‹ Mémoires d'un collégienChapitre 4 sur 83 · ÉLÈVE DE SIXIÈME 3 AU LYCÉE · texte numérisé non relu

ÉLÈVE DE SIXIÈME 3 AU LYCÉE

C'est elle encore qui nous avait servi, à mon père et i© à moi, notre café au lait* Puis j'étais allé embrasser maman, que sa santé délicate obligeait à garder la chambre, et grand-papa, qui avait profité de la circonstance pour me glisser dans la main deux gros écus^ de cinq francs. J'avais dit adieu à ma tante Aubert et à Jeanne- 15 ton, qui pleuraient un peu toutes deux sur le pas de la porte, et t hue la Grise I » — nous étions partis.

Quant à moi, il me serait difficile de préciser la nature ^"^ exacte de mes sentiments, tant ils étaient confus et contradictoires; mais, pour être franc, je crois bien que la 20 joie' en était la note dominante.

Depuis mon premier jour jusqu'à l'âge de onze ans que j'avais alors, j'étais toujours resté sous le toit paternel. Le bourg de Saint-Lager, que nous habitions, était situé au pied des monts dans un pays pittoresque et riant; 25 mon père en était, en sa qualité de maire, le personnage le plus important ; il était aussi le plus fin chasseur à cinq

lieues à laui^ende, et un peu de cette gloire n'avait pu manquer de rejaillir sur son fils unique.

Mais j'avais toujours nourri, depuis que je savais lire, une passion désordonnée pour les voyages, et d'autre

S part, je n'étais pas f^ché de mesurer enfin mes forces avec des condisciples, car jusqu'à ce jour je n'en avais pas eu. Pour premier maître, on m'avait donné l'instituteur de Saint-Lager, qui m'avait appris à lire, mais n'avait jamais réussi à me donner une écriture passable, — puis,

lo le vicaire de la paroisse m'avait initié aux premiers mystères de Lhomond^ et de Burnouf, et un arpenteur-géomètre m'avait fait avancer en arithmétique jusqu'à la division des fractions. Je ne dois pas oublier le plus cher et le plus tendre de tous, ma mère, qui n'avait jamais

1$ manqué, quatre ou cinq ans durant, de me faire répéter mes leçons de grammaire, d'histoire et de géographie.

C'est elle qui avait décidé mon départ pour le lycée. Elle savait que les parents trop faibles le sont aux dépens du bonheur à venir de leurs enfants, et, pour rien au

20 monde, elle n'aurait voulu diminuer mes chances de succès dans la vie en me gardant trop longtemps auprès d'elle. Un incident fortuit précipita pourtant sa décision. L'inspecteur^ d'académie du département,' en tournée dans le canton, avait dîné chez nous et passé la soirée

25 à la maison. Il eut l'obligeance de m'interroger sur mes études, et, me trouvant avancé pour mon âge, conseilla de me mettre au lycée sans retard.

« Il pourra entrer en sixième, dit-il, ce qui lui permettra d'être bachelier vers seize ans et d'avoir du temps devant

30 lui pour choisir sa carrière. C'est un avantage à ne pas négliger.»

Ce jugement fut Une loi pour mes parents, et c'est ainsi que, vers la fin de juillet, il fut entendu qu'à la rentrée des classes je partirais pour Châtillon.

Les trois mois d'attente se passèrent pour moi dans une impatience fébrile. S'il faut tout avouer, la perspec- s tive de revêtir une tunique^ à boutons dorés, un pantalon ^ ganse rouge et un képi bordé, comme un officier, n'était pas étrangère à ce sentiment Je n'avais certes pas le fétichisme du costume, et je crois bien que, sans la surveillance rigoureuse à laquelle j'étais soumis à cet égard, lo il me serait arrivé souvent de pécher par l'excès contraire ; mais le prestige de l'uniforme n'en était pas moins puissant sur mon imagination, et, s'il n'avait tenu qu'à moi, je crois bien que j'aurais revêtu la tunique avant même de figurer sur les registres du lycée. 15

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