CHAPITRE X
Le diable généreux. — Je prodigue des bénédictions au peuple. — Harangue d'un curé. — Récit de mes infortunes — Connaissance. — Nice.— Mgr l'évêque.
— Embarras des grandeurs. — Dîner chez l'évêque.
— Visite au séminaire. — Les séminaristes. — J'ordonne des prêtres. — Examen des ordinans. — Départ. — Etrange stratagème.' — Quêtes à mon profit. — Billetde Banque. —Le général Laferrière.
À mon départ , j'avais endossé mon habit noir : je payai grassement le pos-
tillon ; je couvris mon chef d'une calotte violette , et mis la tète à la portière dans l'unique intention de me montrer à mon nouveau conducteur.
Arrivé au relai , le cocher qui devait remplacer le premier, lui demanda qui j'étais , ce que je faisais.
Quoi qu'il en soit , tu seras content de lui, car il est très-généreux.
Ce colloque ne m'échappa pas ; j'ouvris de suite la caisse qui me servait de siège et j'endossai la soutane violette.
A mon entrée à l'hôtel de la poste , la foule m'accueillit à genoux : mes bénédictions se multipliaient sur toutes ces têtes courbées devant le plus vil des hommes.
Le pasteur de la paroisse était luimême accouru au-devant de moi , à la tête de ses ouailles. Le vénérable ecclésiastique se mit en frais de compliraens, et pour toute récompense, il reçut marnai»
à baiser,
ASaspelle, tous les prêtres de cette petite ville vinrent me iaire visite , et nie tinrent compagnie durant la soirée ; je leurs (is le tableau des malheurs que j'avais essuyés dans mon voyage dont le plus déplorable était la perte de mon aumônier Pour donner plus de poids à la vérité , je montrai son extrait mortuaire.
Tous ces messieurs convinrent du désagrément qu'on éprouve lorsqu'on voyage seul. Alors un vieux prêtre s'offrit de me tenir lieu de chapelain, à condition qu'à notre retour il resterait chez lui. Je voulus bien accepter sa proposition- Avant de partir, je tenais à dire la messe pour les paroissiens qui y assistèrent en grand nombre.
Nice nous possède dans son enceinte.
La couleur tranchante de mon habit m'avait sans doute fait remarquer de quelques prêtres, car à peine eus- je pris possession de ma chambre , à l'hôtel de la Trinité ,
que l'évèque me dépêcha ses deux vicairesgénéraux.
Notre entrevue se fit selon toutes les régies de l'étiquette que comportait notre position réciproque : je donnai la bénédiction aux deux ecclésiastiques qui , en revanche, baisèrent l'anneau sacré; puis je leur fis signe de prendre des sièges.
Ainsi que cela se pratique le plus communément, les délégués de l'évèque s'informèrent du motif à qui ils devaient l'avantage de me voir.
Je les satisfis complètement et leur montrai ma bulle d'institution.
Peu d'heures après leur sortie de chez moi , l'évèque lui-même me fut annoncé par le maître-d'hôtel.
Nous nous donnâmes l'accolade fraternelle ; après quoi le prélat me fit de vifs reproches sur ce que je n'étais pas descendu au palais épiscopal. Mes excuses tenaient à mon départ, fixé au lendemain matin.
Cette raison ne lui parut pas assez plausible : il fallut faire remettre sur-le-champ mes effets en voiture, et se rendre a l'évêché.
Impossible de s'imaginer l'embarras que me causait ma situation. Oh ! combien je me repentais d'avoir donné dans les grandeurs : cependant il n'y avait plus à reculer ; s'armer d'une courageuse audace était la seule issue qui m'était offerte. J'étais abîmé dans une mer de réflexions, l'orsqu on vint m 'avertir que le couvert était mis. O fortune ! m'écriai- je secrètement , soutiens celui qui se livre à tes caprices : l'heure du salut ou du naufrage a sonné.
En arrivant dans le salon , j'affectai de sourire. La compagnie se leva pour me saluer. Après les complimens d'usage, chacun prit la place qui lui était assignée.
J'appréhendais les questions théologiques ; mais le ciel me vint en aide; quel-
qu'indigne que j'étais de ses faveurs.
11 ne fut question que de Rome et de ses antiquité* : on parla beaucoup de ses délicieuses maisons de plaisance; en sorte que le repas arrivait à sa fin à mesure que je sentais le courage renaître dans mon âme abattue.
Au dessert , l'évêque s'adressant à moi :
— J'espère , monseigneur, me dit-il , qu'avant votre départ de notre ville, vous voudrez bien honorer de votre visite nos séminaires.
Je souscrivis à ce vœu de mon hôte.
Le lendemain, je dis ma messe à la chapelle de l'évêché ; après quoi l'on me servit une tasse de chocolat.
Après le déjeuner nous ncus disposâmes à aller visiter les séminaristes ; ils étaient prévenus, car ils nous attendaient*
A notre entrée , tous s'agenouillèrent pour recevoir ma bénédiction, puis ils se
relevèrent en entonnant un Laudate à mon intention.
De retour à l'évêché , je me retirai dans mon appartement pour y prendre on peu de repos.
J'étais satisfait de moi-même ; me voilà quitte d'embarras , me disais- je , et, en effet, j'avais lieu de croire que tous les obstacles étaient franchis; mais que j'étais loin de compte ! On me préparait un rôle bien plus difficile à remplir avec des oreilles aussi longues que les miennes.
Durant le repas du soir l'évêque me dit:
Votre Grandeur vient de Rome : je la supplie de vouloir bien faire à ma place une ordination, jeudi prochain.
Cette proposition fit sur moi l'effet de la foudre. En vain je prétextai des excuses , impossible de gagner le dessus , à moins de me démasquer franchement.
Les jeunes ordinaos me furent présentés à une seconde visite que nous fîmes
au séminaire : ils étaient au nombre de soixante , tous devant prendre les ditférens ordres de la hiérarchie sacerdotale.
L'évêque de Nice me proposa d'interroger ces jeunes lévites, mais je refusai tout court, comme l'on doit se l'imaginer , m'en rapportant à la sagesse des supérieurs à l'égard de la capacité de chacun des séminaristes.
— D'ailleurs, Monseigneur , j'ai lieu de croire que votre intention n'est pas de me faire ordonner des ânes.
Eh ! pouvais- je, en effet, me permettre d'adresser des questions à des hommes qui faisaient de l'étude une de leurs principales occupations, moi, brouillé avec la science de Dieu, moi rêvant uniquement la fortune , les grandeurs ! autre chose plus sérieuse m'occupait , c'étaient les psaumes qui se récitent pour les ordinations. Je passai la nuit du mercredi au jeudi à apprendre les premiers et les
derniers versets. Tout réussit à merveille ; en sorte que je remplis mon rôle comme un prélat de bonne étoffe.
Après l'ordination, je montai en chaire et je débitai un sermon de Bourdaloue , qu'heureusement je savais par cœur, avec toute l'onction d'un vieux prédicateur. Ce sermon était justement sur l'ordre : il ne pouvait pas être mieux adapté à la circonstance ; aussi fit-il impression sur l'auditoire, et les hauts-huppés du clergé m'en firent-ils leur compliment. Lorsque je fus débarrassé de cette épreuve , la plus forte peut-être que j'aie eu de ma vie à subir , je fis mes préparatifs pour le départ, qui devait avoir lieu le lendemain ; car il me semblait que j'avais sur le corps l'cvêché , la ville et tous mes jeunes néophites. Il ne se passa rien de particulier pendant la soirée : je reçus seulement beaucoup de visites , et l'on me pria instamment de prolonger plus long- temps
mon séjour en la ville ; mais mon parti était irrévocablement pris. Je partis le lendemain matin à quatre heures , et je ne songeai plus qu'à déposer ma soutane violette qui m'avait valu tant d'honneurs et aussi tant de tribulations intérieures.
La difficulté que j'éprouvais était de me débarrasser de mon aumônier qui m'était grandement à charge. Il me vint à ce sujet une idée sublime. Nous étions déjà rendus à Cannes. Je fis venir chez moi un gros paysan dont on venait de me conter les prouesses et m'exalter la force musculaire. Je lui fis à peu près le conte suivant: — J'ai mon aumônier qui me parle toujours de son courage militaire ; je désirerais le mettre à l'épreuve : c'est pour cela que je vous ai mandé.
Je vais me mettre en route cette nuit :
je voudrais que vous vinssiez m'attendre dans quelque passage assez difficile, avec deux ou trois fier-à-bras que vous auriez
mis dans votre manche, et que vous non* demandassiez la bourse ou la vie. Pour donner plus de vraisemblance à l'affaire, vous tireriez deux ou trois coups de pistolet dans l'impériale de ma voiture, de manière à ne pas me blesser ; vous noirciriez votre figure de façon à ne pas mal ressembler à des brigands. Je mettrai la tête à la portière , et je vous donne ra i une petite boîte qui contiendra vingt- cinq louis , pour boire à ma santé.
On peut voir que ce n'étaient pas de trop mauvaises dispositions pour quelqu'un qui venait de remplir la veille le* fonctions d evêque. Le bon paysan consenti* à tout ce que j'exigeais de lui. Je comme nçai par fui (tonner deux louis pour lui prouver que je parlais an sérieux, et je iui recommandai le plus .grand secret. I J se redira «©chanté de ma géuér<œtfrf , et me promit de cempljr parfaitement ma commission. Je ne m'occupai plus que 4e
trouver des chevaux de poste pour le lendemain.
Nous partîmes en effet vers minuit, et nous avions fait à peine une demi-lieue, qu'à l'entrée d'uu bois , quatre gros gaillards se présentèrent à nous , tirèrent des coups de pistolet dans la voiture en criant:
Halte là ! la bourse ou la vie !!! Mon aumônier eut une peur de tous les diables ; tous les médecins du monde seraient bien venus pour le saigner qu'ils n'auraient pas réussi à lui 'tirer une goutte de sang. J'avais beau lui dire : Allons, mon ami, du courage ; défendons-nous contre ces gueux-là. Inutile. Pas plus de courage que de beurre ; ses facultés étaient dans un anéantissement complet. Alors j'ouvris la portière , je fis semblant de demander grâce à nos agresseurs ; mais , comme on le pense bien , ils ne voulurent pas transiger. Je les priai de ne pas nous faire de mal : Voilà, leur dis-je , une cassette qui
renferme 80,000 francs et un diamant d'un prix énorme : c'est tout ce que nous possédons.
Les spoliateurs paraissant satisfaits de ce que nous nous étions exécutés de bonne grâce, nous laissèrent partir. Nous continuâmes notre route assez tristement.
Lorsque nous nous fûmes débarrassés de ces prétendus voleurs, je dis à mon aumônier : Il faut remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de ne pas avoir été assassinés par ces brigands-là : nous l'échappons belle. Aussitôt nous marmotà mes ensemble quelques prières que mon compagnon avait de la peine à articuler, tant il avait eu peur !
Nous arrivâmes à Grasse. Là , je fis ma déclaration à la police de ce qui nous était arrivé. Le commissaire nous demanda tous les détails de notre arrestation. Il questionna longuement l'aumônier et lè postillon, qui déclarèrent avoir vu douze
YfiAwm., W>m"d n'y en e*t rfjue quatre.
bruit de m (événement fct bientôt répandu en ville, et nous nous vîmes ^urps dans quelques iu$M»ns 4e tous les ^çfil^iasiiqu^s 4e l'fi^oit et d' mie nuée 4e dévp^s. On "t une quête qui non* produit 8,000 fr.
Tout r^us^sait an-4essus 4e mon espoir.
Je recevais 4e toutes parts les égards Us plus (empressés et des offres de service £ ne plus %ir • Pu honnête négociant vin* me ^oir et mit ,sa paisse à ma disposition.
IrilWP un bon si&M^ .flw Posqwlw , 4qnt jl attend encore le remboursement,.
La frayeur avait ççellemenjt ^disposé m xx aumônier *,t 4e ; rçndit sérieusement ^ajade ; il,fa%t Je foire signer jtomiff fa}*. Je le fis spign^f par les n^ur* médepins 4e ,1a viUe, et sa raidie ne lui permit jpfts Me c^tin^r route. ^ pria insjainmept de l'attewjre • ÎP lw
promis de ne pas partir avant son rétablissement complet.
Le général Laferrièré postdate à trois
lieues de Grasse une fort jolie campagne qui était l'habitation ordinaire de madame son épouse Je feignis de connaître par* tionlierement cet officier^rpérieur j et "je manifestai' le désir de vouloir aller passer quelques jours chez lui en attendant la guérison de mon abbé . Je' fis mettre des chevaux de poste à la voiture , je recommandai le malade aux médecins et aux gens de la maison, et me voilà partrpour foetmpigne. En route, je donnai <ktf!x4ouis ao postillon, parceque je savais que pour être bien servi , il taut bien paye» : je lui die de v^nfr me chercher dans boit jours et> lu] i promis de ux autre» kmia j s'il étak exact à exécuter mes ordre». Je lui' donnai ensuite la consigne suivante: « Lorsque fibus serons arrivés, vous détfeUfe^sl' vos chevaux et vous rcp artirea de suite. V*tla
cinq francs de plus et vous irez dîner à la première auberge qui est sur la route. »
Au moment où nous terminions notre conversation , nous arrivâmes au château.
Aussitôt que M™ la comtesse aperçut ma voiture , elle parut sur le perron pour me recevoir. Je descendis en disant : — Je viens donc prendre part au dîner de mon ami Laferrière.
— Soyez le bien venu , monsieur...
Mon mari est absent; maïs puisque vous êtes son ami, je vous recevrai de mon roieiix.
— Madame, quoique vous me voyiez aujourd'hui en costume de prélat, j'ai eu l'honneur de servir sous ses ordres, r-î— Raison déplus, les amis du camp sont comme les amis du collège : ils ne s'oublient jamais. Donnez-vous la peine d'entrer.
M" e Laferrière ne m'apprenait rien de nouveau en me disant que son mari était
absent; s'il avait été chez lui , je me serais bien donné de garde de le traiter d'ami , moi qui ne l'avais jamais vu.
La comtesse me reçut avec de grandes marques de respect ; je fus conduit dans le salon d'honneur, où l'on me présenta un superbe fauteuil en cramoisi, et la conversation s'engagea sur le sujet de mon voyage.
Je dis que j'avais eu l'honneur de taire les campagnes d'Italie sous les ordres du général ; que je lui avais été attaché en qualité d'officier d'ordonnance ; mais qu'ayant été blessé assez grièvement , j'avais été obligé de renoncer aux armes , pour embrasser l'état ecclésiastique , pour lequel je m'étais senti de la vocation , et que Sa Majesté l'empereur , en reconnaissance de mes anciens services , m'avait élevé à la dignité d'évêque; que l'amitié seule que je portais au général avait pu me faire détourner de la route pour venir lui offrir mes hommages. Je lui
témoignai là peine que j'éprduVak de ne pa»s le voir , mais que j'étais bien dédommagé par l'avantage de faire la corinoissance de madame. M me la comtesse s'mclina plusieurs fois en signe de reconnaissance. Elle m'adressa pin sieurs ques 1 tfcms auxquelles je répondis avec l'aplomb d tm hoTnmc de bon ton.
Le postillon avait ponctuellement suivi 1* feèfcsigne que je lui avais donnée ; il avait disparu pendant le temps qui s'él«t passé en Complimens. La cuisinière du château avait reçu des ordres pour préparer le dîner.
Quand tout fut disposé , nn laquais vint nous prier de passer dans la salle à manger: Madame me donna la place d'honneur , et assigna aux antres membres de la famille celle qûi leur était destinée.
Je bénis les mets et on se mit à* manger.
Nous étions en tout huit personnes à table.
La conversation roula sur de» objets assez
indifférené ; cependant je louai beaucoup là bravoure du général.
Après le dîner , je fis demandei* mon postillon cômfne si j'eusse voulu hâ donner des ordrés pour mon 1 départ. Ori rùè dit qu'il était pàrtîi fèù parus très surpris, îî savait Cependant, diâ-je tottt hàut, tfôfli devait me conduire jusqu'à ïà prémièYe poste sur là routé du 1 DaUphiné. Comme Je fjaràîssais fort èn peine , Madàmé me fil T'offre dé m'y fàire conduire àrvéc* è&és chevaui. C'était justement ce que je désirais ; aussi j'acceptai àveC plaisif /comme on le pense bien. Des ordreô furent donnés ; les chevaux fcont à là voiture , le cocher de là maisott fait déjà ctàquer son fouet , jé me disposais à prendre congé de M* c la Cômtéssé, lorsqu'elle me demanda une grâce, c'était! dé dtfniiéflâ nénédlction au* habitant dû châtejfa , ce que je fis volontiers. Elfe tint étfsuite me conduire jusqu'à ma <oî(ure , éi je pris
— i/fa —
congé d'elle en lui témoignant tout le plaisir que j'éprouvais d'avoir fait sa connaissance.
Aussitôt que je fus rendu à la première poste , je demandai des chevaux ; je donnai la pièce au cocher et je lui fis prendre quelques rafraîchissemens. Il repartit fort satisfait pour le château.
Me voilà donc, encore un coup, débarrassé de l'homme qui était pour moi un si lourd fardeau. Pauvre abbé ! me disais- je, tu es une dupe de plus de ta trop grande confiance ; tire-toi d'affaires comme tu pourras.
Ce qui me flattait le plus dans cette position , c'était d'avoir la liberté de paraître dès-lors sur le théâtre du monde sous tel costume qu'il me plairait. Je pouvais dès ce moment jouer le rôle qui entrerait le mieux dans mes goûts , puisque j'avais le choix. La dignité d'évêque commençait a m ètre à charge, quoique je ne m'en
fusse pas trop mal tiré ; mais la terrible étiquette à laquelle j'étais obligé de m 'astreindre , était très fatigante pour moi : tant les grandeurs sont à charge !