‹ Mémoires d'un collégienChapitre 19 sur 83 · SUR LA PAILLE HUMIDB · texte numérisé non relu

SUR LA PAILLE HUMIDB

avait été dévolu à un garçon de salle, d'ailleurs assez bon diable,^ et qui me laissa le choix de ma cellule.

Mais ce détail m'importait bien! C'est à peine si j'entendis la lourde porte se refermer sur moi, et les verroux glisser dans leurs gardes. 5

Assis sur l'escabeau, les coudes sur la table et la tête entre mes mains, j'étais dans un état d'accablement profond. Plus je réfléchissais à mon crime, plus j'en comprenais la noirceur et la stupidité. Mes remords étouffaient jusqu'à la notion même de ma situation et 10 m'empêchaient de sentir ce qu'il y avait de pénible et d'humiliant d'être ainsi enfermé comme une bête fauve ou un pestiféré.

D'abord, je ne pensai qu'à Garelou. Je le voyais en proie à une maladie dont le nom seul faisait horreur, 15 mourant peut-être en ce moment même dans des tortures atroces et maudissant son assassin. . .

Oui, un assassin! voilà ce que j'étais, moi, — un enfant de onze ans, — le fils d'un honnête homme, d'un magistrat municipal ! . . . Oh ! comme je maudissais en ce to moment cette triste manie de faire des niches, que j'avais si aisément contractée ! Comme je me promettais de ne plus jamais en faire, — non, pas la plus petite, jamais, sous aucun prétexte ! . . .

Mais en aurais-je l'occasion seulement? Si, comme le 25 proviseur l'avait dit, la justice criminelle se saisissait de l'affaire, je serais sans doute condamné à la prison perpétuelle — ou même, qui sait ? à la peine de mort ! ! !

Je commençai à m'attendrir sur moi-même. Comme maman et mon père et bon papa allaient être malheu- 30 reux ! . . . Et Baudouin, que penserait-il de tout cela ? . . .

C'était un bon garçon, après tout, et j'avais été bien injuste avec lui aussi. . . Ce qu'il y a de certain, c'est que je m'inquiétais beaucoup de savoir quelle impression lui causerait mon exécution.

S Et Parmentier? Peut-être serait-il bien aise de voir disparaître un prétendant au prix de Pâques.. . quoique je ne fusse guère redoutable, maintenant que j'avais été une fois treizième. . .

Toutes ceà pensées m'occupèrent jusqu'au moment où 10 le guichet de ma porte s'ouvrit, et mon diner, composé d'une écuelle de soupe, d'une ration de bœuf et d'un morceau de pain, fut poussé sur la tablette intérieure^ par le garçon de salle.

J'aurais bien voulu lui demander des nouvelles de 1$ Garelou, mais je n'osai pas. Une sorte de pudeur mêlée de terreur me retenait.

cSi j'allais apprendre qu'il est mort!» me disais-je.

Le guichet se referma.

J'essayai machinalement de manger mon diner, mais 20 cela me fut impossible. Les morceaux s'arrêtaient dans ma gorge.

Je remarquai, ce qui ne m'avait pas encore frappé, le

tic-tac monotone de l'horloge ; et je ne sais pourquoi cette

circonstance matérielle me donna tout à coup, avec une

25 force nouvelle, le. sentiment de mon isolement, de mon

malheur et de mon affreuse position.

«Pourquoi chercher à m'illusionner ? me dis-je tout haut, je suis perdu, perdu sans ressource.»

Il me vint une idée bizarre: c'est que je ferais bien, à

30 tout hasard, de mettre ordre à mes affaires et d'écrire

mon testament, puisque j'en avais le temps. Le capitaine

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