LE DÉPÔT DE LA PRÉFECTURE
Vers les dernières années du règne de Louis-Philippe, une succession d'événements bizarres jeta, un moment, la stupéfaction et l'épouvante dans Paris.
Ceux qui ont vécu à cette époque se rappelleront sans peine l'émotion profonde que ces événements soulevèrent dans le public, et si nous essayons de les raconter aujourd'hui à nos lecteurs, nous n'entendons pas nous charger de faire la lumière sur un drame dont la policé elle-même n'est jamais parvenue à pénétrer tout à fait le sanglant mystère.
Ce drame a plusieurs actes.
Voici le premier :
Le 15 novembre 1847, vers sept heures du matin, Noël Pascal, un marinier du pont Notre-Dame, venait de sauter dans son canot, et il se disposait à dénouer l'amarre qui le retenait au quai, lorsqu'aux premières clartés du jour, il crut distinguer un objet d'une forme indécise qui flottait entre l'embarcation et la berge.
Son premier mouvement fut de plonger la main dans le fleuve, mais il demeura muet de surprise et glacé d'effroi, en constatant que ce qu'il venait de retirer de l'eau était un bras humain... au poignet duquel s'enroulait une corde fortement serrée.
Tout autre à sa place se fût peut-être répandu en exclamations et eût mis tout le quartier dans la confidence de la trouvaille qu'il venait de faire.
Mais Noël Pascal était un homme de grand sens.
Il comprit que Fétrangeté même de la découverte « commandait une réserve et une discrétion particulières, et qu'il fallait surtout ne donner l'éveil à personne, pour laisser à la police toute la liberté de ses investigations.
Il n'hésita donc pas longtemps sur le parti qu'il devait prendre.
Et, après avoir amarré de nouveau son embarcation au quai, il enveloppa soigneusement l'objet trouvé dans un linge et se hâta d'aller le déposer chez le commissaire de police du quartier.
Une heure plus tard, on expédiait à la Morgue le bras et la cordé qui lui faisait comme un étroit bracelet, et un médecin spécial se livrait immédiatement aux premières constatations légales.
Toutefois ces constatations n'offrirent que bien peu d'éléments de découverte.
Il fut reconnu seulement que le bras appartenait à une femme, et que cette femme pouvait avoir une trentaine d'années.
C'était tout ce que la médecine légale pouvait dire jusqu'à ce moment, et la police ne prêta que peu d'attention à ce rapport, se réservant d'y revenir ultérieurement.
A cette époque, il y avait à la police de sûreté un homme qui n'occupait qu'une fonction secondaire, mais qui avait donné, dans bien des circonstances, des preuves remarquables de sagacité et d'intelligence — il s'appelait Lefiot.
Pendant qu'on ne s'occupait que du bras, lui n'avait d'yeux que pour la corde.
Il ne voyait qu'elle ; ne s'occupait que d'elle ; ne s'intéressait qu'à elle !
Si bien qu'à la fin, il n'y tint plus ; et tandis qu'on se livrait à mille suppositions, lui, subrepticement, sans bruit, il en coupa un morceau et disparut aussitôt avec l'objet de son précieux larcin.
Où allait-il ? 11 se serait bien gardé de le dire.
Ce qu'il y a de certain, c'est que vers deux heures, il reparaissait à la Préfecture et apprenait à son chef que la corde provenait d'un magasin d'épicerie de la rue d'Angoulême, au # Marais, et il pouvait donner le signalement à peu près complet de la personne qui l'avait achetée deux jours avant.
La piste était donc trouvée, et en matière de police, nous avons eu occasion de le dire quelquefois, il paraît que c'est le point essentiel.
Tous les limiers s y lancèrent à la fois, oreilles tendues et nez au vent, et au bout d'une heure, on découvrait parmi les vagabonds ramassés la nuit précédente, un homme auquel le signalement rapporté par Lefiot paraissait devoir s'appliquer.
Cet homme se trouvait pour le moment au dépôt de la Préfecture.
On l'avait arrêté à la suite d'une rixe sanglante avec un saltimbanque de la barrière du Trône, et tous les deux avaient été déposés dans la salle commune du sinistre établissement.
L'homme qui avait été désigné par l'épicier de la rue d'Angoulême se nommait Jean Durand. Il était âgé de trente ans, et exerçait l'état de tonnelier. Il demeurait dans un garni borgne de la rue Saint-Jacques, et Pexa-
men de son casier judiciaire ne révélait aucune charge sérieuse contre lui.
Toutefois on procéda sur-le-champ à son interrogatoire.
Un commissaire aux délégations se transporta au dépôt ; Jean Durand fut extrait de la salle commune, et un commencement d'instruction eut lieu.
Après les questions d'usage sur l'âge, la profession et le domicile du prévenu, le commissaire présenta la corde à Jean Durand et lui demanda s'il reconnaissait l'avoir achetée, l' avant-veille, rue d'Angoulême, au Marais. *
Jean Durand prit la corde, l'examina avec attention, et reporta son regard sur celui qui l'interrogeait.
— Quant à cela, répondit-il avec assurance, je n'ai aucune raison de nier.... J'ai, en effet, il y a deux jours, acheté une corde semblable....
— Alors, dites-nous ce que vous eh avez fait, et à quel usage vous la destiniez.
— Oh ! c'est pas malin, répondit Durand ; dans notre métier on a toujours besoin de corde. Vous comprenez, j'ai vu celle-ci, elle m'a donné dans l'œil, et je l'ai achetée.
— Enfin, qu'en avez- vous fait?
— Voilà le chiendent, monsieur le commissaire : faut croire quej'étais un peu éméché, car j'étais pas arrivé à la Bastille, qu'elle avait disparu.
— Vous l'aviez perdue I
— Faut croire, et ça m'a fendu le cœur, car, pour une belle corde, c'était une belle corde !
— Soit I vous êtes prudent, mais nous trouverons bien le moyen de vous faire parler. Continuons. Le soir de ce même jour, vous êtes allé à un caboulot de la barrière, où vous avez mangé et bu jusqu'à huit heures.
— C'est vrai.
— A partir de huit heures, on vous perd de vue... Dites ce que vous êtes devenu jusqu'à minuit, où l'on
vous retrouve, chez la mère Ridard, même barrière, vous prenant de querelle avec le Nettoyeur, qui exploite une baraque de saltimbanque sur la place du Trône ?...
— Ça.... c'est la faute à la Var /ope..., répondit Durand.
— La Varlope ?... fît le commissaire.
— Eh oui... la maîtresse au Nettoyeur , et la plus mauvaise graine qui soît sur la foire... ; faut vous dire que depuis longtemps...
— Je ne vous demande pas le motif de vôtre querelle, interrompit le commissaire ; mais seulement l'emploi de votre temps, entre huit heures et minuit... répondez !
Le tonnelier eut un sourire niais.
— Et dire que je ne me rappelle rien de rien..., s'éoria-t-il avec un geste de dépit ; j'étais ivre mort, quoi ! il y a des jours comme ça.... On aurait la tête sous une locomotive qu'on ne se rappellerait pas....
— Est-ce tout ce que vous voulez dire ?
— Je vous jure, monsieur le commissaire....
Ce dernier fronça le sourcil.
— C'est bien I dit-il d'un ton bref; retournez à la salle commune — j'attends d'autres rapports qui nous éclaireront tout à fait sur votre compte, et, dès que je les aurai reçus, je vous ferai appeler de nouveau.
Jean Durand s'inclina.
— Je serai toujours heureux de répondre à la justice, dit-il d'un ton moitié cynique, moitié guoguenard.
Et il suivit le garde municipal qui le ramena à la salle commune.
En rentrant, il alla nonchalamment s'étendre sur le lit de camp, à côté du Nettoyeur qui ronflait à ébranler la voûte de la salle.
— Eh bien ! fit ce dernier quand il sentit Durand prendre place près de lui.
— Eh bien.... ça sera dur, répondit le tonnelier.
— Qu'y a-t-il donc?...
— Il y a que les imbéciles ont oublié d'enlever la corde.
— Alors, on a des soupçons?...
— Parbleu !
— Sur toi?
— C'est ma chance....
— Mais tu n'as rien dit.... Tu ne diras rien. Durand haussa les épaules.
— Quant à ça, répondit-il, tu sais, on fait ce qu'on peut, et quand on fait ce qu'on peut", on fait ce qu'on doit.
— Ah 1 prends garde.
— A quoi?...
— Ils sont puissants... les autres.
— Oui, oui.... mais il n'en est pas moins vrai qu'ils doivent avoir un joli trac à cette heure, et si on voulait....
— Tais-toi!... fit le Nettoyeur avec un mauvais regard.
— Qu'y a-t-il ? demanda Durand étonné.
La lourde porté de la salle venait de s'ouvrir. On apportait la soupe du soir aux hôtes de la Préfecture, qui tous se précipitèrent à l'envi vers les marmites.
— Est-ce que tu ne viens pas ? fit Durand en s'adressant au saltimbanque qui était resté immobile.
— Je n'ai pas faim, répondit ce dernier d'un ton sombre.
— Tu t'ennuies d'être séparé de la Varlope?...
— Ça se pourrait bien.
— Pour lors, passe-moi toujours ma gamelle. On n'a pas trop souvent l'occasion de manger, ici, pour la laisser échapper quand elle se présente.
Le saltimbanque avait depuis quelques secondes à la main la gamelle que lui demandait Durand.
Il la lui tendit d'un geste fébrile et heurté.
— Décidément tu n'es pas dans ton assiette, ricana le tonnelier, en faisant un geste ironique.
Le Nettoyeur ne répondit pas.... mais il eut comme un frisson, quand il vit Durand s'éloigner pour aller à )a distribution ....
Que se passa-t-il à partir de ce moment ?
Cela est resté un mystère pour tous ... et jamais on ti'a pu trouver une explication plausible à l'événement qui se produisit.
Jean Durand venait à peine, en effet, de se mêler au groupe des vagabonds affames, et de prendre sa part de la nourriture commune, lorsqu'un cri de douleur et de rage éclata tout à coup au-dessus du murmure confus qui régnait dans la salle.
C'était le tonnelier qui venait de proférer ce cri.
On s'empressa aussitôt autour du malheureux ; mais lui, repoussant avec horreur la gamelle qu'il tenait à la main, les traits contractés, le visage blême, les yeux démesurément ouverts, il tourna deux fois sur lui-même, et alla finalement donner de la tête sur les dalles de la prison.
Gardiens, guichetiers, surveillants furent immédiatement sur pied.... et cherchèrent à le rappeler à la vie.
Mais ce fut en vain.
Jean Durand était mort ! . . .