‹ Mémoires d'un commissaire de police (volume 2)Chapitre 2 sur 58 · L14 BUREAU DE POLICE · texte numérisé non relu

L14 BUREAU DE POLICE

Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'effet profond que produisit cette fin terrible. Le saltimbanque surtout s'en montra particulièrement frappé, et pendant quel-

ques minutes, il resta agenouillé auprès de son ami, doutant encore de la réalité de sa mort.... Il ne se résigna à s'en éloigner, que lorsque le médecin arriva.

De son côté, la police était atterrée....

Jean Durand semblait appelé à fournir à la justice quelques éclaircissements précieux sur le crime mystérieux dont l'instruction était commencée.

Sa mort subite remettait tout en question.

Lefiot ne s'en consolait pas.

Dans son opinion, le saltimbanque n'était pas tout à fait pur de toute participation dans l'événement...-, mais comment arriver à la découverte de la vérité?

Un instant, un rayon de lumière s'était fait. Et voilà que les ténèbres devenaient plus épaisses que jamais.

C'était à recommencer.

Ce fait bizarre, commenté par les curieux et les badauds, ne tarda pas à se répandre dans Paris, où il éveilla au plus haut degré l'émotion publique.

Le lendemain matin, on ne parlait pas d'autre chose dans tous les quartiers de la capitale.

Mais ce n'était rien encore..., et une nouvelle découverte allait bientôt ajouter à la stupéfaction générale.

Voici, en effet, ce qui se passa au lendemain de ces événements que nous venons de raconter.... et ces nouveaux faits qui accusaient une audace sans précédents dans les annales criminelles, devaient encore rendre l'énigme plus impénétrable, et augmenter le mystère à travers lequel s'agitait la police aux abois.

Onze heures venaient de sonner à Saint-Eustache. La journée avait été brumeuse et sombre ; la bise soufflait, âpre et froide, au détour des rues qui avoisinent les Halles....

Il y avait peu de monde encore. Le mouvement et la vie ne commencent guère dans ce quartier spécial que vers une heure du matin, alors que les premières voitures de maraîchers viennent apporter à Paris :

L'ordinaire tribut des moissons d'alentour...

A ce moment, un chiffonnier, la hotte sur le dos, son crochet d'une main, et tenant de l'autre un objet soigneusement caché sous sa blouse, déboucha de la rue Rambuteau, fit le tour des Halles, et se dirigea d'un pas rapide vers le bureau du commissaire de police, qu'il ne tarda pas à atteindre.

La lanterne rouge jetait au-dessus de la porte d'entrée ses lueurs ternes et pour ainsi dire sinistres.

Le vieux chiffonnier franchit le seuil, monta l'escalier à rampe graisseuse, et après avoir déposé sa hotte sur le palier, il pénétra dans le bureau.

Il y avait là deux vieux employés, dont l'un dormait, dont l'autre parcourait distraitement un journal du soir.

Celui qui dormait se réveilla. Celui qui lisait leva la tète.

— Ah ! ah !... c'est vous, père Michel, dit ce dernier; comment va la santé aujourd'hui ?

— Vous êtes bien honnête, répondit le chiffonnier.... ça ne va pas trop mal.

— Je gage que vous avez encore trouvé un objet précieux sur la voie publique....

La physionomie du père Michel prit, à ces paroles, une expression presque sombre, et une lueur fauve traversa son regard.

— Oui.... c'est cela.... monsieur Mouton.... dit-il..., quelque chose de précieux, comme vous dites.... et même que j'aurais bien désiré ne la remettre qu'à M. le commissaire.

— Ah 1 diable, vous m'intriguez. Qu'est-ce donc que vous nous apportez là ?

Le père Michel déplia sa blouse et présenta à l'employé l'objet qu'il tenait caché.

M. Mouton jeta une exclamation de surprise et fit un haut le corps.

L'objet en question n'était rien autre qu'une jambe humaine!...

— Oh I oh 1 balbutia le vieil employé, grave.... très-

grave..., ceci.... hum!.... il faut prévenir M. le commissaire.... il n'est que temps.

Il fit un signe à son collègue, lui dit quelques mots à l'oreille, et se tournant vers le chiffonnier :

— Asseyez-vous, père Michel, ajouta-t-il. M.le commissaire va descendre, et il recevra lui-même vos déclarations.

Le père Michel s'assit, et attendit.

Ce ne fut pas long....

Le commissaire arriva un peu ému de ce qu'on venait de lui apprendre, et il s'empressa de faire passer le chiffonnier dans son cabinet.

— Voyons, dit-il vivement dès qu'il eut pris place à son bureau, c'est vous, n'est-ce pas, qui avez trouvé cette jambe-là?

— Oui, monsieur le commissaire, répondit Michel ; moi-même.

— A quelle heure ?

— La demie de dix heures venait de sonner.

— A quel endroit ?

— Au coin de la rue Transnonain.

— Et cette jambe n'était enveloppée d'aucun linge?

— Elle était nue comme la voilà.

— Vous n'avez parlé à personne de votre trouvaille ?

— A personne, monsieur le commissaire : toutefois il s'est passé à ce propos un fait qu'il est peut-être utile que la justice connaisse.

— Lequel ?

— Voici : je n'ai pas besoin de le cacher.... ensentant sous mes doigts le contact de cette chair froide et molle. .>, j'avais eu comme un frisson.... d'horreur.... pour être chiffonnier, on n'en a pas moins un cœur comme les autres, et le mien avait failli me manquer:

— Gela se comprend.

— Alors, j'ai été chez le mastroquet du coin.

— Pour vous remettre....

— Il n'y a rien de tel pour ça.... qu'un verre de casse-g..., pardon, monsieur le commissaire....

— Bon 1 bon ! ne vous gênez pas, père Michel. Seulement, abrégez les détails, et arrivons au fait.

% — Pour lors, comme je venais d'entrer chez le mannezingue, j'ai aperçu un homme debout près du comptoir, qui, tout en étranglant un perroquet, m'observait du coin de l'œil avec une singulière persistance. Moi, j'étais un peu embarrassé de ma contenance, quand tout à coup cet homme sauta brusquement dans la rue, et gagna une voiture de maître qui stationnait à quelques pas.

— Jean,... à l'hôtel! dit-il au cocher, et aussitôt le cocher fouetta les chevaux, et la voiture disparut dans la direction des Halles.

— C'est singulier, en effet, fit le commissaire, et quel âge avait cet homme ?

— Trente ans, environ I

— Et c'est bien Jean qu'il a dit en s'adressant au cocher?

— C'est bien Jean, monsieur le commissaire.

— Alors, je ne puis que vous féliciter, mon ami. Vous avei agi avec sagacité dans cette circonstance, et j'espère que je pourrai obtenir pour vous un témoignage qui récompensera largement votre zèle.

Le chiffonnier n'en demandait pas tant.

Il salua le magistrat, et se hâta de retourner à son travail nocturne.

Dès le lendemain matin, la jambe allait donc rejoindre à la Morgue le bras déposé la veille par le marinier du pont Notre-Dame, et il était permis d'espérer que le supplément d'investigations, auquel on se livrerait à ce sujet, finirait par mettre la police sur la voie de quelque découverte importante.

C'est ce qui eut lieu....

Mais le résultat fut bien différent de celui auquel on s'attendait.

Il suffit, en effet, du plus rapide examen, pour reconnaître de la façon la plus manifeste, que la jambe trou vée paf le père Michel était une jambe d'homme, et

et que, par conséquent, au lieu d'apporter un élément nouveau à l'enquête déjà commencée, cette découverte dénonçait un second crime, non moins mystérieux que le premier, mais peut-être absolument distinct.

Ce qui pouvait donner quelque apparence de raison à cette dernière supposition, c'est que les assassins de l'homme et ceux de la femme avaient évidemment usé d'un procédé différent pour le dépècement de leur victime.

Ainsi, il n'était pas douteux que le bras de femme avait été arraché du tronc avec violence, car les chairs en étaient horriblement déchirées aux environs de l'humérus ; de plus, l'apophyse coracoïde (c'est le médecin qui parle !) avait dû être brisée pendant la vie ou peu de temps après la mort, et la contraction des muscles, comme les meurtrissures de la peau, attestaient la brutalité autant que l'inexpérience de l'opérateur.

11 n'en était pas de même pour la jambe de l'homme.

Celle-là avait été certainement travaillée par un praticien expert en l'art de disséquer. Les chairs en étaient coupées avec soin, on pouvait presque dire avec goût. On sentait qu'un scalpel intelligent, respectueux même, avait promené sa lame acérée sur le col du fémur. La jambe enfin était intacte, et témoignait d'une grande sûreté de main chez celui qui avait opéré I...

Toutes ces bizarreries furent relevées soigneusement par le médecin, et la police s'occupa de tirer parti des nouvelles données qui lui étaient fournies.

Mais au moment où elle se disposait à reprendre le travail obstiné de ses investigations, Lefiot, qui était sans contredit le plus actif et le plus intelligent de tous les agents, apporta au parquet une nouvelle destinée, selon toute vraisemblance, à donner à l'enquête son plus sérieux élément, c'est-à-dire le corps même du délit l...

Lefiot venait d'apprendre, en effet, que depuis trois jours un étudiant, du nom de Ludovic Malon, avait dis-

paru du quartier Latin, avec sa maîtresse, une jeune femme connue sous le nom d'Héloïse Brochon.

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