‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 29 sur 29 · LE DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉNOUEMENT

Elle tenait à la main un flacon, et le lui présentait.

— Du poison I dit-elle à voix ardente et basse.

Boursault jeta un cri, et tendit le bras par un mouvement désordonné et violent. Mais avant qu'il eût le temps de s'emparer du flacon, le brigadier l'avait saisi et fait disparaître.

— Conservons notre sang-froid, dit-il d'une voix peutêtre un ipeu railleuse, et surtout ne faisons point de gestes équivoques.

Cependant, M. Villeneuve avait disparu par l'escalier; il était précédé de Christian Stern, et suivi par Charles de Renneville et Tom.

L'afiFaire touchait à son dénouement.

Au bas de V escalier, eomm^\\^^\V\y\\ç.^xA\3:\\ ^^\\^^^

rain, au bout duquel s'ouvrait une pièce disposée en atelier, et où tous les instruments du faussaire se trouvaient rangés avec soin.

Boursault avait beaucoup d'ordre ; il apportait une grande régularité dans ses diverses opérations criminelles, nous Tavons dit déjà, et nous croyons inutile d'y revenir.

Les preuves él;iieiit niaiiiiestes. et no laissaient place à aucun doute.

Quand M. Villeneuve revint et qu'il aperçut Boursault debout sur le seuil de l'escalier, il ne put réprimer un geste de désespoir, et jeta au faussaire un regard où la pitié le disputait à l'indignation.

— Àh ! le malheureux I le malheureux 1 balbutia-t-il en se détournant avec une déchirante émotion.

Mais le magistrat était plus courageux que Tami, et presque aussitôt, il fit un signe au brigadier.

— Assurez-vous de cet homme, prononça-t-il d'un ton ferme et qui ne tremblait plus, et veillez à ce qu'il ne puisse s'échapper.

Gomme il s'éloignait après avoir donné cet ordre, il entendit un ricanement sinistre qui le fit tressaillir.

11 se retourna et vit Christian Stem qui s'était approché de Boursault.

— Ah ! la vengeance est complète I dit-il d'une voix pleine de haine aveugle, et tu vas payer enfin toutes les tortures que tu m'as fait endurer.

Puis, s'adressant à Tom :

— Viens I viens I ajouta-t-il, abandonnons ce misérable au châtiment qui l'attend, et allons prier auprès do }a pavvre mortel

Et il disparut d'un pas saccadé.

Quant à Boursault, il le laissait en bonnes mains, e^ il n'y avait plus à ciaindre qu'il pût se soustraire, même par le suicide, a l'action qui allait lui être intentée.

L'arrestation du faussaire met fin naturellement à notre récit.

Toutefois, il nous a paru utile d'ajouter quelques mots encore, pour l'édification du lecteur.

Ce que nous venons de raconter, n'est pas, en effet, une histoire ordinaire, née dans le cerveau d'un romancier plus ou moins ingénieux, et dont les diverses péripéties sont le produit d'une imaginaton habile à inventer ou développer des incidents.

La plus grande partie des faits que l'on vient de lire sont de la plus parfaite authenticité, et nous en tenons les détails du principal acteur de ce drame.

Nous ne parlons pas de Boursault, bien entendu.

Mais ceux de nos lecteurs qui douteraient de ce que nous avançons, n'auront qu'à consulter la Gazette des Tribunaux de l'époque, et ils y trouveront bien vite le véritable nom du faussaire.

11 passa devant la cour d'assises, et comme le crime était manifeste, il fut condamné aux travaux forcés, et envoyé peu après à Gayenne !

Si notre mémoire est bien fidèle, il fut même quelques années plus tard, le héros dline des plus dramatiques évasions dont on ait conservé le souvenir dans cette redoutable colonie I

Nul ne l'ignore, en effet, et de nombreuses tentatives

en témoigneraient au besoin ; il n'est point de condamné,

si indoleiii ou si^crainliî qvi'VY ^oW, o^xîy, ^>^\i^\i\» 'i.^ 0^0.1,

LA MAISON DU DAMNÉ 37b

ques mois de prison, ne se sente pris par l'ardent désir de recouvrer sa liberté.

Briser ses fers, tromper la surveillance de ses gardiens, franchir les murs qui vous enserrent, et aller, ne fût-ce qu'un jour, ne fut-ce qu'une heure, respirer un peu d'air libre, loin de toute contrainte! c'est la folie endémique de toutes les prisons et de tous les bagnes.

Boursault la subit comme les autres.

Il y avait déjà plus d'une année qu'il était à Gayenne, et tout d'abord, il ne parut songer à rien autre chose qu'à faire son temps.

Mais peu à peu, une nostalgie inquiète s'empara de lui. Il apprit que quelques-uns de ses camarades avaient été assez heureux pour gagner la Guyane voisine, et il rêva de faire comme eux.

En ces cas-là on ne tient compte que de ceux qui réussissent et l'on ne songe pas aux malheureux qui sont morts en route, ou qui ont été ramenés au pénitencier.

Boursault sentit toutes les ardeurs de son esprit s'éveiller. Quelques condamnés lui firent des^ ouvertures d'évasion et il prêta une oreille avide à leurs propositions.

L'évasion était facile d'ailleurs, et la surveillance ne gênait pas beaucoup les prisonniers.

Les gardiens connaissaient les difficultés que rencontraient les forçats, une fois hors du territoire français, lis pouvaient mourir de faim, être dévorés par les bêtes fauves qui hantent ces parages , et les évasions qui avaient réussi étaient fort rares.

Mais cette facilité du débul Ve\\Va\^,\e^^^^^^%^vw\s^&^^

en partant, ils espéraient vaincre les obstacles qui avaient arrêté leurs devanciers.

Une fois Tévasion décidée, Boursaiilt et ses aniis ne songèrent plus qu a attendre un moment favorable.

Ils avaient, loin de tous les regards, construit une embarcation qui devait les porter en pleine mer.

Us étaient au nombre de huit, et Fembarcation était assez grande pour les contenir tous.

Us avaient des provisions, et même quelques armes qu'ils avaient volées.

Dès que tout fut prêt, un soir, au lieu de rentrer dn chantier, ils gagnèrent, de divers points, le lieu convenu du rendez-vous, et arrivèrent presque tous exactement à rheure dite.

On mit l'embarcation à flot, chacun prit place aux avirons et l'on partit.

Puis, à une portée de fusil, on dressa le mât, et l'on hissa la voile.

Il soufflait bonne brise, et quand chacun vit la barque glisser rapide sur les flots, et gagner le large en dansant au bout des lames, ce fut une joie immense qui se traduisit par un hourra formidable.

On se croyait sauvé I

La nuit, du reste, se passa sans encombre, et quand, à l'aube, les huit fugitifs virent l'horizon s'éclairer d'une lueur rose et tendre, et la brise amollie souffler doucement dans la voile, ils s'arrêtèrent comme d'un commun accord, et se regardèrent émus et reconnaissants envers le ciel, qui semblait favoriser leur entre-

nrise.

TS, chacun pr\l \^Tv\evYe ô^^^c^^'^^wVçi ^^\icAsi-^\fe,

# volée à la cantine des officiers, et Ton se remit en marche avec une nouvelle ardeur.

Malheureusement, cette confiance et cette sécurité ne devaient pas durer longtemps.

Vers le milieu du jour, en effet, le vent fraîchit, la houle se mit s, soulever les lames furieuses autour de la frêle embarcation, et Téquipage inexpérimenté commença à s'inquiéter et à se troubler.

Ce n'était que le commencement.

Le grain ne tarda pas à s'affirmer davantage ; le ciel s'obscurcit presque subitement, et bientôt la barque fut poussée avec violence vers la terre.

Les fugitifs ne dirent plus mot.

Une terreur superstitieuse avait envahi leurs âmes criminelles ; ils comprenaient qu'ils allaie.nt à la côte, contre laquelle ils seraient infailliblement brisés, et en songeant à la mort qui les attendait à quelques brasses, ils faisaient peut-être leur mystérieux examen de conscience.

Les âmes les plus pures ne sont pas exemptes des affres de la mort !

Que devait-il donc se passer dans le cœur de ces misérables, qui, une heure auparavant, rêvaient peut-être à de nouveaux crimes !

Tout à coup, un craquement épouvantable se fît entendre, l'embarcation venait de s'entr'ouvrir, en donnant sur un rocher, et les huit fugitifs disparaissaient sous les flots irrités.

C'était fait d'eux.

Pendant quelques minutes, on vit bien quelques têtçs hideuses se dresser au-de?isui^ \\^'5^ W«vsi%^ ^^\»sî^'iNs

d'énergiques imprécations contre le sort... Mais bientôt tout s'engloutit et se tut dans le bruit lugubre et sinistre de la tempête.

Toutefois, au bout d'un quart d'heure, un homme que la mort avait épargné, s'efforçait de lutter encore et gagnait la terre, s'épuisant en efforts inouïs.

Sa poitrine avait été déchirée contre les anfractuosités des rochers ; il avait usé ses ongles à s'accrocher à toutes les aspérités qu'il avait pu saisir.

Enfin, il atteignit le sol, fit quelques pas en courant, pour échapper à la lame qui semblait le poursuivre avec acharnement, et se laissa tomber accablé de fatigue, mourant de faim, mais heureux au fond du cœur, de cette faveur inespérée que le ciel lui accordait I

Il resta là quelques minutes, les mains à son front, l'œil égaré, n'osant croire à son bonheur.

Puis il se prit à tressaillir, et une épouvante nouvelle le saisit tout entier.

Il venait de s'apercevoir qu'il s'était arrêté sur un terrain mouvant qui depuis quelques seconties se dérobait lentement sous ses pieds, et fnenaçait de l'ensevelir vivant.

Il se leva et voulut fuir.

Mais le terrain était partout semblable et chaque pas qu'il faisait lui démontrait l'inanité, et pour mieux dire, le danger même de ses efforts.

Alors il tomba à genoux et adressa à Dieu une suprême prière.

Il lui demanda pardon de sa vie passée, jura de revenir au bien et à la vertu, et appela à son secours d'une voix terrifiée.

Mais le sol continuait de s'entr'ouvrir doucement, silencieusement, avec une régularité implacable.

Et, à ce moment, par comble d'horreur, de tous les points de la grève où il se trouvait, le malheureux vit accourir une sorte d'armée qui se dirigeait de son côté, comme à la curée d'une proie inespérée.

C'étaient des crabes voraces qui venaient se disputer les épaves de chair humaine que la tempête leur jetait.

Il poussa un cri d'horreur, eï s'évanouit.

C'est ainsi que périt Boursault, et les récits qui furent faits naguère, de cette lin tragique, ajoutent que Ton ne trouva de lui que quelques restes qui permirent cependant d'établir son identité !

Est-il besoin d'ajouter à ce qui précède que EUen et Albert Yilleneuve se marièrent quelque temps après l'arrestation du faussaire.

Ce fut une solennité touchante à laquelle assistaient toutes les amies de Jeanne de Renneville et tous les camarades d'Albert.

Derrière les jeunes époux, se tenaient M. Villeneuve et Christian Stern ; puis, plus loin, dans un angle obscur, silencieux, mais épanoui, Tom, le vieux serviteur, qui ne pouvait prier sans verser d'abondantes larmes.

Le ciel bénit cet hymen si longtemps traversé par des épreuves douloureuses, et à partir de ce moment, rien ne vint plus troubler le bonheur dont jouirent EUen et Albert I

Le bonheur, du reste, ne se raconte pas, et nous bornerons là la mention que nous en voulons faire.

Quant à Laura, elle a pu écYiaç^^v k \^ç.^>\^"^^w ^^

380 MÉMOIRES D'UN GOMMISSAtRE DE POUCE

complicité lancée contre elle ; et Nivert qui a survécu à la tentative d'assassinat dont il a été Tobjet, Nivert assure qu'en cherchant bien, on trouverait peut-être son nom dans TAlmanach-Gotha des demi-mondaines du temps !

Page 1