M. GUIZOT AU DUC DE NEMOUAS
« Yal-Richer, 22 aoiH l8-i5.
» Monseigneur,
» J*ai proposé au roi, comme Votre Altesse royale Fa désiré, d'après les conseils de M. Bresson qui m'en a écrit, de donner la croix de grand ofBcier au comte de Vista Hermosa et au chevalier d'Arana. Ce dernier est déjà commandeur; M. Bresson m'a écrit depuis qu'il regardait comme très à propos de donner le. grand cordon au ministre des finances, M. Mon, et je suis tout à fait de son avis. M. Mon est un des hommes les plus capables, les plus honnêtes et les plus courageux qui aient servi et qui servent la reine d'Espagne. Il a entrepris la tâche très-difficile et très -ingrate de remettre de r(»:dre et de l'activité dans les finances espagnoles. Il est dans les meilleures dispositions envers le roi et la France : il nous l'a prouvé par les mesures qu'il a prises en faveur de notre navigation. Nous n'avons pas cru pouvoir lui accorder la cote à notre bourse de son nouveau 3 pour iOO. Il vient, tout récemment, de se prononcer nettement pour le voyage de la reine Isabelle dans les provinces basques, surtout en raison de Tentrevue de Pampelune. 11 est, je crois, de la justice et de l'intérêt de l'Espagne et du nôtre, de donner,
autant qu'il dépend de nous, de la force et de la considération à M. Mon, J'ai donc proposa au roi, pour lui, le grand cordon.
D Bi-esson désire aussi une faveur du roi pour le duc de San Carlos, qui aura, je crois, Thonneur d*étre attaché à Votre Altesse royale à Pampelune. Mais il ne m'a pas indiqué le grade qu*il conviendrait de lui donner. » J'ai eu l'honneur d'envoyer au château d'Eu ces projets d'ordonnances. J'espère que le roi voudra bien les signer, et M. Duchâtel, qui fait encore mon intérim, les transmettra immédiatement à Votre Altesse royale. » Votre Altesse royale a été informée de la décision que le roi, de l'avis de ses ministres, vient de prendre sur la demande de passe- ports de don Carlos pour l'Italie. Elle sera certainement foi*t agréable au gouvernement espagnol, et j'ai été d'avis que les passe-ports ne fussent pas donnés sur-le-champ. Mais ces délais ne sauraient se prolonger indéfiniment : c'est déjà beaucoup que de retenir le prétendant à Bourges. Nous le fixons, et le prétendant lui-même ne parait avoir aucune envie de sortir de France ; mais retenir toujours, et contre son gré, un prince qui n'est plus prétendant, qui a solennellement et bien réellement abdiqué, et qui ne demande qu'à aller soigner en Italie sa femm^ malade, cela ne me parait pas du tout nécessaire pour l'Espagne , et assez peu convenable pour les deux familles royales, dont le prince est si proche parent. Le moment viendra donc, je pense, où les passe-ports de- VI ont être donnés , et si Votre Altesse royale avait la bonté, dans ses conversations, d'en indiquer à la reine Christine et aux ministres espagnols la convenance cl
les motifs, elle leur rendrait service aussi bien qu'à nous. Gomme nous avons, quant à présent, donné satisfaction à leurs désirs, il doit être moins difficile de leur faire comprendre que leurs craintes n*ont vraiment plus aucun fondement, et que la dignité du nom de Bourbon, en Espagne comme en France, demande qu^un prince qui le porte ne soit pas retenu, contre le droit des gens, sans ime nécessité politique réelle ou sérieuse.
» Je ne dis rien à Votre Altesse royale de la grande question du mariage. Le roi m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce mois, en réponse à quelques réûexions que je lui avais adressées à ce sujet, une longue lettre dont je sais qu'il a envoyé copie à Votre Altesse royale. Je suis complètement de l'avis du roi, et je crois que Votre Altesse royale , en entretenant dans ce sens la reine Christine,' fera une excellente chose pour ellemême ^ comme pour la reine sa fille et le repos de l'Espagne. Si le mariage napolitain peut se faire sans forcer la main à l'Espagne , pays et gouvernement , et sans y semer la guerre civile, il nous convient à merveille, et tout ce que nous avons fait pour le préparer prouve à quel point nous en sommes convaincus. Mais s'il faut, pour atteindre ce but , faire cette prepoten&a, selon l'excellente expression du roi, et faire courir à l'Espagne de nouvelles chances de désordre, évidemment nous ne le devons pas. Et alors le mariage avec le duc de Séviile, si, comme on l'assure, il plait davantage à la reine Isabelle et aux Espagnols que le duc de Cadix, doit avoir tout notre appui , car il met complètement à couvert, dans cette question, l'honneur et \c6
intérêts du roi et de la France. Je compte beaucoup sur la conversation de Voire Altesse royale poiu* faire accueillir ces idées de la reine Christine» Bresson secondera parfaitement Votre Altesse royale.
D Je suis bien heureux d*apprendre que Votre Altesse royale ne se ressent plus de son indisposition. J*ai tIvement joui de son succès, si soutenu et si utile. Permettez-moi un conseil , monseigneur^ n*hésitez jamais à TOUS montrer, à parler, à vous faire connaître de tous tel que vous êtes. La France et Votre Altesse royale ont toujours beaucoup à y gagner.
» J'ai Fhonneur d'être avec le plus profond respect,
» Monseigneur, » de Votre Altesse royale, » le très-humble et très-obéissant serviteur,
» GuizoT. »
M. BRESSON AU DUC DE NEMOURS
« Madrid, 17 septembre 1845.
)» Monseigneur,
j> J'ai pensé que Votre Altesse royale lirait avec quelque intérêt les récits des journaux espagnols de l'entrevue dePampcJune, et j'ai l'honneur de lui adresser les principaux.
1» Je n'ai pas revu les reines depuis mon retour; mais je sais qu'elles ont très-bien supporté les fatigues du voyage. J'espère qu'il en aura été de même pour Votre Altesse royale et pour madame la duchesse de Ne-
mours. Ma femme met aux pieds de Son Altesse royaio ses plus respectueux hommages.
» Pour moi 9 monseigneur^ je mè suis sépai'é de Votre Altesse royale bien heureux et bien reconnaissant des témoignages de confiance et de bienveillance qu*elle m'a prodigués. ^
» Je suis avec le plus profond respect, » Monseigneur, ï) de Votre Altesse royale, 7> le très-humble, très-dévoué et très-soumis serviteur,
» Bresson.
)) P. S. Le voyage de Navarre a laissé une impression profonde et des souvenii-s qui dureront longtemps ; il est le sujet de toutes les conversations, comme Votre Altesse royale, madame là dudiesse de Nemours et monseigneur le duc d*Aiunale sont les objets de toutes les louanges. €'est une espèce de fusion nouvelle de la France et de TEspagne; il y a profits et obligations; nous venons jusqu'à un certain point de créer, plus que nous ne prévoyions, une solidarité véiitable.
)> Brcssou. y>
M. BRESSON AU DUC DE KEMOCRS
« Madrid, 11 octdbre l%*Ji.
n Monseigneur,
)> J'ai remis au général Narvaez la lettre renfermée dans celle que Votre Altesse royale a daigné în'dcrire;
il m*a chargé de lui en exprimer sa reconnaissance, et m'a paru bien touché de cette nouvelle marque de bonté.
» Je crois parfaitement à propos, monseigneur, d'accorder des décorations aux quatre offipiers espagnols qui Qpt assisté au camp de Bordeaux. Le marquis de Casa Sola, fils aîné du comte de Punon Rostro, grand d'Espagne de première classe, est colonel effectif. MM. de Barreda, de Isla et de Buenaga ne sont que colonels graduados. Si Votre Altesse royale fait donner au marquis la croix de commandeur ou celle d'officier, les autres ne doivent recevoir que le grade immédiat. Le rang qu'il occupe dsms la grandesse, plus encore que celui qu'il a dans l'armée, réclame la croix au col. Je prie en même temps Votre Altesse royale, à qui l'initiative de ces propositions appartient bien mieux qu'à moi , de désigner pour la décoration de chevaliei* M. Dominique Ruiz de Arana, attaché payé à l'ambassade d'Ëçpagne à Paris, fils aîn^ de M. le chevalier d' Arana, introducteur des ambassadeurs et l'un de nos amis les plus efficaces en Espagne*
V Les engagements pris à Pampelune avec Votre Altesse royale s'accomplissent; elle saura par le roi les détails, et à quel point nous sommes. Nous avons eu bien raison de ne pas abandonner la combinaison napolitaine; si nous eussions conseillé l'autre à la reine Christine, elle ne nous eût pas écoutés, et se serait sé^ parée de nous pour aller peut-être au Cobourg. Hierj au baise-main, l'infante était charmante; la jeune reine comme à Pampelune. Il ne peut y avoir d'espoir de gué* rison complète avant la puberté et le premier enfant;
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Le ministère reste uni. C'est pour lui une condition indispensable de succès dans les cortès. Ce n*est qu'avec lui aussi que nous pouvons arriver à notre but.
» Ma femme est profondément touchée du souvenir que daigne lui accorder Votre Altesse royale. Elle lui ofTre^ ainsi qu'à madame la duchesse de Nemours^ ses plus respectueux hommages.
» J'ai rhonneur d'envoyer à Votre Altesse royale les brevets et décorations de MM. les officiers et secréttires de sa suite et de celle de monseigneur le duc d'Auraale.
1» Il est question d'un camp de manœuvre au printemps à Alcala^ près Madrid. La reine se propose, m'assure-t-on, d'y inviter Votre Altesse royale et les princes ses frères.
9 Je suis avec le plus profond respect,
» Monseigneur, ^ » de Voti'e Altesse royale, V le très-humble, très-dévoué et très-soumi$ serviteur,
» Bresson. V
M. BRESSOM AU DUC DE NESIOURS*
« Madi-îd, 31 juin 1846.
» Monseigneur,
D Je ne puià assez rendre grâce à Votre Altesse royale de sa lettre da 10 courant; elle complète toutes mes in-
formations^ et met dans un triste jom* la conduite de personnes quHl serait doux de pouvoir respecter.
TU Croiriez-vous^ monseigneur^ que la reine Christine continue de nier qu'elle ait fait aucune ouverture au duc de Cobourg ; qu^ellc ait eu aucune participation à cette intrigue obscure pour le mariage de la reine sa fille; qu'elle se rejette sur Tinconvenance qu*il y aurait à se jeter à la tête de princes dont elle ignore lés intentions^ etc.^ etc.?
» Pour moi; je m'y perds; car ces dénégations sont aussi positives que possibles^ et M. Isturitz et le duc de Riansarès les appuient de leurs protestations. Tout cela disparaît devant raf6rmation de Votre Altesse royale : je me tiens à elle seule^ mais je me demande comment la reine ose s'exposer à la production de la preuve matérielle que le duc de Cobourg a entre les mains. Elle est ou bien imprudente ou bien intimidée.
9 Après notre vive résistance et Tindifférence constatée du cabinet anglais, je ne crois pas que nous soyons pour le moment en danger d une reprise de Tiptrigue. La reine Christine paraissait même avant-hier soir re- Yenir^ dans une conversation avec le ministre de Naples, irers le comte de Trapani. Elle disait que si la France voulait prêter à ce mariage une assistance sérieuse, on pourrait le faire encore. On lui a conseillé, je le sais, de nous demander comme facilité, comme véhicule, de marier d'abord M. le duc de Montpensier avec Tinfaute. Ce serait cei-tainement nous rendre maîtres du mariage de la reine; et la crise est si grave, que peutêtre nous verrons-nous forcés de renoncer à notre politique trop négative, et de couru* ce risque^ si nous
voulons conserver le ti ône dans les deux branches à la maison de Bourbon. L'enjeu vaut bien cet effort, et f on me laisse trop dépourvu de moyens d'action. Je n'abandonne pas notre premier candidat ; la candidature avouée du comte de Montemolin aurait même pour effet de relever ses chances, et c'est un des avantages que j'y aperçois : par peur de l'infant, beaucoup de gens iraient vers le comte de Trapani. L'idée de Votre Altesse royale, de faire apparaître ce jeune prince sur quelque point d'Espagne, est excellente; la reine Christine la mettait d*abord d'elle-même en avant, il y a peu de jours. Qu'il s'embarque et qu'il se montre avec une escadre napolitaine successivement à Barcelone et à Cadix. Si monseigneur obtenait de la cour de Naples cette concession , l'affaire ferait un grand pas. Pour les infants fils de don Francisco , leurs chances diminuent de jour en jour plutôt qu'elles n'augmentent. La reine Christine se montre inflexible, et c'est grand dommage. De tous les mariages, ce serait le plus facile. Le duc de Riansarès me disait, il y a quelques jours : Plutôt Montemolin que le duc de Séville ou le dvc de Cadix,
» J'aurai soin de tenir Votre Altesse royale au courant. Je lui adresse cette première lettre à Luz; ma femme fait avec moi des vœux pour que les bains^ le repos et la distraction profitent à la santé de monseigneur ei de madame la duchesse de Nemours.
» En résumé, le danger imminent de Cobourg est passé. — J'ai fait peur du comte de Montemolin, non pas seulement comme mari, mais comme prétendant, et l'on ne se risquera plus dans une négociation secrète,
et dont le résultat provoquerait notre opposition ouverte.
y> Je suis avec le plus profond respect ^
)) Monseigneur^ » de Votre Altesse royale, » le très-humble, très-dévoué et très-soumis serviteur,
» Bresson. )>
M. BRESSON AU DUC DE NEMOURS
ft Madrid, 15 aillet 1846.
» Monseignem^,
» La combinaison Gobourg est à peu près démolie, et je n'y ai pas peu contribué. Ce dédommagement m'était bien dû. Un article de VHeraldo a frappé à propos le dernier coup. Ma correspondance avec M. Guizot contient des détails que je ne puis reproduire ici, et qui seront plus tard communiqués à Votre Altesse royale.
» La combinaison Trapani n'a pas repris faveur. La lettre au secrétaire de la reine mère l'a trop cruellement compromis. Cependant je ne l'abandonne pas tout à fait, et je laisse toujours la porte ouverte. Le roi, en consentant enfin au mariage de M. le ducdeMontpensieravec l'infante, simultanément, s'il était nécessaire, avec celui de la reine, m'a accordé \m grand moyen d'action qui m'était indispensable, et à l'aide duquel, si l'on avait ici autant de décision que moi, je ferais très-certainement passer la combinaison napolitaine.
» On faiblit malheureusement au palais, mais l'on se
rapproche de la pensée du mariage du duc de Cadix avec la reine, et nous allons faire Fessai de sa présence pour dissiper les préventions et Tespèce de répugnance dont il est Tobjet de la part de son auguste cousine. 11 sera invité à venir ici pour le 24 juillet, fête de la reine Christine. Plus tard, son régiment y sera appelé en garnison. Nous appuierons son mariage de la déclaration, peut-être de la célébration de celui de M. le duc de Montpensier. Déjà YHeraldo, VEco et le Tiempo, trois nuances : modérée, puritaine et progressive^ se prononcent par mes soins en faveur de cette solution. Dieu veuille que nous réussissions bientôt! C'est Fissue la plus facile.
» Je suis seul, ma femme est partie pour Paris dépuis le 5. J*aime à me persuader que les bains réussissent à Votre Altesse royale, et que madame la duchesse de Nemours jouit des Pyrénées avec plus de calme et par un plus beau temps que Fan dernier.
n Je suis avec le plus profond respect,
y* Monseigneur, » de Votre Altesse royale, » le très-humble et très-soumis serviteur,
n Bresson. r»
M. BRESSON AU DUC DE NEMOURS
« Madrid, 10 août 1846.
r» Monseigneur,
D Si je voulais chercher une expression exacte de notre situation, je la trouverais dans la lettre que Votre
D*nN BOURGEOIS DE PARIS 55
Altesse royale m*a fait Fhonneur de m*écrire le 19 du mois dernier : cette situation y est admirablement exposée dans les termes les plus Trais. <— Les difQcultës ne peuvent se résoudre que par cette association des deux mariages^ qui obtient l'approbation entière de Vôtre Altesse royale, et sur laquelle repose notre seul moyen de succès. Malheureusement, il parait que j'ai mal saisi le sens des intentions du roi et de M. Guizot, dont le duc de Gluckâberg s'était rendu, dans des lettres trës-détaillëes, l'organe et l'interprète, et que celte as* sociation reste soumise à des restrictions qui peuvent lui faire manquer son effet. Une lettre très-sévère du roi à M. Guizot m'en a averti. Monseigneiu*, un trône pour lequel l'un des plus glorieux ancêtres de Votre Altesse royale a tenté, dans la vieillesse et au sein de l'adversité, de si sublimes efforts, ne doit pas, ne peut pas être arraché à sa descendance par l'astuce et l'audace de rétranger, sans une lutte sérieuse et, au besoin, désespérée. Il vaut bien le faible enjeu que je réclame : on ne gagne pas une pareille partie sans courir quelques chances, et Ton n'enlève le succès qu'au prix de quelques dangers. Je dis dangers, je ne sais pourquoi, car le droit est si absolu de notre côté ; ce serait une si étrange prétention que de vouloir empêcher le roi de marier Fun de ses fils, quand il lui plait et lui convient, à une infante d'Espagne^ que je suis profondément convaincu qu'aucune puissance n'oserait s'y aventurer.
» En ce moment donc, la question, monseigneur, est ainsi posée : Le duc de Cadix va venir; il a de très-fortes probabilités en sa faveur. La reine mère et M. le duc
de Riansarès, ramenés par mes soins constants et assidus à des sentiments plus conformes à leur gloire et à leurs intérêts^ ont pris hier envers moi l'engagement le plus positif de les seconder et de vaincre les répugnances : on ne me demande que d*appuyer, de relever, de fortifier ce mariage en y associant celui de M. le duc de Montpensier avec l'infante, sous réserve des justes précautions à prendre et d'une. discussion préalable de^ articles du contrat. Voilà ce qu'il faut obtenir : c'est là le but pour lequel je viens implorer l'assistance de Votre Altesse royale. En arrivant à Paris, Votre Altesse royale trouvera entre les mains du roi tous les éclaircissements désirables. J'espère qu'elle daignera persévérer dans l'opinion favorable qu'exprime la lettre à laquelle j*ai l'honneur de répondre.
» Pour moi, monseigneur, avec des moyens d'action souvent bien insuffisants, j'ai combattu ici depuis trois ans sans relâche pour les droits et l'honneur de votre illustie maiion, et pour les intérêts de mon pays. Si je juge que les conditions indispensables du succès me sont refusées, je me retirerai respectueusement, silencieusement, persuadé que c*est moi qui me trompe, et toujours pénétré de reconnaissance pour les bontés du roi, et de l'honneur qui me restera de l'avoir si longtemps servi.
10 Je vois avec bonheiu*, dans les récits des journaux, que Votre Altesse royale et madame la duchesse de Nemours exécutent de magnifiques excursions dans les montagnes et sont en pleine jouissance d'une parfaite santé. Malgré nos excessives chaleurs, je souffre de douleurs rhmnatismales presque insupportables : c'est un
présent du climat de Madrid et le profit le plus clair du séjour que j'y ai fait.
» Je ne dis rien à Votre Altesse royale de ce dernier attentat contre les joiu's de notre excellent roi : mon front en a rougi, mon cœur en est navré; mais je me féliciterai avec elle du résultat si satisfaisant des éleotions.
» Je suis avec le plus profond respect,
» Monseigneur, » de Votre Altesse royale, » le très-humble, très-dévoué et très-soumis serviteur,
» Bresson. »
On voit , par cette active correspondance , que si le gouvernement de Louis-Philippe n'aimait pas la guerre, il se monti^it du moins habile et patient négociateur. Rien àe plus curieux que cette lutte des trois et même des quatre prétendants au cœur et au trône de la jeune reine Isabelle. Les détails de mise en scène , pour le succès de ses plans de mariage, ne sont même pas négligés par notre ambassadeur en Espagne, par M. Bresson, esprit délié, diplomate habile, dont la fin a été si déplorable. On remarque cependant dans toute cette correspondance des vues sages , prudentes , élevées et honnêtes.
Au mois d'août 1843, il se produisit pendant le voyage du duc de Nemours , se rendant alors en Espagne, un incident qui mit déjà en relief les tendances de la bourgeoisie et les nouvelles idées de résistance du roi, ré-
sistance qpi'une expérience de plusieurs années lui fal« sait regarder comme nécessaire.
La dangereuse campagne de la coalition parlementaire, dont nous parlerons dans le chapitre consacré à MM. Guixot et Thiers, ne tarda pas à porter ses fruits. La bourgeoisie chancdle et s*ébranle dans sa fidélité, dans ses convictions ; le tiers parti et la gauche, qui s'appelait dynastique, flattent et caressent la bourgeoisie ; les deux partis se réunissent pour la convaincre qu'elle est menacée dans ses libertés, et que le pouvoir trahit le pays. Dans les Chambres, dans le gouvernement, chacun exagère son importance; les petits se posent comme très*grands, les faibles comme très-forts; partout des personnalités excessives, des intrigues au lieu de systèmes, partout le désordre administratif, partout l'absence d'unité ; le pouvoir des préfets se tait et s'efface devant les prétentions et les exigences des députés auxquels on livre tout. L'importance et les prétentions pénètrent même dans le personnel des conseils généraux, des conseils municipaux; on y répète, comme un écho, toutes les théories, toutes les plaintes, toutes les accusations dont retentissent les jomnaux de l'opposition et la tribune, ce double levier qui chaque jour tend à déplacer le pouvoir.
Le 7 août 1843, le maire du Mans^ adressait directement au duc de Nemours un discours qui doit être conservé; cette pièce historique et la réponse du prince peignent bien la situation.
Le maire du Mans s'exprimait en ces termes :
1. Le maire da Mans était alors M. TroQvé-Ghanvel, qui fnt, soos la république de laiSt d*8bord préfet de police, pois ministre des Snanees.
a Anjoiirdlitii^ quand ks princes se présentent aux populations, ce n*est plus^ conune autrefois, pour leur demander des hommages ;'c*e8t pour conntdtre leurs besoins^ pom* entendre leurs vœux.
9 Ces'rapports nouveaux entre les citoyens et les premiers de FÉtat, en témoignant plus d'indépendance chez les lins, ne retranchent rien à Tautorité des au* très. Car, à mesure que se déYelop|)e chez les peuples le sentiment de leur dignité, s'accroît la considération de ceu^ qui sont placés à leur tête.
)» Prince, la contrée que tous traversez attend encore les améliorations matérielles qui lui ont été promises, qui lui sont dues. Elle avait espéré obtenir, à son tom*, ces grandes voies de communication qui, en augmentant les forces vitales d'un pays, apportent à la civilisation une puissance nouvelle; et, depuis longues années, il n'a été tenu compte ni de ses besoins, ni de ses droits. Puisse votre présence devenir pour nous un gage de réparation !
n \ous entrez dans la ville qui est le centre du mouvement commercial et industriel du département, et vous savez, prince, que l'intelligence des intérêts matériels n'exclut pas chez elle la pensée d'un ordre plus élevé. Signalée par la constance de ses affections politiques, dévouée au principe de la souveraineté nationale proclamé par la révolution de juillet, elle considère les réformes progressives et pacifiques comme la conséquence de ce principe, car elle ne croit pas que l'élan d'un grand peuple pidsse avoir pour résultat l'immobilité.
rt Mais si notre cité se montre jalouse gardienne des
eo MÉMOIRES
conquêtes populaires^ elle oublie volotitiers les ressentiments politiques. Les anciennes luttes qui divisèrent si longtemps les provinces de TOuest ont cessé dans nos murs. De toutes nos querelles intérieures, il ne reste plus rien que le désir ardent d*en effacer le sbuvenir par un rapprochement durable, qui unisse tous les esprits dans im seul sentiment, le sentiment national. La meilleure garantie de Tordre est le concours de tous les hommes honnêtes et éclairés à la réalisation du gouvernement représentatif.
» Je me félicite, prince, d'être auprès de vous l'interprète de ces idées de conciliation. Je me félicite de pouvoir, au nom de la cité, vous exprimer encore ses espérances.
» Notre population s'empresse autour d'un jeune prince; c'est qu'elle estime qu'il doit, par ses tendances comme par son âge, appartenir à la jeune génération. Elle n'oublie pas, d'ailleurs, que les Chambres vous ont désigné pour présider au gouveraement de l'État, durant les difficiles épreuves d'une minorité. Si l'avenir vous réserve ces hautes et pénibles fonctions, on vous verra, nous en avons la confiance, donner à la liberté toutes les garanties désirables, accepter avec sincérité les institutions représentatives, maintenir au dehors la dignité de la France, renouer avec les traditions généreuses de la vieille politique française, et prouver que les révolutions ne doivent pas placer un peuple au-dessous de ce qu'il était, alors qu'il obéissait aux volontés absolues des l'ois.'
» Tels sont, prince, les vœux de nos concitoyens. Préoccupés des destinées futures de la France, ils ne
• UN BOURGEOIS DE PARIS <»i
demandent à ses représentants rien de plus que de se montrer dignes d'elle. La nation veut être libre et tenir fièrement sa place dans le monde. Que ses chefs s'inspirent du sentiment public^ qu'ils acceptent une glorieuse conmiunauté de principes^ et Taffection des peuples leur facilitera les moyens de devenir giands en assurant la grandeur du pays.
» Pour vous, prince, rapproché du rang suprême par un de ces événements qui brisent tout à coup les hautes destinées, vous avez pu déjà puiser de graves enseignements dans les épreuves cruelles de votre famille, aussi bien que dans le souvenir des vicissitudes royales. Ils vous inspireront de patriotiques desseins, et la reconnaissance du pays ne vous manquera pas. On calomnie la conscience populaire lorsqu'on l'accuse d'ingratitude; elle n'a oublié ni les noms, ni les actes des princes et des grands citoyens qui ont laissé d'éclatants témoignages de leur dévouement à la gloire et à la prospérité de la France. »
RÉPONSE DE S. A. R. M. LE DUC DE NEMOtJRS.
« Monsieur le maire,
yt Dans le discours politique que vous venez de me faire entendre^ je distinguerai des idées, voisines sans doute, mais cependant de deux natures différentes.
jP Vous avez discuté les intérêts particuliers de la ville et les intérêts généraux du pays. Pour produire, défendre cl faire triompher les premiers, vous avez une qua-
Itté spéciale. Je serai heureux^ povr Hion compte, de TOUS prouver toute ma bonne volonté, en m*associant à vos efforts dans la mesure de mon influence et de mon pouvoir. Quant aux intérêts généraux, vous le comprenez sans peine, votre autorité n*est que celle de tout citoyen, et l'opportunité de les traiter ici d'une manière trop explicite peut même être contestée. Sans doute ^ tout Français a le droit de publier ses chinions, mais vous n'ignorez pas par quelles épreuveç elles doivent mériter le titre de volonté nationale. Vous n'ignorez pas qu*il y a des Chambres, que le pays nomme ses représentants, et que leur assemblée fait entendre, par sa majorité, une voix qui n'a jamais été méconnue. Il serait inutile de développer ici des idées qui n'auraient point de solutimi, et de perdre en discussion sans objet le temps trop court destiné à une entrevue bienveillante.
» Monsieur le maire, je ne suis point venu ici chercher des hommages, mais des sympathies. Je serai heureiu de Iês rencontrer parmi vous dans l'amour de nos institutions, dans le dévouement au roi, qui ne se sépare pas du dévouement au pays.
1» Sans doute, j'appartiens à la jeune génération, mais je ne désire point dépouiller d'avance celle à laquelle je dois appartenir un jour. Dans ce vaste et heureux développement des sociétés que je souhaite avec vous, n'oublions pas de laisser une place honorable aux services distingués, aux mérites éminedls, aux esprits exercés par l'expérience, aux cœurs éprouvés par les luttes avec le sort. Ne nous faisons pas un trop grand mérite de n'avoir point vécu, c est-à-dire de n'avoir ni vu, ni compai*é| ni jugé. Ce n'est point à ce titre que
rareiiir nous amuaiient; si je suis fier d'avoir ëtë éleyé atec la jeunesse d*aujourd*hui^ c'est parce que je me sens la force de rendre des services à mon pays, le désir de le glorifier, la volonté de le défendre, s'il se sentait vérilaMement offensé; c*est sur ce terrain que j'accepterai vos présages.
» Appelé, par suite d'un malheur de famille qui a été ressenti en France comme un malheur public, à ime position qu'éloignaient à jamais mes vœux et mes espérances, je saurais, s'il était besom, conserver purs et mtacts tous les dépôts qui me seraient confiés, et me vouer entièrement à la défense de nos institutions comme au maintien de la France.
« Je suis encore heureux de me rencontrer avec vous, monsieur le maire, dans les sentiments de conciliation qui vous font oublier les luttes dont ce pays a été le théâtre, et j'appelle, comme vous, de mes vœux, cette union de sentiments et. de volontés qui fait la force et et le bonheur des nations, p
La réponse du duc de Nemours fit fortune parmi les hommes sages et de bon sens; ce fut surtout un grand événement à la cour et dans le ministère. Dès le i 1 août, le roi écrit au duc de Nemours une lettre autographe de féiicitation qui est entre mes mains. M. le comte Ducfaâtel, ministre de l'intérieur, à la même date, lui adresse les plus respectueux éloges. Le 12 août, te princesse Adéidde elle-même transmet, dans la lettre la plus tendre, au duc de Nemours les paroles écrites au roi par M. Guitot sur le discours du Uans. Nous donnons ici la copie exacte de toutes ces lettres.
Le roi avait vaincu la coalition parlementaire : ce triomphe personnel de la royauté avait donné du cœur à tout le monde. La défaite de M. Thiers^ dans la crise ministérielle de 1839, avait réjoui jusqu*à la nourrice du comte de Paris, qui répondit au médecin du jeune prince, lors de sa visite du 14 mai au matin : « Ah ! monsieur, aujourd'hui nous allons tous hien, puisque M. Thiers n'est pas ministre. »