CHAPITRE Vn
Grandeur et décadence d*an triomphateur.^ — Mon rival Parmentier.
Au parloir
Le samedi me réservait deux agréables surprises. La 25 première à la classe du matin. La récitation des leçons
venait de s'achever, quand M. Delacour, prenant un papier sur la tablette de la chaire, nous dit:
t Messieurs, je vais vous donner le résultat de la composition en version latine. Je dois commencer par vous déclarer sans détour que je n'ai pas été précisément s émerveillé de la manière dont elle a été faite. Pas une seule copie n'est véritablement bonne; la plupart sont au-dessous du médiocre, et quelques-unes sont tout à fait mauvaises. Je ne voudrais pas juger la classe sur d'aussi piètres spécimens, et j'espère que les souvenirs encore lo tout chauds des vacances ont une part d'action dans^ cette infériorité générale. Mais il ne faut pas vous dissimuler que vous avez beaucoup à travailler si vous voulez vous mettre au niveau de ce que doit être un bon élève de sixième. . . Cela dit, voici Tordre des places.» 15
Tout le monde écoutait. On aurait entendu voler une mouche.
f Premier, Besnard I . . . Deuxième, Parmentier ! . . . Troisième, Verschuren I . . . Quatrième, Cazaubon I . . . Cinquième, Piff ard ! . . . Sixième, Mandrès ! ... » 20
La lecture de la liste se prolongea longtemps. Mais, dès le deuxième nom, elle n'était plus pour moi qu'un murmure vague et monotone. La surprise et la joie faisaient bourdonner mes oreilles et battre mon cœur avec violence. J'avais rougi jusqu'aux cheveux quand 25 toute la classe, à l'appel de mon nom, s'était tournée vers moi.
Parmentier, qui, jusqu'à ce moment, avait probablement ignoré mon existence, fît comme les autres et sembla prendre la mesure de ce nouveau lutteur. Néan- 30 moins, il n'y eut pas un murmure, pas un chuchotement,
tant chacun était intéressé dans le résultat de cette première épreuve.
Enfin la lecture prit fin. Un mouvement se fit dans la classe.
5 fEh bien! descends donc au banc d^ honneur I it^ me dirent mes voisins, étonnés de voir que je ne bougeais pas.
J'hésitais un instant; mais voyant pourtant que Parmentier, Verschuren, Cazaubon, les dix premiers ' enfin
10 prenaient place au banc inférieur, devant le professeur, dans Tordre de classement, je ramassai mes cahiers et je vins m*y asseoir aussi, au bout laissé libre pour moi.
J'étais donc en possession pour huit jours de ce poste enviable et envié!
15 Si mon premier mouvement avait été la surprise, le second, je dois en convenir, fut une défiance absolue de mes forces et de la possibilité pour moi de garder ce rang. Parmentier, devenu mon voisin, était visiblement préoccupé, mais je crois bien que je ne Pétais guère moins.
20 C'est presque machinalement que j'écrivais le devoir du jour sous la dictée du professeur. Tandis que la plume courait sur le papier, obéissante aux sons que percevait mon oreille, mon esprit était ailleurs.
La dictée n'était pas longue; c'était un de ces exer-
25 cices que M. Delacour avait l'habitude de corriger séance tenante, sans nous laisser le secours du dictionnaire ou de la grammaire, afin de mieux nous faire toucher du doigt ^ l'énormité de nos erreurs.
En ma qualité de premier, il me fit l'honneur de m'ap-
30 peler au tableau hoir, pour transcrire phrase par phrase le texte français qui nous avait été dicté et donner la
raison de mon orthographe. . . Une douche d*eau glace'e, me tombant sur la tête ne m'aurait pas causé une impression plus désagréable que cette exhibition publique au milieu de mon triomphe.
Je suis obligé de Tavouer à ma honte, l'orthographe 5 n'avait jamais été mon fort. C'était une des lacunes de mon éducation. Qui n'a pas les siennes ? En outre, c'était la première fois de ma vie que j'étais appelé à répondre en public, et cela au tableau, pendant une épreuve prolongée, sur le front d'un amphithéâtre oh soixante paires 10 d'yeux étaient braquées sur le petit campagnard, obscur il y a des minutes,^ et tout à coup placé en pleine lumière ! Comme j'aurais volontiers abdiqué, à ce moment, les onéreux devoirs de ma souveraineté ! . . . Mais le vin était tiré,* — il ne restait qu'à le boire. 15
Je m'avançai vers le tableau, de l'air le plus assuré qu'il me fut possible de prendre ; je saisis l'éponge comme un homme qui se noie empoigne une planche qui flotte à sa portée; j'effaçai avec un soin méticuleux jusqu'à la moindre trace de craie qui pouvait avoir été laissée sur 20 le tableau, et j'attendis.
M. Delacour reprit la dictée de la première phrase, et j'écrivis comme ci-dessous:
n^Les blés que nous avons vu semer sont déjà mis en grange^ mais ceux que nous avons vu germer ne sont pas 25 encore coupés, »
Quand j'eus fini, M. Delacour demanda, à ma sincère horreur:
tQui voit une ou plusieurs fautes dans cette phrase?»
Dix mains se levèrent à la fois. 30
fVous, Verschuren? dit le professeur.
— Il faut semésy germes, au lieu de semer, germer,
— Non, ce n'est pas cela. . . .Vous, Cazaubon ?
— Il faut écrire vus semer, vus germer, et non pas vu.
— Ce n'est pas encore cela. . . Vous, Parmentier ! S — On doit écrire vu semer, mais vus germer,
— Très bien. . . Et la raison grammaticale ?
— C'est ^ qu'un participe passé suivi d'un infinitif est variable lorsqu'il a pour complément direct le pronom qui le précède, invariable quand il a pour complément
10 direct l'infinitif qui le suit.
— Parfait. . . Vous entendez, messieurs. Il est très important de bien retenir cette règle. Pourriez-vous donner un moyen pratique pour distinguer les deux cas l'un de l'autre?
15 — Quand l'infinitif peut se tourner en participe présent sans que le sens en soit altéré, le participe est variable. Il reste invariable dans le cas contraire. Ici, par exemple, les blés que nous avons vus germer ou germant^ c'est-à-dire faisant l'action de germer, — tandis qu'on ne
20 pourrait pas dire sans absurdité: les blés que nous avons vus semant . . »
Pendant toutes ces explications, j'étais resté assez penaud devant le tableau. Je conservai pourtant assez de présence d'esprit pour corriger sans mot dire la faute
25 que j'avais commise et substituer à mon orthographe celle de Parmentier.
Je revins m'asseoir, la tête assez basse et sentant bien que mon prestige momentané avait reçu un coup des plus sensibles. Cette impression ne fut pas modifiée par
30 l'examen de Parmentier, qui résolut à merveille la plupart des petits problèmes grammaticaux de la dictée.
Mais M. Delacour avait ce jour-là cherché à établir entre nous un véritable concours, afin de prendre sur nos capacités une opinion décisive. Il arriva donc qu'aux exercices orthographiques succéda un exercice sur l'arithmétique. S
C'est à Verschuren, cette fois, qu'échut le périlleux honneur d'être appelé au tableau, et M. Delacour lui proposa une simple division sur laquelle le brave garçon échoua radicalement.
Mandrès fut appelé à la rescousse, et, après avoir sué lo sang et eau sur le tableau, arriva à trpuver un reste plus gros que le diviseur.
Piffard lui succéda et trouva un quotient de quatre chiffres, alors que le dividende n'en avait que trois.
Enfin Parmentier revint au tableau et parvint à don- 15 ner le véritable quotient; mais interrogé sur la valeur précise de la fraction qui restait, il ne sut fournir que des explications insuffisantes.
Le feu de l'émulation courut dans mes veines. Je levai la main, et, comme j'étais seul à solliciter l'épreuve, M. 20 Delacour m'envoya au tableau pour la seconde fois.
Je repris la division de Parmentier et je démontrai, à la satisfaction générale, quelle était la valeur exacte de ces unités qui restaient, une fois 1^ division faite, comment on énonçait et on écrivait cette fraction. 25
M. Delacour me dit un très bien qui mit du baume sur mon amour-propre, et je revins à mon banc, triomphant pour la seconde fois.
Cependant nous étions à peine sortis du réfectoire pour la récréation de midi, que la voix formidable de 30 Garelou m'appela à la claire-voie:
6o MÉMOIRES d'un COLLÉGIEN
c Besnard ! . . . Besnard ! ... »
J'accourus les cheveux au vent.
cAu parloir!» beugla le tambour.
Il me semblait qu'il n'en finirait pas d'ouvrir cette S maudite grille!^
L'instant d'après, j'étais dans les bras de maman. Mon père était avec elle et tante Aubert aussi.
c Pauvre mignon ! . . . Comme il est gentil avec son képi ! {Je devais être tout simplement hideux, ) Comme il 10 a grandi I {En cinq jours tout juste. ^ Mais pâli aussi! . . . Tu n'es pas malade, au moins, mon chéri?»
C'est tante Aubert qui parlait.
«Non, merci, ma tante, je me porte à merveille. Je ne me suis jamais mieux porté. Je suis premier en version 15 latine!.. .»
Mon père et ma mère ne furent pas spécialement émerveillés de cette nouvelle ou ne voulurent pas le paraître. Mais ma tante Aubert entra aussitôt en extase; 20 «Premier! pauvre chéri! Je pense bien que tu es premier! qui voudrait s'aviser d'être avant toi? Tu es si intelligent, mon bijou ! . . . Et toujours à lire, à travailler. Ne te fatigue pas au moins! ne va pas te rendre malade ! . . . Le fils de Valladier, le forgeron, tu sais bien, 25 -r— mais non, tu es si jeune, tu ne peux pas te rappeler, — enfin il étudiait trop, le pauvre jeune homme, il travaillait trop son latin, et il en est mort, rappelle-toi ça.
— Allons, tante Aubert, n'exagérons rien, dit mon
père en riant, le jeune Valladier avait une fièvre typhoïde,
30 si j'ai bonne mémoire, et le docteur Bouvier, beaucoup
plus que le vénérable père Lhomond, a sa mort sur la
GRANDEUR ET DÉCADENCE... Ôl
conscience. Mais causons sérieusement, Albert: comment te trouves-tu de ta nouvelle vie ?
7— Le mieux du monde, cher père, et, si seulement je pouvais vous voir plus souvent je serais tout à fait heureux. Savez-vous qu'il y a cinq grands jours que je vous s ai quittés! Il me semble qu'il y a un an.
— Et moi, dit tante Aubert en donnant un libre cours à son émotion dans son grand mouchoir bordé de noir, pareil à une serviette, et moi, Bébert^ il me semble qu'il
y a des années! Les congés du jour de l'an n'arriveront 10 donc jamais?. . .
• — Bon ! nous avons le temps d'y penser, dit mon père. Mais toi, fillot, parle-nous un peu de ta vie. Travailles-tu bien en classe? T'amuses-tu ferme en récréation? C'est le grand principe, vois-tu! Es-tu content de tes cama- 15 rades, et te trouvent-ils à leur gré?»
Tante Aubert l'interrompit:
c Es-tu bien nourri? As-tu ton café le matin et a-t-on soin de border ton lit le soir ? Pauvre petit, je suis sûre qu'on te néglige beaucoup ... Tu as faim, peut-être ? 20 Voici quelques livres de chocolat que je t'apporte dans mon cabas.
— Grand merci, tante Aubert, ce n'est jamais de refus. Mais je vous assure que nous sommes très bien. Et bon papa,« comment va-t-il? 25
— Ah ! dit mon père en devenant subitement soucieux, tu lui manques,* mon garçon. Il ne sait plus à qui conter ses histoires, le soir. Nous l'aurions amené avec nous; mais ses maudits rhumatismes l'ont repris, et il n'aurait pas fait bon pour lui de se trouver par les chemins à la 30 fraîcheur ... ah ! tu lui manques, mon garçon.
— Et il me manque joliment aussi, allez! Quand je me trouve au lit, le soir, tout seul, dans ce grand dortoir, et que je pense à vous tous avant de m'endormir, c'est à peu près le seul moment oli j'ai bien le temps,
5 vous comprenez; — eh bien! c'est surtout à bon papa que je pense. Il me semble qu'il est perdu pour moi et que je ne le verrai plus. Vous, je sais que je vous retrouverai aux vacances, ou quand mes études seront finies, que nous avons des années et des années à passer enlo semble. Mais bon papa, qui est si vieux, est-ce qu'il pourra attendre que je sois bachelier ?
— Parbleu! nous l'espérons bien! s'écria mon père, s'efforçant de rire pour cacher son émotion. Le grandpère est droit comme un chêne et se propose bien de
15 vivre jusqu'à cent ans . . . Allons, n'aie pas de ces idéeslà, fillot, parle nous de tes études. Tu as été premier. C'est bien, il faut tâcher de l'être chaque fois. »
— Ma foi, je ne demande pas mieux, répondis-je en me grattant l'oreille. Je ferai mon possible en tout cas.
20 Mais j'ai un terrible concurrent dans Parmentier. Mais j'essayerai, cher père, je ferai de mon mieux, voilà ce que je puis vous promettre.
— Et ne te fatigue pas trop, surtout, recommanda tante Aubert
25 — Ah! Est-ce qu'on peut se fatiguer au lycée? reprit mon père. Toutes les heures sont si bien réglées qu'il s'agit seulement de remplir exactement ses devoirs, minute par minute, pour arriver aisément au but ...» Nous en étions là quand le tambour roula sous la 30 voûte, — et il fallut se séparer.
Maman me serra sur son cœur, tante Aubert exhiba
deux OU trois pots de confitures supplémentaires, et de grosses larmes montèrent à ses yeux tandis qu'elle me recommandait en grande confidence de mettre les bas de laine qu'elle m'avait tricotés.
Quant à mon père, après m'avoir quitté, il me rappela 5 pour me décocher cette flèche du Parthe.^
«J'ai oublié de te dire quelque chose d'assez important: l'opinion personnelle de M. l'inspecteur d'académie est que tu peux très bien avoir ce prix de Pâques, si tu veux t'en donner la peine . . . Mon opinion, à moi,^ c'est que, 10 si tu l'as, on pourrait peut-être reparler, pour les vacances, de ce fameux fusil dont tu as tant envie . . . mais je te préviens: il me faut deux prix au moins pour cela, — le prix d'excellence, qui en suppose pas mal d'autres à la fin de l'année, — et le prix de gymnastique, que j'es- 15 time presque à l'égal de tous les autres ensemble.