‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 1 sur 29 · NA«/V./V>/VV · texte numérisé non relu

NA«/V./V>/VV

C'est à la Cour d'Assises du département de la Seine, le 25 Janvier 1856, que j*eus occasion de le voir pour la première fois.

On jugeait un criminel de la plus dangereuse espèce, et j'avais eu la fantaisie de suivie les débats.

De quel crime s'agissait-il ? Je ne m'en souviens plus.

Mais ce que je n'ai pu oublier, ce que je me rappellerai tant que je vivrai, c'est la déposition de Robert Louvois.

J'avais depuis longtemps entendu parler de cet homme. A Paris, tout le monde le connaissait de réputation : il occupait une position importante parmi Je personnel actif de la îoVie»^^ ç\.\wîl \^^^\s^^^ ^s5^

lui des traits d'habileté qui tenaient presque de // légende. C'est à lui notamment, qu'était due Tarres tation de l'audacieux coquin que Ton jugeait c jour-là, et quand le Président, usant de son pouvoi:^ discrétionnaire, ordonna que Robert Louvois conv.^ parût à la barre, ce fut dans tout l'auditoire un v^y mouvement de curiosité auquel s'associa le jury luîmème.

Quelques minutes plus tard, le célèbre agent était introduit.

Il avait alors une cinquantaine d'années, il était grand, élancé, bien pris dans sa taille presque élégante, et les lignes de son visage entièrement glabre, annonçaient manifestement la sagacité et la résolution qui étaient ses deux qualités dominantes. Il s'avança à pas lents, la démarche assurée, et salua la Cour et le Jury sans paraître se douter de l'attention dont il était l'objet.

Puis, il commença sa déposition.

Je me trouvais placé précisément en face de lui^ je ne perdais ni une seule de ses paroles, ni un seul de ses gestes, et ce fut, pour moi, une véritable initiation à un art qui m'était tout à fait inconnu.

Robert Louvois était bien la plus singulière personnalité que j'eusse rencontrée jusqu'alors.

Pendant les dix minutes que dura sa déposition, il conserva la même attitude réservée et digne, racontant en termes pittoresques, mais sobres et mejsurés, les faits qu'il avait à mettre en lumière, et

révélant ainsi à ceux qui Técoutaient quelques-uns des côtés bizarres et saisissants du mystérieux métier qu'il teerçait.

En dépit des dénégations énergiques de l'accusé, et du dédain avec lequel Tavocat de ce dernier n'avait pas hésité à qualifier préventivement ses affirmations, il resta constamment maître de lui, et sa voix ne trahit pas le moindre sentiment de colère ou de révolte — seulement, moi qui l'observais avec une profonde attention, je vis à plusieurs reprises, son œil lancer un éclair fauve, et sa lèvre grimacer le plus étrange des sourires.

Du reste, ce qu'il venait de dire pouvait se passer de commentaires.

En quelques mots, il avait nettoyé son homme, selon l'expression consacrée, et la cause* était entendue.

La présence de l'agent n'était donc plus nécessaire, et sur un signe qui lui fut adressé par le Président, Robert Louvois gagna la porte par laquelle il ne tarda pas à disparaître.

J'étais émert^illé... Je n'avais jamais assisté à un pareil spectacle, et quand, le lendemain, je rendis compte de l'affaire dans un des journaux de la capitale, c'est bien plutôt la physionomie de l'agent que celle de l'accusé qui émergea de mon article. J'y racontai ce qui m'avait le plus frappé, et je parlai avec une admiration sincère,, presque émue, des qualités exceptionnelles que je croyais avoir devi-

nées chez cet humble serviteur de la PoXî^

L'article eut un certain retentissement, coi^cj/r tout ce qui est excessif ou frise le paradoxe, el ^ ^ me rappelle que plusieurs de mes amis me plaisa tèrent fort agréablement à ce propos... Mais c( vécut ce que vivent les succès à Paris, et bient^^ nul n'y songea plus.

Moi-même, je finis par oublier cet incident, et ce n'est qu'à de longs intervalles que le nom de Robert Louvois vint encore se rappeler à mon souvenir.

Vers 1866, j'habitais Locquirec, un pauvre petit bourg de Bretagne, échoué au bord de la mer, sur la limite fies deux départements du Finistère et des Côtes-du-Nord.

Tous les ans, je vais là prendre quelques mois de repos, et j'y vis complètement étranger au monde tapageur de Paris. — C'est le plus délicieux pays pour ceux qui aiment la vraie mer, et la grande et réconfortante solitude. A peine y vient-il pendant la saison, huit ou dix baigneurs discrets qui se gardent bien de révéler le charme de cette fraîche oasis. La mer y baigne des coteaux boisés, dont la perspective s'étend à plus de dix lieues : on y trouve çà et là de petites criques au sable fin et doux, comme un tapis de mousse, ou encore des pointes de roches noires sur lesquelles les lames du large

viennent se briser avec des bruits de tonnerre courroucé.

En revanche... point de Casino!

On va, on vient sur la grève^ dans les champs, à travers bois; on s'oublie dans la cotitemplation des horizons sans fin, et au bout de quelques semaines de séjour, on s'étonne naïvement qu'il y ait des hommes, dont la vie se dépense et s'use à la recherche d'un autre bonheur.

On était au commencement de Juillet.

Un matin, je me levai avec le soleil, et^ mon bâton à la main, un livre dans ma poche, je pris ma route vers l'intérieur du pays.

J'allais devant moi, sans but déterminé, à l'aventure... prêtant l'oreille aux mille harmonies de la nature qui s'éveille, ou présentant la lèvre au souffle puissant qui m'apportait les âpres senteurs de la mer.

Tout à coup, au détour d'un sentier escarpé, je me trouvai en présence d'un promeneur que je n'avais pas entendu venir, et qu'au premier coup d'oeil je reconnus pour ne point appartenir à la localité.

Il était vêtu d'un pantalon de toile grossière, d'un paletot de coutil gris, et portait un chapeau rond dont les bords cachaient une partie de son vilsage.

Je m'eflaçai pour le laisser passer, mais quand il 3e découvrit pour me rendre mon salut, je me pris

à tressaillir, et ne pus retenir un cri de surprise et presque de stupeur.

C'était Robert Louvois !...

Je ne Tavais vu qu'une seule fois ; dix années s'étaient écoulées depuis ; ses traits portaient la trace d'altérations douloureuses... et cependant, je n'hésitai pas à le reconnaître.

Que s'était-il passé? D'où venait que je le rencontrais à cent cinquante lieues de Paris, seul, dans ce pays inconnu, ignoré tout au moins, jeté sur cette terre déserte comme une épave vivante des naufrages parisiens.

Comprit-il à mon attitude ce qui se passait en moi — c'est probable — ce qu'il y a de certain, c'est que, d% son côté, il avait fait un mouvement, et qu'il était resté à sa place, aussi surpris que je le paraissais moi-même.

Mais il ne fut pas long à se remettre.

— Pardieu!... dit-il aussitôt, Taventure est bizarre, et j'étais loin de m'attendre à une pareille rencontre.

— Vous me reconnaissez donc! m'écriai-je interdit.

— Si je vous reconnais! répliqua-t-il... Comment aurais-je pu vous oublier, puisque vous êtes un de mes remords.

— Moi !

— Eh! sans doute... dans une circonstance importante de ma vie, vous avez fait de moi un éloge

des plus vifs... et votre article venu à propos, a puissamment servi à mon avancement.

— Eh bien ?

— Eh bien... voici dix années de cela, et je voulais toujours vous aller remercter... Seulement Ton ne fait pas ce que Ton veut dans ce monde, et je n'ai jamais pu acquitter la dette de reconnaissance que j'avais contractée envers vous — toutefois, ce qui est différé n'est pas perdu... et puisque le hasard s'en mêle, je réglerai en même temps le principal et les intérêts.

— Que voulez-vous dire ?

— Je m'entends.

— Vous avez donc quitté Paris... vous n'appartenez plus à l'administration...

Un geste impérieux de mon interlocuteur arrêta la parole sur mes lèvres.

— De cela... dit-il, pendant qu'un pli sombre contractait ses sourcils — de cela — si vous le voulez bien, nous ne parlerons jamais... on ne sait pas d'ailleurs de quels éléments est fait le cœur humain ; et celui-là est un imbécile qui voudrait prétendre que l'homme» le plus vertueux n'ira pas quelque jour finir sur un tollard de Toulon ou de Cayenne!... à la suite de quelle dégringolade suis-je venu attérir sur ce coin de terre, ça ne vous regarde pas, et ne vous instruirait que médiocrement... contentez-vous donc de ce que vous voyez ; ne cherchez pas à pénétrer des secrets que j'entends

garder pour moi, et si vous agissez ainsi, vous n^aurez pas à vous en repentir. . . c'est moi qui vous le dis...

Je m'inclinai sans insister davantage, et nous parlâmes d'autres choses.

Il me raconta qu'il habitait depuis deux années environ une commune voisine, et qu'il ne poussait que rarement ses excursions jusque sur la grève.

Je rînvitai vivement à me venir voir, et comme je ne lui dissimulais pas le plaisir que j'aurais à entretenir des relations avec un honmae qui devait avoir vu tant de choses, il se mit à cligner de Toeil, et sa lèvre grimaça ce sourire étrange dont j'ai déjà parlé et qui lui était familier.

— Vous y êtes ! dit-il de sa voix railleuse ; et c'est là ce que je voulais faire entendre tout à l'heure. Je sais que vous avez un goût prononcé pour les drames judiciaires, et j'en ai plus d'un dans mon ^ac, qui pourront vous fournir le sujet de romans intéressants. Nous verrons donc à cela, et j'espère reconîîfatre à ma façon le service que vous m'avez rendu.

Nous causâmes encore quelque temps sur ce ton, et ce ne fut qu'au bout d'une heure, que je le quittai pour retourner au bourg.

A partir de ce jour, je le revis souvent, et plus d'une fois, dans les longues conversations que nous eûmes ensemble, il s'oublia en des confidences qui

ouvrirent à mon esprit un champ d'idées ou d'observations toutes nouvelles.

Nos relations se prolongèrent ainsi pendant la saison.

Puis je dus retourner à Paris, et je le quittai en remettant à l'année suivante la reprise de nos entretiens.

Le jour de mon départ, il m'attendait à la voiture, et je remarquai sur son visage l'impression pénible que lui inspirait la perspective de la solitude dans laquelle il allait retomber.

— Mon cher Louvois, lui dis-je avec un enjouement un peu forcé, vous êtes bien heureux^ vous,

de pouvoir passer votre vie loin du tapage si vide de la capitale... j'espère que vous allez penser à moi, cet hiver, et que le printemps prochain, vous aurez préparé tous les éléments de mon dossier.

Il remua tristement la tête.

— On ne sait lii qui vit, ni qui meurt, réponditil sentencieusement ; je ne prétends pas calomnier ce pauvre pays où après tout, j'ai eu quelques jours agiréables... mais ce qui manque ici... pour moi du moins... c'est le Dépôt... la Permanence... le Palais de justice. . . c'est la lutte. . . le danger. . . la vie enfin I . . . et le jour où j'ai quitté tout cela... je savais d'avance, sans avoir consulté la faculté^ que j'étais on homme mort...

— Bon I nous nous re verrons l'année prochaine.

— Je ne demande pas mieux.

— A bientôt, alors I

— Oui... à bientôt... et si je ne suis pas là, comme dit là chanson, mon bouquet du moins y sera* • •

Les pressentiments ne trompent jamais certaines natures... Robert Louvois avait jugé sainement sa position. — Je ne devais plus le revoir.

Quand je retournai Tannée suivante à Locquirec, et que je m'enquis de lui, j'appris qu'il était mort quelques jours avant mon arrivée.

Il m'avait attendu le plus longtemps possible à son lit de mort, il parla souvent de moi, et même pria ceux qui l'entouraient de me prévenir, par dépêche, de l'état désespéré dans lequel il se trouvait.

On n'eut pas le temps d'accomplir sa dernière volonté...

Il était mort pour ainsi dire foudroyé...

Mais à défaut de sa visite, je reçus celle du bon curé qui l'avait aidé à mourir.

Il m'apportait les paroles suprêmes du pauvre diable, et une volumineuse enveloppe, cachetée de

noir, sur laquelle étaient écrits, des mains mêmes du moribond, ces mots significatifs :

Mémoires â!un Commissaire de Police.

C'était, racontés sommairement, et pour ainsi dire à la manière d'un procès-verbal, la plupart des événements auxquels il avait été mêlé pendant sa vie agitée d'agent de Police.

Un monde inconnu, mystérieux, où les moindres faits revêtent des allures dramatiques, où les révélations inattendues abondent, où la vie humaine se manifeste brutalement, avec ses passions sanglantes et ses dévouements héroïques ! . . .

Depuis répoque où l'enveloppe noire m'a été remise, j'ai puisé largement dans les documents qu'elle renfermait.

Mais les deux plus saisissantes histoires que j'en aie tirées sont sans contredit la Maison du Damné et la Lanterne Rouge ^ et c'est pour cette raison qu'au moment de les livrer au public sous forme de volume, j'ai cru devoir les réunir sous le titre indiqué par Robert Louvois lui-même.

Il est bien juste que je restitue à ce bizarre personnage la part de collaboration qui lui revient dans les deux ouvrages que l'on va lire.

LocguireCf Août 1874,

d'un

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