‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 2 sur 29 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Sur le point de terminer mon ban, je me décide à publier ma vie, dont la plus grande partie de la France ignore les périodes particulières , quoiqu'il semble impolitique de ma part d'employer un tel moyen de recommandation auprès de la société' que je vais bientôt revoir.,

Qu'importe, en effet, que le public soit plus ou moins instruit sur mon compte ! Quand la liberté m'ouvrira les portes du bagne pour me rendre à la vie civile, ne serai-je plus ce Collet dont le nom a retenti d'un bout de la France à l'autre ? ce Collet que les Assises du Mans ont manifesté rouge cùmme ïècarlaie? Et quoique purgé de mon jugement , serai-je moins en butte aux méfiances, aux dédains de mes compatriotes?

Bêlas! j'emporterai le nom de forçat dans la tomt^e; mais, jusqu'au m ornent d'y descendre , "je veux prouver mon repentir par une conduite conforme à l'honneur.

J'écris plus pour servir d'exemple que par une ostentation déplacée qui me siérait effectivement bien mal.

Mon récit sera vrai.... Je n'ai plus d'intérêt a déguiser la vérité. Je -n'ai pas non pins la vaine prétention de donner plus de célébrité à mon nom.

Je serai tapi de, mais sans ornement, mon éducation ne me permettant pas de jeter des fleurs sur ma narration.

Ma vie est ùn long tissu de faits bizarres:

mon audace étonne , mes moyens sont incroyables , mes réussites confondent. Ce n'est pourtant point le fruit de l'imagination. Tous ces faits, ces hardis tours de force, les débats de la procédure les ont prouvés.

Quelques écrivains mal renseignés ont chargé ma vie d'une foule d'épisodes que je désavoue formellement ; d'autres ont tronqué les faits. Je vais tout réparer.

vin

L'ambition a toujours été ma passion dominante. Elle ma conduit aux galères.

Avec de l'éducation, j'eusse été meilleur.

Les armes furent mon premier état.

Mal étrenné sur. le champ de bataille , je renonçai a l'épée^ et me jetai dans le cloître où je me croyais appelé. J'y vécus dans une paix de conscience profonde pendant deux ans. Ce fut le meilleur temps de ma vie. Un jour j'écoutai mes passions, je devins criminel en secret, et, de ce jour, je me suis familiarisé avec

le crime. J'ai tâté des grandeurs

Tantôt simple lévite , tantôt évêque , puis général-inspecteur, j'ai souillé le sanctuaire , déshonoré l'épée , exploitant sous le camail la bourse des fidèles , ravageant les caisses de l'état sous l'habit

brodé et le cordon rouge; je me suis assis à la table des sommités ecclésiastiques; j'ai reçu l'encens des dignitaires tant de l'ordre militaire que de l'ordre civil; tous ont été mes dupes, même un cardinal , son lapidaire et son jardinier :

l'or et les décorations , je les ai prodigués à pleines mains; et c'est après avoir passé par ces phases brillantes, que Collet est tombé dans un bagne, avec des fers , sur un lit de camp , entouré de . criminels comme lui.

Des personnes taxent de farces des actions que je qualifie, moi' de turpitudes.

Oui, c'est à juste titre que j'expie mes nombreuses escroqueries, mes monstrueuses intrusions dans l'église.

0 lecteur! quelle vie de souffrances est

la mienne : remords cuisans , tourmens de l'àme , anxiétés de l'esprit , j*ai tout souffert, tout enduré pour satisfaire mon insatiable ambition.

Troublé pendant la nuit; suspect pen«* dant le jour, j'aurais voulu me soustraire à moi-même : il me semblajt que mon front trahissait ma conscience. La vue d'un gendarme , d'un agent de police faisait refouler mon sang daus mes veines. Quels frissons n'ai-je pas ressentis chaque fois que, nouvel Âbiron, je mettais ma main sacrilège à l'encensoir ! .

Le bras de Dieu était levé sur ma tête.... il devait me pousser dans l'opprobre d'une infâme prison! ! !

La mesure de mes iniquités est grande sans doute; les fastes de la 'justice n'ont

pas connu de larron qui m'approchât, maïs du moins je ne suis qu'un ce'lèbre escroc , et non pas un assassin. Un assassin ! . . .

j'étais trop sensible pour égorger mon semblable: je n'avais soif que d'honneurs ,

de richesses! Bien plus; je n'ai

jamais attendu le passant au coin d'un bois pour le détrousser; jamais je ne me suis jeté sur sa bourse dans une rue détournée pendant les ténèbres de la nuit.

En un mot, je n'ai jamais porté la main dans le gousset de qui que ce soit. Ce genre de crime eût été trop obscur , et pas du tout à la hauteur de mon caractère fier et élevé.

Je me suis procuré de l'or en abusant de la confiance des hommes, quelquefois en flattant leur ambition par de brillantes

on

promesses qu'il netait pas en mon pouvoir de réaliser. Car j'ai rencontré des ambi-

tieui ; mais ils savaient se diriger convenablement ,-{eux.

J'ai lâchement trompé les bons frères de Toulouse quj m'avaient accueilli avec tant de charité : je réclame pardon auprès d'eux.

Le préfet de Montpellier ne me gardera pas , non plus , rancune des deux mois d'arrêls qu'il a subis à cause de moi : tout cela entrait alors dans l'ordre des choses.

Enfin, lecteur, voici le tableau que j'offre à votre méditation. Jeunes et vieux y trouveront des leçons salutaires; le père lira ma vie à ses enfans , et si quelqu'un était tenté de poursuivre la fortune par des moyens que réprouve la délicatesse , qu'il s'arrête en pensant à Collet , à ses fers ! ! !.. . Anthelme COLLET.

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