‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 22 sur 71 · Acte y, scène tt · texte numérisé non relu

Acte y, scène tt

m Vous avez mis l'accent sur fu, comme mademoiselle Gaussin sur fou : aussi a-t-on applaudi; mais vous n'avez pas encore assez fait résonner cette corde.

» Vous ne sauriez trop déployer les deux morceaux du quatrième et du cinquième acte. Les Euménides demandent une voix plus qu'humaine, des éclats terribles.

» Encore une fois, débridez, avalez des détails, afin de n'être pas uniforme dans les récits douloureux. Il ne faut se négliger sur rien, et ce que je vous dis là n'est pas un rien.

r> Vivilà bien des critiques. Il faut être bien dur pour s'apercevoir de cerf nuances dans l'excès de mon admiration et de ma reconnaissance.

y> Bonsoir, Melpomène; portez-vous bien.

» Voltaire, w

Voltaire s'attacha à mademoiselle Lecouvreur par ces liejis de gloire et d'amour qui, dans le siècle précédent, unirent Racine et Ghampmeslc; mais Adrlenne fut surtout guidée par les conseils d'un esprit simple et froid, net et judicieux, d'un caractère libre et ferme, que ne

firent jamais fléchir r^cienneté de Tusage^ l'éclatant succès de Terreur et la puissance du préjugé. Elle sut accepter et suivre les sévères leçons du sage Dumarsais. Il est certain pour moi que le savoir, Texpérience de M. Samson devinrent d'heureuses ressources pour le talent de mademoiselle Rachel ; elle ne jouait pas un seul rôle sans le répéter devant lui *. Mais tout en reconnaissant combien M. Samson put être utile à la jeune tragédienne, il fiut cependant constater qu'il n'est sorti qu'une Rachel des classes si recherchées de cet éminent professeur.

Les grandes qualités de l'Hermione de 1838, que je me propose d'analyser ici, sont-elles le fruit de l'art et de l'étude, ou l'heureux privilège de dons naturels, de l'inspiration et d'une intelligence supérieure?

Je donne comme certain que mademoiselle Rachel étudie sérieusement ses rôles. Elle les copie tout d'abord de sa main; elle cherche, elle note les effets de situation, ics couplets oîi se trahissent les caractères ; puis elle compose, prépare et nuance chaque rôle dans son ensemble. M. Samson vient souvent ensuite lui conseiller des efl'ets qu'elle n'avait point préparés, des nuances qu'elle négligeait, des jeux de scène auxquels elle faisait défaut; il lui commente ses rôles, lui en donne la gamme, lui en indique la portée et la couleur ^ Les bons conseils du maître ne sont jamais perdus pour la prompte intelligence de l'élève.

1. Dans une lettre da 2 janvier iSiS, mademoiselle Rachel m'écrit : b J*ai répétition da Cid à une heure et demie; de là chez M. Sanison our me faire répéter en entier le rOle de Chimène. »

La nature a doté mademoiselle Rachel de tous les dons que réclame une bonne exécution. Sa voix a du volume, de la puissance : elle est susceptible d'inflexions très-diverses ; elle sait exprimer la fureur, sans prendre un ton criard, glapissant. Aucun vice de prononciation ; les lèvres, la bouche, sont le plus heureusement conformées pour une belle et parfaite articulation. Il existe entre le bout de Toreille bien pliée, petite, charmante, et la saillie de l'épaule, une harmonieuse distance ; tous les mouvements de la tête y gagnent de l'élégance et de la dignité. La taille est souple, élancée, un peu au-dessus de la médiocre. On a remarqué que depuis ses débuts, depuis son existence heureuse, mademoiselle Rachel a beaucoup grandi, même encore après plus de vingt ans accomplis. Les pieds et les mains sont finement attachés; la démarche est noble et flière. La poitrine seule est étroite et pauvre. Voyez à la ville mademoiselle Rachel, au milieu de jeunes femmes même distinguées I elle s'en détache par la noblesse et la dignité naturelles de ses allures i Incessu patuit dea. Il lui serait impossible de faire un mouvement, de prendre une pose, une attitude, qui fût gauche et maladroite. Elle se drape avec un art merveilleux; au théâtre, elle fait preuve d'études intelligentes de la statuaire antique.

Sa physionomie tragique sait exprimer le désespoir,, la haine, la fierté, l'ironie et le dédain ; le dédain, cette arme d'un effet aussi puissant danâ l'art théâtral que dans l'art oratoire.

Nous ne faisons point ici œuvre de flatteur et de courtisan^ nous discutons avec équité un talent sérieux. Eh bien, nous ne craignons pas de le dh*e, à force d'art,

de charme et d*adresse^ mademoiselle Rachel supplée à mie grande qualité qui lui manque peut-être. On pourrait lui demander dans quelques-uns de ses rôles plus de sensibilité : elle donne de la vie à la parole, au regard, au geste, dans Texpression des passions violentes; mais le cœur sait moins bien exprimer et peindre la tendresse et Tamour. Tout le talent de Tartiste échoue souvent à traduire les doulem*s de Tâme. Dans son jeu tragique, les douleurs de Tâme deviennent des douleurs physiques, et alors elle saccade son débit, prend des temps, pousse des cris, s*agite et se débat convulsivement. Elle représente ainsi la douleur antique, la douleur païenne. Tout ce qui vient du cœur se dit plus profondément, plus simplement ; la voix seule est Tinterprête passionné et sympathique des joies ou des tortm^es de rame. Ce n*est pas sans raison qu'on a dit de plus d*une grande tragédienne : <& Elle a des larmes dans la voix. D La Ghampmeslé, ÂdrienneLecouvreur, la Duchésnois, avaient de la sensibilité ; et c'est surtout par celte action électrique sur le public qu'elles le passionnaient en l'attendrissant. Mademoiselle Rachel étonne, charme, émeut par une diction qui ne manque ni d'intentions justes, ni d'ampleur, ni de grandeur; elle fait naîtie dans ses récits étudiés l'espérance d'une sensibilité communicative, d'un attendrissement profond et intime; mais elle reste quelquefois en chemin. Après avoir entraîné et comme suspendu l'auditoire, elle le laisse sans illusions, sinon froid, du moins l'âme tranquille et sereine. Son talent s'empare alors de l'intelligence sans étreindre le cœur ; il ne pénètre pas jusque-là !

C'est surtout aux contemporains qu'il appailient d'ap-

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prëcier et de fixer les réputations fugitives de la scène. J'ai suivi seui^ non distrait^ dans une avant-scène de rez-de-chaussée du Théâtre-Français, loge alors profonde, obscure, d'où Ton ne pouvait voir la salle, d'où Ton ne pouvait être vu, de nombreuses représentations de mademoiselle Hachel. Son jugement, son expérience du théâtre, son esprit fin et pénétrant, la rendent trèssusceptible de progrès; elle a toujours joué tous ses rôles mieux la seconde fois que la première; elle a souvent créé des effets nouveaux. Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatiième acte d'Horace. Sa pantomime, alors qu*elle apprend la mort de son amant, est d*un grand effet scénique; mais elle excite plutôt encore dans cette situation la teiTeur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de mademoiselle Rachel elle-même que ce fut à un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée ; elle ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les menaces doulou" reuses de syncope qu'elle en éprouva. Notre plus grande tragédienne, depuis mademoiselle Raucourt, excelle dans les jeux de scène; elle écoute sérieusement, avec curiosité, avec une rare intelligence ; elle écoute du regard, du geste, de toute sa personne.

Voltaire aurait-il écrit à mademoiselle Rachel la lettre qu'en 1773 il écrivait, de Ferney, h mademoiselle Baucoiu t ?

« Avec toi nout versont de» pleurs.

Nous ge'missons de tes malheurs Et da sort erael qui t'opprime.

Vart d'attendrir et de charmer

A paré ta brillante aurore ; Mais ton cœur est fait pour aimer.

Et le cœur n'a rien dit encore.

Défends ce cœur des vains désirs De richesse et de renommée ; L'amour seul donne les plaisirs, Et le plaisir est d'être aimée.

Déjù l'amour brille en tes yeux.

Il naîtra bientôt dans ton àme :

Bientôt un mortel amoureux Te fetA partao^er sa flamme.

Heureux, trop heureux cet amant Pour qui ton cœur deviendra tendre, Si tu goûtes le sentiment Comme tu sais si bien le rendre!

)) Voilà , mademoiselle y le tribut que vous offre ma muse : un bon yieillard, dont Tâge s*dcrit par quatre et par vingt, n'a que de mauvais vers à vous présenter. Il y avait longtemps que je n'avais ressenti au spectacle les douces émotions que vous inspirez si bien ; je me ressouvenais à peine d'avoir versé des larmes de sentiment : en un mot, j'étais le vieil Éson, et vous êtes l'enchanteresse Médée. Je ne vous répéterai pas tous les éloges que vous méritez ; ils sont gravés dans mon esprit et dans mon cœur. Quand on réunit, comme vous, tous les suffrages, ceux d'un particulier deviennent moins flattem^s; mais à mon âge, on entre dans la classe des* hommes rares. Si j'étais à vingt ans, si j'avais un corps, une fortune, et surtout un cœur digne de vous, vous en auriez l'hommage ; mais j'ai tout perdu. Il me reste à peine des yeux pour vous voir, une âme pour vous admirer, et une main pour vous l'écrire.

» Voltaire, »

D'UN BOURGEOIS DE PARIS t«7

Supposez Talma viTant du temps de mademoiselle Rachel : que ses leçons et ses exemples eussent été utiles et profitables à la jeune artiste ! Talma ne connaissait pas les tourments de Tenvie ; il se fût réjoui des progrès et des triomphes de sa rivale. Mademoiselle Ra* chel possède toutes les grandes et belles qualités de Talma ; elle n'a cependant pas ce qui rendait Talma si cher au public^ Vinattendu et Veœpîosion. Le grand tragédien étudiait aussi jusqu'aux plus minutieux détails de ses rôles; mais il surprenait Tauditoire par des inflexions de Yoix inaitendues, attendrissantes et parties du cœur, qui faisaient explosion dans la salle. C'était comme le courant électrique frappant du même coup, sans s'interrompre et s'arrêter, les spectateurs pressés les uns contre les autres à l'orchestre, au parterre et dans les loges. Talma se distinguait encore par un grand côté de mademoiselle Rachel. Lettré, il donnait d'heureux conseils à tout le monde, aux auteurs surtout ; sa longue expérience du théâtre lui inspirait aux répétitions plus d'une idée, plus d'un effet, dont les auteurs faisaient leur profit. Talma rendit ainsi de grands ser- . vices à M. Lebrun pour sa tragédie de Marie Stuart. D'une charmante et spirituelle ignorance qu'elle avoue elle-même, mademoiselle Rachel reçoit, accepte des conseils et des idées de tout le monde ; mais elle sait ensuite les apprécier avec un rare discernement.

Tragédiens et tragédiennes ont, de tout temps, essayé de varier leur répertoire, en jouant la comédie. Comme Adrienne Lecouvreur, mademoiselle Rachel eut plus d'une fois la velléité d'aborder au Théâtre-Français le grand rôle de Céliméne, ce brillant et passager triom-

phe des manèges de Tesprit et des mensonges du cœur. Adrienne Lecouvreur y échoua. Mademoiselle Rachel y eût certainement échoué aussi; les qualités qu*exîge Tart tragique se prêtent mal aux combinaisons fines ou plaisantes de la comédie. Les héroïnes de Corneille ou de Racine sont Tirnage vivante des grandes passions ; dans les personnages de Molière se révèlent et se trahissent surtout les faiblesses étemelles de Thumanité^ ou les ridicules fugitiCs du temps. Les essais de mademoiselle Rachel dans le drame ou la comédie ne m'ont jamais paru heureux : elle y montre toujours de Tesprit et de la distinction ; mais de pareilles entreprises sont plutôt profîtaliles comme études donnant une certaine souplesse aux gestes et à la voix^ que comme succès ajoutant une couromie de plus à la gloire de Tartiste.

Je donne ici la liste de tous les rôles joués au Théâtre- Français pai* mademoiselle Rachel^ depuis le i 2 juin 1 838 jusqu'au 6 mai 1852. J'ai pu aussi puiser dans le§ archives de la Comédie-Française le chiffre exact de toutes les recettes que fit mademoiselle Rachel dans ses différents rôles^ depuis le jour de ses débuts jusqu'au 28 décembre 1852 ; je ne publierai les chiffres curieux de ces recettes que pour la première année de ses débuts.

Je ferai précéder cette histoire en chiffres du talent et des succès de mademoiselle Rachel des noms de toutes les tragédiennes qui se sont succédé au Théâtre- Français depuis 1658.

Mademoiselle Desceillets, 1G58.

Madame Chamfmeslé, 1670.

Hademoiselle DccLOf, S mai 1606.

Mademoiselle Besmares, 30 janvier 1699.

Mademoiselle Lecouvreur, 14 mai 1717.

Mademoiselle Dëseimb, 7 novembre 1724.

Mademoiselle Balicourt, 39 novembre 1727.

Mademoiselle Gaussin, 13 aoûl 173S.

Mademoiselle Ddhesmil, 6 août 1737.

Mademoiselle Clairon, 19 septembre 1743.

Mademoiselle Dubois, 30 mai 1759.

Mademoiselle Saimval aînée, 5 mai 1760.

Madame YEStRis, 17 décembre 1768.

Mademoiselle Sain val cadette, 27 mai 1772.

Mademoiselle R accourt, 23 septembre 1772.

' Mademoiselle Thénard, 1er octobre 1777.

Madame Talma, 6 octobre 178î».

Mademoiselle Fleury, 23 octobre 1786. Mademoiselle Desgarcins, 24 mai 1788.

Mademoiselle Volnais, 7 octobre 1800, à Versailles. Mademoiselle Bourgoin, 7 frimaire an x ^ novembre 1801). Mademoiselle Georges, 5 ventôse an jn (i4 Tévrier 1802). Mademoiselle Ducbesnois, 13 juillet 1801, à Yersailles (19 Té*

vrier 1802, à Paris) .

Mademoiselle Maillard,11 jainl808(Hermioned'ilndr&ma9ve). Madame Paradol, 23 juillet 1819.

Madame Yalmonzet, 17 septembre 1821.

Mademoiselle Rachel a débuté le 12 juin 1838.

Mademoiselle Maillard ne joua guère qpe pendant trois ou quatre années la tragédie. Ses débuts firent gi*ande sensation. On remarquait en elle beaucoup d'intelligence et de distinction^ une grande passion^ beaucoup de force et d'éclat; elle avait le feu sacré. Elle moimil avant trente ans.

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