CHAPITRE n
Mes débats aa lycée. — Le Père Barbotte. — H. le provisear.
Une réception courtoise
Il était sept heures et demie, ni plus ni moins, quand la c capote» s'arrêta devant l'hôtel de France, 011 mon père avait l'habitude de descendre quand il allait à Châtillon.
Un quart d'heure plus tard, suivis d'un homme de 20 peine qui portait la fameuse malle, nous franchissions la porte du lycée.
C'était, ma foi, une fort jolie porte, qui devait dater du xv« siècle. D'ordinaire elle était fermée, et ne laissait guère s'ouvrir qu'un guichet assez étroit taillé dans la 25 largeur de l'un de ses épais battants à clous de fer.
Mais, ce jour-là, elle était toute béante comme la gueule d'un four, et à chaque instant, on y voyait s'engouffrer des groupes affairés d'élèves et de parents. A gauche, en entrant, s'ouvrait la loge du concierge. 5 '^e devais apprendre en peu de temps à ne professer qu'un respect modéré pour le pire BarboUe^ comme on appelait sans façon ce Cerbère^ huileux et corpulent. Mais, ce jour-là, je dois en convenir, je fus vivement impressionné par la gravité générale de cet important lo fonctionnaire. C'est à peine si je remarquai^ qu'il possédait tout juste assez de nez pour pouvoir se vanter de n'être pas absolument dénué de cet utile organe.
II. me toisa d'un coup d'œil, et, à la requête polie de mon père, qui demandait à voir M. le proviseur, il ré- 15 pondit presque dédaigneusement:
«Grand escalier. Porte en face. Économat à gauche.»
Puis assumant, sans être consulté, le droit de donner des ordres au domestique chargé de ma malle, il lui dit:
« Vous, l'ami,' allez vous asseoir avec vos paquets sous 20 cette arcade, et attendez là qu'on vienne vous relever de faction ! 9
L'arcade ainsi désignée par le père Barbotte formait l'un des côtés d'un cloître qui se développait à droite du vestibule, et au milieu duquel on voyait un petit filet 25 d'eau danser au soleil levant dans un bassin rond.
Cependant, mon père et moi nous étions arrivés au
grand escalier ; nous en avions gravi les marches jusqu'au
premier étage, et nous nous étions arrêtés devant une
double porte en cuir vert sur laquelle on lisait: Cabinet
30 de M, le proviseur.
Cette porte ouvrait sur une antichambre, oh nous
fûmes introduits par un domestique à l'air diplomatique, et oh se trouvaient déjà, sous la conduite de leurs parents, huit à dix élèves, les uns en uniforme, ce qui montrait clairement qu'ils avaient déjà appartenu au lycée, les autres, comme moi, dans leur meilleur costume civil, et 5 par conséquent nouveaux. Il me sera permis de noter, à cette occasion, que j'avais, pour mon compte, certaine veste de velours considéré par tout Saint-Lager comme le dernier mot du luxe moderne.
Tandis que nous attendions, assis sur les chaises de 10 cuir qui garnissaient cette grande salle d'attente, nous nous regardions les uns les autres avec une curiosité assez naturelle chez des gens qui vont probablement passer plusieurs années ensemble et qui se voient pour la première fois. 15
Je ne sais quelle impression je pus produire à cet instant sur mes futurs camarades; mais je dois avouer que mon jugement sur quelques-uns d'entre eux ne fut pas des plus favorables. Je leur trouvai en général l'air grognon et maladroit, et la seule figure pour laquelle je 20 me sentis quelque attraction, fut celle d'un petit paysan, tout brave dans sa blouse^ neuve. Il se tenait bien sage sur sa chaise, à côté d'une bonne femme en coiffe blanche, sa mère sans nul doute.
Certes, j'étais loin de penser alors que ce petit paysan- 25 là serait un jour un des sculpteurs du siècle, et que sous cette blouse bleue battait le cœur d'un grand artiste. Je ne savais pas davantage que Jacques Baudouin deviendrait, avant le soir même, mon ami le plus intime et le plus cher. Mais je me rappelle encore avec quel plaisir 30 et quel intérêt je regardais sa bonne figure sérieuse. Il
ressemblait beaucoup à sa mère, et tous les deux ils étaient intimidés et^ilencieux. Seulement, de temps en temps, la brave femme, voyant que les autres mamans, dans Tantichambre, ne se gênaient pas pour embrasser leur 5 garçon, se laissait,^ elle aussi, aller à en faire autant. En vérité, cette grande pièce froide et nue présentait à ce moment un spectacle des plus émouvants. Ce n'étaient que larmes et baisers, comme si l'on eût été sur le point de se séparer pour le grand voyage dont on ne
lo revient pas. A voir l'attendrissement universel, on aurait dit que ce privilège glorieux de l'éducation, auquel nous étions tous conviés, fût la plus rude et la plus pénible des épreuves.
Par bonheur, notre tour d'entrer chez M. le proviseur
15 venait d'arriver, et la porte auguste s'ouvrait devant nous. Mon entrée dans le sanctuaire ne fut pas des plus réussies. Il est même incontestable que, sur un théâtre, elle m'eût valu les sifflets de l'auditoire.
A peine avais-je franchi le seuil et eu le temps d'entre-
20 voir, devant un grand bureau d'acajou, un personnage tout de noir vêtu, au menton rasé de près, aux cheveux poivre et sel, et aux lunettes d'or, que je glissai sur le parquet, poli comme un miroir, et que ie m'allongeai tout de mon long . . .
25 Cet accident n'avait rien que de naturel si l'on songe que les frotteurs de l'Université jouissent d'une légitime réputation pour le fini de leur travail. Je ne laissai^ pourtant pas que d'en être très mortifié, et j'aurais bien voulu être à cent pieds sous terre quand M. Ruette, — c'était
30 le nom du proviseur, — après avoir constaté que je ne m'étais fait aucun mal, dit à mon père en souriant:
« C'est ce qu'on aurait jadis appelé un mauvais présage ! Un Romain serait rentré chez lui ; mais nous n'avons pas de superstition, n'est-ce pas, mon enfant?» ajouta-t-il en me passant la main sur la tête.
Je ne comprenais pas très bien cette plaisanterie aca- 5 démique, mais j'étais rouge comme une cerise et je n'osais plus faire un mouvement, de peur de recommencer mes exercices involontaires.
L'entrevue ne fut pas longue. Mon père voyait le proviseur fort occupé, et n'avait voulu que me présenter à 10 lui M. Ruette avait reçu un mot de l'inspecteur d'académie, qui se portait garant de mon aptitude à entrer en sixième. Il ne restait plus donc qu'à me faire inscrire à l'économat.
Un coup de sonnette, le domestique parut, reçut les 15 instructions du proviseur, et nous sortîmes de son cabinet.
J'avais vu tout cela comme dans un rêve.
L'instant d'après, je me trouvais avec mon père devant un guichet percé dans une cloison de barreaux qui partageait l'économat en deux parties. Un jeune employé prit 20 mon nom, m'informa que j'étais inscrit sous le numéro 976, me délivra un petit carton que je devais remettre à la lingerie, et voulut bien encaisser un certain nombre de billets de banque dont mon père allégea son portefeuille. 25
Cela fait, le jeune mandarin^ nous rendit au domestique, qui nous précéda, à travers un dédale de couloirs et d'escaliers, jusqu'au bâtiment affecté au service de l'habillement.
De temps à autre, pendant ce voyage assez long, 30 arrivaient jusqu'à nous, par une fenêtre entr'ouverte,
lO MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
comme des bouffées de cris joyeux provenant des cours, oU les élèves étaient déjà nombreux. La plupart étaient rentrés la veille au soir.
La malle ouverte et dûment inventoriée, il ne resta 5 plus qu'à passer chez le tailleur, un petit bossu déjà fort affairé à couper de larges pièces de drap avec des ciseaux presque aussi grands que lui. Ma mesure fut prise en un clin d'œil, et nous redescendîmes au rez-de-chaussée dans le vestibule, lo L'heure de la séparation était arrivée. J'en savourai en un moment rapide toute la réelle amertume. Mon père et moi, nous étions vivement émus.
«Allons, mon enfant, je vais te laisser, me dit-il. Sois
bien sage et ne perds jamais de vue les promesses que
15 tu as faites à ta mère . . . Nous viendrons te voir le plus
tôt possible . . . Tâche de n'avoir à nous donner de toi
que des nouvelles agréables ...»
Et il partit.
Une dernière fois je le vis se retourner, avant de fran- 20 chir le seuil, pour m'envoyer un adieu de la main.
Puis, le domestique me conduisit le long d'un large corridor où pénétraient des clanieurs d'abord confuses, puis de plus en plus distinctes, à mesure que j'avançais.
Enfin nous parvînmes à une barrière à claire-voie qu'il
25 ouvrit; je le franchis, et, comme un gladiateur lancé dans
le cirque, je me trouvai dans la «cour des petits.»^ ^ •'
Quelles furent mes premières impressions en débauchant subitement sur ce grand terrain rectangulaire, planté de trois rangées de jeunes arbres plus symétriques 30 que vigoureux dans leurs châssis de bois vert? C'est ce
que je ne pourrais guère préciser. Selon toute apparence, j'étais légèrement ahuri par la nouveauté de la scène.
Cette cour me semblait d'une étendue immense ; — je l'ai revue depuis, elle n'était pourtant pas des plus grandes, — et les soixante-dix à quatre-vingts gamins s qui s'agitaient, en se démenant de leur mieux, dans cette enceinte, me paraissaient au moins dix fois plus nombreux.
\ Tout tourbillonnait et dansait devant mes yeux comme dans un brouillard. Je restais planté sur mes jambes dans lo un état de demi-somnambulisme, plus étonné de me voir là que le doge ^ de Gênes Pétait de se voir chez Louis XIV.
Comme je bayais ainsi aux corneilles,' la bouche ouverte et les yeux écarquillés, j'entendis la claire- voie s'ouvrir derrière moi, et mon petit paysan, le nouveau 15 que j'avais remarqué dans l'antichambre du proviseur, fut à son tour introduit dans la cour.
J'avais à peine eu le temps de constater le fait, quand une balle de caoutchouc toute neuve vint m'atteindre en pleine figure et rebondit à terre après m'avoir frappé. 20 Quoique le coup fût à la fois douloureux et irritant, je n'aurais probablement soufflé mot, si, presque au même instant, je n'avais aperçu à une vingtaine de pas devant moi une face grimaçante et ironique. Cette face, qui me regardait avec de grands^ yeux insolents, appartenait à 25 un petit bonhomme très brun, pour ne pas dire très noir de peau, bas sur jambes, comme un des chiens de mon père, et tout crépu comme un mouton.
Il était évident, d'après son attitude, qu'il était l'auteur de ma mésaventure et qu'il s'en félicitait hautement, si 30
même il ne Tavait pas préméditée. D'ailleurs, il s'empressa de ramasser sa balle.
Son ricanement .m'irrita plus encore que le coup; je m'élançai vers lui en criant:
5 « Dites donc, vous, est-ce que vous avez fait exprès de m'envoyer votre balle dans la figure? ...»
J'ignorais encore que le tutoiement fût de rigueur.
« Moi ? fit l'autre en affectant un ton des plus cérémonieux, mais avec un accent bizarre, vous vous trompez, 10 monsieur, ce n'est pas moi qui ai eu cet honneur!
— C'est lui, je l'ai vu!» dit une voix derrière nous.
Je me retournai. C'était celle du petit paysan. Au
même instant un roulement de tambour éclata comme
un tonnerre sous la galerie voûtée; les cris et les jeux
15 cessèrent comme par enchantement, et tout le monde se
hâta d'aller se ranger sur la gauche en trois colonnes.
Nous seuls, les deux nouveaux, hésitâmes sur ce que nous devions faire, et j'eus la mortification de recueillir ces mots prononcés à haute voix parmi les dernières 20 notes du tambour:
« En voilà jàeux andouilles ! »^
Ce jugement humiliant eut pour effet immédiat de nous faire aller, nous aussi, du côté oh les rangs s'alignaient, et, me trouvant tout près d'un jeune maître, je 25 lui demandai oU je devais me placer.
«De quelle classe êtes-vous? me demanda-t-il.
— Sixième.
— Eh bien ! vous êtes de ma division. Placez-vous au dernier rang ... là . . . et suivez ! ... »
30 Je fis comme il me^ disait, et, avant d'avoir eu le temps d'y penser, je me trouvai emboitant le pas avec les autres
vers la salle d'étude ou «quartier» numéro 3. Une circonstance me frappa vivement: c'est qu'il était enjoint «d'appuyer^ le pas» tant qu'on marchait horizontalementy tandis que c'était considéré comme une pratique funeste en montant ou descendant l'escalier. 5
Il était également interdit de «causer dans les rangs»; mais la prohibition était plus théorique que pratique, car elle était constamment violée, et je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu sanctionner par une punition.
A peine entrés dans le quartier, tous les élèves y prirent 10 leurs livres et leurs cahiers, et aussitôt un second roulement nous avertit que l'heure de la classe était arrivée. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que tous les mouvements avaient cessé dans le lycée, toutes les classes s'étaient remplies, et l'année scolaire commençait réelle- 15 ment.
J'avais observé le conseil du jeune maître^ d'études et religieusement suivi l'élëve placé devant moi. C'est ainsi que je me trouvai, à huit heures trente-deux minutes du matin, placé au banc le plus élevé d'un petit amphi- 20 théâtre* affecté à la classe de sixième. Je constatai qu'il était déjà garni, à notre entrée, d'une quarantaine d'élèves externes, admis au lycée entre les deux roulements de tambour. Cette précision de mouvements ne fut pas sans m'inspirer un vague sentiment d'admiration. 25
Du reste, je n'étais pas encore complètement revenu de la secousse physique et morale que je venais d'éprouver, et je fus bien au moins dix minutes avant d'oser lever les yeux sur la chaire* oîi siégeait notre professeur, M. Delacour. 30
C'était un homme d'une quarantaine d'années, à la
physionomie douce et fine sous sa toque, sans Tombre
de pédantisme ou de prétention. Tandis que je Texami-
nais, il leva la tête:
«Messieurs, nous dit-il, nous allons commencer par 5 faire connaissance, et pour cela je vous prie d'écrire
chacun votre nom sur une feuille de papier et de me le
faire passer dans l'ordre de vos places, en commençant
par la droite du banc d'en bas et en finissant par la
gauche du banc d'en haut.»
lo Aussitôt ce fut dans toute la classe un froissement de
papiers dépliés et déchirés, puis un griffon nement général. Les noms dûment écrits, on les forma en paquets, et
les deux élèves les plus rapprochés du maître les lui
apportèrent à sa chaire.
1$ Il commença alors de les lire en levant les yeux, entre
chaque appel, pour reconnaître l'élève qui répondit:
présent
C'est là que j'entendis pour la première fois des noms
qui devaient pour longtemps jouer un si grand rôle dans 2o mon existence: Parmentier, Cazaubon, Mandrès, Ver-
schuren, Baudouin, Perroche et beaucoup d'autres. Le
petit bonhomme aux cheveux crépus, que je considérais
déjà comme mon ennemi, s'appelait Tanguy. C'était un
créole^ de la Martinique, ainsi que je l'appris plus tard. 25 A peine l'appel avait-il eu lieu, qu'un papier tout ouvert
passa de main en main et finit par m'arriver. Il était à
mon adresse et ainsi conçu:
Faites passer à Besnard.
Comment va ton oncle de Chartres ? ^
Je restai un instant à me demander ce que signifiait cette question saugrenue. A Theure qu'il est, je serais aussi en peine de l'expliquer que je Pétais alors. Mais, quel que fût le sens mystérieux de cette formule, un fait me paraissait évident ; c'était l'intention qui l'avait dictée, s On voulait se moquer de moi.
Qui était-ce ? ... Je n'eus qu'à jeter un coup d'oeil sur la classe et à regarder au banc d'en bas pour apercevoir la face grimaçante de Tanguy, tournée vers moi d'un air plus insolent que jamais. lo
J'hésitai un instant sur le parti à prendre, puis retournant le billet, j'écrivis au verso:
Faites passer à Tanguy.
Mon oncle de Chartres présente ses compliments au macaque 15
d Océanie.
La réponse était presque aussi bête que la question. C'est pourquoi il me sera permis de constater qu'elle eut un succès fou. A mesure qu'elle circulait dans la salle, je voyais les figures s'épanouir une à une. La mine de Tan- 20 guy, en lisant le billet, fut si impayable, que le surnom de Macaque lui en resta pour toujours. Je n'ai certes pas à m'en glorifier. Il n'y a pas de plus sotte habitude que celle de donner des sobriquets; il n'y en a pas de plus cruelle et de mieux faite pour détruire la bonne camara- 25 derie'qui doit régner entre écoliers. Mais enfin Tanguy avait mérité son sort; je l'avais par hasard touché à
l6 MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
Tendroit sensible, et cette petite escarmouche servit du moins à me faire voir que le seul moyen de mettre les rieurs de son côté, au collège comme au régiment, comme partout, est de ne jamais se fâcher d'une épigramme, mais 5 de ne jamais la laisser sans riposte.
Cependant l'appel des noms avait pris fin. M. Delacour nous dicta un thème latin ^ pour la classe du soir. Puis il nous donna la liste des livres que nous devions nous procurer, et, finalement, il procéda à une sorte d'examen
lo rapide de quelques-uns d'entre nous.
Je ne fus pas du nombre de ceux qu'il interrogea; mais je suivis avec attention les questions et les réponses, et il me parut décidément que je pourrais être à la hauteur de la^ situation. En tout cas, j'aurais pu résoudre la
15 plupart des petites difficultés qu'il proposa, et, deux ou trois fois même, il m'arriva de répondre à demi-voix sans être interrogé, ce qui me valut un coup d'œil approbateur du maître.
Sur ces entrefaites, dix heures et demie sonnèrent, et
20 un roulement de tambour annonça la fin de la classe. Ces deux heures avaient passé comme un éclair.
Après avoir rapporté nos cahiers à la salle d'étude, nous eûmes une «récréation» d'un quart d'heure, et je me retrouvai dans la cour des petits avec les trois divi-
25 sions qui y prenaient leurs ébats. En général, on trouvait le |emps trop court pour organiser des jeux, et l'on se contentait de causer bruyamment.
J'errais assez mélancoliquement d'un groupe à l'autre, quand j'aperçus Jacques Baudouin, qui semblait aussi
30 embarrassé que moi, ou même un peu plus, à cause de sa blouse bleue. L'instinct amical qui m'entraînait vers
lui, aussi bien que notre isolement réciproque, me poussèrent à lui adresser la parole.
«Veux-tu jouer aux billes ? » lui demandai-je.
J'avais pu déjà constater que le tutoiement était de rigueur, et j'aurais été désolé de ne pas me conformer $ aux usages reçus, quelque étrange qu'il me parût de m'adresser sur ce ton à un enfant que je voyais pour la première fois.
La figure sérieuse de Jacques s'éclaira d'un sourire.
« Très volontiers ! » dit-il. lo
Et, tirant aussitôt de sa poche cinq à six billes de grès de l'espèce la plus ordinaire, il les aligna sur le sol après avoir tracé la figure classique ^ à terre.
J'exhibai, à mon tour, non sans une vanité secrète un sac de cuir qui contenait, avec quelques billes grises, des 15 billes de marbre blanc et de verre colorié, qui en sont comme la monnaie d'or et d'argent, — et nous nous mîmes à l'ouvrage.
Je n'étais pas de force avec Baudouin. Mais à peine avait-il eu le temps de me gagner une douzaine de billes, 20 quand une voix aigre dit auprès de nous:
«Ah ! voilà le rapporteur qui m'accusait ce matin ! . . .»
Nous levâmes les yeux. C'était encore Tanguy qui était devant nous, et ses paroles désignaient évidemment Baudouin. 25
C'est ainsi que celui-ci le comprit. Allant droit au petit créole, il l'empoigna par les deux épaules, le secoua comme il aurait pu le faire d'un jeune prunier, puis il lui dit sans se fâcher:
« Mon garçon, je suis de la montagne, et je n'aime pas 30 qu'on m^ennuie,^ Tiens-toi-le pour dit*. . .»
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Tanguy se le tint pour dit, car il ne souffla pas mot. Une fois de plus, d'ailleurs, le tambour vint le tirer d'affaire en nous rappelant à l'étude.
Quant à moi, Baudouin avait définitivement fait ma S conquête.