CHAPITRE I
Mon origine. — La Caille du petit Bertrand.— Les petits pâtes. — Les 68 nourrices de Madame la générale. — Mon dfparl pour l'Italie. — Retour en France. — Je suis admis au Prytanle de Fontainebleau.
Je suis né le io Avril 1785 , à Belley , département de l'Ain , de paren9 pauvres mais honnêtes.
Mon père, J.-B. Collet, exerçait la
profession de menuisier-ébéniste et ma .mère , Claudine Bertin , celle de tailleuse en robes. La fortune de mon père consistait en une petite maison , un jardin et quelques morceaux de terre. Je fus confié aux soins d'une nourrice qui me servit de seconde mère. A six ans , mes parens me placèrent chez un maître d'école.
La fatale étoile sous laquelle je suis né devait me tracer une carrière difficile à suivre , en me faisant naître dans les temps les plus agités.
En 93, mon père eut l'imprudence de s'enrôler comme capitaine dans le premier bataillon de l'Ain , et il quitta une famille qu'il aimait et dont il était chéri. Parvenu au grade de chef de bataillon , il fit plusieurs campagnes et trouva enfin la mort au siège de je ne sais plus quelle ville du Piémont.
J'avais alors neuf ans. Comme nous étions trois enfans à la charge d'une mère
*ans fortune , mon grand-père voulut bien se charger de moi. 11 espérait remplacer ainsi le fils qu'il avait perdu ; mais la cruelle destinée en avait décidé autrement.
A douze ans , je fus complètement battu pour une sottise qui vous paraîtra bien drôle par elle-même.
J'ai toujours été passionné pour les oiseaux. Mon grand-père me chargea un jour de porier un assignat de 5o francs à M. Bonnet, marchand de bois, pour quelques fournitures que ce dernier lui avait faites. Chemin faisant, je rencontrai un petit garçon nommé Bertrand , qui portait une caille. Je lui proposai de l'acheter, mais, sur son refus de me la céder , je lui offris l'assignat destiné à M. Bonnet. 11 accepta aussitôt , et me remit celte maudite caille , qui m'obligea de mentirpourla première fois de ma vie. On fit des recherches qui, comme on le pense,
furent tout-à-fait inutiles. J'en fus quitte sur le moment pour une bourrasque de mon grand-père et pour prendre mes repas au pain et à l'eau.
Trois jours après, tout fut découvert. Le petit Bertrand avait changé l'assignat et fait plusieurs emplettes qui avaient donné l'éveil. M. Bertrand , qui était la probité même , soupçonna son fils d'avoir volé, et voulut le battre ; alors le pauvre garçon déclara que c'était moi qui lui avais donné ce billet de 5o francs , pour prix de sa caille. Il voulut s'assurer du fait , prit son fils par la main et l'amena devant mon grand-père. Jugez quel coup de foudre pour moi ! Toutes les explications furent faites en ma présence ; il ne me resta que la honte d'avoir menti.
Mon grand-père , transporté de fureur, alla couper une branche de cerisier et me battit sans miséricorde. 11 me renferma
ensuite dans un petit cabinet, en me défendant de demander a reparaître devant lui ; il ajouta qu'il avait averti la gendarmerie pour me faire mettre en prison.
Ma position était affreuse; je me livrai au désespoir. Après avoir bien crié, bien pleuré, je me couchai sur un lit qui était dans le cabinet.
Le soir, sur les sept heures , mon grandpère monta doucement. Je l'entendis et fis semblant de dormir. Il entra, après avoir ouvert la porte avec les plus grandes précautions , s'approcha du lit et leva légèrement les manches de ma chemise, pour s'assurer si les coups que j'avais reçus paraissaient beaucoup; j'en portais effectivement les marques : il poussa un profond soupir, m'embrassa , et s'éloigna en disant tout bas: — Pauvre petit !
Cette visite me rassura un peu. A huit heures et demie ce fut lui qui m'apporta mon souper:
— Tenez, Monsieur, me dit-il rudement:
voilà du pain et de l'eau; c'est tout ce que l'on donne aux menteurs.
Connaissant la faiblesse de son caractère et ses dispositions à mon égard , je lui dis:
— Tu devrais bien m'embrasser, car tu m'as fait bien du mal.
Il se retourna d'un air brusque , et me répondit :
— Moi , vous embrasser ; fi donc ! embrasser un menteur ! Et il descendit à la
cuisine.,
Un instant après, ma grand-mère monta. Elle voulut voir le mal que les verges m'avaient fait. Je me mis à pleurer, et elle sortit sans me dire un seul mot , et en laissant la porte entrouverte. Je sautai du lit , je descendis tout doucement à la faveur de la nuit , et j'entendis la conversation suivante :
— J'ai réellement fait du mal à ce
petit , et j'en suis Lien fâché , disait mon grand-père.
— Vous êtes un brutal. Autant aurait valu le tuer. Dailleurs, est-ce que c'est à un enfant que l'on doit confier de pareilles commissions?
— Il fallait pourtant lui faire peur, pour l'empêcher de recommencer . . .
Allons , va le faire descendre.
Je remontai au plus vite dans ma chambre et me fourrai dans mes draps.
Ma grand-mère m'ordonna de la suivre. Jè fis d'abord des difficultés, cependant je finis par obéir. J'essuyai encore quelques reproches, puis on m'embrassa, et tout fut fini.
Peu de temps après , je faisais si bien que toute ma famille me repoussait. Pour comble de malheur, le général D..., qui était notre voisin , conseilla à mon grandpère de me battre jusqu'à ce que je consentisse à travailler en menuiserie.