‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 46 sur 71 · MARDI S9 FÉVRIER · texte numérisé non relu

MARDI S9 FÉVRIER

Un envoi : panier, boite et coffre renfermant des armures, des bijoux, des diamants, tous les ordres du duc de Nemours, etc., etc.

Tant que dura renvahissement du palais des Tuileries, les appartements de madame la duchesse d*Orléans et de ses enfants furent protégés. Les autorités qui eui^ent mission de rétablir et de maintenir Tordre dans le palais, envahi et même . habité par un millier de personnages qui s'en étaient fait une résidence, eurent l'heureuse idée de s'installer au milieu des appartements de madame la duchesse d'Orléans. On plaça des sentinelles dans les grands salons, dans les antichambres; des commissaires du gouvernement s'étab.lirent dans le salon blanc, dans la chambre à coucher et dans le boudoir de la duchesse. Les appartements des jeunes princes furent fermés ; des factionnaires en gardèrent l'entrée.

G^était dans le salon blanc que se tenait d'ordinaire madame la duchesse d'Orléans ; elle en avait fait son cabinet de travail.

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Le 24 février 1848, le comte de Paris était souffrant. Oa Tavait couché dans un lit roulant fermé de rideaux de soie Terte : on le fit lever, on rhabilla à la hâte pour qu'il pût accompagner sa mère à la Chambre des dé- « pûtes. Le lit était resté dans le salon. Au milieu de cette pièce, un grand bureau; entre ce bureau et la cheminée, une table ronde avec tiroir, couverte de papiers et de livres : ces papiers, c'étaient les devoirs des jeunes princes, 'c'étaient des traductions faites par eux et corrigées par la duchesse elle-même. Parmi les livres, un volume de ÏHi8t(nre des Girondins par M. de Lamai*tine. La princesse avait placé un couteau d'ivoire à la tête d'un chapitre dont elle allait peut-être commencer la lecture, quand retentirent les fusillades de la rue de Rivoli et de la place du Carrousel. Devant la cheminée, un Tide-poche formant écran. Ce petit meuble contenait des notes, des suppliques. Dans l'une de ces pétitions, datées des premiers jours de février, un solliciteur s'adressait à la charité de . la duchesse d'Orléans : il demandait surtout que son nom, qui était celui d'un révolutionnaire fameux, ne devînt pas pour lui un motif de disgrâce et d'abandon. A peine la république fut-elle proclamée que ce solliciteur oublieux faisait parade de son orgueil républicain dans les journaux les plus fougueux : ce qui pouvait être la veille motif d'exclusion était devenu le lendemain un titré de recommandation aux faveurs du gouvernement provisoire. Ce fut sur cette table ronde dont nous venons de parler, avec les pliuhes de madame la duchesse d'Orléans et sur le papier illustré de son chiffre, que fut écrit le premier rapport adressé à M. Ledru-Rollin sur la situation des Tuileries. Le ministre de

rintérieurne visita que rarement ce palais. 11 s'^ rendit avec tous les membres du gouvernement provisoire lorsqu'on prit la résolution d'expulser par la force les derniers hôtes, qui ne voulaient plus en sortir. Après cette expédition , madame I^dru-RoUin parcourut tous les appartements, conduite pai* un des secrétaires de son mari. Elle ne s'arrêta que quelques instants dans un salon du pavillon Marsan, où elle se donna le plaisir d'exécuter la Marseillaise siu* le piano de madame la duchesse de Nemours.

L'habitation de madame la duchesse d'Orléatis fut donc religieusement respectée : chaque meuble y resta à sa place; on en fit même un dépôt des richesses que l'on recueillit dans les autres parties du palais. Une nuit que l'on redoutait une attaque organisée par des bandits qui logeaient encore aux Tuileries, on entassa dans la baignoire de la princesse, placée au fond de son boudoir, une masse de diamants, de médailles en or, de bijoux d'un grand prix, de valeurs de toutes sortes, s'élevant à des fournies considérables. A cette baignoire s'adaptait un couvercle garni en velours. Un homme armé passa toute la nuit coucha sur ce couvercle; d'autres hommes du peuple, honnêtes et résolus, veillaient près de lui. ^ *

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que l'on parvint aussi à isoler complètement les pièces qui composaient autrefois l'appartement du duc d'Orléans; personne n'y pénétra pendant les jours du plus grand désordre. Seul, un commissaire du gouvernement fut autorisé aies visiter : ses souvenirs écrits me permettent de constater ^ici un fait intéressant et pou connu.

Le cabinet du duc d*Orléans^ sa chambre à coucher^ et une grande pièce qui les précédait, remplie d'objets d'art, de livres, de curiosités, avaient leurs fenêtres sur la cour des Tuileries; la chambre à coucher commimiquait avec le grand et splendide salon que le prince s'était plu à enrichir de la Stratonice d'Ingres, de Françoise de Bimini de Scheffer, de Joseph vendu par ses frères^, grande dimension, parDecamps. C'est de celte chambre à coucher qu'il partit pour aller tomber sur la route de Neuilly et mourir loin de sa femme, alors absente de Paris, le 13 juillet 1842.

L'affection du duc d'Orléans pour la compagne qui lui avait été donnée après des hésitations de toutes sortes était vive, digne, profonde, inspirée par l'estime la mieux méritée. Madame la duchesse d'Orléans partageait cette affection : le prince était son idole. Quand elle fut revenue à Paris, elle donna l'ordre de fermer les appartements du duc d'Orléans. Elle seule pénétrait dans ce sanctuaire.

De 1842 à 1848, la princesse venait s'y recueillir, méditer, travailler. Pas un meuble ne fut changé de place; pas un objet, même le plus futile, ne fut touché. Près de la fenêtre de la chambre à coucher était placée la toilette du prince. On ne jeta pas même l'eau du vase dans lequel il avait plongé ses mains au moment de partir : l'eau s'était évaporée avec le temps ; la serviette dont il avait fait usage resta sur le bord du meuble. Près de la cheminée, un grand fauteuil : le prince y avait jeté

1. Ce tableau, mis va. enchères lors de la yente de la duchesse d'Orléans, est en ma possession.

le Journal des Débats du 13 juillet 1842 toutdéplié, et ce jomnal ne fut pas même relevé dans l'espace de six ans. De chaque côté de la porte d'entrée, sur le marbre blanc de deux commodes, tous les objets à Tusage journalier du prince : deux chapeaux, un rioir et un gris, avec des gants étalés sur les bords ; une assiette contenant des raisins que le prince avait égrenés. Le lit était défait; çàet là de petites caisses, une malle préparée pour le voyage.

Sur un bureau, les plumes, les crayons dont le duc d'Orléans se servait; sur.les tentures de soie, des paysages de Huet, de Corot, les portraits de la duchesse d'Orléans, du comte de Paris, gravés par Winterhalter .

Ainsi, le vœu de madame la duchesse d'Orléans put être encore fidèlement exaucé pendant plusieurs mois après son départ pour l'exil.v Ces appaitements, tout pleins de souvenirs tendres et dignes, devenus l'asile calme, silencieux , de la douleui* d'une épouse, furent religieusement respectés. Le prince y avait sans doute médité de nobles entreprises, et plus d'une fois ouvert son cœur à l'espérance de longues années de bonheur, de grandeur et de gloire.

Il a manqué un Bossuet au dix-neuvieme siècle pour raconter cette mort fatale, pour faire sortir de cette catastrophes de hautes et retentissantes paroles qui vinssent montrer une fois de plus tout ce qu'il y a de précaire dans les destinées humaines , tout ce qu'il y a de mystère dans les inflexibles et immuables volontés de Dieu !

Dans les premiers mois qui suivirent la révolution de 1848, les états-majors se remplaçaient et se succédaient rapidement dans les appartements des Tuileries. Un dés

chefs de ces états-majors rëclamaun matin la libre di4>osition des appartements de la duchesse et du duc aOrléans; il fut même, je crois, question d'établir im fu-> moir dans la chambre à coucher du prince. Un dëménagement complet fut ordonné et s'accomplit dans les mois d'été de 1848.

, Dans cet effroyable désordre du sac des Tuileries, on mit la main sur les papiers du roi et de la reine, des princes et des princesses. On était curieux et pressé de pénétrer dans les mystères de la politique, dans les secrets de famille. Heureusement beaucoup de documents profitables à l'histoire, profitables surtout à l'honneur de la famille d'Orléans, si souvent calomniée comme toutes les faucilles qui détiennent ou ont détenu le suprême pouvoir, ont pu être sauvés. Mais que de pièces d'un haut intérêt ont été déti*uites par le feu ! Des incendiaires passionnés alimentèrent de vastes foyers avec des registres, des états, des portefeuilles, des lettres de toute nature.

Des flammes menaçantes dévoraient à l'intérieiu*, au milieu des appartements, les lettres les plus intimes et les pièces politiques les plus importantes. A l'intérieur, dans le jardin, sous les croisées, brûlaient dans d'imnfenses brasiers les papiers et les livres jetés par les fenêtres. Plus d'un papier ciurieux, emporté par le vent, fut facilement recueilli par des promeneurs qu'attirait ce triste spectacle. .

Je suis heureux de pouvoir publier ici sur le roi , la reine et les princes, plusieurs documents qui montrent en eux les plus attendrissantes vertus de famille.

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