‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 2 sur 29 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Le 15 juin 1839, la frégate YArtémîse faisait son entrée dans la capitale de l'Islande.

L'île était à peu près inconnue de la plupart des marins qui se trouvaient à bord ; aussi dès qu'elle fut signalée, chacun se précipita sur le pont et regarda à l'envie cette terre redoutable que les sinistres éruptions de l'Hécla ont depuis longtemps rendue célèbre.

Une chaîne de montagnes qui descend vers la mer encadre la ville d'un côté, tandis que de l'autre se dresse, du fond de la baie, un immense et lumineux glacier éternellement couvert de neiges.

A mesure que Ton approche, la silhouette des principaux édifices se détache sur le fond gris et terne du ciel. Mais, à part l'église, l'école nationale et la maison

14 MÉMOIRES D^UN œMMISSAIRE DE POLICE

du gouverneur, tout est morne et désolé, et Ton ne saurait rien imaginer de plus sombre ni de plus triste.

Ni jardins, ni arbres, rien qui ressemble à une végétation quelconque.

La frégate ne devait que toucher au port, et il était enjoint au commandant de ne s'y arrêter que le temps rigoureusement nécessaire pour embarquer son charbon.

C'était deux jours au plus de station dont chacun voulut profiter, et une heure après que VArtémise eut jeté Tancre, tous les officiers quittèrent le bord, avides de visiter les principales curiosités de la capitale.

Malheureusement, ce n'est ni par ses hameaux, ni par ces villes, que File se recommande aux voyageurs ; pour trouver Tétrange ou le bizarre, pour rencontrer les sensations inconnues, ou les émotions grandioses, c'est aux pieds de ses montagnes de feu, au cœur même de son sol volcanique, qu'il faut aller surprendre le secret de ses épouvantables convulsions !

Mais le moyen de s'éloigner du littoral, ne fût-ce que pendant quelques heures, quand Tordre formel avait été donné à tous de se trouver le lendemain, vers deux heures, à bord de VArtémise,

Aucun officier ne se fût exposé à manquer à Fappel.

Quand nous disons aucun^ nous nous trompons.

Il y avait à bord de VArtémise un enseigne de vaisseau, dont la curiosité ne fut pas aussi prompte à se plier à la consigne.

C'était un tout jeune homme qui, malgré son âge, avait déjà un passé glorieux daiv^l^m^tm^»

Entré le premier au vaisseau-école, il en était sorti le premier, au bout de deux années.

A peine embarqué, il s'était fait remarquer par une intelligence et une bravoure hors ligne, et lors de l'expédition de .Saint-Jean-d'UUoa, après avoir été cité à l'ordre du jour de la flotte, il avait obtenu la croix de la Légion d'honneur. Cette récompense exceptionnelle qui eût pu lui inspirer un orgueil précoce, produisit sur le jeune enseigne un eff'et opposé.

Il voulut justifier davantage encore la bienveillance dont il était l'objet ; et la guerre finie, il demanda à l'étude opiniâtre, le développement des facultés dont la nature l'avait doué.

Tel était Albert Villeneuve.

Nature impressionnable, esprit ardent, cœur exquis, il était estimé de ses chefs, et adoré de tous ses camarades ; l'avenir s'annonçait plein de promesses et de se-* ductions, et il y allait confiant, assuré, ne demandant encore à la vie que les seules satisfactions élevées dont son intelligence fût avide.

Aussi, quand il se trouva en présence de ces premiers tableaux d'un pays nouveau, tout ce qu'il y avait en lui d'aspirations vers l'inconnu s'éveilla dans son esprit ; le désir de voir s'empara de lui avec une violence inouïe, et il ne sut pas résister à cette curiosité qui le saisissait avec tant d'emportement.

Après tout, il ne courait à cela aucun danger sérieux.

Il avait devant lui vingt-quatre heures. Dans un pays où il n'y a pas de nuit, il pouvail tavcfeYAfcw ^w OesK«x>xv^ et être de retour à l'heure \ïiài(\v\éft^^\\^ ç,ç>\sv«v^axsSsas^«

Seulement pour accomplir ce court voyage en pleine sécurité, il crut prudent de ne mettre personne dans sa confidence.

Il craignait les objections, les remontrances, les obstacles de toutes sortes, et ne prit conseil que de luimême. Il loua un petit cheval du pays, s'arma de son revolver, et muni de quelques provisions sommaires, il s'éloigna de la capitale, enivré et joyeux comme s'il se fût agi de la conquête d'un nouveau monde...

Jusqu'au lendemain, nul de ses compagnons ne s'occupa de savoir ce qu'il était devenu.

On le connaissait esclave de la consigne, rigoureux observateur de la discipline, et il ne vint à la pensée de personne de s'étonner, encore moins de s'inquiéter de son absence.

Mais le lendemain, vers deux heures, quand tout le •monde eut rallié la frégate, et qu'Albert Villeneuve ne répondit pas à l'appel, ce fut un étonnement général.

Ce ne pouvait être évidemment qu'un retard, et Ton ne doutait pas que d'un instant à l'autre on ne le vît accourir de terre...

Mais les heures s'écoulèrent ; l'impatience et le mécontentement du commandant s'accentuaient davantage ; et enfin, la seconde nuit passée, chacun commença à songer à la possibilité d'un accident.

Des recherches furent aussitôt ordonnées, sur le littoral et dans l'intérieur du pays... Toute la population, comme aussi tout le personnel de la station française de rislande fut mis en campagne, pendant quelques jours, ot ce ne fut qu'après avoir coTvslaVè YVxv^wç.ç.^'s» ^^?i\wM^'$,-

tigations effectuées, que le commandant de VArtémise se résigna à lever Tancre.

Or voici ce qui était arrivé.

Albert Villeneuve avait quitté la capitale vers deux heures de Faprès -midi, et se confiant au cheval qu*il montait, il n'avait pas tardé à se trouver en pleine campagne.

Il savait par les relations des voyageurs que le che- ^ val dislande est un compagnon sûr, auquel on peut s'abandonner en toute sécurité, et il n'avait pas eu une seconde d'appréhension sur le chemin qu'il lui faisait prendre.

Et puis, au bout d'une heure, il ne pensait plus ni à son cheval, ni à VArtémise, ni à rien de ce qui aurait pu le distraire de l'objet de son excursion.

A mesure qu'il avançait, la nature s'accusait davantage dans son expression abrupte et sauvage...

Tantôt son regard s'étendait à droite et à gauche sur d'immenses plaines de lave que bornaient seules à l'horizon lointain les cimes étincelantes de quelque glacier. D'autres fois, le chemin s'amollissait tout à coup et son cheval piétinait, sans ralentir sa course, dans le terrain fangeux d'un grand plateau de tourbe.

Plus souvent encore, les scories devenaient plus abondantes, la route s'encaissait entre les parois déchiquetées d'immenses rochers, et alors le voyageur se trouvait comme suspendu au-dessus d'abîmes vertigineux dont il ne pouvait pas même sonder la profondeur.

Jusque-là, le voyage s'était effectué dans les conditions les plus favorables.

Par exception, le ciel élail eVaiY \\ai V^xîv^fe^^^^^^^^"

lativeraent douce, et aucun incident grave n'avait inspiré au jeune officier la crainte d*une issue fâcheuse.

Il avait fait une dizaine de lieues environ, et peutêtre eût- il songé au retour, s'il'ne s'était trouvé tout à coup, et sans préparation, en face d'un des sites les plus saisissants de toute Tlslande.

Il venait d'atteindre les bords de VAlmamayja,

Quelque chose d'étrange, de monstrueux — un de ces phénomènes géologiques que Ton ne rencontre que là, et dont nulle autre contrée ne pourrait offrir l'équivalent.

A une époque fort reculée, une coulée de lave partie de l'Hécla, et contractée par le refroidissement, s'est fendue et a produit une large crevasse, qui s'entr'ouvre comme une gorge profonde, et présente à Tœil terrifié des abîmes sans nom !...

Quand on en atteint le fond, on se trouve au milieu d'une galerie large de soixante-dix pieds, formée par deux murailles parallèles dont la moins élevée" a cent quarante mètres de hauteur. Par un de ces caprices dont la nature seule est capable, cette coulée a pris, en se refroidissant, les formes les plus fantastiques.

Sur les parois intérieures, on voit des fenêtres ogivales, des balcons ventrus, tandis que la crête est ornée de tourelles, de clochetons, de poivrières, de toutes les complications dont s'entouraient les fortifications au moyen-âge.

Albert était resté stupéfait devant un spectacle si inattendu, et le corps penché, les doigts crispés sur les rênes de son cheval, il plongeait son regard effaré autant qu'ébloui dans les profondeurs du gouffre I

Une espèce d'escalier étroit et raide formé par. un éboulement, commençait à ses pieds et conduisait au fond de la gorge ; mais une suprême indécision l'avait un moment saisi, et il se consultait sur le parti qu'il devait prendre.

Puis, comme s'il eût été honteux de son hésitation, il pressa les flancs de son cheval, et s'engagea résolument dans la crevasse.

Pendant les premiers moments, tout alla bien. L'animal, prudent et avisé,. familier depuis longtemps avec les routes fantaisistes du pays, n'avançait qu'avec des précautions extrêmes, sondant le terrain avant d'y poser le pied, et ne tenant aucun compte des ordres que son cavalier donnait.

Mais des pluies abondantes avaient rendu la pierre plus glissante, des éboulements récents avaient semé le sentier de scories ; à chaque pas la descente devenait plus difficile et plus dangereuse... et le jeune enseigne regrettait amèrement de l'avoir entreprise.

Mais il était trop tard, et il fallait aller jusqu'au bout.

Dix minutes se passèrent.

Déjà l'escalier s'élargissait, moins rapide, et Albert commençait à respirer, espérant qu'il en avait fini avec ces appréhensions mortelles, quand tout à coup, les deux pieds de devant manquèrent à la malheureuse bête, qui aussitôt disparut dans le vide, entraînant son cavalier avec elle.

La chute était terrible et devait être mortelle. Albert comprit que sa dernière heure était venue. Il envoya un dernier et suprême souvenir à son père et à

sa sœur, les seuls êtres qu'il laissât derrière lui, et résigné à mourir, il recommanda son âme à Dieu.

Quelques secondes plus tard, l'homme et le cheval touchaient le sol ; le cheval, les jambes fracassées et le crâne ouvert, le cavalier la poitrine déchirée et le front sanglant.

Le premier était mort sur le coup, quant au second il était évanoui.

Mais la situation n'était pas plus rassurante.

Au milieu de ce désert, loin de toute habitation humaine, quel secours pouvait-il espérer ? — d'ailleurs, la bise qui soufflait âpre et acérée ne devait-elle pas bientôt engourdir ses membres et le livrer sans défense aux atteintes de la mort ?

Combien de temps s'écoula ainsi. Il ne le sut jamais.

Quand il revint à lui, le jour avait reparu. Un faible rayon de soleil teignait l'horizon d'une légère nuance rosée, et quelquesr pluviers perchés dans les anfractuosités des rochers animaient la solitude de leurs chants plaintifs et doux.

Albert tenta de remuer.

Sa faiblesse était extrême. C'est à peine s'il pouvait soulever les bras...., il lui semblait à chaque instant qu'il allait retomber dans l'état d'évanouissement dont il sortait.

Un sombre désespoir s'empara de son esprit, et il fut bien près de regretter ce répit inespéré que lui avait accordé la mort.

Tout à coup, il tressaillit.

Au-dessus de sa tête, il venait d'entendre le pas d'un cheval qui descendait Tescalier de granit.

Son cœur bondit dans sa poitrine, et il se prit à écouter.

Il ne s'était pas trompé 1 un être humain venait à lui 1 il se crut sauvé.

Du fond du gouffre où il était étendu, il lança dans Tair trois appels énergiques, et la poitrine haletante, les doigts crispés sur le roc il attendit.

Ce fut long comme un siècle.

Le pas régulier du cheval continuait de descendre les marches de l'escalier, et c'est au bout de cinq minutes seulement qu'il vit apparaître devant lui le plus bizarre personnage qu'il eût jamais rencontré.

C'était un homme d'une soixantaine d'années, autant du moins que pouvaient le laisser deviner la barbe inculte qui ornait son menton et le bonnet fourré qui tombait de son front jusque sur ses yeux.

Les traits de son visage paraissaient farouches et durs ; ses membres étaient robustes et bien découplés, et ce qui ajoutait encore à l'expression de son étrange physionomie, c'était deux petits yeux ardents et vifs, mobiles et clairs, dont les rayons l'illuminaient par instant, avec la rapidité fulgurant^ de l'éclair.

Il portait un caban de cuir noir sous lequel on distinguait sa vareuse de laine sombre, et ses pieds étaient chaussés d'un morceau de peau replié et rattaché à la jambe par de fortes lanières.

Ce singulier person-nage avait laissé son cheval à quelque distance, et il s'était rapproché d'Albert dont il parut examiner l'état avec un réel intérêt.

A l'aide d'un linge qu'il alla tremper à une source voisine, il étancha soigneusement le sang qui s'était figé

sur son front, puis, il ouvrit son gilet, pansa tant bien que mal la blessure qui avait déchiré sa poitrine, et quand il eut achevé, il lui présenta le goulot d'une go u rde pleine d*eau-de-vie .

Albert but avec avidité, et ce cordial le ranima pour un instant.

Jusque-là, cependant, Tinconnu n'avait proféré que quelques mots empruntés au dialecte du pays, mais quand il se fut assuré que le jeune officier ne le comprenait pas, il essaya successivement de plusieurs langues, espérant sans doute qu'il finirait par en rencontrer une dans laquelle il se ferait comprendre.

C'est, en effet, ce qui arriva ; au bout de quelques minutes, Albert, qui parlait l'anglais avec autant de facilité que le français, put répondre aux questions qui lui étaient adressées.

— Ainsi, dit l'inconnu, voilà dix-huit heures que vous êtes là, gisant en cet état. . .

— L'accident m'est arrivé, hier, vers la nuit, répondit Albert.

— Vous auriez pu y mourir, si le ciel ne m'avait envoyé à votre secours. •

— Mais à présent, me voilà à peu près remis ; avec votre aide je vais pouvoir me soulever, et ce soir je serai de retour à bord de VArtémùe.

Son interlocuteur remua la tête, en même temps qu'un sourire effleurait ses lèvres.

— Il ne faut pas trop demander à Dieu, répondit-il sentencieusement, et vous n'êtes pas en état de supporter un pareil voyage.

— A quelle distance sommes-nous donc de la capitale?

— A quinze lieues.

— Eh bien?

— Eh bien, si je me prêtais à votre désir, avant que d'arriver, foi de Tom I je parie que vous seriez un homme mort.

— Ah ! que faire ! que faire alors !

Tom ne répondit pas, et se prit à réfléchir.

Au bout d'un instant, il releva la tête, et regarda son interlocuteur avec une nouvelle attention.

— Sur ce qu'il y a à faire, répondit-il, nous n'avons pas le choix — il faut ou que je vous laisse ici ou que je vous transporte à ma demeure.

— Et le trajet sera-t-il long? demanda Albert.

— Cinq heures au moins; seulement il y a à cela une condition.

— Laquelle ?

— Je n'habite pas seul le bœr où je vais vous conduire.

— Qu'importe !

— Cela importe beaucoup... l'homme avec lequel je demeure ne vous verra pas arriver avec plaisir, j'en suis certain, et je ne puis vous y présenter que si vous prenez l'engagement formel de ne pas l'interroger, de ne vous souvenir d'aucune des particularités que vous y remarquerez et de garder le secret le plus absolu sur ce que vous y pourrez voir.

— Voilà des conditions étranges ! fit Albert.

— Les acceptez-vous ?

— Puisqu'il le faut.

— Sur voire honneur?

<— Sur mou honneur.

— Bien, dit Tom.

Et il prit la main du jeune homme et consulta son pouls dont les pulsations témoignaient d'une faiblesse extrême.

Albert, lui, Tobservait d'un regard anxieux.

— Seriez-vous médecin ? dit-il, d'une voix qui commençait à s'affaiblir.

Le vieux Tom fit un signe négatif.

— Médecin ? non, répondit-il : mais ici, dans un pays où les habitations sont distantes Tune de l'autre, quelquefois de plusieurs lieues, l'homme doit suppléer à la science, et la nature, depuis longtemps, m'a livré tous ses secrets.

— Et vous ne pensez pas que je puisse....

— Je pense. Monsieur, que vous êtes plus profondément atteint que vous ne le paraissez croire... Voici déjà que la pâleur revient sur vos joues. Votre regard se trouble, comme si un voile l'obscurcissait. Un froid de glace envahit de nouveau tous vos membres et dans quelques minutes... vous serez rendu à l'évanouissement dont vous n'étiez sorti que pour un moment.

A mesure que Tom parlait, tous les symptômes qu'il annonçait se produisaient successivement chez l'infortuné jeune homme,

Son visage était devenu livide ; son regard atone, et ses bras empruntant la rigidité de la mort, se raidissaient le long de son corps inerte.

A un moment même, ses yeux se fermèrent tout à fait, un douloureux soupir s'échappa de ses lèvres de marbre, et sa tête aurait roulé sur le granit, si le vieux Tom ne se fût empressé de la recevoir dans ses mains.

— Là ! là I dit-il, toujours^sur le même ton en apparence indifférent, tout est bien qui finit bien... et nous allons pouvoir faire de cet enfant ce que nous voudrons.

En parlant de la sorte, il prit le jeune enseigne dans ses bras et Tayant porté sur son cheval, il l'installa du mieux qu'il put, sur le dos du docile animal.

Puis, une fois qu'il eut pris toutes les précautions nécessaires pour assurer le voyage qu'il allait entreprendre, il poussa la' bête devant lui, et se mit à la suivre à pied, surveillant avec intérêt le fardeau qu'elle portait.

Que se passa-t-il à partir de ce moment, jusqu'au jour où Albert revint tout à fait à lui? Combien de temps s'écoula jusqu'à l'heure où il reprit la complète possession de ses sens?... il eut été fort empêché de le dire, et il ne l'eût jamais bien su lui-même, si ses hôtes ne le lui avaient appris.

Quand donc il rouvrit les yeux, et que pour la première fois, il put percevoir les objets qui l'entouraient, il vit qu'il était couché dans un lit à peu près confortable, au fond d'une chambre de forme inusitée.

Son regard eut d'abord quelque peine à se familiariser avec la demi-obscurité qui régnait autour de lui ; mais bientôt il distingua nettement les objets, et àla vue du milieu inouï où il s'éveillait, il se sentit pris de l'étonnement le plus profond.

C'est qu'en effet, rien ne saurait donner une idée du tableau qui s'offrait en ce moment à ses yeux.

Le bœr où il se trouvait ne ressemblait, par la forme de sa construction, à aucune des habitations qu'il avait eu occasion de voir.

. Le toit, au lieu d'être supporté par du bois flotté en selle, offrait au contraire, une espèce de charpente ogivale.., dont les doubles arceaux se rattachaient au milieu du plafond, à une énorme solive faite d'anneaux qui rappelaient- l'échiné de quelque monstre marin. Ce n'était rien moins, en effet, que le squelette d'un cétacé... et le jeune enseigne venait de s'éveiller dans le ventre d'une baleine.

Le reste de l'ameublement était d'un style analogue.

L'escabeau placé à côté de son lit et sur lequel fumait une mauvaise chandelle de résine, était fait d'un crâne de cheval porté par trois tibias du même animal, et les deux ou trois bahuts qui ornaient la chambre, au lieu de reposer à plat sur le sol, avaient pour pieds des crânes de phoques ou de chiens peinturlurés en rouge ou en vert.

Albert ne se lassait pas de promener son regard surpris sur tous ces objets qui accusaient une civilisation inconnue. Il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque hallucination produite par la fièvre et cherchait un être humain auquel il pût communiquer ses doutes, ou demander une explication qui l'éclairât.

Mais il n'était pas au bout de ses étomnements, et ce fut bien autre chose quand s'étant retourné vers une porte qui venait de s'ouvrir, il vit s'avancer vers lui la plus ravissante et la plus inattendue des apparitions.

Une jeune fille venait de franchir le cadre ogival de la porte, tenant dans ses mains une grande jatte de lait fumant, et elle s'avançait, émue et rougissante, dans toute la grâce de sa beauté et de sa jeunesse.

Elle portait le costume traditionnel des femmes de l'Islande.

Ce vêtement se composait d'un corsage en valmel noir qui dessinait toutes les élégances de sa taille, et d'une jupe de même étoffe qui laissait voir la naissance d'une jambe droite et fine.

Ses cheveux blonds tressés en guirlandes étaient rabattus à plat sur sa nuque, et le petit bonnet qu'elle portait à la hauteur du front laissait coquettement tomber sur son oreille une longue houppe de soie rouge.

Enfin, à son corsage, scintillaient quelques agrafes en argent doré, et le velours qui ornait son col était retenu par un bijou de forme byzantine.

Certes, nous pourrions pousser, plus loin la description du costume pittoresque sous lequel elle se présentait, mais ce que nous ne saurions rendre avec la même facilité, c'est le charme exquis qui se dégageait de toute sa personne... la grâce naïve de sa démarche, la douceur pénétrante de son regard.

Albert était alors dans Tâge des impressions sincères et spontanées... il ne put se défendre, à cette vue, d'un premier mouvement irréfléchi, et joignant les mains, par un geste de fervente adoration.

— Mon Dieu! s'écria-t-il profondément ému... où suis-je... et qui donc vous envoie vers moi 1

La jeune fille plaça la jatte de lait sur le bahut aux crânes de phoques, et s'étant tournée vers Albert, elle posa un doigt discret sur ses lèvres :

— Ne bougez pas, fit-elle, en français; Tom a dit que vous étiez fort souffrant, et que vous aviez besoin de repos.

— Qu'est-ce que Tom ? demanda Albert.

— Celui que Dieu a envoyé à votre secours et qui vous a amené ici.

— Votre père, sans doute ?

— Mon, Monsieur.

— Votre serviteur?

— Pas davantage.

— Qu'est-ce donc ?

— Tom est pour moi autant qu'un père et mieux qu'un serviteur : c'est un ami.

— Mais, vous-même... vous?...

— Ne m'interrogez pas... Plus tard je vous répondrai. Contentez-vous de savoir que vous êtes chez un homme qui connaît les devoirs, de l'hospitalité, et dont les soins vous rendront à la santé.

— Au moins, ne puis-je connaître votre nom ?

— On m'appelle EUen.

— Vous êtes de ce pays ?

— Non, Monsieur.

— Seriez-vous née en France ?

— Je n'en sais rien-. Je suis venue ici fort jeune. Tout ce qui s'est passé auparavant est enveloppé d'un voile que je n'ai jamais pu déchirer.

— Voilà qui est singulier.

La jeune fille eut un doux et triste sourire.

—Singulier peut-être, répondit-elle; mais qu'importe, Tom, qui est aussi savant qu'un médecin, et qui a examiné votre état, déclare que vous devez parler le moins possible. Tenez- vous donc en repos, ou sans cela je serai obligée de me retirer, sous peine d'être grondée.

Albert eut un geste de prière.

— Ahl je me tais alors, Mademoiselle, dit-il vivement, je ne dirai plus rien, je ne bougerai plus, et je ne ferai que vous regarder — cela, du moins, ne m*est pas défendu, n'est-ce pas?

Une charmante rougeur colora à ces paroles les joues d'Ellen, et elle alla s'asseoir sans répondre, à quelques pas du lit sur lequel reposait le malade.

Puis, elle prit un travail d'aiguille et se mit silencieusement à l'ouvrage.

Quant à Albert, il ne se rassasiait pas de contempler cette enfant qui se présentait à lui comme un délicieux spécimen de la beauté Scandinave.

Elle était là, absorbée en apparence par le travail auquel elle se livrait, mais en réalité, sourdement agitée par d'autres pensées moins vulgaires.

De temps en temps, sa poitrine se soulevait doucement, et un soupir s'échappait de ses lèvres ; d'autres fois encore, un sourire d'une céleste expression éclairait son visage, et alors elle fermait les yeux comme si elle eût voulu suivre jusque dans la nuit une image qui menaçait de lui échapper.

Que se passait-il dans son cœur, et de quelles impressions son esprit était-il troublé ?

L'âme tout entière d'Albert était suspendue à ce mystère et en ce moment, avec cette prodigalité de la jeunesse, qui croit que la vie ne doit jamais finir, il eût donné la moitié de ses jours pour le pénétrer.

11 en était là, quand Tom entra dans la chambre.

Albert le reconnut tout de suite à son bonnet fourré, sa barbe inculte, et ses deux petits yeux qui brillaient comme des escarboucles.

Tom jeta en entrant un regard sur Ellen, et la voyant éloignée du lit et occupée de son ouvrage, il fit un signe de satisfaction.

— AU Rightl dit-il, on a suivi mes instructions, et je vous en fais mon compliment. Miss Ellen, n'oubliez jamais ce que disent les vieux scaldes de la Scandinavie : // ne faut pas fatiguer Vhôte que l'on reçoit. Il a besoin de repoSy de vêtements secs, et non d*être interrogé.

— Alors, vous êtes satisfait? fit Ellen, avec un rire de douce malice.

— De tous points.

— Et je puis me retirer ?

— Votre père vous attend.

Ellen fit à Albert un signe qui voulait dire à bientôt, et gagnant la porte, elle ne tarda pas à disparaître. Cependant Tom s'était approché du blessé.

— Et nous ? mon officier, demanda-t-il sur un ton de bonne humeur, est-ce que nous ne nous sentons pas mieux aujourd'hui?

Albert se souleva à demi sur son séant.

— C'est-à-dire, que si je m'écoutais, répondit-il, je sauterais à bas de mon lit, et j'irais prendre congé de mon hôte à l'instant même.

— Bien I bien 1 approuva le vieux serviteur, seulement il y a loin du rêve à la réalité, et vous n'êtes pas encore en état de vous tenir sur un cheval islandais.

— Croyez- vous?

— J'en suis sûr. Ah ! c'est que vous nous avez donné déjà bien du mal, et ma foi, j'ai cru un moment que nous serions obligés de vous accompagner à Thingvaller.

— Thïngvaller? répéta Albert ; qu'est-ce que cela?

— C'est Tendroit où nous inhumons nos morts.

— Gomment?

— Dame I pendant huit jours nous y avons pensé- sérieusement.

Albert ouvrait de grands yeux, et il passa à plusieurs reprises sa main sur son front.

— Ah ça 1... s*écria-t-il... il y a donc longtemps que je suis ici ?

— Il y aura quinze jours demain... Six jours de délire intermittent, huit jours d'atonie et d'abattement... Enfin, depuis hier, un mieux sensible, et... la convalescence.

Albert regardait son interlocuteur, et tout en l'écoutant, une profonde épouvante s'emparait de lui.

. — Mais, l'Ar/mwe? balbutia- t-il.... Mes camarades, mes amjis, qu'ont-ils dû penser de moi I Tom haussa les épaules.

— L'accident dont vous avez été victime, répondit-il, suffit amplement à vous justifier, et quand vous montrerez vos blessures au chirurgien du bord, il ne pourra s'étonner que d'une chose, c'est que vous en soyez revenu.

— Et que vais-je faire nâaintenant?

— Maintenant, vous allez recouvrer vos forces ; vous vous laisserez traiter comme vous l'avez fait jusqu'à cette heure, et grâce à mes soins et à ceux de miss EUen, j'espère que sous peu de jours, je pourrai vous ramener sain et sauf à la capitale.

Au nom d'EUen, le jeune enseigne se prit à frissonner.

32 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POUCE

— Ah I je n'oublierai jamais ce nom I dit-il avec enthousiasme.

— Et vous ferez bien, mon officier, répondit Tom ; car il est certain que Tenfant a passé plus d'une nuit à votre chevet, et, si cela avait duré, elle en serait tombée malade.

Albert compiimait son cœur de ses deux mains.

— Que ne vous devrai-je pas à tous les deux I continua-t-il, j'emporterai vos deux noms pour me les rappeler toujours, et j'y ajouterai celui de Fhôte qui m'a reçu.

— De qui voulez-vous parler ? fit le vieux Tom.

— Dupèred'EUen.

— Ah! ahl

— Ne suis-je pas chez lui?

— Assurément.

— Et avant de m'éloigner, je compte bien qu'il me permettra de le remercier et de lui serrer la main.

Tom fit une grimace mystérieuse.

— Quant à le remercier, répliqua-t-il, il ne s'y opposera pas, et vous le pourrez faire... mais pour ce qui est de lui serrer la main... c'est autre chose.

— Que voulez-vous dire ?

— Miss Ellen ne vous a donc pas fait connaître le nom de son père ?

— Miss Ellen ne m'a rien dit.

— Alors vous ignorez où vous êtes ?

— Sans doute, où sommes-nous ?

— Eh bien, apprenez, mon officier, que vous êtes ici., chez Niai-Saga, le lépreux 1

Albert ne put réprimer un mouvement d'horreur. .

— Un lépreux I s'écria-t-il. Ah I j'ai mal entendu, c'est impossible.

Tom fit un signe négatif.

— Je vous ai dit la vérité, répondit-il, et vous comprenez maintenant pourquoi Niai-Saga s'éloigne des étrangers auxquels il accorde l'hospitalité.

Albert éprouva un sentiment dont tout d'abord il ne se rendit pas compte, et lorsque, quelques secondes plus tard, le souvenir d'Ellen lui revint, il sentit un frisson courir sur ses chairs.

— Ah 1 le malheureux... balbutia-t-il, interdit et glacé. Voilà certes une existence horrible, et à laquelle je compatis de tout mon cœur. Dites-le lui bien, n'est-ce pas, mon cher Tom, et exprimez-lui tout le regret que je ressens à l'idée de m'éloigner sans le pouvoir remercier du service qu'il m'a rendu.

Tom salua, ce qui voulait dire qu'il reporterait ces paroles à son hôte, et il sortit comme le jour commençait à poindre.

Albert avait reçu dans sa chute une blessure des plus graves ; mais à son âge, on guérit vite, quand on n'est pas mortellement atteint, et au bout d'une semaine encore, il était tout à fait revenu à la santé.

Les soins dont il était l'objet n'avaient pas peu contribué à amener un aussi prompt rétablissement.

Sous sa rude enveloppe, Tom cachait évidemment une nature excellente, et de son c6té EUen semblait apporter tout son cœur dans le dévouement qu'elle témoignait au jeune convalescent.

Albert se sentait heureux... si heureux même, qu'il voyait arriver à regret l'instant de la séparation.

Il avait passé de si douces heures dans ce petit 6û?r perdu au milieu de cette nature sauvage et de cette solitude silencieuse et morne.

Souvent à la tombée du jour, il ouvrait doucement sa croisée, et son regard contemplait avec mélancolie les pâles marguerites qui poussaient entre les scories du jardin d'EUen.

La fille de Niai-Saga, sous prétexte de soigner ses fleurs, venait quelquefois présenter sa jolie tête blonde dans le cadre de la croisée et Albert n'avait qu'à l'appeler du geste ou du regard pour que, confiante ou soumise, elle s'avançât aussitôt vers lui.

Alors le jeune homme se prenait à la regarder pendant de longues minutes, et il se demandait comment une enfant si pure, et dont la peau transparente et fraîche annonçait évidemment un sang généreux et sain, pouvait appartenir à l'homme que l'on appelait Niai-Saga le lépreux I

C'était horrible, et cette pensée pesa plus d'une fois sur son esprit.

Un soir il avait, comme d'habitude, ouvert son étroite fenêtre, et EUen, sur son invitation, était venue s'y accouder.

Albert était alors tout à fait guéri, et Tom devait le ramener le lendemain même à la capitale.

En voyant s'avancer EUen, le jeune officier fut frappé de l'altération de ses traits.

Ses joues étaient pâles, et il n'était pas difficile de voir qu'elle avait pleuré.

Son cœur se serra. En même temps, il sentit une profonde pitié le gagner.

— EUenl... dit-il d'une voix douce ; vous savez que je dois partir demain, à la première heure, et avant de m'éloigner, je tenais à vous dire une dernière fois combien je vous suis reconnaissant de tous les soins que vous m'avez prodigués...

— Ce que j'ai fait, Monsieur, répondit EUen, toute autre Feût fait à ma place, et c'est Dieu seul qui vous a rendu à la santé et à la vie ^. .

— Sans doute, sans doute, fît Albert... Mais tout en adressant à Dieu les actions de grâces que je lui dois, il m'est bien permis de faire une part dans ma reconnaissance à celle qu'il a choisie pour veiller à mon chevet, durant mes nuits de fièvre et de délire, à la femme qui a charmé ma convalescence, et m'a rendu si doux le séjour de ce bcer.

— -Monsieur...

— Ah 1 je n'oublierai jamais les moments que j'ai passés près de vous, EUen ; et je serai bien triste demain, en prenant le chemin de Reyjavick... Et puis, tenez, laissez-moi vous. dire... à l'heure de la séparation, je ne puis me défendre d'un sentiment de douloureuse inquiétude. J'ai souvent pensé à vous, depuis quelque temps... la vie que vous menez ici ne me semble faite ni pour votre âge, ni pour votre beauté... il y a un mystère autour de vous, et je m'en effraie, parce que vous-même, vous ne paraissez pas en avoir conscience. Que veulent de vous ces deux hommes? — Vous 'dites que l'un est votre amil Mais l'autre? Mais Niai-Saga? Tom m'assure

que c'est votre père I Eh bien, cela n'est pas, voyezvous ! cela ne peut pas être, et s'il ne prenait tant de soin de se soustraire à mes regards, je vous jure...

En parlant ainsi, Albert avait élevé la voix, et EUen, tout à coup effrayée, s'était encore rapprochée de lui, et avait posé ses petites mains sur ses lèvres.

— Oh 1 taisez-vous ! taisez- vous, dit-elle d'une voix tremblante; il ne faut pas qu'on vous entende... Niai- Saga vous a accordé Thospitalité ; il a permis à Tom et à moi de vous donner nos soins. Prenez garde qu'il ne regrette sa bienveillance à, votre égard, et partez surtout sans lui donner le soupçon de ce que vous venez de dire.

— Mais c'est donc vrai? murmura Albert.

Il avait pris la petite main d'EUen et la serrait doucement sur ses lèvres.

— Plus bas ! plus bas I dit l'enfant.

— Niai-Saga n'est pas votre père I...

; — Non...

— Et Tom ?

— C'est le meilleur des hommes.

— Mais que font-ils ici.... tous deux?

— Je l'ignore.

— Enfin, d'où vient qu'ils paraissent s'entendre l'un et l'autre pour vous garder sur cette terre ingrate, où l'ennui vous tuera, à défaut du climat...

Ellen ne répondit pas tout de suite.

Un frisson glissa sur ses épaules, et elle leva vers Albert son beau regard limpide où perlaient deux grosses larmes.

— Ne m'interrogez plus. Monsieur Albert, dit-elle, en remuant la tête avec mélancolie ; il y a bien des choses que je sais; il y en a beaucoup d'autres que j'ignore. Ne cherchez pas à deviner celles que je n'ai pu pénétrer

mQi-même. Partez I Retournez à la vie de bonheur qui vous attend, et souvenez- vous quelquefois de la jeune fille que vous avez connue ici, et qui, de son côté, je vous le promets, n'oubliera pas vite la bienveillance que vous lui avez témoignée. Voilà ce qu'il faut faire. Monsieur, et pas autre chose.

— Ainsi, fit Albert, vous continuerez de vivre ici, soumise et résignée I

— 11 le faut I

— Et vous ne voulez pas que je tente de vous arracher à ce danger que je redoute pour vous?

— Gardez -vous en bien 1

— Alors, c'est un éternel adieu que je vais vous dire.

— Qui sait 1 Monsieur Albert, nous sommes tous entre les mains de Dieu. Il sait où nous allons et le mieux est de ne pas nous occuper du chemin qu'il nous fait suivre.

Sur ces mots,, elle adressa un long regard au jeune officier et, sortant lentement du jardin, elle disparut dans la campagne.

Albert était resté interdit, partagé entre mille sentiments divers.

Au fond du cœur, toutefois, il éprouvait un grand soulagement.

Il savait maintenant qu'Ellen n'était pas la fille de Niai-Saga, et l'intérêt indéfinissable qu'il ressentait pour elle, venait de prendre un développement qu'aucune considération ne devait plus arrêter.

Et puis, ce mystère qui l'entourait ajoutait encore à son amour, et éveillait en son esprit un des ces entraînements contre lesquels le cœur reste sans défense.

Quand il arriva, le lendemain, à la capitale, il fut accueilli comme un revenant.

Il raconta fort simplement son aventure, fit connaître le dévoûment avec lequel il avait été soigné, et pendant le récit qu'il fît de son aventure, il remarqua que plus d'une fois, un sourire effleurait les lèvres de ses auditeurs.

— Et pendant les vingt-cinq jours que vous avez passés chez Niai-Saga, lui demanda-t-on, avez vous été assez heureux pour le rencontrer?

— Jamais 1 répondit Albert.

' — Gela ne nous étonne pas.

— Pourquoi ?

— Parce que vous seriez le premier auquel il se serait montré.

— Vraiment 1... et à quel sentiment attribuez-vous cette discrétion ou cette réserve de sa part?

— Peut-être à sa maladie, si elle est réelle... Peut-être à des raisons d'un autre ordre.

— Croyez-vous qu'il ait quelque intérêt à se cacher ?

— Qui le sait?...

— Et Ton n'a jamais appris rien autre chose de lui?

— Jamais.

Pendant le temps qu'il passa inoccupé à Reykjavick, attendant le retour de VAriémtsey Albert eut souvent occasion de parler avec les Islandais de ses hôtes du éœr, mais il n'en put jamais tirer d'autres éclaircissements.

Tout ce qu'il apprit se bornait à ces simples renseignements :

Niai-Saga était arrivé dans le pays, il y avait une dizaine d'années, avec Tom et Ellen, et il était allé

LA MAISON bu DAMNÉ 89

s'installer au bœr, qu'il avait meublé avec plus de confortable que les habitudes du pays n'en comportent.

Dès les premiers jours, il avait fermé sa vie à toutes les indiscrétions, et systématiquement éconduit tous les curieux.

De loin en loin, il prenait passage sur un des bateaux de pêcheurs, et se faisait conduire en Angleterre. Il restait généralement quatre ou cinq mois hors du pays. Qu'allait-il faire en Angleterre? Était-il bien certain qu'il y passât les mois d'absence? Nul n'eût pu rien dire à ce sujet. Il avait fait ainsi, depuis dix années, deux ou trois voyages, à la suite desquels il était revenu à Reykjavick, pour recommencer sa vie d'isolement et de solitude.

Quant à Ellen, il n'y avait qu'une voix pour la plaindre et pour Tadmirer, et l'on se demandait comment elle n'était pas morte déjà de tristesse et d'ennui.

Albert recueillait avidement ces bruits, et son amour pour Ellen s'en augmentait tous les jours.

Deux semaines se passèrent.

pien souvent déjà il avait formé le projet de retourner au bœr pour revoir une fois encore celle qui prenait une si grande part dans sa vie.

Mais je ne sais quelle pudeur le retenait. Il craignait d'être indiscret, il redoutait surtout de déplaire à Ellen, par une curiosité qui devait mécontenter Niai-Saga. Pourtant, au bout de quinze jours, il n'y tint plus. L'Artémise ne devait plus tarder à arriver ; d'un instant à l'autre il allait être obligé de retourner en France... Il ne voulut pas se refuser cette satisfaction avant de partir.

Un matin donc, ainsi qu'il l'avait fait un mois auparavant, il quitta Reykjavick sur un petit cheval du pays, et prit résolument la route du bœr. .

Après tout, quel mal faisait-il et quel reproche pouvait-on lui adresser ?

Il n'obéissait pas à une curiosité malsaine ; c'était l'amour seul qui le poussait.

Niai-Saga n'avait pas à s'en blesser.

Albert suivit cette fois son chemin avec toutes les précautions d'un voyageur expérimenté.

La journée du reste fut fort belle, et quand la nuit commença à envelopper l'horizon, il avait eu le temps d'apercevoir au loin la silhouette du bœr vers' lequel il se dirigeait.

Son cœur se prit à battre avec violence et il pressa les flancs de sa monture qui redoubla de vitesse.

Au moment où il atteignit la demeure d'Ellen, il était près de minuit.

Il sauta lestement à bas de son cheval, courut à la porte, et se mit à frapper.

Personne ne répondit à cet appel.

Il recommença d*un bras plus vigoureux, mais sans plus de succès.

Alors, l'impatience le prit, il appela Tom d'une voix vibrante et forte, et poussant résolument la porte, il pénétra dans la salle.

Mais une fois là, il s'arrêta glacé d'épouvante.

Au milieu de cette salle, sous les arceaux formés par le squelette de la baleine, s'élevait une sorte de sarcophage, qu'éclairait mal la lumière de deux chandelles de résine ; d'un côté Tom était agenouillé et priait, tan-

dis que de l'autre un homme qu'il ne voyait qu'imparfaitement se tenait debout, le front baissé, et les bras croisés sur sa poitrine.

Albert sentit sa gorge se serrer^ et un vague sentiment de la réalité s'empara de lui.

Les deux hommes ne s'étaient pas retournés, il fit quelques pas encore, et s'étant approché lentement, il vit une forme blanche allongée et immobile sur le sarcophage.

Cependant Tom avait fait un mouvement, et en reconnaissant le jeune officier il s'était levé et avait mis un doigt sur sa bouche.

— EUen I Ellen I fit Albert avec un cri étouffé. Tom étendit la main vers le corps inanimé. •

— Trop tard... Monsieur... Vous arrivez trop tard, dit-il d'un ton grave, depuis hier, Ellen nous a quittés.

— Morte ! elle est morte I

— Voyez I répondit le vieux Tom ; de la gracieuse et douce enfant, voilà tout ce qui reste aujourd'hui.

Albert n'ajouta plus un mot, mais il prit la main de la jeune fille, la porta pieusement à ses lèvres, et se laissant tomber à genoux, il pria quelques minutes pour la pauvre enfant 1

Quand il se releva, il se trouvait seul avec Tom.

— Ainsi, lui dit-il, le cœur brisé, c'est hier qu'elle est morte.

— Hier I Oui, Monsieur, répondit Tom.

— Mais à quelle maladie a-t-elle succombé ?

— Ehl sait-on jamais cela ? Voyez-vous, l'enfant était délicate ; je l'ai soignée souvent dans ces syncopes au milieu desquelles j'ai craint bien des fois de la voir pas-

ser. Hier, cela Ta prise subitement, et elle ne s'est plus réveillée.

— Pauvre et chère Ellen I

— Oui, Monsieur, vous avez raison de la plaindre ; elle était bonne, douce et dévouée; elle avait accepté sans murmurer la triste existence que Dieu lui avait faite, et c'était notre seule joie en ce monde, à son père et à moi.

— Et vous allez Tinhumer?

— Demain.

— Ah ! je resterai jusque-là, je veux l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, et j'espère que si elle nous voit...

Tom avait fait un mouvement à ces paroles, et Albert vit que ses sourcils se contractaient.

— Qu'avez'vous ? demanda-t-il vivement.

— Rien, répondit Tom, d'un ton brusque; seulement, ce que vous demandez là est impossible.

— Pourquoi ?

— Niai-Saga ne le permettra pas.

— Mais quelle raison I

— N'avez- vous pas remarqué qu'il est parti dès que vous êtes entré ?

— Sans doute.

— Niai-Saga ne veut pas vous voir.

— Il ne m'aime pas?

— 11 vous hait I

— Que lui ai -je donc fait?

Tom leva les yeux au ciel.

— 11 faut pardonner à la douleur d'un père, répon-

dit-il ; Niai-Saga est persuadé que c'est vous qui avez causé la mort d'EUen.

— Moi I

— Votre présence a développé chez la jeune fille une sensibilité profonde, et votre départ a provoqué cette crise à laquelle elle a succombé.

— Mais que me conseillez-vous, vous-même?

— Partez.

— Ah 1 j'ai bien envie de résister.

— Ne faites pas cela, Monsieur I par égard pour moi, à qui vous devez bien quelque reconnaissance, par respect pour la mémoire de celle qui est là, et qui ne nous entend plus. Éloignez-vous, ne restez pas un instant de plus.

— Vous le voulez ?

— Je vous en prie, au nom d'Ellen I

— Soit I je pars, je retourne, le cœur brisé, à Reykjavick, et cette concession que je vous fais, croyez bien que vous la devez surtout au souvenir de la pauvre et chère morte qui est là.

Albert s'éloigna sur ces mots, et après avoir une dernière fois serré la main du vieux Tom, il remonta à cheval et reprit le chemin de la capitale.

Nous n'avons pas besoin de dire sous quelles funestes impressions il y arriva.

Quelques jours plus tard il quittait l'Islande, par une de ces splendides aurores boréales si fréquentes sous ces latitudes, à certaines époques de l'année.

Toutefois, un fait étrange se passa, qui impressionna douloureusement Albert Villeneuve.

Il était sur le pont.

Déjà VArtémùe avait franchi les passes, et elle allait gagner la haute mer, quand il vit une embarcation se détacher du port, et se diriger vers le dernier bateau de pêche de la station.

Instinctivement, son regard fut impérieusement attiré de ce côté.

L'embarcation était montée par quatre rameurs ; et à Farrière s'élevait un objet de forme inusitée, auquel le jeune enseigne ne put tout d'abord donner un nom.

Il prit une longue-vue, et regarda.

Et alors, l'objet lui présenta sa silhouette nette et précise, et il aperçut un cercueil recouvert d'un drap noir sur lequel se détachait une large croix blanche I

Un frisson glacé courut sur ses épaules.

Auprès de la barre il venait de reconnaître le vieux Tom sombre et pensif.

Le cercueil qu'il voyait était celui de la pauvre morte.

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