‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Ma première messe. — Visite au grand-vicaire de Gap. — Grand diner. — Entrevue avec l'évêque diocésain. — Fâcheuse rencontre. — Sermon , le jour de la Noël. — Nomination à la cure de Monestier. — Installation, r— La servante du curé. — Mes paroissiens. — Réparation de l'église. — Fuite avec l'argent de la fabrique.

Pendant la course du second postillon , j'ajoutai une calotte à mon costume ; bientôt je me trouvai sous l'habit complet

d'ecclésiastique A mon arrivée à Briançon , je reçus la visite de plusieurs prêtres. Je leur présentai mes lettres de prêtrise sans y avoir été contraint ; enfin ces messieurs me prièrent de dire la grand'messe le lendemain, jour de dimanche.

Dans ces circonstances, je remplis on ne peut mieux les fonctions sacerdotales.

Il est bon de dire que j'étais hébergé aux frais du curé de la paroisse , qui me procura, de plus, un domestique dont j'ai eu. lieu d'être fort satisfait.

M. le maire de Briançon me délivra avec beaucoup d'amabilité les papiers dont j'avais besoin pour continuer ma route ; ses adjoints ne furent pas moins aimables. Le lendemain, à huit heures, nous étions à Gap, à la Tête -Noire.

Le jour suivant, je devais me présenter devant un des membres du haut clergé.

J'avais besoin de faire mon thème afin

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de ne pas trahir ma position Toute la soirée y fut consacrée.

Dix heures sonnaient lorsque j'entrai chez le grand-vicaire. Mon premier soin fut de lui présenter mes papiers , qu'il reçut avec un certain dédain et qu'il examina scrupuleusement. Je lui fis connaître le sujet de mon voyage.

— Vous avez choisi un bien triste pays , mon cher monsieur , me dit-il avec froideur; cette ville oifre peu de ressources aux ecclésiastiques ; la religion y est presque bannie de tous les cœurs:

un pauvre prêtre qui vient s'y fixer n'est pas toujours assuré de gagner son pain.

Je me tenais immobile et muet devant le grand- vicaire.

Après avoir visé mes papiers , il reprit:

— Vous irez dire la messe à la Miséricorde ( chapelle domestique. ) Elle vous sera payée trente sous.

Monsieur , répondis-je , je suis

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assez heureux pour n'avoir besoin d'aucun secours; mon intention n'est point d'être à charge à quelqu'un ; seulement je pense qu'à Gap, comme dans tous les autres lieux du monde , on peut vivre avec dix mille livres de rente.

— Oh ! Monsieur l'abbé. .. la chose est différente;. . . donnez- vous donc la peine de vous asseoir. Depuis quand votre arrivée ?

— Depuis hier.

— Où êtes-vous logé ?

— Je me propose de louer ou d'acheter une maison.

— La voulez-vous grande ?

— Une cuisine , un salon à manger , une salle de compagnie , quatre chambres à coucher , une remise , et une écurie à deux chevaux.

— Vous trouverez difficilement cela à Gap.

— En ce cas , je ferai comme je pourrai.

J'étais enchanté de mon grand-vicaire :

il fut aimable au point de m'accompagner jusqu'au seuil de sa porte , et de s'engagera me présenter à l'autorité locale, qui m'accueillit elle-même avec un luxe de politesse étonnant.

Comme ecclésiastique , je ne pouvais demeurer plus long- temps à l'hôtel. Le curé voulut bien se charger de me procurer une demeure décente , telle enfin que je la désirais. Le loyer pour deux ans fut payé comptant.

Je meublai mon manoir du mieux qu'il me fut possible ; il ne manquait plus que de lui donner un décorum digne de la fortune dont je me vantais.

Me voici en frais d'invitation. Tous les prêtres de la ville sont engagés à un dîner splendide préparé dans un des appartemens des plus élégans de la maison.

La conversation , durant le repas , roula uniquement sur mon compte C'étaient

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des avis salutaires , des complimens à faire rougir un front modeste , et bien que je n'en prisse pas la plus grosse somme pour mon véritable compte , je n'étais cependant pas fâché de voir mes projets tenir une marche aussi heureuse.

Quelques jours s'écoulèrent. J'étais bien aise de faire une visite a Monseigneur l'évêque. Je me rendis au palais épiscopal , en voiture , accompagné du vicaire-général et de M. le curé. Le prélat me donna sa bénédiction d'abord, puis me présenta sa main à baiser et m'offrit un siège. Le clergé m'avait fait connaître à Sa Grandeur; aussi fus-je trouvé digne d'être invité à la table de ce prince de l'église , le soir même de ma visite. Les supérieurs des deux séminaires , le grand- vicaire et le curé composaient la compagnie. L'évêque m'adressa plusieurs questions auxquelles je répondis avec autant d'assurance que

d'exactitude : un heureux génie m'inspirait.

Dans l'état où je- me trouvais à Gap , je pouvais, renonçant aux séductions d'une ambition démesurée , vivre tranquillement retiré dans mon élégante demeure.

Tous les jours je disais la messe, et les dimanches , j'assistais régulièrement aux offices de la paroisse. C'est ainsi que six mois s'écoulèrent; j'eusse été heureux avec une conscience moins criminelle.

J'avais contracté l'habitude de me lever de bonne heure et de faire une promenade avant de dire la messe. Un jour , sur la route d'Embrun, je fis rencontre de la correspondance des gendarmes qui conduisaient quatre prisonniers. J'appris de celui que j'interrogeai le premier qu'il était de Belley et qu'il se nommait Gaspard Gaite. C'était précisément mon camarade d'enfance et mon plus proche voisin.

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— Et vous ? dis-je à son camarade.

— Je suis Guillot , pays de ce pauvre vieux, et de plus impliqué dans la même affaire.

Je les connaissais parfaitement.

— Pauvres amis , que je plains votre sort ! Tenez, voilà pour boire à ma santé, gardez le surplus. (Je leur donnai 20 francs à chacun. )

Le convoi reprit sa marche ; je revins sur mes pas.

Cette rencontre me chagrina singulièrement. Ce sont mes pays ; on les conduit comme des criminels. Ah ! si moi-même j'étais pris, ne serais-je pas puni plus sévèrement ! . . . Réflexions si poignantes , qn'à dater de ce jour j'évitai la route d'Embrun.

L'étude des prédicateurs , à laquelle je me livrais sans réserve , me fit bientôt oublier la position de mes pays ; d'ailleurs, on aime naturellement à flatter sa position

alors même que les remords vous déchirent. Je m'étais identifié avec le crime, et, comptant sur l'impunité, j'avais les yeux fermés sur 1 abîme prêt à me dévorer à chaque instant.

Nous approchions des fêtes de Noël , et comme je m'étais engagé à prêcher , je faisais mes dispositions en conséquence.

La veille de la solennité , je débitai mon sermon en présence du grand-vicaire qui me couvrit d'applaudissemens.

C'était un pas difficile à franchir que de parler en présence d'un clergé fort instruit et d'un auditoire assez choisi. Le hasard me servit à souhait, comme à l'ordinaire.

Ce premier succès me procura l'honneur de prêcher bien des fois dans les autres paroisses. Ma réputation s'étendit sensiblement et perça jusqu'à 1 evêche

Le curé de Monestier venait de mourir. L'évêque, sur le rapport du grand-

vicaire, crut devoir me désigner à cette paroisse. Il m'offrit ce poste d'une manière si bienveillante qu'il me fut impossible de le refuser ; j'avais tout à gagner dans une campagne où, maître de mes actions , je n'avais pas à craindre la surveillance des supérieurs. Un bon prêtre au contraire devient encore plus vertueux en vivant loin des cités et de leurs passions.

Tout est disposé pour mon départ.

Deux heures avant de me mettre en route , je reçus la visite du maire de ma paroisse. Il m'apportait les hommages de ses administrés qui brûlaient de voir leur cher pasteur. Le magistrat villageois ne tarissait pas en complimens ; enfin, après lui avoir offert une légère collation, qu'il qu'il crut ne pas devoir accepter , il voulut bien me servir de conducteur jusqu'à sa commune.

Les citoyens notables vinrent à ma ren-

contre et me haranguèrent dans un 6tyle fleuri et pathétique.

Le lendemain, qui était un dimanche, je chantai lagrand'messe, puis les vêpres, qui furent suivies d'un sermon ou plutôt d'un discours paternel dont mes auditeurs parurent être fort satisfaits.

J'oubliais de dire qu'en entrant au presbytère, je trouvai une vieille femme baignant dans ses pleurs.

— Qu'avez-vous, bonne femme? lui demandai-je avec une inquiète sollicitude.

— Ah ! Monsieur , il y a vingt-trois ans que je sers dans cette maison, et aujourd'hui je me vois sur le point de manquer de pain. Car je présume que vous avez quelqu'un pour vous servir.

Je lui mis la main sur l'épaule en lui disant:

— Allez , ma bonne femme , soyez tranquille : la cure est plus à vous qu'à moi ; vous y continuerez vos services.

Elle me fit plusieurs révérences eu signe de reconnaissance , puis elle reprit sa gaîté ordinaire.

Je partis le lundi pour Gap, afin de faire charger mes meubles.

Ma gouvernante fut contente de mes largesses : je remis les clés entre les mains du propriétaire sans exiger le surplus du loyer que je lui avais payé d'avance.

Mon domestique et moi arrivâmes à Monestier à cinq heures du soir. Plus de risquante personnes se chargèrent de décharger les voitures : je me bornai à quelques re merci mens pour cette fois ; mais le lendemain elles vinrent organiser mon mobilier : je les invitai toutes à dîner.

La joie la plus franche et la plus vive animait les visages de ces bons campagnards. Ils m' élevaient jusqu'aux nues. — On dit que notre curé est plus riche que l'évêque i il est surtout bien bon enfant :

oh ! le brave homme de curé !

Pauvre troupeau ! ce pasteur qu'il te plaît d'exalter jusqu'au ciel, Wlas ! c'est un loup ravisseur couvert de la peau d'une brebis ! Pauvres brebis , le loup a pénétré dans le bercail , méfiez-vous de ses manœuvres trompeuses ! . . .

Le dimanche suivant, le doyen vint m'installer au nom de l'évêque II adressa aux fidèles rassemblés une courte mais énergique allocution sur l'avantage de posséder un pasteur digne du cœur de Dieu. J'étais l'objet des flatteuses allusions du- bon curé qui, comme tous les autres, jugeait sur l'écorce du bois ; mais je sais trop bien vivre pour n'avoir pas à propos quelques dehors d'humilité et de reconnaissance, que je prouvai en dédommageant d'un bon dîner mon complaisant panégyriste. Les notables de la paroisse ne fur ent point oubliés à ce festin de pure cérémonie. «

La politique n'eut aucune part à (acon-

versa tion , encore moins les lettres. On s'étendit longuement sur la confiance que le nouveau curé inspirait à ses supérieurs ; sur l'amour anticipé qui animait ses paroissiens , et sur les heureux résultats enfin que devait produire ce concours de choses.

Mes réponses étaient un modèle de précision :

Comment donc , Messieurs,., mais, en vérité, vous êtes trop bons..» Mes mérites sont bien certainement au-dessous de vos éloges... Au reste , je tâcherai de répondre a votre confiance par mon zèle a remplir mes devoirs , par mon attachement. Que sais-je ? tout ce qui venait à ma tête je l'exprimais au dehors ; enfin le moment de nous séparer arriva. H tardait à mes désirs.

Je suis retiré dans mon presbytère :

un domestique , une vieille servante respirent sous le même toit. Tout le monde m'entoure de considération : poulets ,

fruits abondent dans ma cuisine; ma table se couvre de mets; ma cave se remplit de tonneaux comme par enchantement.

Hommages dûs à juste titre au ministre des autels digne d'un tel peuple ; mais moi , fourbe insigne , lâche hypocrite , le mépris public devait être mon partage.

Cet réflexions, hélas ! la conscience me les a suggérées bien des fois durant mon séjour à Monestier ; mais j'étouffais ces cris ; je devais me rendre criminel de plus en plus et combler enfin la mesure.

Toutes les fonctions sacerdotales , je les ai remplies dans cette paroisse : j'ai baptisé , confessé , prêché , enterré , marié.

Ma réputation d'homme opulent m'avait ouvert la porte du riche comme celle du pauvre. Je vivais familièrement , pour ainsi dire, avec des personnes que j'eusse été indigne de servir comme esclave.

L'église paroissiale avait beaucoup souffert des tourmentes révolutionnaires. Elle

donnait accès à tous les vents ; la pluie pénétrait dans tous les sens; elle menaçait ruine : des quêtes , il est vrai , avaient été faites pour faire face aux besoins les plus urgens , mais ne suffisaient pas.

Dans cette occurrence , je convoquai le conseil de fabrique , et j'engageai les plus notables à faire un nouvel effort. Nous ne pûmes réunir que mille francs, qui furent remis au trésorier.

Plus occupé de mes intérêts personnels que de ceux de l'église , je rêvais aux moyens de me rendre maître de cette somme. Il me vint une idée sublime qui me réussit à merveille.

Comme tous mes paroissiens me croyaient un Crésus , je réunis de nouveau les membres de la fabrique et leur fis cette proposition :

« Que s'ils voulaient me permettre » d'édifier dans leur église une cbapelle » dédiée à mon patron , et sous laquelle il

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» y aurait un tombeau destiné à me servir » de dernière demeure, je me chargeais de » fournir les fonds qui manquaient pour » le rétablissement de l'église. »

Tous sourirent à ma proposition.

En conséquence, ils me mirent en possession des mille francs dont j'ai déjà parlé. J'avais atteint mon but : restait la faculté de partir sans réveiller de soupçons. Une demi-heure de réflexion me valut plus que tous les conseils du monde.

Un architecte est demandé. Il trace son plan , en présence des fabriciens , se charge de l'entreprise, promet de faire commencer les travaux dans les premiers jours d'avril, tandis, qu'en secret , je me promets d être loin de- MonestUr à cette époque.

Selon mon habitude , je fais des largesses à mes serviteurs. C'était un commence ment de divorce entre mes gens et leur

— uSinaître. Cependant j'eus soin de placer mon domestique à Gap , chez un maître charron, avec lequel je m'arrangeai comme avec l'imprimeur à Lugano. Je m'occupai ensuite de mon de'part.

En moins d'une heure , mon génie mit au jour une commission de général de brigade. Je voulais changer de rôle , tant je me sentais de vocation pour les hauts emplois !

Les principaux habitans sont visités :

leurs bourses se vident à mon service; j'endoctrine le maire, fort honnête homme du reste , lui disant que mon intention étant de faire faire des ornemens de couleurs différentes, me procurer une lampe et des encensoirs , je me voyais forcé de m'absenter pour quelque temps.

Le maire se récrie sur la privation que j'allais causer à mes paroissiens, s'informe de l'époque de mon retour, et devient plus humain lorsque je l'assure que le diman-

che suivant je serai à mon poste. Nous

nous laissâmes pour ne plus nous

revoir !

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