CHAPITRE XXIV
Voyage. -- Incident. — Je suis au bagne de Rochefort.
Depuis Brest jusqu'à Rocheiort je n'eus qu a me louer de la gendarmerie La brigade de ce dernier poste me prit aux Trois-Canons. Rendus aux portes de la
ville , nous rencontrâmes un adjudant , attache' au bagne , et dont l'heureuse physionomie me causa une impression fort agréable. Le maréchal-des-logis mit piedà-terre et lui dit :
— Cet homme n'est pas aussi méchant qu'on veut bien le dire.
— Tant mieux , répondit l'adjudant ; en attendant , mettez-le en lieu de sûreté.
Toute la ville de Rochefort était sur pied pour me voir. Ma réputation m'avait devancé ; il fallut se fâcher pour se faire jour à travers ces flots de peuple qui nous barraient le passage.
Je commençais à m'accoutumer a ces sortes d'ovations ; aussi n'était-ce pas sans éprouver un sentiment de pitié que je supportais les avides regards de *la multitude. Mais, ainsi sommes-nous organisés ! la misère d'autrui nous amuse, et si, * par hasard, la vue d'un galérien nous inspire une légère émotion de sensibilité ,
nous savons bientôt nous en débarasser en disant : Au fait, tans pis ; il a mérité son sort!
Voici le bagne baignant ses pieds hideux dans les flots de la Charente. Je respire un autre air ; mais ma position ne cesse pas d'être la même. Le repentir et la patience m'aideront à en supporter la rigueur.
M. le commissaire me reçut dans son bureau , puis me livra à l'adjudant qui était venu à notre rencontre en lui disant :
— Faites ce que je vous ai ordoané.
Cette injonction énergique me déconcerta. Que vont-ils faire ? car ils peuvent tout. . . Cependant ma conduite , comme forçat , a été jusqu'ici régulière de l'aveu même de mes conducteurs. Auraient-ils imaginé de fêter mon installation par une bastonnade de main de maître ? Qui sait ?
L'homme est si capricieux ; l'homme en
place, surtout ; mais, encore un coup , je ne me sens pas digne d'un tel honneur.
Laissons-les faire. Après tout, l'agneau doit offrir son cou au boucher... et l'esclave , ses épaules à son maître.
Rassure*- vous, lecteur , il s'agit d'une mesure de sûreté toute mince , toute ordinaire dans le département des galères :
on s'est imaginé que je possède les joyau* de la couronne, et c'est pour s'en assurer que je suis dépouillé jusqu'à la ceinture dans un coin du vestibule , non loin de la grille en fer que peut-être vous connaissez. Mes effets furent aussi visités.
Cette cérémonie étant Achevée , je pris possession du cachot N° 2.
Les cachots sont disposés de manière que les condamnés qui sont aux arrêts , entendent tout ce que les chefs se disent ; on connaît par ce moyen leurs plus grands secrets : c'est au moins une compensa-
Voici la conversation que tenaient detii surveillanft , et que j'entendis fort clairénient.
— Eh bien ! tévêque est arrivé ?
— Oni l'ami ; si tu voyais comme 11 est gros et gr as! Mais, sois tranquille, lorsque la canicule aura passé deux ou trois fois sur lui , son embonpoitit ne sera pas si brillant.
— Ou est-il ?
— Au cachot.
-Qu'a-t-ilfait?
— Rien.
— Rien !
— Non rien.
— Pourquoi l'a-t-on mis là ?
— On dit qu'il a dans le corps tous les diamans de la couronne. Il restera au cachot jusqu'à ce qu'il en ait fait la restitution.
Peut-on concevoir rien de plus absurde ?
peut-on croire qu'un tel soupçon soit
entré dans la tête d'hommes constitués en dignité ? Car ces surveillans le tenaient d'ailleurs ; et c'est sur des présomptions aussi ridicules qu'on s'arroge le droit de tenir en prison un infortuné. Ëh ! il y avait mieux à faire ; les tortures de la question eussent été plus efficaces pour moi ; du moins , la mort m'eût délivré de tous mes bourreaux.
J'avoue que je passai une nuit fort triste ; le jour me surprit dans une vive agitation. Ce qui s'était dit la veille pesait lourdement sur mon cœur. De temps en temps j'imaginais de me plaindre au commissaire ; mais , pensant que mes justes plaintes ne sortiraient pas de mon cachot, je retombais dans mes douloureuses réflexions.
Au son de la cloche , on déchaîna les prisonniers. Je ne saurais peindre l'impression de tristesse que cause ce bruit de chaînes qui s'entrechoquent les unes
- Djgitized
contre les autres. On dirait que c'est un troupeau de bètes fauves que le maître appelle au-dehors pour satisfaire les regards du public. Hélas ! je faisais moi-même partie de cet assemblage affreux! On conduisit les forçats aux travaux.
Un moment après, j'entendis l'adjudant de la veille.
— A-t-on ouvert le cachot à cet homme ?
— Non.
— Vous ne l'ouvrirez qu'en ma présence.
— Suffit.
Il ne tarda pas à venir. 11 fit des recherches sur moi , dans le baquet, et m'adressant la parole :
— Comment te trouves-tu là ?
— Pas trop bien. Je suis assez surpris du traitement qu'on me fait éprouver sans que j'aie essentiellement manqué à l'administration de c* K*gme ; veuillez me
fairé paraître devant le rommissaire.
— Rien n'est phis facile.
L'adjûdant disparut et la porte se referma sur moi.
La consolation commençait à descendre dans mon cœur. Il faudrait qu'ils fussent des tigres, nie disais-je, s'ils n'avaient àu-* cun sentiment de pitié. Que serait-ce donc si je me rendais coupable de quelles fautes? Au reste, il leur est facile de Voir que je si ne possède pas les bijoux dô roi , j'ai bien autre chose à faire que de m'occupe»
de ces objets-là.
M. Crinville , commissaire du bagne, était parti dans là nuit pour Paris et avait été remplacé par M. Gautier
Ce fut devant ce dernier que je parus.
— Que voulez-vous ? me dit-il.
— Je viens supplier M. le commissaire de me taire sortir du cachot où je suis sans savoir pourquoi.
— Rien n'est plus juste ; et le commis-
saire, se tournant du côté de l'adjudant, lui donna Tordre de me faire sortir.
Je repris la route de la salle où l'adjudant ne tarda pas à me rejoindre.
Je fus remis au cachot, où je restai encore trois-quarts d'heure euvîron.
L'adjudant ne tarda pas à paraître, suivi du servant de l'officier de santé.
La présence de ce dernier m 'étonna tant soit peu ; l'accueil qui m'avait été fait à mon arrivée était de nature à me faire concevoir des soupçons à l'avenir; je me mis donc sur mes gardes, bien décidé à sauter sur quiconque voudrait me remettre au cachot.
Le jeune élève d'Hippocrate m'aborda d'un air timide, d'où je jugeai qu'il était nouvellement arrivé à Rochefort, car ordinairement ces messieurs , sans vouloir les offenser , ne sont pas dans l'habitude de tourner la cuiller autour du pot , lorsqu'ils parlent à un condamné. Peut-être
aussi celui dont il est question , croyait-il devoir étudier à foud mon caractère avant de se conduire comme le reste de ses camarades ; quoi qu'il en soit , il m'invita à passer dans un angle de la salle, toujours en présence de l'agent de, surveillance. là,« je lus forcé de grimper sur le bidet que j'eusse bien volontiers laissé en repos ; puis l'étudiant , prenant la grave position d'un mousquetaire à genoux, fit feu, revint plusieurs fois à la charge , puis se retira content d'avoir rempli fidèlement son mandat.
Que penser d'un tel traitement ? J'étais frais el robuste ; j'aurais eu des besoins et peut-être aurait-on négligé de me donner des soins : c'était un trait de barbarie que je dévorai secrètement. On était toujours dans la persuasion que j'avais caché dans mon corps les diamans de la couronne
Aujourd'hui que j'ai vieilli dans le ba-
—^Signe et que la politique , des surveillans m'est parfaitement connue , je reviens de mon étonnement au sujet des divers moyens qu'on emploie pour déjouer les secrets des forçats.
Un soir , après une journée de soleil et de fatigues , mon voisin de chaîne, à qui j'avais raconté le fait que vous venez de lire , se prit d'un tel éclat de rire , que je craignis un instant mille coups de bâton.
— Tu ris , lui dis-je , et moi j'enrage à ce souvenir.
— Ce n'est pas la peine, voisin ; on voit bien que'tu n'as jamais été qu'un enfant gâté.
— Que veux-tu dire ?
r — Parbleu, je t'admire avec ton air de surprise , comme si ton aventure avait de quoi causer l'étonnement de l'univers !
bagatelle, ton histoire; bagatelle, rien de
plus. . , i
— Ah! tu traites ça le niaiserie, toi; je
voudrais bien savoir comment tu aurais avalé la pilule.
— Tiens , c'est bon ça , tout comme un autre, vois-tu.
— Tu fais pitié.
— Tu me fais rire.
— Le sang me monte à la tête.
— C'est dangereux : calme-toi , sinon j'appelle le servant de V officier de santé açec sa Caroline de métal poli.
Cette plaisanterie poussée jusqu'au sarcasme me mit tout de bon en colère : je tournai le dos au mordant voisin.
Le lendemain nous nous rencontrons , ma colère était passée , il reprend la conversation de la veille.
— Mali ilen a nt que tu es de sang- froid, je vais te raconter ce qui m'est arrivé , et tu verras que ton aventure n'est rien en comparaison de la mienne.
Je consentis à l'écouter pour la rareté du fait.
— « Tel que tu me vois , mou vieux , je suis un maraud qui ai donné plus de fil à retordre aux surveillans qu'il y ' en existe dans une garcette ou dans la corde de ce baquet. Du reste , je suis assez bon diable , a moins qu'un malin galonné me iasse une nicbe avec son bambou. Ob ! pour lors, je vous lui donne lestement un croc -en- jambe et la terre fait le reste ; mais avec les bons enians , vrai mouton : je me laisserais tondre sans crier.
»Mon plaisir, depuis qu'un coup de tète m'a placé là, a toujours été de faire croire aux malins que je voulais déserter ; quelques indices les avaient confirmés dans cette opinion , mais de telle sorte , qu'ils me visitaient exactement plusieurs fois dans la journée.
» Certain jour, ayant fait l'entêté, l'adjudant me mit au bloc.
» Le lendemain, en ouvrant le cachot» le
camarade s'aperçut que je limais ma chaîne ; j'avais effectivement fabriqué une lime de figure ronde d'un fort petit diamètre que j'avais su dérober jusque-là à leurs perquisitions.
» Je ne comptais pas sur cet instrument pour m'évader.
» L'adjudant me somme de le lui rendre.
» Je l'avais mis dans ma bouche sans qu'il s'en aperçut.
» Sur mon refus , il me fit sortir brusquement pour me conduire au travail , me menaçant de la bastonnade, si je ne restituais à la seconde visite ce qu'il disait avoir va dans ma main.
» L'heure de la visite arriva.
» On me Touilla , on me dépouilla de mes habits.
— Qu avais-tu fait de la lime ?
— Devine.
— Tu l'avais jetée dans le port ?
— Pas si fou.
— Entre les jointures du lit de camp ou dans le baquet.
— Pas du tout.
— En ce cas, garde ton secret.
— Non. Ecoute. — J'avais serré le petit instrument dans la partie la plus
secrète de moi-même.
— Comment auraîs-je deviné? — Qu'arriva-t-il ?
On commença d'abord par me fustiger.
Ce remède ne fit que m'entêter davantage.
» Le médecin arriva ( c'était un élève entretenu ) ; il prodigua les injections , on me place en lous sens , rien de nouveau ; la faculté échoua , les gardiens furent confondus , je passai la nuit au cachot. Le lendemain , même cérémonie sans obtenir de meilleurs résultats.
» Enfin , un conseil se forma pour dépister la lime, et voilà que bientôt deux bras herculéens me saisissent, tandisqu'un second auxiliaire emprisonnait mes pieds
avec une corde qu'il noua derrière mon cou , et daus cet état de gêne , on me remua comme une pelote.
— Après
— Eh bien ! celui qui avait inventé ce moyen iufernal avait trouvé juste ; les mouvemens de mon corps opérèrent ce que n'avait pu faire la carabine de Saint- Côme : la lime rebelle tomba sur le pavé en présence des spectateurs , à la satisfaction de tous les gardiens. Que dis-tu de celle-ci? vaut-elle bien la tienne?
— Oui sans doute.
Je reviens à mon sujet. Que l'on me passe cette petite digression.
Je tus enchaîné au banc N° 24 1 salle Saint -Antoine, où je suis resté vingt-six mois sans sortir.
Après j'ai joui de la liberté dans k bagne.