‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 6 sur 71 · LETTRE DU ROI A M. GOIZOT · texte numérisé non relu

LETTRE DU ROI A M. GOIZOT

«Ell,je«liUMûti84S.

» Mon cher ministre^

y» Votre estafette in*est parvenue entre onze heures et midi, et je vous en envoie une autre^ afin que tous receviez le plus tôt possible les lettres que je vous envoie ci-jointes.

)) Je vois que, comme à rordinaire, votre opinicHi est conforme- à la mienne sur tous les points dont nous nous occupons. Je vois aussi, comme vous, que les quatre agents que vous me citez comprennent de même nos affaires et sont tout ce qu'il y a de mieux. Il faut que Rossi reste à Rome jusqu'à ce que tout y soit fini et terminé ici; non-seulement je ne vois que lui qui puisse réussir^ mais je ne vois que lui qui Inspire la confiance nécessaire pour couvrir la responsabilité dans le cas où nous aurions à lutter contre quelque échec à Rome. Il ne faut absolument pas que Bois-le-Comte y aille avant que tout soit fini complètement; j'espère qu'alors il y fera bien; mais jusque-là, son seul envoi encouragerait nos adversaires et irriterait ici ; comme vous le dites, il faut tenir bon et en finir. Car, sans cela, il n'y a pas à espérer de paix religieuse en France, et nul ne pourrait mener cela mieux que Rossi ne le fait.

w Je vous remets aussi ci-joint votre ordonnance et les traductions des deux lettres de Narvaez et de Biartinez de la Rosa à Bresson, telles qu'elles m'ont été trans* mises par Nemours. Je n'en ai point eu les originaux.

Qaand j*ai reçu votre paquet, je me disposais à vous écrire que je comptai;» écrire ce soir au duc de Nemours, précisément dans le sens que vous indiquez et même plus explicitement encore, car j'en suis arrivé à croire que si on ne peut avoir mieux fait d*abord que nous, et ensuite que Bresson et Montebello, pour faire réussir le mariage du comte de Trapani avec la reine d'Espagne, il était difficile d'avoir mieux fait pour le faire manquer que ne l'ont fait mes augustes parenls; et ce qu*il y a de pis, c'est que je crois comme vous que ce mariage est devenu tellement impopulaire, qu'il est possible qu'il sût impossible, ou même qu'on ne pût l'efifectuer qu'en bravant et en violentant tous les sentiments espagnols, et en nous lançant dans de grands dangers pour l'avenir. Je suis même persuadé que la reine Christine en est effrayée et qu'elle n'est retenue à le désirer (et je crois ce désir faible) que par deiu motifs : l'un, et celuilà avant tout, sa profonde antipathie pour tout ce qui vient de sa sœur; l'autre, qu'avec sa crainte de nous, elle n'osât pas entreprendre le Gobourg. Je croi^en même temps que la reine Christine a tellement perdu de sa popularité (et je le regrette, car elle méritait un meilleur sort), qu'elle sent que sa présence en Espagne est plus préjudiciable qu'utile au gouvernement de sa fille, et qu^en vérité, elle ne songe plus qu'à bâcler le mariage de lareine Isabelle, afin de pouvoir quitter l'Espagne et de venir s'ensevelir à la rue de Courcelles avec son mari. Ifso, then tel it be so ! Mais notre intérêt politique, comme notre devoir de conscience, est d'empêcher, autant que cela peut dépendre de nous, qu'en s'éloignant, la reine Christine ne fasse pas à l'Espagne

et ^ sa fille une sorte é*adieu de Médée qui mettrait tout en combustion, ce qui est certainement aussi contraire aux vœux de son coeur qu'aux calculs de son esprit.

)> Le point principal me paraît donc être de savoir si véritablement le mariage du comte de Trapani serait ou non cet adieu de Médée, et il me semble fort difficile, places comme nous le sommes, de nous former à cet égard une opinion positive; nous devons nous en rapporter aux Espagnols eux-mêmes, ne gêner ni leur opinion, ni leur choix, pourvu qu'ils l'exercent dans la lignée sur laquelle nous nous sommes prononcés. Nous verrons alors si le mariage de Trapani peut s'effectuer librement ; mais nous ne devons nous associer à rien de ce que les Italiens appellent la prepotenza. Tel est, selon moi, le langage et le genre d'action que vous devez prescrire à Bresson. Si ce mariage peut s'effectuer de franche volonté et sans prepotenza, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous y opposer; mais si nous voyons devant nous, comme je le crains fort, une telle masse de sésistances et d'oppositions qu'il y eût folie à la braver, alors nous devrions nous joindre à ceux qui s'efforceraient de faire sentir ces dangers à la reine Christine, et faire un appel à l'élévation de ses sentiments patriotiques et maternels, en lui demandant de faire noblement le sacrifice de son antipathie pour l'issu de sa sœur, par le mariage de la reine sa fille avec le duc de Séville {Enriquitto), Car une fois le mariage du comte de Trapani manqué, je n'en vois pas d'autre possible, puisque celui du fils de don Carlos me paraît impossible ' dans rélat actuel des esprits en Espagne. Cependant, comme il se peut que l'abandon du projet de Trapani

retarde plus ou moins la conclusion d*aueun mariage pour la reine d'Espagne Je crois que si nous devons aujourd'hui nous abstenir même de prononcer le nom de ce prince, néanmoins nous devons nous réserver Tavenir par noti*e silence, et conserver pleine liberté de suivre la marche que les circonstances pourraient nous indiquer.

m Telle est, mon cher ministre, toute ma manière de voir sur cette grave affaire, et pour la faire bien connaître au duc de Nemours, je fais transcrire ma lettre à mesure que je vous l'écris (il est deux heures du matin !), et demain, je lui adresserai cette copie au*il recevra encore à Bordeaux, puisque le télégraphe vous aura appris qu^il y est retenu par une indisposition qui n*est pas grave, mais qui est le résultat des fatigues de son voyage. Heureusement ce voyage en a d'autres qui sont aussi utiles que briUants, et je suis sûr que vous vous serez bien associé à la satisfaction que nous causent les succès de ce cher et précieux enfant.

» Quant à ce dont vous parle Jamac sur un autre projet de mariage, vous savez aussi bien que personne qu'au fond je ne suis pas favorable à une combinaison qui, dans l'état actuel, me paraît pugnant toith péril, et que tout ce que j'ai jamais pu dire en sa faveTU* a été : Attendons ravemV.' Mais si les dangers d'aujourd'hui ne disparaissaient pas, je dirais sans hésiter, vous le savez : N'ii pensons plus. C'est également la disposition de la reine et de ma famille, et particulièrement celle de mon fils cadet; cependant, si les chances que je redoute aujourd'hui venaient à s'éloigner largement, cette combinaison pomTait devenir désirable.

)> Au 9ui*plu8, la lettre de Jarnac m'a f^it le plus grand plaisir^ et je puis dire en toute sécurité que je ne doutais pas que les'dispositions de lord Âberdeen ne fussent réellement celles qu^il a manifestées, d

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