RÉCONCILIATION À GRAND ORCHESTRE I
c Ton ami à jamais dévoué,
«A. Besnard.
%Po5t'Scriptum. Écris-moi tout de suite.»
Trois coups joyeux, frappés à la cloison, m'apprirent que mon message était bien reçu, et, après quelques $ minutes d'attente, de nouveaux coups m'apprirent que la réponse arrivait.
Il me fut bientôt donné de lire ce qui suit, écrit de la main de mon pauvre Baudouin.
«Ton billet m*a fait à la fois rire et pleurer. Mais ne lo parlons plus de ce triste passé. J'avais hier une bonne envie d'accepter tout de même ta proposition pour les lignes. J'en ai quinze cents à remettre avant de sortir d'ici, et je n'en aï fait que trente-sept. Mais j'avais apporté dans ma poche une poignée de terre glaise, et 15 j'ai été très occupé à faire de souvenir la tête de Quelqu'un que tu connais. Mais comment te dire que j'ai une peur horrible que nous ne retrouvions pas en vie notre petite Émeraude quand nous sortirons de prison? As-tu pu aviser à son entretien ? 20
«Jacques Baudouin.
^Post'Scriptum. Au train dont va mon pensum, je ne sortirai pas de ce maudit cachot avant une dizaine d'années.
Cette réflexion sur le sort de mon lézard me terrifia. Dans le trouble de mon cerveau, je l'avais oublié. C'était impardonnable. Il n'y avait pas un instant à perdre. Ah ! si le garçon de salle qui m'apportait mes repas pouvait entrer, peut-être serait-il encore possible de lui sauver la 30
Io6 MÉMOIRES d'un collégien
vie. . . Je n'avais d'espoir qu'en lui I Toutefoifr, ma joie d'être réconcilié avec Baudouin était si profonde qu'elle finit par l'emporter sur tout.j Le cachot, le crime même qui m'y avait amené, mes inl[uiétudes sur le sort d'Éme- 5 raude et sur le mien propre, tout disparaissait devant ce grand fait: j'avais retrouvé mon ami, et c'est à son dévouement pour moi que je devais ce bonheur I . . . Ah ! comme je méprisais maintenant les amitiés menteuses par lesquelles j'avais essayé de remplacer cette affection
10 si vraie! Comme les Tanguy et les Perroche me faisaient horreur I Comme je sentais la vérité indiscutable de cette pensée d'Anacharsis^ qui nous avait quelques jours plus tôt été donnée en thème :
«Anacharsis disait qu'il vaut mieux avoir un ami
15 digne de beaucoup d'estime que d'en avoir dix mille qui n'en méritent aucune.»
Cependant, il ne s'agissait plus de perdre de temps, il fallait se mettre à l'ouvrage, faire le pensum de Baudouin, et le délivrer au plus vite.
20 Sur ma demande, il consentit à me passer quelques feuillets du livre qu'il avait à copier, et quand midi sonna au-dessus de notre tête, j'avais expédié près de six cents lignes.
Nous en étions là, quand j'entendis des pas dans le
25 vestibule, et mon guichet s'ouvrit. Je me hâtai d'y courir pour une négociation avec le garçon de salle.
Quelle ne fut pas mon horreur en voyant se dresser devant moi, dans l'encadrement du judas, la face pâle et bouffie de Garelou!
30 Au premier moment, je me crus en proie à l'un de ces affreux cauchemars qui, depuis la veille, oppressaient