaire héritage à la famille.

Dans les jours de luttes passionnées, le duc d'Orléans prenait publiquement une situation, sinon révolutionnaire, du moins opposée à toutes les réactions du temps. Ses sentiments pour la famille royale étaient sincères, affectueux et dévoués ; mais il ne voulait pas passer pour approuver ce qu'il blâmait. Il tenait d'autant plus à ne

pas mentir à son éducation républicaine, à toute sa vie, qu'en face des fautes des princes et du parti de rémigration, Tattitude indépendante, Tesprit d'opposition qu'il montrait en toute occasion, lui faisaient une situation politique particulière, entourée d*arabitieux plus ou moins patients, et lui rapportaient même une certaine popularité.

Lorsque Charles X monta sur le trône, la suppression de la censure, ces paroles qui sortirent des lèvres et du cœur de Charles X : Plus de hallebardes, tout cela plut beaucoup au duc d'Orléans, et il en témoigna toute sa joie à la cour. On sait que ce fut Charles X qui, dès les premiers jours de son avènement, ouvrit les deux battants, et accorda le titre à' Altesse royale au duc d'Orléans. D'ailleurs le comte d'Artois et le duc d'Orléans avaient toujours eu de bons sentiments l'un pour l'autre. L'ancien mauvais sujet, l'émigré, vécut toujours en bonne intelligence avec le général républicain, avec le mari tendre et fidèle. Fontaine, qui avait du bourru et du singulier, architecte du prince et du roi, se trouvait I^acé entre deux patrons qui l'aimaient assez. Mais courtisan envers l'un, il se montrait presque dur envers l'autre. Au dernier bal que donna le duc d'Orléans à la famille royale de Naples, et auquel le roi assista, Charles X, émerveillé des nouvelles galeries du Palais- Royal, dit à Fontaine : a Pourquoi ne me faites-vous pas de si belles choses que ça? — C'est que vous ne me les avez pas commandées, » répondit brusquement Fontaine.

Plus d'un mois avant les journées de juillet iS30,

D*UN BOURGEOIS t)£ PARIS 97

Charles X demanda au duc d*Orléans son avis sur une proclamation insérée au Moniteur le 13 juin 1830. On lisait dans cette proclamation adressée aux Français à répoque des élections : a Maintenir la charte constitutionnelle et les institutions qu'elle a fondée a été et sera toujours le but de nos efforts. » — a Cette proclamaticm est publiée; elle est signée de vous^ répondit le duc d'Orléans; jVprouve donc quelque embarras à tous en dire mon avis : je serais plus à Taise si elle n'était signée que de tos ministres, n Le duc d'Orléans hésite, veut éluder la question, et pour ainsi dire se mettre en gaixie; mais le roi insiste. « Eh bien , sire, dit le prince, tous y parlez de la charte, et tous faites bien : la charte, c'est la grande affaire; et je n'aurais rien à dire de cette proclamation, si j'étais bien sûr que nous entendons tous deux la charte de la même façon. Mais il y a dans la charte un article 14 que chacun interprète selon ses passions et ses penchants. C'est cet article 14 qu'il s'agit de comprendre selon les idées du pays et du temps. » Le duc d'Orléans, tout en faisant preuTe de circonspection et de réserre, semblait cependant déjà poser sa politique contraire à celle des ordonnances. Il ne donna pas d'aTis; mais il réTéla au roi ses respectueux dissentiments. Il était sincère : s'il eût alors conspiré, n'eût-il pas gardé, à la Teille des journées de juillet, un plus prudent silence? Le duc d'Orléans restait alors dans sa situation de politique expectante et d'aptitudes.

Plusieurs années après 1830, Charles X TiTait encore ; il habitait Goritz; une conTcrsation très-TiTe s'engagea un soir, dans le salon du roi, sur le duc d'Orléans. Charles X lui donnait encore ce titre; mais tous ceux

âB MÉMOIRES

qui entouraient le roi disaient tout simplement Louis- Philippe. Plusieurs des interlocuteurs firent ent^idre les paroles les plus animées^ les jugements les plus sévères contre Louis-Philippe. Charles X voulut qu'on cessât cette conversation. « J'ai à me plaindre du duc d'Orlëans, dit-il : nous nous sommes battus en duel^ il m'a passé son épée au travers du corps. Je peux n'en pas dire de bien ; mais je dois empêcher que devant moi on en dise du mal. » Louis-Philippe, roi, fut informé du langage que tint alors Charles X par une lettre confidentielle ; cette lettre lui fut remisç par un des hommes auxquels U accordait le plus de confiance et d'amitié. Louis-Philippe se montra touché de la conduite de Charles X. « Mais Charles X, dit-il avec un certain entraînement, n'a jamais eu que des bontés pour moi !... Nous nous reverrons un jour là-haut, et je suis bien sûr que nous ne nous ferons pas mauvaise mine. » Plus tard, dans l'exil, revenant sur ce sujet, il entama un dialogue des morts, dont on a reproduit devant moi toutes les pensées, sinon les termes.

Charles X. — Eh bien, prince, vous savez maintenant ce que c'est que d'être roi?

Le duc d'Orléans. — Il m'a fallu passer par là : vous avez été forcé de violer la charte; j'ai été forcé de prendre le trône. Il y eut entre nous des événements, mais non de mauvaises passions. Je n'ai pris la couronne que pour sauver le pays.

Charles X. — Moi, je n'ai pu que sauver mon âme.

Le duc d'Orléans. — Vous avez été fidèle à tous vos sentiments; j'ai été fidèle aux miens.

Chaules X. — Vous avez cru à la charte : on vous en a Mclé ime ; vous Favez jurée. Vous ne Favez pas violée, votre charte, vous ! et, comme mol, vous avez ccr pendant fini votre vie dans Texil. Roi, je n'ai du moins été détrôné que par les implacables ennemis de ma famille, de ma politique. Votre sort a été plus cruel : ce sont ceux qui vous donnèrent le trône qui vous ont chassé de France; vous avez eu beau vous faire bomgeois, vous faire petit, vous n'avez jamais pu satisfaire cette poignée de révolutionnaires voulant sans cesse changer de rois ou les amoindrir, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en France de trône ni de royauté. Heureusement ces révolutionnaires ambitieux ne sont pas la France.

Louis-PHaipPE. — Sire, que Votre Majesté le croie bien, je ne désirais pas lui succéder : j'ai été bien plus heureux duc d'Orléans que roi. Mais, par crainte d*un nouvel exil, je m'étais, il est vrai, créé des chances et des aptitudes.

Chàbles X. — En somme, je suis bien sûr que vous ne recommenceriez pas.

Louis-Philippe. — Le roi reconnaîtra du moins que je n'ai cherché pour mon nom ni la gloire ni le bruit. J'ai surtout honoré les noms de nos ancêtres. J'ai restauré le palais de Fontainebleau, bâti par notre aïeul François !«* ; j'ai restauré, illustré, en en faisant l'asile de toutes les gloires de la France, le palais de Versailles de notre aïeul Louis XIV; j'ai achevé les monuments commencés sous votre règne. J'ai conservé, pacifié l'Algérie : la prise d'Alger n'avait-elle pas été un des beaux fleurons de votre couronne ?

Charles X. — Eh bien ^ que dites-vous de la royauté, maintenant que vous en avez tâté? Il me semble que de votre temps comme du mien les choses allaient bien de travers.

Louis-Philippe. —- L'es peuples ne gagnent rien aux expériences; ils ressemblent aux oiseaux qui se laissent toujours prendre dans ces mêmes filets oh Ton a pris depuis des siècles tant d'oiseaux de leur espèce.

Louis-Philippe, dans les développements qu'il donna à cette causerie d'une forme si piquante, se montrait convaincu que lui et Charles X se rencontreraient différents de mœurs, de principes, mais éprouvant toujours Tun pour Tautre les meilleurs sentiments de famille.

J'ai à parler d'un des graves incidents du règne de Louis-Philippe, de l'arrestation de madame la duchesse de Berry. Lorsque Deutz ^ vint à Paris pour faire marché de sa trahison, M. de Montalivet quittait le ministère de l'intérieur; M. Thiers y arrivait. M. Foudras, directeur de la police, devait suivre M. de Montalivet dans sa retraite ; mais il consentit à rester près de M. Thiers pendant cptelques jours, pour mener à bien cette aGTjaire de Deutz. 11 se rendit donc près de cet homme, qui s'était logé rue Duphot. Ce dernier fournit des preuves de renseignements exacts et précis. Ce misérable ne s'était engagé dans les intrigues légitimistes que pour tirer proût de sa situation. Lorsque M. Thiers, en présence

1. Deutz est mort en Amériqae, après avoir perda au jea tout ce qu'il possédait.

de M. le duc de Broglie^ lui eut compté la somme de cinq cent mille francs, prix convenu, loi'squ'on eut obtenu tous les renseignements sur la retraite de la duchesse de Berry, il est certain qu*il fut donné avis à cette princesse de son arrestation prochaine ; cela est si vrai que la duchesse de Berry, encore pleine de confiance dans la loyauté de Deulz malgré cet avertissement^ ne craignit pas de lui montrer la lettre qui le dénonçait comme traître, a Voilà^ lui dit-elle, les calomnies qu*on m'écrit contre vous ; j'y ai si peu ajouté foi que je n'ai pas voulu fuir. »

A l'époque de cette arrestation, les plus ardents du parti légitimiste, dans leur hostilité, qui paraissait alors implacable contre la famille d'Orléans, ne gardaient aucun scrupule, aucune réserve. Louis-Philippe^ qui n'ignorait point toutes leurs violences, ne cessa jamais de se montrer modéré.

Il rejeta avec indignation la proposition de frapper de peine de mort les membres de la branche aînée des Bourbons qui rentreraient en France.

Lorsque, plus tard, la duchesse de BeiTy fut arrêtée à Nantes, le roi décida qu'elle ne serait point livrée aux tribunaux, et il se montra très-résolu à résister dans cette occasion à la Chambre des députés, dont les dispositions étaient contraires.

Les nombreux documents, ainsi que toutes les lettres saisies dans la retraite de la duchesse de Berry, lettres compromettantes pour un grand nombre de familles, non^seulement ne furent point publiés, mais furent même renvoyés à Charles X. Louis-Philippe, dans cette circonstance, ne fit que son devoir; mais il eut du

moins le mérite de rester sourd aux conseils haineux, aux menaces des partis et aux mécontentements de la Chambre.

Élevé dans les principes de M. la RochefoucanM-Iian* couri, Louis-Philippe ressentait un éloignanent personnel pour la guerre. Un des épisodes de la bataille de Jenunapes produisit sur son esprit une impression profonde et durable. Deux beaux régiments de caralmiiers prussiens s'avançaient. Une formidable batterie se démasque sous les ordres du jeune duc de Chartres, et presque tous les braves soldats de ces deux régiments t(Mnbent écrasés, décimés par la mitraille!

Le roi était philanthrope; aussi M. Thiers Taccusa-t-il de vouloir la paix à tout prix; cependant le sentiment national tenait une grande place dans le cœur de Louis- Philippe. Il avait horreur de l'étranger; il admirait le génie de Napoléon et les mémorables batailles de la grande armée. Un fait certain, et que n'ont pu démentir une foule de correspondances apocryphes, c'est que Louis-Philippe, pendant le long exil des Bourbons, ne s'est jamais associé aux menées ourdies près des puissances étrangères et ne poria jamais les armes contre la France. Il ne voulait point aller troubler les rois chez eux ; mais il tenait à rendre impossible une invasion, ime entrée triomphale d'armées étrangères dans Paris; de là, cette pensée d'immenses fortifications autour de la capitale. Pour obtenir des Chambres les crédits nécessaires, M. Thiers, qu'anime aussi à im haut degré le sentiment national, noua, pour ainsi dîre/une conspiration qui commençait à Louis-Philippe et qui ne .finissait que dans les bureaux de rédaction du National.

M. Thiers se ménageait toujours des relations avec le National par Fintennédiaire de M. Marrast. Ce journal ne se montra donc point hostile au principe des fortifications autour de Paris; il appuya même ce projet^ mais il trouTa moyen de concilier avec cet appui sa constante et violente opposition contre la royauté et contre Louis-Philippe. Le National se déclarait pour le système de Tenceinte continue contre le système des foiis détachés^ préférés et soutenus par le roi. Qui ne se rappelle toutes les fables^ toutes les accusations de conspirations contre Paris et contre la liberté débitées à cette époque dans les journaux^ dans lès brochures et naème à la tribune? Louis-Philippe tourna très-habilement la difficulté : profitant de cette crise de la question décrient en 1840^ il remit les fortifications de Paris sur le tapis^ et adopta le système mixte de Tenceinte continue et des forts détachés. L^opposition vota en masse pour les fortifications de Paiis ; elle croyait avoir fiait céder le roi : « Quel bonheur^ disait gaiement Louis- Philippe à M. Thiers, alors son premier ministre, que j'aie pu m*arranger pour remporter la victoire, tout en ayant Tair d*être vaincu ! p

Le roi repoussait l'enceinte continue comn^ une trèS'Coûteuse inutilité.

Les discussions amujuelles donna lieu le vote de ces crédits mirent toujours en présence dans les deux Chambres deux camps ennemis : le camp de ceux qui, dans nos troubles civils, imploreraient volontiers le secours de rétranger ; le camp de ceux qui, au contraire, plaçant haut le drapeau et l'honneur de la France, ne veulent subir tes 1(hs de l'étranger dans aucun cas ni à au-

cim prix. Louis-Philippe et M. Thiers^ il faat le dire^ pour rendre hommage à la vérité^ étaient à la tête de ces derniers.

Pour toutes les questions d*un intérêt et d*un rayon éloignés^ il est vrai que la guerre semblait au roi une folie.

Par des lettres autographes^ Loiiis-Philippe, dès le lendemain de 1830^ s^empressa de s'excuser auprès des rois et d'expliquer son avènement au trône comme im malheur^ comme une nécessité ; il s'engageait à respecter les traités existants. 11 plaça pour ainsi dire sa couronne sous la protection de TAngleterre. Pour plaire à cet allié exigeant, on évacue la Morée; un moment même il fut question d'abandonner Alger; mais Louis- Philippe se montra toujours opiniâtrement opposé à cet abandon.

Cependant la révolution de juillet avait eu son contrecoup, terrible^ en Belgique, en Pologne, en Italie. Partout les réfugiés s'agitaient pour triompher, même en Espagne, en Portugal et sur le Rhin. Le roi des Français serait-il maître d'arrêter cette propagande qu'encourageait le général la Fayette? Les chancelleries savaient d'ailleiu^ que Louis-Philippe avait, encore duc d'Orléans, fourni quelques subsides aux réfugiés espagnols, voulant créer peut-être déjà pour sa fatnilie des aptitudes même en Espagne.

La question belge vint aussi compliquer la politique étrangère, dont la direction fut tout d'abord confiée au prince de Talleyrand. Mais heureusement TAngleterre ne tenait pas à ce que la Hollande fût de nouveau réunie à la Belgique sous un même gouvel'nement; elle avait

même intërét à ce qu^un État consommateur et colonial tel qae la Hollande restât séparé d'un État producteur tel que la Belgique. Aussi M. le comte Mole put-il déclarer à la Prusse « qu*il n'admettait pas le principe de riatervention armée en Belgique, quand tout pouvait et devait se faire par voie diplomatique (septembre i 830). )» Le roi Louis-Philippe se refusa à une intervention en Espagne, mais il négocia secrètement, de façon qu*un prince étranger ne pût pas par une alliance mettre la main sur la Péninsule. C'est ici que trouve sa place l'affaire des mariages espagnols. Je suis heureux de pouvoir publier plusieurs documents curieux : une lettre d*tm chargé d'affaires à Lisbonne, une lettre du roi, une de M. Guizdt, et une partie de la correspondance de M. Bresson sur toutes les négociations auxquelles donnèrent lieu les mariages espagnols.

Page 1