CHAPITRE IV
HADEHOISSLLE RAGHEL.
Ses débuts.— Mon enihonsiasme. —Mademoiselle Rachel et M.lProvost.
— Mademoiselle Racliel dans le niondc< — Son premier bal. — Mademoiselle Rachel entoarce des plus grands non». — Mademoiselle Rachel chez madame Récamier. — M. le comte et madame ta comtesse Duchâicl. — La mélopée des anciens. — La Champmeslé. — Adrienne Lecouvreur, — Lettre de la Fontaine. — Les commencements de mademoiselle Rachel. — Ses maîtres et conseillers. — Choron. — M. Poirson. -- M. Saint-Aolaire. — M. Sarason. — Lettre de Voltaire k mademoiselle Clairon. — Les dons naturels de r<)ademoiseUe Rachel.
— Ses qualités comme tragédienne. » Lettre de Voltaire à mademoiselle Raucouit. — Talma et mademoiselle Rachel. — Noms et dates des débuts de toutes les tragédiennes, depuis 1658 jusqu*eii 1838. ^ Recettes des représentations dans lesquelles joua mademoiselle Rachel, depuis le joir de ses débuts jusqu'au 28 décembre 18S9. — Les voyages de mademoiselle Rachel. — Mademoiselle Rachel et M. Mole. -^ Ses démissions. — Mademoiselle Rachel et M. Thiers. •— Mademoiselle Rachel et une marchande d*oranges. — Conclusion.
Dans ma courre rapide à travers la première moitié du dix-neuvième siècle, je me plais à raconter avec d'amples détails tout ce qui a pu faire événement dans les arts et dans les lettres. Le théâtre et la littérature donnent encore aujourd'hui ime célébrité retentissante 8t durable : notre curiosité s'éveille même aux noms
des poètes des temps les plus reculés. Euripide et Sophocle tiennent autant de place dans la mëmoire des hommes que Miltiade et Thémistocle. La Fontaine écri- Tait à mademoiselle de Ghampmeslé :
La nuit des temps, nous la saurons dompter,
Moi par écrire, et vous par réciter!
Nos noms unis perceront l'ombre noire.
Tous régnerez longtemps dans la mémoire,
Après avoir régné jusques iei
Dans les -esprits, dans les cœurs même aussi.
Par une belle soirée d*été^ le 12 juin 1838^ cherchant Tombre et la solitude (en cherchant bien^ on trouve tout à Paris, même la solitude et Tombre], j'entrai yers huit ou neuf heures au Théàtie-FVançais. On comptait quatre spectateurs à Torchestre, je faisais le cinquième. Mes regards furent attirés sur la scène par une physionomie étrange, pleine d'expression, au front proéminent, à Tœil noir, caché sous l'orbite, plein de feu : tout cela planté sur un corps grêle, mais d'une certaine élégance de poses, de mouvements et d'attitudes. Une voix timbrée, sympathique, du plus heiu^ux diapason, et, par-dessus tout, très-intelligente,>endit attentif mon esprit distrait et plus disposé à la paresse qu'à l'admiration. Cette physionomie étrange, cet œil plein de feu, ce corps grêle, cette voix si intelligente, c'était mademoiselle Rachel : elle disait pour son premier début le rôle de Camille dans Horace. L'impression vive et profonde que me causa du premier coup cette jeune tragédienne réveilla en moi de confus souvenirs. A force d'interroger ma mémoire, je me rappelai aussi une
Jeune fille singulière^ jouant le rôle de la Vendéenne au théâtre du Gymnase ; je me rappelai aussi une jeune fille pauvrement vêtue, chaussée grossièrement, qui, interrogée devant moi dans les corridors d'une salle de 'spectacle sur ce qu'elle faisait, répondit, à mon grand ébahissement, d'une -voix de basse- taille et du ton le plus sérieux : Je poursuis mes études. Je retrouvais dans mademoiselle Rachel cette physionomie singulière dû Gymnase et cette pauvre fille pauvrement vêtue qui poursuivait ses études.
Bien à plaindre ceux qui, dans les arts, ne savent ni abhorrer ni admirer : tableaux, statues, monuments, chanteurs ou cantatrices, comédiens ou comédiennes, tragédiens ou tragédiennes; j'abhorre ou j'admire. La jeime Rachel m'avait étonné; son talent me passionna. Il me fallut îiu plus vite mettre la main sur mon ami Merle, dont je partageais les goûts et les entraînements littéraires, pour le contraindre à suivre les débuts de celle que j'appelais déjà mon petit prodige : « Cette enfant-là, lui disais-je, lorsque les douze ou quinze cents bons esprits qui font l'opinion publique à Paris, l'auront entendue et jugée, sera la gloire et la fortune de la Comédie-Française. »
J'avais, en i 838, quitté l'Opéra; le talent et les succès de ma tragédienne devinrent pour moi une idée fixe et une affaire. Avant de dire bonjour aux gens, je leur demandais : « L'avez-vous vue dans Horace, dans Andromaque? » Le plus grand nombre ne savait de qui je voulais parler : je m'emportais contre eux et ne ménageais à leur ignorance ni les reproches, ni même de familières injures. Les plaisirs et les joies de mon été de
1838 étaient assures; mes émotions d*habitué dn Théâ* tre-Français allaient remplacer pour moi les plaisirs des champs^ les incidents et les surprises de voyages.
Pendant tout le mois de juin, pendant tout le mois de juillet, peu de gens semblaient se convertir à mon» nouveau culte : que mademoiselle Rachel jouât Camille, Emilie, Hermone, les apôtres de cette nouvelle religion, He cette nouvelle divinité, prêchaient dans le désert. Dès le mois d'août, malgré les chaleurs caniculaires, les débuts de mademoiselle Rachel dans les mêmes rôles furent déjà plus suivis. Lorsque la salle me paraissait à peu près retflplie, je m'essuyais le front, et, comme la mouche du coche, je me disais avec ime satisfaction poussée jusqu'à l'orgueil : « Mademoiselle Rachel et moi, nous aurons raison du public. Voilà donc des gens qui ont le sens commun ! »
Enfin, pendant tout le mois d'octobre, la jeune tragédienne joua neuf fois, et la recette la plus faible (Monime dans Mithridate) s'éleva à tmis mille six cents soixante-neuf francs quatre-vingt-dix centimes. Les recettes dépassèrent six mille francs lorsqu'elle joua Hermione; c'était une victoire complète et un étourdissant triomphe. Racine et Corneille revivaient parmi nous comme au grand siècle de Louis XIV; une fiévreuse popularité entom*ait la jeune tragédienne et la vieille tragédie.
Encore enfant, mademoiselle Rachel, déjà admise au Conservatoire, sollicita les leçons particulières d'un artiste justement estimé et d'un sérieux talent, de M. Provost, sociétaire de la Comédie-Française. A la vue de cette pauvre fille débile et souffreteuse : « Allez vendre
des bouquets^ mon enfant^ y> lui n^pondit-il. La jeune Hermione se vengea un soir avec le plus channani e»prit des dédains de son camarade^ si mauvais prqdiète. La salle était comble^ toutes les loges étaient remplies «du plus beau monde : mademoiselle Rachel venait de jouer Henqione. Applaudie avec enthousiasme^ rappelée avec frénésie, elle put, le rideau baissé, remplir sa tunique grecque des fleurs jetées sur la scène; ellS courut alors près de celui qui, pour toute leçon, lui avait conseillé de vendre des bouquets, puis^ se mettant à genoux avec la plus gracieuse coquetterie : a J*ai suivi votre conseil, monsieur Provost, je vends des bouquets. Voulez-vous m*en acheter? » Le savant professeur releva en souriant la jeune artiste, et lui témoigna sa joie de s*être si complètement trompé.
La célébrité de mademoiselle Rachel descendit trèsvite des juges compétents, de la fine fleur de Taristocratie, dans le gros du public. En 1771, Voltaire flattait ainsi une célèbre actrice du temps :
Quand dans les arts de Tesprit et du goût, On est sublime, on est égal à tout; Que dis-je? on règne, et d'un peuple fidèle On est chéri, surtout si Ton est belle.
Mademoiselle Rachel n*eut pas seulement d'abord un succès de sublime, mais encore un succès de jeunesse et d'attirante beauté.
Dans le courant d'octobre 1838, j'occupais, rue Taitbout, un vaste rez-de-chaussée avec jardin. On me persuada de donner un bal à mes anciens pensionnaires de l'Opéra. Mesdames Tagli<mi, Faîcon, Elssïer, Dumiîàire,
se troiiTèrent réunies à mesdemoiselles Mars^ Rose Dupuis^ Dupont^ dans cette fête d'artistes. Un de mes spirituels amis^ assidu des coulisses du Théâtre-Français^ s'était chargé d*inviter en mon nom mademoiselle Ra* chel, madame Félix^ sa mère^ et M. Samson, son pro fesseur. La Jeune tragédienne^ qui ^ s'il faut Ten croire^ mettait pour la première fois le pied dans un salon' causa à son entrée la plus sympathique surprise. Elle était vêtue de hlanc : pas une fleur, pas un bijou. Dans le monde et dans Tinlimité, le masque tragique de mademoiselle. Rachel est remplacé par la physionomie la plus gracieuse et la plus souriante. Hermione-fit merveille de tact^ d*esprit et de bon air. Hermione ne dansa point.
Dans les petits et dans les grands journaux, il ne fut bientôt plus question que de cet astre lumineux et charmantf jetant des flots de lumière sur le ciel gris et froid de la tragédie et du Théâtre-Français. Merle et J. Janin, par leurs vifs éloges, donnèrent des lettres de noblesse à ce jeune talent. Ce fut à qui entourerait la nouvelle artiste du plus romanesque intérêt, en racontaut les misères^ les douleurs et la vie errante de son enfance, de sa première jeunesse. Les arts illustrèrent à l'envi cette favorite de la muse tragique ; on ne vit plus que dès Rachel en lithographie, en peinture, en statuettes.
Les grands noms et les grosses fortunes se plaisent assez souvent au rôle de Mécènes des célébrités naissantés. Ce fut une mode et d'un gi*and luxe d'avoir dans son salon la s^vage Hermione. Elle compta bientôt pour amis, l'accablant de tendresses et de présents, les plus grands personnages de l'Espagne, habitant alors Paris :
la duchesse de Berwick et d'Albe^ la belle marquise d'Alcanicès^ madame la princesse d*Anglona^ madame la comtesse de Toreno et sa sœur mademoiselle Incarnacion, M. de Roca de Togarès^ aujourd'hui marquis de Molins^ ex-ministre de la marine en Espagne, le marquis de Los Llanos, comte de la Vega del Pozo, etc., etc. La famille de Noailles la recevait le matin. Le duc de Noailles, aujourd'hui de l'Académie française, devint son conseiller assidu; il passait souvent seul, près d'elle, des soirées entières en causeries littéraires et en intimités paternelles.
Madame la comtesse Duchàtel raffolait de la séduisante enfant de Melpomène, comme son grand-père avait autrefois raffolé de mademoiselle Duchesnois; elle la faisait s'asseoir le plus souvent possible à sa table, ou près d'elle dans son salon. M. le comte Duchàtel, ministre, donnait en présent à la jeune pensionnaire du Théâtre-Français une bibliothèque riche, coquette, dont les rayons ne contenaient que nos chefsd'œuvre classiques et des livres de morale.
11 n'y avait pas de réunion, de fête littéraii'e à l'Abbaye-aux-Bois, chez madame Récaraier, sans mademoiselle Rachel; elle réussissait à plaire, à charmer, à côté de cette femme distinguée, qui, sans fortune, n'ayajit plus les grâces de la jeunesse, sut garder d'illustres amitiés, et rassemblait dans une chambre de couvent la société polie du temps pour parler des ouvrages d'esprit ou pour entendre un chapitre des Mémoires d'outretombe écrit de la veille.' La femme de théâtre étonnait, charmait la petite église littéraire de l'Abbaye-aux-Bois pcgr ses airs de chasteté, de pureté mystique.
Dans une de ces matinées qui se renouvelaient souvent à rÂbbaye-aux-Bois, mademoiselle Rachel avait été priée par madame Récamier de dire devant M« de Gliateaubriand quelques scènes du rôle de Pauline dans Pidyeucte.
Mon époux, en mourant, m'a laissé ses lumières; SoB sang, dont tes bourreaux Yiennent de me couvriff M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir : Je VOIS, je SAIS, je crois!
Cette scène fut interrompue par une visite qu'on n'attendait pas ; on annonça Tarchevéque de **\
c( Monseigneur^ dit alors madame Récamier un peu embarrassée, je vous présente mademoiselle Rachel, qui voulait bien nous dire une scène de Pauline dans Poiyeucte, -» Je serais désolé, répondit le nouveau venu, d'interrompre les beaux vers de Corneille* d Par des scrupules pleins de délicatesse, mademoiselle Rachel tint à ne pas continuer devant le prélat le rôle de Pauline. Elle ne voulut pas s*écrier comme une chrétienne convertie : Je vois, je sais, je crois! et mentir ainsi devant un ministre de TËglise catholique.
(x Si monseigneur veut bien le permettre, dit^elle alors avec la bonne grâce la plus respectueuse, je réciterai des vers à^Esther. » Elle restait ainsi, grâce à l'œuvre écrite par Racine pour les demoiselles de Saint- Cyr, fidèle à la religion juive. *
Lorsque mademoiselle Rachel eut dit, l'archevêque lui adressa les plus vifs éloges : a Nous autres prêtres du Seigneur, ajouta-t-il, nous n'avons pas souvent le plaisir d'approcher de grands artistes. J'aurai cependant
eu deux fois dans ma vie cette bonne fortune : à Florence^ j*ai entendu dans un salon madame Malibran, et je denui à madame Rëcamier d^avoir pu entendre mademoiselle Rachel. Poiu* déclamer si bien de si beaux vers, il faut ëpf ôuver tous les sentiments qu'ils expriment. »
Mademoiselle Racbel fit la plus charmante révérence, et répondit alors les yeux baissés, mais avec assurance : « Monseigneur, je crois ! »
La jeune tragédienne montra dans cette situation imprévue de l'esprit et de la décence à ravir un archevêque.
Dans les lieux publics, sa présence faisait événement. Lorsqu'elle assistait à la séance de la Chambre des députés, et elle s'y* rendait souvent, en grande dame prenant goât à la politique, elle attirait tous les regards de cette assemblée de sages, et causait môme des distractions aux illustres orateurs qu'elle venait entendre, qu'elle venait étudier.
Qu'il lui fallut d'esprit et de goût pour supporter décemment cette brusque transition de la plus obscure misère à toutes les ivresses du succès, à ce rôle heureux d'enfant gâtée de la fortune, du giand monde et du public. Cette société, qui, plus tard, exagéi*erases faiblesses et l'accusera sans ménagement d'impardonnables désordres, ne voulait trouver en elle, à l'aurore de sa célébrité, que des vertus, qu'un cœur pur, qu'un cœur vierge de tous les mauvais sentiments, de toutes les passions violentes qu'elle savait, disait-on, si bien peindre sans les éprouver. Les succès qu'obtint mademoiselle Rachel dans les salons, la faveur pleine de tendresse qu'elle sut conquérir auprès des femmes dis*
tinguëes, auprès de gens d'esprit et de savoir, ne peuvent s*expliquer que par de rares qualités, je ne dis pas de comédienne, mais déjeune fille spirituelle, aimable, toujours maîtresse d'elle-même. Dans cette étude de mademoiselle Racfael, j'aurai donc à rechercher, à apprécier tous les secrets de coquetterie de la femme séduisante, aussi bien que tous les secrets du talent de l'artiste. Étudions d'abord la tragédienne.
11 paraît certain que chez les anciens, les signes qui servaient à écrire la musique, tous tirés de l'alphabet, étaient tracés au-dessus du texte, sur les vers manuscrits * . On doit regretter, pour les poêles comme pour les musiciens, que pas un seul de ces manuscrits des grands tragiques grecs n'ait pu venir jusqu'à nous avec son cortège de signes de musique : nous saurions comment Eschyle, comment Sophocle faisaient réciter les vers, faisaient chanter les chœurs.
Les ^premières œuvres di*amatiques de la littérature française furent surtout une imitation des anciens, sans beaucoup d'égards pour la différence des mœurs. La déclamation dramatique fut aussi réglée d'abord par d'obscures traditions de l'antiquité, sans qu'on se préoccupât de la différence des langues. Lorsqu'au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, l'art dramatique dépouillait à peine sa première grossièreté, quelques fausses lueurs de la mélopée des Grecs et du système scénique des Romains asservissaient le débit des acteurs à une sorte de chant cadencé. La structure de nos vers alexandrins, marchant
1. HtlévYf Préface dn Dictionnaire de masiqae de MM. Escudier.
symétriquement sur deux hémistiches égaux et sur deux rimes jumelles, rendait facile et presque naturelle cette psalmodie monotone, dont mademoiselle de Champmeslé consacra la poétique par trente années de succès*
Louis XIV entendit jusqu'à la fin de son règne la tragédie scandée par des matamores. La régence trouva mademoiselle Duclos maîtresse de la scène, héritière des traditons larmoyantes de mademoiselle de Champmeslé, et outrant de plus en plus la mélopée française.
Louis Racine nous apprend que parmi les papiers du père de mademoiselle de Champmeslé, il trouva les rôles de cette tragédienne régulièrement notés et mis en musique. Voltaire, qui dans son enfance aurait pu la voir sur la scène, qualifiait ainsi sa déclamation :
Ses sons affétés
Écho des fades vers que Lambert a nolés.
Et cependant, en 1676, la Fontaine écrivait une foule de tendresses et de fiatteries à mademoiselle de Champ* meslé :
« Que vous aviez liaison, mademoiselle, de dire qu'ennui galoperait avec moi devant que j'aie perdu de vue les clochers du grand village ! C'est chose si vraie, que je suis présentement d'une mélancolie qui ne pourra, je le sens, se dissiper qu'à mon retour à Paris.
A guérir un atrabilaire, Oui, Cbarnpmesié saura mieux faire Que de Fagon tout le talent.
Pour moi, j'ose affirmer d'avance Qu'un seul instant de sa présence Peut me guérir incontinent.
^ Bois^ champs^ ruisseaux et nymphes des prés ne me touchent plus guère^ depuis qu'avez enchaîné le bonheur près de vous. : aussi compté>je partir bientôt. Toutefois, je m'occupe si peu de mes affaires, que je ne sais quand elles finiront. C'est chose de dégoût que comptes, vente, arrérages; parler votre langage est mieux mon fait. Mais n'allez pas imaginer que je prétende parler si bien que vous : c'est chose impossible, et que je ne tenterai de ma vie.
» La Fontaine. ».
La muse de la Fontaine aimait le simple, le vrai, le naturel, et certes ne manquait pas de sensibilité ; comment donc expliquer son admiration passionnée pour mademoiselle de Ghampmeslé? Les coquetteries et les séductions de la femme auraient-elles, comme cela se voit souvent, aveuglé les jugements du poëte sur Tartîste ? Les éloges de la Fontaine pour celle qui retçut les conseils de Racine et qui lui inspira de Famour n*en sont pas moins pour la tragédienne du règne de Louis XIV un honneur et une posthume recommandation.
La mélopée traditionnelle appliquée à la tragédie française reçut, vers le commencement du dix-huitième siècle, en. 1717, de rudes atteintes du talent novateur et inspiré de mademoiselle Adrienne Lecouvreur. Cette tragédienne, qui ne débuta au Théâtre-Français qu'à l'âge de vingt-sept ans, y joua la tragédie autrement que celles qui l'avaient précédée, autrement que la Champmeslé etla Dudos. Ce fut une révolution inattendue.
Mademoiselle Rachel, qui débuta à la Comédie-Française à dix-sept ans^ eut en i838 la même bonne fortune et le même mérite qu'Âdrienne Lecouvreur. Elle aussi joua la tragédie autrentient que celles qui l'avaient ré* cemment précédée, autrement que Duchesnois et que mademoiselle Georges. Ce n'est pas le seul trait de ressemblance enti*e ces deux célébrités de la scène française.
Fille d'un pauvre chapelier dont la boutique était située près du Théâtre-Français d'alors, Adrienne Lecouvreiu*, soit par les excitations du voisinage, soit par une secrète inspiration, imagina presque encore enfant de jouer la comédie avec quelques personnes de son âge, d'abord dans la maison d'un épicier de la rue Férou, puis dans la cour de l'hôtel de la présidente Lejay, rue Garancière. Enfin le grand prieur donna un asile à cette petite troupe de comédiens danS l'enceinte du Temple, et la mit ainsi à l'abri des persécutions de la police. Les dispositions d' Adrienne Lecouvreur frappèrent un mauvais comédien nommé Legrand ; ce fut lui qui l'initia d'abord à toutes les routines de la scène. Les directem's de province exploitèrent pendant plusieurs années le talent naissant de la jeune artiste sur les tréteaux à demi germaniques de l'Alsace et de la Lorraine ^.
Mademoiselle Rachel, elle aussi, arriva pour ainsi dire vieux comédien, quoique encore très-jeune, à la Comédie-Française. Elle entra d'abord pour apprendre la mu-
1. Pendant cette époque de sa vie, elle donna le jour li deux filles, dont une (et peut-être toutes deux) eut pour père un M. KUngliu, préteur de la ville de Strasbourg.
sique à Tëcole de Choron. Son intelligence la fit remarquer du maître. c& Gomment vous appelez-vous^ ma chère petite? lui dit Choron^ dont Tëcole de musique religieuse était subventionnée par TËtat sous la restauration. — Elisabeth Rachei. — Ce nom de Bachel n'irait guère au milieu de nos exercices de piété chrétienne. Vous You» appellerez Élisa. » La future tragédienne ayail déjà une voix de contialto. « Vous ne pourrez gaère trouver que dans les partitions italiennes des rôles pour votre voix , ma chèi^e enfant^ » ajouta Choron. — Elle quitta bientôt l'étude du chant. Un acteur retiré du Théâtre-Français^ qui n*y avait jamais jeté un grand éclat, M. Saint-Aulaire, tenait une école de déclamation : il prit pour élève mademoiselle Rachei dès le plus jeune âge. Il rappelait ma petite diablesse, A la veille de leiu-s débuts, les élèves du Conserva* toire ou des écoles particulières tiennent à jouer devant im certain public,^avec costumes et mise en scène, les rôles choisis par eux : ils appellent cela monter une partie. Les autres rôles de ces ouvrages sont confiés à des camarades de classe, mais qui, s*ils Texigent, reçoivent pour ce service une modeste gratification de deux francs. Dans sa pauvreté, mademoiselle Rachei était toujours prête pour ces parties, qui se renouvelaient fréquemment; et moyennant deux francs par représentation, elle jouait avec confiance et entrain les rôles travestis d'homme ou de femme, de jeunes premiers, de soubrettes ou de grands prêtres. Comme Adrienne Lecouvreur, elle prit ainsi dès son plus jeune âge Vkahitude des planches. Si je suis bien renseigné, elle fut engagée et fit même fureur au théâtre Molière, toujours sous le
leo MÉMOIRES
nom de la petite Élisa. M. Poirson, qui donna pour les débuts de la jeune comédienne sur le théâtre du Gym* nase la Vendéenney lui dit à son tour : « Ce nom é^ÉKsa ne ferait guère bien sur une affiche ; n*avez-TOUS pas un autre nom ? — Je m'appelle Elisabeth Rachel. — À la bonne heure : Rachel ! voilà un nom dont on se souvient^ et que tout le monde ne porte pas. Appelez-vous désormais Rachel. Le choix d*un nom importe plus qu*on ne pense pour des succès de théâtre, d U lui conseilla bientôt de se livrer à de sérieuses études et lui prédit de grands succès dans la tragédie. La jeune artiste se plaça alors sous la direction exclusive de M. Samson, professeur au Conservatoh*e, sociétaire de la Comédie-Française. Tragédiennes et comédiennes ont toujours réclamé ou accepté des leçons et des conseils de quelques illustrations dramatiques ou littéraires. Après la première représentation à' Ores te , Voltaire écrivait à mademoiselle Clairon :
tt Pressez^ sans déclamer, quelques endroits comme :
Sam trouble^ sans remords^ Égisthe rmouveUe
De son hymen affr$ux la pompe erimineUe,,,
Vous vous trompiez, ma saurj he'las.t tout nous trahit j etc.
» Vous ne sauriez croire combien cette adresse met de variété dans le jeu et accroît Tintérêt.
i> Dans votre imprécation contre le tyran :
L'innocent doit périr ^ U crime est trop heureux!
VOUS n*appuyez pas assez. Vous dites IHrmocent doit p^ rir trop lentement, trop langoureusement. L'impétueuse
Electre ne doit avoir^ en cet endroit, qu*un désespoir furieux, précipité et éclatant. Au dernier hémistiche, pesez sur crij le crime est trop heureuœ; c'est sur ce cri que doit être l'éclat. Mademoiselle Gaussia m'a remercié de lui avoir mis le doigt sur fou, la foudre va partir. Ah ! que ce fou est favorable ! m'a-t-elle dit.
. La natore en toat temps est foneste en ces lieax...