CHAPITRE VI Mon copain Baudouin. — La promenade. — Le lézard vert
Le jeudi^ était le jour réservé, avec le dimanche, à une promenade générale hors de la ville. Baudouin et moi nous l'attendions avec impatience, non pas seulement, comme on pourrait croire, à cause de la nouveauté de cet épisode dans notre vie scolaire, mais parce que, à $ certains signes mystérieux, nous avions cru deviner chez le tailleur l'intention de terminer nos uniformes pour ce moment solennel.
En quoi nous nous trompions de moitié, comme nous eûmes le loisir de nous en apercevoir. Reconnaissant lo sans doute l'impossibilité de satisfaire à cet égard les impatiences de tous les nouveaux^- le petit bossu avait pris dans sa sagesse le parti de n'en satisfaire aucun. Pas un uniforme complet n'était prêt quand on nous appela chez lui, immédiatement après le dîner 1 Pour un 15 élève, il avait fini seulement le pantalon, pour l'autre la tunique, pour un troisième le gilet.
En ce qui me concerne, c'est un pantalon qui m'échut en partage. Il était si large et si long que deux individus de ma taille auraient pu aisément y tenir à l'aise. Mais 20 l'insidieux bossu m'assura que je ne me plaindrais pas longtemps de cette ampleur, attendu que je ne pouvais manquer de grandir très vite sous l'influence de mon nouveau régime.
Ces considérations eurent l'effet désiré et apaisèrent 25 immédiatement mes scrupules. Je relevai le bord de mon pantalon de manière à le réduire à des proportions plus
raisonnables, et quand j'eus coiffé un képi à ganses d'or, choisi dans une grande caisse qui en contenait une centaine, je me trouvai fort satisfait de ce commencement de transformation.
5 Quant à Baudouin, il était plus heureux que moi. Probablement en raison de sa blouse, qui avait dû paraître dangereuse pour l'effet général, il avait obtenu une tunique en partage. \
Au moment oh je cessai de me contempler dans la
lo glace pour tourner mes regards vers mon copain, il était très occupé à boucler son ceinturon, et cette opération était si difficile qu'il semblait prêt à éclater comme un obus. Le fait est qu'il avait beaucoup trop serré ledit ceinturon, dans l'intention manifeste de faire fine taille.
15 Quand il eut enfin réussi à l'agrafer, il pouvait à peine respirer. Il prétendit, d'ailleurs, quand je lui en parlai, qu'il était parfaitement à l'aise.
Il avait une mine impayable avec ses longs cheveux, sa grosse figure joufflue sous un petit képi, cette taille de
20 guêpe dans une tunique tout flambant neuve, et là-dessous un pantalon jaune et de gros souliers ferrés. Mais enfin il était très satisfait de lui-même, selon l'habitude des gens qui ont un habit neuf, et je me serais reproché de détruire ses illusions, s'il ne m'avait dit tout à coup:
25 «Ce n'est pas pour te flatter, mais tu as une drôle de tête, avec ta veste et ton képi. . . Et ce pantalon ! . . . Mon pauvre ami, on pourrait encore y loger un pain de douze livres. . . »
N^ Ce sarcasme me piqua au vif.^
30' «Parbleu, lui dis-je, je te conseille de parler! Si tu te crois l'air martial dans ta tunique, tu te mets joliment le
doigt"^ dans Vœill . . . Rentre donc tes cheveux sous ton képi, mon bon, ou l'on va te prendre pour un de ces caniches habillés en généraux que Pon montre par les rues. . . »
On voit que nous nous empressions d'utiliser les fleurs 5 d'argot du collège, que nous avions déjà cueillies dans la conversation de nos camarades.
A une heure précise, tout le lycée était rangé en ' bataille dans la cour des grands. Le proviseur et le censeur passèrent sur le front de ligne comme des généraux 10 inspecteurs. Puis, division par division, nous défilâmes sous la grande porte pour nous diriger vers le but de promenade qui nous avait été assigné.
A peine étions-nous arrivés dans la rue, oh nous marchions deux par deux en appuyant le pas, avec notre 15 maître d'étude en flanc, que notre colonne se trouvait grossie de cinq à six personnes; évidemment, elles avaient attendu, aux environs du lycée, l'heure de notre sortie. C'étaient les vendeurs de sucre d'orge* et de coco, un marchand de plaisirs avec sa cliquette, une bonne vieille 20 femme qui colportait un panier de gâteaux suspects: toute une légion àHntrigants^ comme disait le père Barbotte, qui lui faisaient, le jeudi et le dimanche, une concurrence active.
Ah ! il aurait bien voulu avoir le droit de leur interdire 25 le pavé, comme l'entrée du lycée leur était défendue, et comme il se permettait même, par un étrange abus d'autorité, de leur en défendre les abords immédiats ! Mais, à dix ou quinze mètres de la porte, sa juridiction s'arrêtait. 30
Il faut dire que ses préventions contre cette race
détestée étaient parfois justifiées. Plus d'une fois il arriva qu'un élève se trouva quasi empoisonné en rentrant, pour avoir fait trop indiscrètement honneur aux bonbons de ces confiseurs ambulants.
5 Nous allions le nez au vent,^ les oreilles rouges, lorgnant les boutiques, hâtant le pas vers le dehors.
Bientôt le Vieux-Pont de la Lèze était franchi, le boulevard extérieur laissé derrière nous.
«Rompez les rangs!» disait M. Pellerin.
10 Et nous nous envolions sur les deux bords de la route, au gré des préférences et des amitiés. C'est là qu'on échangeait, tout en marchant, les confidences intimes, qu'on se disait sa pensée tout entière sur la vie, sur les hommes et sur les choses. C'est là que le professeur était
15 analysé, le censeur censuré, le proviseur disséqué, et les
petits camarades bien arrangés; c'est là qu'on causait de
tout, spécialement de tout ce qu'on ne savait pas, avec
l'assurance d'un âge qui ne connaît pas d'obstacles.
Ce jour-là nous étions allés jusqu'à la mare des Pro-
20 venchères. Je marchai3 avec Baudouin au dernier rang, car M. Pellerin ne tenait guère à nous montrer dans notre équipement incomplet, et je crois bien qu'assez volontiers il nous eût laissés en arrière. Nous aussi, maintenant que nous pouvions nous comparer à nos
25 camarades, nous avions le sentiment de l'insuffisance de notre tenue, et nous nous faisions aussi petits que possible.
Mais ce fut l'affaire d'un quart d'heure ou deux, le temps de sortir de la ville. A mesure que nous appro-
30 chions des champs, nous nous sentions dans notre véritable élément, comme une plante enfermée deux ou trois
jours dans un appartement clos et qui se retrouve au grand air.
Tout, autour de nous, nous présentait des objets familiers: les sillons oU les paysans s'apprêtaient à jeter le grain, nous semblaient de vieux amis que nous avions 5 plaisir à revoir; il n'était pas jusqu'aux buissons,^ jusqu'aux brins d'herbe que nous ne fussions disposés à saluer avec enthousiasme. Nous nous trouvâmes bientôt tous deux dans un état d'exaltation inconsciente qui nous obligea à causer de notre pays natal et à échanger 10 l'un avec l'autre des renseignements plus précis que nous ne l'avions encore fait.
«Ton père c'est ce monsieur que j'ai vu entrer avec toi chez le proviseur? me dit Baudouin.
— Oui, et toi tu étais avec ta maman? • 15
— N'est-ce pas que c'est une fière femme? dit Baudouin. En voilà une qui est vaillante et qui ne boude pas sur l'ouvrage! Elle est veuve, vois-tu; mon père est mort qu^nd j'étais tout petit, et c'est elle qui le remplace, qui mène tout chez nous. C'est elle qui a voulu que je 20 reçoive de l'éducation. Elle se prive de. tout pour me mettre au lycée. Je voudrais bien obtenir une bourse. »
Ici Jacques eut un gros soupir.
« Mais je n'aurai jamais ce bonheur, parce que je suis trop bête. » 25
Cet entretien sur nos petites affaires dura jusqu'à ce que nous fussions arrivés au point désigné pour la halte ; tout le monde s'était disposé sur le bord de la mare, et j'avais bientôt trouvé une nouvelle occasion d'exhiber mes talents campagnards, soit en faisant de magnifiques 30 ricochets, soit en lançant des cailloux dans l'eau à une
distance que bien peu de mes pâles imitateurs pouvaient ; atteindre^^/^ %r
Bien^ ce fut un nid qu'on désigna sur un ormeau gigantesque à quelques mètres de là, et il était mani- 5 festement indispensable de combiner un plan pour s'en emparer. Quel bonheur s'il était possible d'y trouver encore les jeunes !
La saison était bien un peu avancée pour cela. Mais qui ne tente rien n'a rien, et l'enfant, comme l'homme,
10 ne vit que d'espoir.
La grande difficulté était d'arriver à escalader l'ormeau jusqu'aux maîtresses branches, et ce n'était pas chose facile, car il était trop gros pour être embrassé et en outre fort glissant. Mais, d'autre part, cette épaisseur même
15 avaif l'avantage de nous offrir un abri contre les regards de M. Pellerin, qui n'aurait peut-être pas absolument approuvé cette entreprise de dénichage.
Après quelques pourparlers rapides, je décidai deux de mes camarades à s'appuyer contre le tronc, du ^côté oh
20 nous n'étions pas vus, et à me faire la courte-échelle^ pour arriver aux basses branches. Je parvins à en empoigner une et bientôt à m'établir sur elle. Dès lors le plus fort était fait. Je n'eus plus qu'à m'élever successivement d'une branche à l'autre, sous l'abri de son feuillage
25 protecteur, quoique bien jauni déjà, pour arriver en quelques minutes au sommet de l'arbre.
Le nid était maçonné dans l'aisselle d'un des rameaux de la flèche terminale. Mais cette flèche, qui d'en bas paraissait à peine grosse comme mon poignet, était, en
30 réalité, aussi large que ma cuisse et parfaitement suffisante pour me supporter.
' Je me mis donc en devoir de l'embrasser entre mes jambes et mes bras, et quelques efforts suprêmes m'amenèrent au but.
Le nid était vide, heureusement, vide d'oiseaux tout au moins. Mais un joli lézard vert ocellé, en se prome- 5 nant le long des branches de l'ormeau, venait sans doute de s'y introduire et de s'arrêter un instant dans cette mignonne nacelle aérienne, car il parut tout étonné de voir une tête humaine surgir au-dessus de lui et le déranger dans sa solitude. 10
La jolie bête me regarda dans le blanc des yeux, comme on dit. Si elle avait été physionomiste, elle aurait bien vu que je ne lui voulais pas de mal. Mais sans doute elle se dit qu'elle n'avait rien à perdre à mettre quelque distance entre nous deux, car, après un moment 15 d'hésitation, elle fila hors du nid et courut jusqu'au bout du rameau.
Arrivé là, elle comprit qu'elle se plaçait dans une impasse et revint vers le nid, puis, par un mouvement subit, elle se jeta de côté et essaya de descendre. 20
Mais, de ce côté, elle rencontra l'obstacle de mes bras et de mes jambes qui embrassaient fortement le tronc, et aussitôt elle recula épouvantée.
Four la troisième fois, elle rentra dans le nid.
Cette fois, vivement offensé de sa méfiance, je coiffai 25 de mon képi l'ouverture béante et je fis monsieur le lézard prisonnier. Il ne me resta plus qu'à introduire doucement ma main sous le képi et à me rendre maître de la bestiole.
Je ne l'eus pas plus tôt en main qu'il fut bien évident 30 pour moi qu'à aucun prix je ne pourrais me séparer de
lui. En conséquence, je Tintroduisis délicatement dans l'ouverture de ma veste, entre mon linge et mon gilet. J'ai lieu de supposer qu'il ne se trouva pas trop mal dans ce modeste et simple asile, car, après deux ou trois tours S sur la circonférence de ce nouveau monde, il se décida à se tenir tranquille sur mon estomac. V--
Toutes ces opérations n'avaient guère pris plus d'un quart d'heure, mais m'avaient si entièrement absorbé, que j'en avais oublié tout le reste. Y avait-il encore une
10 division, des camarades, un maître d'étude? S'ils existaient, ils étaient bien loin, tout en bas, petits comme des fourmis ... £t le lycée ? Ah ! le voilà là-bas, tout au loin, perdu parmi les maisons de la ville et à peine reconnaissable à la grande tour rouge de son horloge . . *
15 Mais quelle est cette voix d'en bas?
« Hé 1 Besnard ! . . . nous allons partir ! . . . Descendez I Mais tenez- vous pour dit^ de ne jamais recommencer des ascensions de ce genre, elles sont contraires au règlement ...»
20 C'est M. Pellerin qui m'appelle. Il m'a donc vu sur l'arbre ! Me voilà frais ! ^ Vite, ne perdons pas de temps. Je m'empressai de commencer ma descente, qui s'effectua d'abord le plus heureusement du monde. Mais comme j'approchais des branches inférieures, le fond de
25 mon trop large pantalon s'accrocha à un éclat de bois et se déchira sur une longueur de quinze à vingt centimètres. Fort heureusement il se déchirai car s'il avait résisté, je serais resté suspendu à cinq mètres du sol dans la plus ingrate des situations.
30 J'avais laissé deux de mes camarades auprès de l'arbre ; j'en retrouvai trente.
cEh bien! le nid était-il habité? me demanda-t-on de tous côtés.
— Habité par Toiseau le plus extraordinaire que j'aie jamais vu, répondis-je en introduisant ma main dans ma poitrine et en y prenant le lézard. 5
— Blagueur I II n'y avait rien, n'est-ce pas ?
— Voyez s'il n'y avait rien ! Oh est Baudouin ? m'écriai-je, que je lui montre ma capture.
— Commencez au moins par raccommoder votre culotte,» me dit M. Pellerin en prenant une épingle à l'in- lo térieur de son habit et poussant l'obligeance jusqu'à la placer lui-même de manière à dissimuler mon malheur.
Je pris à peine le temps de le remercier pour courir vers Baudouin, que je voyais à une centaine de pas, paisiblement assis sur un tertre au bord de la mare. Il était 15 si absorbé par ce qu'il tenait entre ses doigts, qu'il ne remarqua même pas mon air de triomphe.
f Qu'y a-t-il donc?»* fit-il enfin en levant ses yeux distraits quand j'arrivai auprès de lui.
Je lui montrai le lézard. 20
tOhI la jolie bestiole, fit-il. Il faut l'appeler Émeraude' . . . Laisse-moi la prendre dans ma main, veux-tu?
— Mais tu vas salir sa robe. Que fais-tu là à tripoter de la terre humide ? Tu as les mains toutes noires . . .
— Oh ! ce n'est rien ... Je voulais essayer d'imiter 25 cette grande vache blanche qui nous regarde là. Mais c'est trop difiicile, je n'ai rien fait qui vaille*. . . Si tu voulais . . .
— Quoi donc ?
— J'aimerais de prendre ton lézard comme modèle ! 30 Je suis sûr que je le réussirais mieux. »
La proposition fut tout à fait de mon goût. Je m'assis auprès de Baudouin, tenant Émeraude dans ma main ouverte. Lui, il pétrissait sa glaise. Bientôt, sous ses doigts agiles, elle s'allongea, s'ef&la en queue écailleuse, S s'ouvrit en fine mâchoire. Avec un petit ébauchoir qu'il s'était fait, il caressait son œuvre, la rectifiait et la modifiait si bien, qu'en moins d'un quart d'heure il eut achevé un portrait ressemblant de mon lézard, et de grandeur naturelle, encore!
10 Un cercle s'était formé autour de nous.
c Baudouin, dit le maître, voulez-vous me faire cadeau
de votre petit chef-d'œuvre ? Je le donnerai au boulanger
qui le fera cuire au four, et je le garderai en souvenir de
vous. Quand vous serez devenu un artiste de mérite,
X$ rappelez-vous que votre pion vous l'a annoncé le premier.
— Oh ! monsieur, dit Baudouin, rouge jusqu'aux oreilles, bien volontiers.»
Il fallut pourtant reprendre le chemin du lycée. Émeraude reprit sa place sur mon sein, en attendant qu'elle so reçut dans mon pupitre une hospitalité définitive.
Quant à Perroche et à Tanguy, ils avaient passé leur après-midi en retenue, à écrire plusieurs fois de suite le récit de Théramène.*