‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 28 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Quand on songe combien il a fallu d'audace pour nouer et conduire au gré de ma volonté les intrigues qui m'ont conduit aux galères ; quand on remarque

ce concours de circonstances fortuites qui ont semblé se donner un mutuel appui pour favoriser mes desseins criminels , l'esprit s'arrête étonné et sent le besoin de sucrier au merveilleux.

Comment se persuader, en effet, que des prélats expérimentés , que des chefs d'administration distingués par leurs lumières soient tombés dans les pièges d'un filou qui n'avait pour lui que son adresse ?

Comment le ciel a-t-il permis que plusieurs années s'écoulassent sans que le plus léger indice , le moindre soupçon ne démasquât / escroc déguisé , tantôt sous la calotte , tantôt sous le costume de généralordonnateur ?

Ces questions cesseront d'être un problème si le lecteur se reporte au temps où les faits se sont passés.

A cette époque nous étions à peine affranchis du régime de la terreur , qui avait jeté le désordre et la confusion

dans tous les ordres de l'administration.

Tous les prêtres n'étaient pas encore de retour de l'émigration , en sorte qu'il ne pouvait pas exister de régularité dans le personnel du clergé ; il était donc facile de s'arroger tel ou tel titre ecclésiastique, et de se présenter sous ces auspices dans tous les diocèses , sans appréhender des questions embarrassantes de la part de messieurs les évêques ou de leurs représentai. Les chances aujourd'hui ne seraient pas aussi favorables.

A cette époque , nous étions en guerre avec l'Espagne : les officiers supérieurs étaient en grand nombre , et le ministère avait à s'occuper de choses bien plus sérieuses qu'à faire connaître officiellement la mission qu'il confiait à tel ou tel général. Aujourd'hui , un filou échouerait s'il tentait la fortune sous l'habit galonné.

Il est vrai de dire qu'avec l'or que je puisais à pleines mains, je rencontrais

par tout des personnes disposées à seconder mes vues et sons les dehors de l'opulence , prélats et préfets m'ouvraient sans contratnte les portes de leurs brillans salons.

Mais, dira le lecteur, les différentes po-

trouvé devaient nécessairement vous inspirer des senti m eus de pitié pour vos dupes et des accès de gaîté relativement à votre position réelle, par rapport a celle que vous affectiez alors.

Jamais un sourire n'a passé sur mes lèvres alors que je venais de rançonner le personnage le plus éclairé Un sang-froid imperturbable présidait à toutes mes mauvaises actions, mais alors qne je venais de commettre un crime , je sentais là comme un poids insupportable, et la tristesse que les remords de la conscience faisait passer sur mes traits , me prêtait cette apparence de gravité qui convenait parfaitement à mon rôle.

Le croira- 1- on ? L occasion de commettre un crime , je la recherchais avec ardeur. Se présentait-elle , je la maudissais !

Du* là des combats terribles entre mon àme e» les passions. J'avais sacrifié à mes passions, je devais en être victime , malheureux !

Or qttè de fois je me rappelais les bons exemples de ma pauvre mère ! que de fois je me rappelais lés deux années de vertu passées au couvent dés missionnaires !

contraste affreux : alors j'étais pauvre , mais mon cceur était content ! Ëvêque , général , j*étais riche , mais ma conscienCe ! . . .

Sa voix se faisait si souvent entendre qu'il me semblait qu'elle me disait : « Au moins , si tii fais le mal, fais aussi quelque bien » Aussi c était par un sentiment irrésistible que je me chargeai d un enfant abandonné , et de deux domestiques pour léur donner un état.

Une fois engagé dans la route du crime, l'homme y marche à pas de géant : c'est son élément ; hors de là , il n'est plus lui. Ce qui explique l'effronterie avec laquelle je n'ai pas craint de franchir les degrés de l'autel pour profaner ce que nous avons de plus saint et de plus vénéré.

O vous, qui mettez votre gloire à pratiquer et à honorer la religion de vos ancêtres , si ce livre tombe entre vos mains, plaignez- moi , mais ne me condamnez pas pour avoir imposé une main sacrilège sur la tête de quarante lévites de bonne foi ! Je frémis à ce souvenir, et de tous mes crimes celui-ci m'est le plus amer.

Dans cette circonstance , ma volonté n'était pas libre ; je devais souscrire au vœu de l'évêque de Nice ou me démasquer. Le dernier parti, la morale me le conseillait ; le démon me fit choisir l'autre.

En général, tous les ecclésiastiques avec lesquels j'ai eu des rapports ont été mes

dupes ; ce qui proure que la vertu n'est pas méfiante et que l'homme de bien juge toujours de son semblable par lui-même.

Malheureusement pour moi, j'étais une preuvre de cette maxime. « Que l'hypocrisie est un hommage rendu à la vertu. »

J'avoue, avec la même franchise , le chagrin que j'éprouve d'avoir abusé de la confiance des bons frères de Toulouse. Ils m'avaient ouvert généreusement les bras , et je les ai trompés indignement. A eux, hommage et vénération , à moi , honte et ignominie.

Quant à M. le préfet qui voulait si bien me montrer aux regards curieux de ses convives , je ne regrette nullement de l'avoir trompé. C'était un ambitieux.

Cette longue série de crimes ne devait pas rester impunie. Le temps devait arri- « ver où ma conduite serait mise au grand jour ; c'est au moment où je me disposais à gagner une terre lointaine pour y jouir

des truite de mes escroqueries, que la Provi4ence me remit eutre Us mains de la justice.

Long-temps avant mon jugement , j'ai subi les peines de la captivité ! Que de longues et horribles noits passées dans les cachots , tans consolation , sans appui , toujours dévoré par les remords ! lVespérance avec ses douces illusions m'avait abandonné! ; l'or ne pouvait m arracher à l'affreuse nécessité de passer sur le banc des criminels; la honte, si long-temps bannie de mon cœur , l'occupait sans réserve, et ce sentiment , je l'éprouvais comme la présence du bourreau.

Enfin, il parut, ce jour de deuil, suivi de plusieurs jours où ma conscience fut dévoilée comme un livre aux yeux de toute une population. Convaincu de ma culpabilité , je croyais lire, dans les traits de mes juges f l'arrêt dp ma condamnation ; aussi qu'avais-je besoin du défenseur qui

me fut oiïert par la cour ? On a vu que je pris la parole , non pas tant pour nie défendre que pour me faire une espèce de confession générale , avant de commencer la pénible et longue pénitence qui m'était réservée par la loi.

Je fus jugé , condamné à traîner les fers. Cet arrêt fatal qui fait pâlir les autres criminels , ne produisit pas le même effet sur moi , je m'y attendais. Il ne fut pas plus tôt prononcé que je sentis ma conscience lui imprimer le sceau de l'approbation. Les fers ! Quelle honte ! mais aussi que de justice !

Quelques personnes trouveront peutêtre , dans le réquisitoire de M. le procureur du roi , une chaleur d'expression qui semble approcher tant soit peu de la passion ou de l'enthousiasme ; cette remarque ne serait peut-être pas dénuée de fondement si l'on ne savait que le ministère public devait parler de la sorte. ^

Au reste , je n'ai rien à reprocher à M.

Girard ; au contraire , il a bien voulu , après ma condamnation , me faire restituer des effets qui m'appartenaient, et ce n'est pas sans plaisir que je l'ai revu depuis que je suis au bagne de Rochefort.

Je voudrais pouvoir en dire autant de tous les chefs auxquels j'ai été soumis aux galères : j'ai rencontré de braves gens , des hommes humains et sensibles ; mais que de bourreaux , que d'hommes vils , profitant de la position des malheureux condamnés pour les voler , les battre et leur faire endurer mille tourmens î

Quels motifs ont pu diriger le commissaire Crinville dans la conduite qu'il a tenue à mon égard ? La loi ne pèse-t-elle donc pas assez sur nous sans ajouter à sa rigueur, et les galériens sont-ils donc des bêtes qu'il faille mener à coups de bâton !

M. Crinville est mort ; je ne parierai

jamais plus de lui ; il m'a fait souffrir:

que la terre lui soit légère*

Telle est , lecteur , la vie que je livre à vos méditations , vie malheureuse , vie criminelle , existence à jamais flétrie aux yeux des hommes qui ne vivent que de préjugés , mais que Dieu ne condamnera pas dans sa miséricorde si , me conformant aux conseils du procureur du roi Girard , je m'abandonne , au sortir des galères, dans les bras de la religion, dernière consolatrice du mal heur et du crime.

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