RÉCONCILIATION À GRAND ORCHESTRE
mon sommeil. J'ouvris la bouche pour parler et m'élancer vers cette apparition, implorer d'elle mon pardon.
Mais le guichet s'était refermé, et, sur la tablette intérieure de la porte, se trouvait seulement mon dîner. J'essayai de me railler moi-même. 5
« Bah I me dis-je, c'est impossible, je deviens fou et je vois Garelou partout. J'ai été sous le coup d'une hallucination. »
Tout à coup une idée terrible me traversa la cervelle. Ma bonne Jeanneton avait eu jadis la sottise de me ra- 10 conter de prétendues histoires de revenants. Elle tenait pour certain, en particulier, que les victimes d'un crime ne manquent guère d'apparaître tôt ou tard à leur meurtrier.
Je me dis que peut-être Garelou venait d'expirer et 15 qu'il s'était ainsi montré à moi pour me reprocher ma coupable indifférence. Comment avais-je pu, depuis quatre ou cinq heures, oublier si complètement l'énormité de mon forfait? Mon trouble et ma terreur furent tels, mes remords si amers, que, pendant plusieurs minutes, 20 je restai anéanti et à genoux à côté de mon tabouret, incapable de communiquer à Baudouin ce qui venait de m'arriver, et plus incapable encore de toucher à mon dîner qui resta sur la tablette.
Je commençais à me remettre de cette poignante se- 25 cousse, quand, tout à coup, les verroux grincèrent dans leurs gardes, ma porte s'ouvrit, et une voix de stentor,^ la voix de Garelou, beugla, comme elle beuglait d'ordinaire :
« Besnard ! . . . Besnard ! . . . chez le Proviseur ! » 30
Alors, une terreur folle s'empara de moi. Sans réfléchir,
Io8 MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
sans essayer même de m'assurer si j'avais affaire à un spectre ou à un guichetier bien vivant, je m'élançai d'un bond dans le vestibule, je me précipitai tête baissée dans l'escalier, et, toujours courant, j'arrivai chez le Proviseur. 5 Ne plus être seul avec cette apparition vengeresse, ne plus entendre cette voix formidable, était la seule idée que je fusse encore capable de formuler.
M. Ruette m'attendait, assis à son bureau, l'air g^ave et sévère, mais serein pourtant, comme s'il avait été
lo délivré d'une lourde inquiétude.
«Vous l'échappez belle,^ mon enfant, me dit-il avec bonté. Garelou est sur pied. Son accès a pris fin dans la nuit, et, ce matin, il a demandé à reprendre son service. Il ne sait même pas que vous êtes l'auteur de la terrible
15 plaisanterie qui a failli l'emporter. Mais vous, vous ne l'oubliez pas, je l'espère, et les remords par lesquels vous avez dû passer vous serviront de leçon. Rappelez-vous qu'il est méchant et cruel de s'amuser aux dépens des autres, et surtout aux dépens des humbles. C'est l'indice
20 d'un esprit bas, et, à ce titre, tout à fait indigne d'un garçon intelligent et brave, comme vous l'êtes, je n'en doute pas. . . Dieu merci,^ il ne sera pas nécessaire que cette affaire sorte du lycée ! . .. Comme je m'y suis engagé, je vous tiendrai compte de vojre propre aveu, et l'expul-
25 sion dont vous êtes passible, — l'expulsion que j'ai été obligé de prononcer contre Tanguy, — vous sera épargnée.
«Je dois pourtant vous infliger une punition disciplinaire en rapport avec la gravité de votre faute, et j'ai
30 décidé que cette punition serait la suivante: privation de congé au jour de l'an, et privation de sortie jusqu'à