RUE AUBER
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Je n'avais gaèid plus de vingt ans lor^ue je mis, pour la première fois, les pieds à la Bourse, dans le but d'y faire mon apprentissage de courtier, ou, si Ton aime mieux, de coiUissier. J'étais alors employé dans la maison de banque du célèbre philanthrope révolutionnaire Jacques Laffitte. Mes appointements s^ élevaient au modeste chiffre de
quinze cents francs par année. Un ancien
ami de ma famine, qui avait trouvé le moyen de réparer à la Bourse des revers do fortune, me proposa de m'initier, en me prenant chez lui comme caissier, aux mystères de la spéculation. Mes appointements devant être doublés pour débuter, j'acceptai. Notez que je n'étais guère plus propre -au métier de boursicotier qu'aux fonctions de commis de
banque. Mes goûts, mes inclinations, mes rêves d'ambition, comme mes études antérieures, tout m'éloignai t du monde des affaires et me poussait vers la Jittérature. J'avais déjà, dès l'âge de dix-huit ans, commis un volume de poésies aui n'avait pas rendu mon nom célèbre et ne pouvait avoir d'autre mérite que celui des bonnes intentions. Mais, comme il fallait vivre, comme j'avais déjà, d'ailleurs, des charges de famille^ je me crus la tête assez forte pour faire impunément
MÉMOIRES D'UN COULISSIËR S
marcher de front deux professions aussi dis-, semblables et exténuantes que le sont celles d'homme de lettres et d*homme d'affaires. La preuve que je me trompais c'est que, après m'être livré à ce double plaisir pendant vingtcinq ans, en « brûlant la chandelle par les deux bouts, » comme me le disait un médecin célèbre, je fus un jour frappé d'apoplexie, et, par suite d'une paralysie partielle qui, à mon grand regret, après quatre années de tortures, me tient encore.
Mais alors, je ne pensais point à tout cela.
Je croyais avoir mis la main sur le moyen de gagner ma vie et de me perfectionner dans mon art, sans faire de l'art un métier, et je n'étais guère moins joyeux que ne le fut Archimède lorsque, ayant trouvé le principe de € la théorie des corps plongés dans un fluide, » il s'élança de la baignoire où il rêvait à ce
problème et se mit à courir tout nu par les rues de Syracuse, en criant : Eurêka ! ce qui, comme on le sait, veut dire eu grec : « Ma fortune est faite I »
Halheareusement pour moi, ma fortune ne devait jamais se faire à la Bourse, et j'attends toujours, philosophiquement, que la capricieuse déesse daigne jeter un regard de mon côté. Mais de quelles expressions pourraije me servir pour peindre la stupéfaction que j'éprouvai lorsque, ayant gravi pour la première fois les degrés du « temple de Plutus 9 je mis le pied dans la grande salle du rez-de-chaussée et vis de quelle façon bizarre, effrayante même, se faisaient « les affaires. »
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Un homme qui, sans transition d'aucune sorte, quitterait tout à coup une rue paisible pour pénétrer dans un hospice exclusivement consacré au traitement des fous furieux, ne ressentirait pas une surprise plus grande, une angoisse plus profonde que celle dont je fus assailli avant même d'avoir pu me rendre compte de la scène à laquelle j'assistais.
C'était l'époque otiles gracides Compagnies de chemins de fer, toutes eh voie de formation, se disputaient les lignes considérées comme les plus avantageuses, et oh la fièvre de spéculation qui s'était emparée de la masse entière du public donnait lieu, chaque jour, à des milliers d'opérations qui toutes n'étaient pas fructueuses pour tout le monde, mais avaient du moins l'avantage d'enrichir petit à petit le plus grand nombre des courtiers. Je ne compris d'abord absolument rien à ce que
je voyais. La chose me faisait l'effet d'un mauvais rêve. Sous la longue galerie située à gau che, à rintérieurde la salle, une foule d'hommes de tout âge, et qui, par leur costumé, mais par leur costume seul, et non par leurs manières, me semblèrent appartenir à la classe des gens comme il faut, se poussaient avec rage, échangeaient de furieux coups de coude, et tous vociféraient, le bras en Tair, comme s'ils eussent été soumis à quelque torture intérieure.
Au bout de peu de jours, on finit par s'habituer à la singularité de ce spectacle, et il arrive même un moment où l'on n'y fait plus la moindre attention. Mais celui qui, pour la première fois, comme moi, encore tout jeune et ayant été élevé autre part que dans un bouge de crocheteurs, assistait à cette scène sans nom, devait se demander, comme je le faisais,
si tous ces enragés n'étaient pas atteints do monomanie furieuse.
De temps à autre, Tun d'eux se détachait du groupe qui le secouait dans son mouvement giratoire et s'en allait au loin échanger quelques mots à voix basse avec des gens à Tair paisible, qui se tenaient le dos plaqué au mur. Au bout de peu de temps, il rentrait dans la foule avec les allures d'un taureau, la tête baissée, les épaules en avant, toujours suant, souillant et vociférant. Ce qui me surprenait le plus, c'était que ces abominables braillards pussent s'entendre. Ils avaient intérêt à ne pas se tromper cependant. A la Bourse, les erreurs coûtent plus cher encore qu'en amour. II ne me fallut pas longtemps pour comprendre les graves intérêts qui s'agitaient sous cette scène brutale et grotesque. Le premier jour, je n'y pensais pas.
MËMOIHES D'UN COULISSIER 9
Ce qu'il y eût de pire dans mou cas, c'est qu'il fallut me décider à faire comme les autres, pousser, courir, vociférer autant et même plus haut que les autres. Le succès, à la Bourse, est certainement dans l'intelligence. Il est aussi dans Tactivité, Tagilité et la puissance des poumons. Celui qui crie le plus fort fait ses affaires plus vite que personne. Eu toute chose, et surtout dans les transac-
tioDS iînaacières, il faut savoir arriver à
temps.
Les manières d'agir dont je viens de faire la description sont un peu modifiées aujourd'hui. Le besoin de Iravailier, de gagner de l'argent est toujours le même ; mais la fiàvrè est un peu calmée. II est possible que l'Emprunt de cinq milliards, si toutefois on veut le faire réussir, s'il est émis avec intelligence, c'està-dire si l'on sait se servir de l'aida des ban* quiers, ranime lé marché qui languil. Ce
marché fut jadis, grftce à la liberté, plus tolé*
-fée qu'autorisée, destransactions^ le premier 401 toute J'Eup^pe.. Dieu veuille. quOy par la
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faute de l'esprit de routine et d'exclusivisme qui a fait tant de mal en France, il n'en devienne pas le dernier.
Chemin faisant, tout en mè laissant aller à consigner ici mes souvenirs personnels, je ne m'interdis pas d y joindre quelques conseils à lusage du public et du gouvernement de mon pays. On a beaucoup crié dans tous les temps, surtout dans ces vingt dernières années, contre l'agiotage. « Agiotage 1 » voilà un bien gros mot, qui est bien vite dit, et qui dispense les gens qui le prononcent de tout jugement et de tout bon sens. Je veux essayer ici même, moi qui ne me paye pas de mots, de prendre sa défense. Écartons le mot, tout d'abord. La « spéculation, » c'est là le vrai terme de la chose, a, comme tout au monde, ses bons et ses mauvais côtés. La question est de savoir si la somme de ses avantages ne dépasse pas
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Celle de ses inconvénients. Soyons francs.
Toute morale à part, le véritable besoin du xix^ siècle, c'est de gagner de l'argent, beau» coup d'argent. Sa seule raison d'être, à ce siècle, c'est d'améliorer la condition matérielle de l'homme sur la terre, par la science, par les arts et par l'industrie. Chacun de nous, hormis peut-être les affreux idiots de la Commune, sans se l'avouer, a la conscience que, de nos jours moins que jamais, et plus nous irons en avant, il ne soia possible de vivre agréablement, et même honorablement, sans argent. Ceci n'est pas, comme les gens prévenus pourraient le croire, une vérité du genre la Palisse, mais la raison philosophique du besoin de spéculation qui est entré dans l'Ame de l'humanité. Chacun comprend que, nulle part, le travail n'est suffisamment rémunéré et ne saurait l'être ; que, à moins d'une
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transformation radicale, impossible à prévoir, dans la constitulîon physique et morale de l'homme, plus nous irons, plus les besoins réels et factices de la famille humaine augmenteront. Le problème à résoudre est donc d'élargir les moyens de les satisfaire. Jusqu'ici, depuis le siècle d'où date Taffranchissement de l'esprit, — c'est du xviii* que je parle, — on n'a rien découvert de mieux et de plus pratique que la spéculation. La spéculation, en effet, est la seule chance que nous ayons« quand le hasard a oublié de déposer des inscriptions de rentes dans notre berceau, pour nous donner quelques-unes des petites douceurs de la vie. Le travail pur et simple, même celui qui est le plus acharné, du haut en bas de l'échelle sociale, sauf quelques exceptions extrêmement rares, ne suffit jamais pour cela. C'est à peine s'il nous fournit le
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lîioyen de nous empêcher de mourir de faim.
C*est malheureux sans doute ; mais c est ainsi; et les objurgations des esprits faux ne sauraient rien changer à cet état de choses.
Passons maintenant aux effets politiques de la spéculation. C'est une vérité admise aujourd'hui par tous les gens sensés que, loin de faire tort à l'objet sur lequel elle se porte, la spéculation le vivi&e. C'est comme le mouvement qui engendre le calorique. Ce qu'il y a de pire pour les gens célèbres, c'est le silence ; ce qu'il y a de plus funeste pour une valeur industrielle, c'est la stagnation. La spéculation, avec ses exagérations de toute sorte, ses hausses factices, ses baisses imprévues, parfois peu motivées, donne tout de suite du relief, de Tétan, de* la vie, pour tout dire, aux valeurs qui, sans elle, languiraient et s'affaisseraient sur elles-mêmes. Vendre
le MÉMOIRES D'UN GOULISSIER
une valeur à découvert, ce n'est pas la déprécier, comme le disent et le croient peut-être les gens superficiels. C'est se mettre volontairement dans l'obligation de la racheter un jour à tout prix et la faire monter. C'est une vérité admise depuis longtemps à la Bourse comme axiome, que les véritables déprédateurs des fonds publics ne sont pas les baissiers qui créent toujours un découvert et, le jour de la liquidation; sont obligés de le combler, mais certains haussiers trop légers qui, achetant des rentes dont ils ne pourront pas prendre livraison, se mettent ainsi dans la nécessité de les revendre, le plus souvent à vil prix. Quoi qu'il en soit, de quelque côté qu'elle se porte, la spéculation, prise dans son ensemble, aboutit invariablement à augmen* ter la valeur de l'objet sur lequel elle s'est portée. La preuve en est que, dans ce moment
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OÙ la place ne manque certainement pas de rentes, et où l'emprunt va jeter forcément une masse considérable de titres sur le marché, cet emprunt, grftce à la spéculation, se négocie déjà, un mois avant l'émission, avec la prime considérable de 1 franc 40 centimes.
Il serait donc d'une bonne politique de faire ce que M. Achille Fould n'a jamais voulu comprendre : donner la plus grande liberté et la plus grande extension possibles au marché français ; favoriser, autant que faire se pourrait, les transactions de toutes les valeurs cotées à la Bourse ; enfin, tout en s'adressant directement au public pour l'émission des emprunts, accepter le concours des grands établissements de crédit qui ont tous, derrière eux, une nombreuse et riche clientèle. Mais me voici bien loin des premières impressions que je ressentis lorsque je fis mon apprentis-
sage de coulissier. J'y retourne. Ayant eu le bonheur de venir au monde avec un goût prononcé pour l'observation, et de recevoir du ciel, en naissant, un esprit légèrement synthétique, tout en apprenant consciencieusement le métier d*où me semblait dépendre mon avenir, je ne pouvais manquer d'appliquer mes facultés intellectuelles à étudier le milieu,' si nouveau pour moi, dans lequel les
hasards de la destinée venaient de me condamner à vivre. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour m'apercevoir que, à la Bourse, comme partout ailleurs dans le monde, il y avait un certain nombre de classes difiérentes, ou, pour mieux dire, que les gens s'y groupaient, un peu arbitrairement, en un certain nombre de catégories. Les personnes superficielles confondent trop aisément sous le nom général de boursiers une foule d'individus qui
tons, il est vrai, ont pour principale industrie les opérations de Bourse, mais qui diffè* rent cependant les uns des autres on ce sens que les uns sont de simples spéculateurs, grands ou petits, et les autres, des intermédiaireS; c'est-à-dire deâ gens qui, sous des appellations diverses, agents de change, courtiers, etc., s'entremettent entre les joueurs, contractent, sous leur propre nom, moyennant une commission^ un courtage, les opérations que ceux-ci les ont chargés de conclure, et, de même que le juge, dans la jolie fable de Lafontaine : l*Huitre et les Plaideurs, sont en position de croquer toujours le mollusque, en laissant les écailles aux personnes passionnées qui les emploient
C'est lin fait admis à la Bourse, depuis lo jour où le monument fut bflti sur remplace* ment d'une large et belle voie romaine, que les affaires vont toujours mal, que les liquidations sont toujours mauvaises, et que nul ne gagne d'argent. Cette monomanie devient agaçante à la longue, pour celui qui prend les choses au pied de la lettre, ou qui ne connaît pas les petites malices du métier de spéculateur. Gomme je m'étonnais un jour, naïvement, dé cette persistance de pessimisme, un ancien agent de change, devenu philosophe
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depuis qu'il était retiré des affaires, entreprit de m*en donner la raison.
— Tous les spéculateurs qui se plaignent, me dit-il, sont dans le vrai et dans leur droit. Quand la rente monte, vous croyez que les haussiers gagnent; quand elle baisse, vous supposez que les baissiers sont "^.n bénéfice. Cela peut être vrai sur le moment, mais, tous comptes faits, à la fin de Tannée, il se trouve que c'est absolument faux : aucun spéculateur ne gagne à la Bourse, s*il joue avec un certain esprit de suite, aucun ne s'enrichit. Et la raison en est bien- simple : c'est que le total des courtages que les spéculateurs payent en moyenne, par année, aux intermédiaires, s'élève à l'énorme somme de quarante millions de francs.
Ici, mon homme qui, depuis qu'il avait vendu sa charge d'agent de change, s'était fait
spéculateur par amour des distractions, me fit, avec un malicieux plaisir, la décomposition des quarante millions susdits. Tant au parquet, tant à la coulisse des rentes, tant à celle des valeurs, etc., etc., etc. Si je ne transcris pas ces chiffres, c'est seulement afin de ne pas ennuyer mes lecteurs. Je puis certifier qu'ils étaient tous exacts, les ayant deux fois contrôlés.
J'avais fini par prendre goût aux affaires, a'iéché par la perspective des beaux bénéfices que chacun me faisait entrevoir. Mais, dès la fin du premier mois de mon apprentissage, j'appris à mes dépens que tout n'était pas rose dans le métier de boursier. Un de mes anciens camarades de la banque Laffitte, qui avait trop aimablement voulu, selon ses propres exprès^ sions, « me faire gagner mes premiers courtages, » oublia de payer la perte qui résultait
n MÉMOIRES D'UN GOULISSIEU
de sa trop grande amabilité et m'enleva ainsi une somme qui représentait le total de mes émoluments pendant six mois. La parfaite tranquillité avec laquelle ce mauvais drôle m'avait annoncé « qu'il n'était point en mesure pour me payer, » me donna sérieusement k réfléchir. Je n'en continuai pas moins à me soumettre à toutes les exigences de mon abominable métier. Le mois suivant, il m'arriva une autre aventure qui était faite pour m'en dégoûter. Un Mexicain, dont j*avais fait la connaissance à la Bourse, par l'intermédiaire de l'un de mes anciens camarades d'enfance, ne s'étant pas présenté dans le temple le jour réglementaire consacré, de toute éternité, au payement des différences, — c'est le cinquième jour non férié de chaque mois; — je crus devoir le lendemain lui rendre visite, et, comme ma méfiance était éveillée, je me fis
MÉMOIRES D'UN COULISSIER tS
accompagner de mon ami. Nous trouvâmes notre Mexicain dans une sorte d'hôtel garni, dont il était propriétaire, et dans son lit.
Comme j'étais encore très-neuf en matière de filouteries boursicotières, je croyais qu'il allait s'excuser, rejetant son absence de la veille sur une indisposition subite. Mais l'événement mo prouva que j'avais encore beaucoup de choses à apprendre sur Thumanité en général, et les Mexicains en particulier.
— Je ne nie pas que je vous dois six mille francs, dit notre homme tout ingénument, mais je vais retourner dans mon pays, et, comme la loi française ne reconnaît pas les jeux de Bourse, je préfère ne pas vous payer.
Il était impossible d'être plus sincère. Et ce petit discours avait été débité d'une voix charmante. Malheureusement, mon compagnon, qui devait regretter de m'avoir valu ce bouillon
de six mille francs, ne put prendre la chose sous le côté philosophique.
Il se leva subitement — c'était un cœur chaud, — et, regardant le Mexicain avec mépris :
— Monsieur, dit-il avec impétuosité, vous êtes un voleur I
Quoique cette épilhète me parût méritée, si j'avais pu prévoir ses suites, j'aurais tâché de Tarrèter au passage. Le Mexicain, au mot de « voleuf, » avait sauté à bas de son lit. Sans regarder d'abord, ni moi ni mon ami, il s'était dirigé vers un bureau placé à l'extrémité de la pièce, avait ouvert l'un des tiroirs du meuble, et maintenant il revenait sur nous, tenant en main un pistolet.
Je crus que ma dernière minute était arrivée, et cela me causa une sensation très-désagréable.
Heureusemeat, ce n'était point à moi que mon débiteur en voulait. Et, en effet, moi, je n'étais coupable que d'être son créancier. Il marcha sur mon camarade, et, au moment où je m'attendais à entendre le bruit de la détonation du pistolet, retournant l'arme dans ses mains, il lui en asséna un coup terrible sur la tête, avec la crosse.
Puis, il ouvrit la porte, et, sans plus de façon, il nous jeta dehors tous deux, comme si nous étions venus là pour le voler, à coups de pieds et à coups de poings.
Une dernière satisfaction nous attendait sur le palier. La servante du brave homme était en train de le balayer. En nous «voyant sortir de chez son maître d'une façon si expéditive, elle crut vraisemblablement que nous nous lui avions fait quelque tort, et, en bonne et intelligente domestique qu'elle était, s'as-
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sociant à sa rancune, en moins de deux minutes, elle nous fit âégringoler du haut en bas de Tétage à grands coups de balai. Mou ami se frottait la téte^ je me caressais les reins.
—- Quel abominable métier que le mien! me disais-je.
Une grande erreur à laquelle je dois attribuer les infortunes de toute ma vie, c'est la conviction où je fus longtemps — je l'ai perdue t — que la justice doit régler toutes les affaires de ce monde et triompher en toute circonstance. En vertu de cette idée fausse, je pouvais bien comprendre, à la rigueur, que mon ami eût été battu. Il n*avait rien perdu et s'était donné le. plaisir de soulager son
cœur. Hais moi qui avais avalé une perte de
six mille francs, et, pour tout dédommage* ment, n'avais reçu que des ooups, je trouvais la chose un peu dure. J'eus l'idée, assez naturelle, de soumettre ?a question à un avocat de mes amis, en qui je pouvais avoir toute confiance, et, à ma grande stupéfaction, il me dit que mon Mexicain, dans tout ce qu'il avait fait, ne s'était pas écarté, dtî l'épaisseur d'un cheveu, de son droit. Cette seconde aventure contribua, plus encore que la piomière, à me dégoûter d'un métier dans lequel » pour cinq francs de bénéfice, que je recevi is de la main gauche, je me voyais immédiatement obligé de payer cent francs de perte de la main droite. J'aurais dû fuir alors, me sauver le plus loin possible dû temple de la Fortune qui, maintenant, m*apparaissait comme celui de la Ruine. Si je ne le fis pas, c'est que l'habitude de vivre parmi les joueur
m^avait donné déjà la confiance superstitieuse des joueurs et que, sans appuyer mon espérance sur rien de certain, je comptais dominer le Sort, maîtriser la Fortune, et me disais, la larme à l'œil : « Après tout, tous les hommes ne sont pas des fripons, et ma mauvaise chance ne pourra pas durer toujours I » Ce beau raisonnement, après vingt-cinq années de travail et de patience, devait me conduire un beau jour — je ferais mieux de dire un vilain jour — à une liquidation où, de commis étant devenu patron, mes clients soigneusement triés sur le volet, c'est-à-dire tous « gens du monde », et « du meilleur monde, » m'enlevèrent d'un seul coup la somme de deux cent mille francs. Or, je n'en .possédais juste que cinquante mille, qui étaient déposés à la Banque de France. J'a- ^voue sincèrement que j'aurais mieux aimé
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me brûler la cervelle, malgré la sainte horreur que m'inspirèrent toujours les armes à feu, que de faire ce qu'on nomme, en langage de Bourse, « un trou à la lune. )> En quatre jours il me fallut trouver cent cinquante mille francs, et pour des gens cent fois plus riches que moi, qui, aujourd'hui encore, roulent carrosse, font bombance avec mon argent, ne me saluent pas dans la rue quand ils m'y rencontrent, et ne valent certainement pas, malgré la noblesse de leur race, la corde qu'il faudrait pour les pendre. Je me défis, avec cinquante pour cent de perte, d*une petite propriété que je possédais; j'hypothéquai, pour une somme de vingt-cinq mille francs^ mon avenir littéraire chez un éditeur en vogue; je vendis mes tableaux, ma bibliothèque. Je dois rendre à tous les amis que j'avais alors — et j'en avais beaucoup — ?
c'était Tannée où je venais de publier Fanny, — la justice de convenir que pas uh seul d'entre eux ne m'offrit cinquante francs pour diminuer mon désastre. Bref, au jour indiqué pour effectuer le payement des différences, grâce à Dieu et aux sentiments d'honneur qu'il m'avait inculqués en m'introduisant dans le naonde, j'arrivai à la Bourse ayant en poche la somme nécessaire pour désintéresser tous mes commettants* Je puis certifier ici à tous les philosophes qui font profession d'enseigner le mépris des richesses que c'est une chose extrêmement dure, même pour un hon nêle homme» de se dépouiller en une heure de tout ce qu'il possède, et cela dans le but de payer les erreurs de calcul de quelques fripons pour lesquels il a répondu. Comme j'effectuais mes payements, me servant de caissier à moi-même, par économie, assis
avec tous mes confrères devant une table exprès, disposée dans le cabinet des commis 4'agents de change, il m'arriva une petite aventure assez singulière, que je vais raconter, parce qu'elle montre bien la nature d'esprit particulière aux vieux habitués de la Bourse. Un de mes bons amis, qui était mon client et qui, dans cetle liquidation, gagnait chez moi •la douce somme de quatre-vingt mille francs, voyant que je payais lous mes comptes créditeurs, ce qui n'arrive pas toujours & tout le monde , s'approcha .de moi pour ^tre payé, lui aussi, lorsque son tour serait venu.
— Assieds-toi près de moi, lui dis-je. Il ne me reste plus de monnaie. Il faut que je te donne un mandat sur la Banque de France.
Je vais le signer.
Mon carnet de banque était auprès de moi,
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SUT la table. Pendant que, selon lusage, avant de confectionner le mandat, j'en inscrivais la somme sur le carnet, dans la colonne du débit de mon compte, mon client, qui était un vieux routier et le plus fin limier de Bourse que je connaisse, additionnait de tète et du coin de l'œil, sans rien me dire, toutes les sommes qui figuraient au débit et au crédit de mon carnet. Losqu'il eut terminé son opération mentale, it retrancha, toujours de tête et toujours sans rien dire, la somme la plus faible de la plus forte, et, comme alors j'étais en train d'apposer ma signature en bas du mandat de quatre-vingt mille francs, il posa le bout de ses doigts sur ma main droite pour m'empécher d'écrire, et me dit tout tranquillement :
— Mais, mon cher, lorsque la Banque m'aura payé ce mandat, tout à l'heure, il ne
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restera plus que deux cents francs au crédit de ton compte.
— Je le sais, répondîs-je.
— Et, reprit-il, tu ne possèdes rien ailleurs... tu n*as rien dans ton .portefeuille, ou chez toi... enfin ces quatre-vingt mille francs composent tout ton avoir, toute ta fortune?
— Oh I mon Dieu, oui.
— Et tu me les donnes? -—Je te les dois. •^^
— Tu me les dois, c'est juste. Mais cela ne signifie rien.
— Cela signifie que, te devant, il faut que je le paye.
— Il faut... il faut... Qui pourrait t'y contraindre?
— Personne.
— Enfin, pouvant user du bénéfice de la loi pour ne pas me payer, tu me payes î
— Cela t'étonne ?
Mon client répondit à cette fière parolCi parole trop fière peut-être, par un mot supèrbo et profond : :
— Je te connaît depuis quinze ans. Èh bien I là... franchement, je ne te croyais pas si bête.
A quatre heures, en rentrant chez moi, je trouvai mon client qui m attendait. Je criis d'abord à quelque catastrophe : qu il avait perdu le mandat, que la Banque de France avait brûlé. Que sais- je; mais il n'en était rien.
— Toute bonne aclion porte en soi , et même autour de soi, sa récompense, me dit il avec une finesse qui fjisait autant honneur à son esprit qu'à son cœur. Tu t'es ruiné pour me payer. J'ai touché le mandat. Maintenant, je te prête quarante mille francs pour re-
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prendre les affaires. Tu me rembourseras quand tu pourras.
Je repris les affaires et remboursai les quarante mille francs quelques mois plus tard.
Et si quelqu'un de mes lecteurs s'avise do douter de la réalité de cette historiette, je l*autorise dès à présent à demander à mon confrère es lettres, Jules Fleurichamp^ rédacteur du Gauiois, si j'en ai menti.
La preave que le client qui me qualifiait si sévèrement n'avait pas tort, et que j*étais bien réellement « plus béte » qu'on ne pouvait le supposer, c'est qu'aujourd'hui , après plus de quinze années d'intervalle , je traîne encore au pied le boulet de ma bonne action.
Et, selon toute vraisemblance, on m'enterrera avec lui. Il ne faut rien exagérer, dans ce très bas monde , pas plus la probité que son contraire. Si j'avais simplement fait ce qui est admis par l'usage au parquet et dans la coulisse, c'est-à-dire déclaré tout naïvement
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que je D*était point en état do payer, j*aurais immédiatement, comme tant d'autres, trouve des fonds suffisants et du crédit pour monter une nouvelle « maison de courtage » sur le pied le plus respectable, je me serais acquitte peu à peu ou jamais, toujours comme tant d'autres; le monde aurait continué d'aller comme devant, mon avenir ne serait point barré, entravé, barricadé, borné, muré comme il Test, avec mon indépendance et ma liberté, par la nécessité où je me suis vu de me procurer de l'argent à un taux archi usuraire ; jô serais même probablement trcs-riche aujourd hui, et je suis pauvre* Enfin, et c'est là le plus triste à dire, je ne serais ni plus ni moins considéré.
Ce qui prouve une fois de plus qu'à la Bourse, il ne faut rien exagérer, et spécia lomonl la probité.
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Feu Mirés , qui avait du trait, et suivait la religion de Moïse, comme on sait, me dit un jour un mot sinistre :
— Vous ne réussirez jamais à la Bourse.
— Pourquoi donc ?
— Vom avez quelque chose de trop.
Un autre jour, comme s'il n*eût pas été satisfait de son explication , il revint sur la même idée, avec une variante : '
— Mon cher Feydeau , me dit-il , je vous en ai déjà plusieurs fois averti , je vous le répète aujourd'hui. Vous ferez bien de reporter votre intelligence et votre activité sur la littérature, car vous ne réussirez jamais dans les affaires.
J étais impatienté de cette insistance. Je dis:
— Ah çà I pourquoi ?
— Parce que vous manquez de courage.
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Je pris la mouche :
— Comment, je manque de courage?
Feu Mirés me calma :
— J'entends, fit- il, du courage nécessaire pour faire fortune à la Bourse.*
— Eh 1 pour l'amour de Dieu , m'écriai-je, en quoi consiste donc ce courage-là ?
Feu Mirés crut devoir prendre ici un ton sentencieux : .
— Le courage à la Bourse^ dit-il, consiste à affronter chaque jour le danger de devoir, avec la certitude de ne pouvoir payer.
Le mot ne tombait pas dans l'oreille d'uu sourd, et je le couchai tout au long dans un drame de mon cru, intitulé : Un Coup de Bourse qui n'a jamais été représenté , la Comédie* Française, alors administrée par M. Edouard Thierry, ayant jugé que le monde des affaires qui joue un si atroce rôle dans les destinées
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de la Fj-ance, était mieux apprécié dans VHonneur et V Argent^ de Ponsard , le Duc Job^ de U. Laya, et autres insanités banales du môme calibre , que dans une étude sévère, dont le moindre mérite, aux yeux des connaisseurs, est d'être moulée sur le vif*.
f . Je l'ai fait imprimer depuis. Elle se trouve chei looi les libraires^ même sur les quais*
Cette historiette me conduit tout droit à entretenir mes lecteurs du cauchemar toujours présent et toujours écrasant, qui fait le désespoir des gens de Bourse : « les mauvaises payes. »
Elles se divisent naturellement en quatre catégories, qui sont :
l^ Les petits voleurs ou volereaux.
2** Les imbéciles.
S"" Les grands voleurs.
4<> Et les voleurs du grand monde.
Cette division qui a des côtés bizarres, n*est
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point adoptée par moi , comme on peut le croire, pour jeter de la poudre aux yeux des personnes naïves. Elle s'impose elle-même à tous les historiographes de la Bourse par la nature des choses. Oh va le voir. Les volereaux sont les voleurs qui travaillent en petit, font des puffs misérables de quelques milliers de francs , cherchent et trouvent le moyen de ne pas se faire interdire l'entrée du monument par le commissaire de police, choisissent leur moment et recommencent. Ces volereaux ne sont pas, de misérables va- nu -pieds, manquant de lioge, dînant à vingt-deux sous chez Duval, et couchant à la belle étoile, sous les arches des ponts ou sur les bancs de nos boulevards. Non. Ce sont, pour la plupart, des hommes expérimentés, à Textérieur repectable, bien couverts, et toujours scrupuleusement rasés. Ils pratiquent l'économie,
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consai^ent la valeur d*un sou mis de côté à propos, logent au quatrième étage, dans quelque maison bien décente, sise dans un quartier de petits commerçants. Si vous entrez chez l'un d'entre eux, vous êtes agréablement surpris, dès le seuil, de la propreté minutieuse, presque provinciale, qui règne dans son intérieur. Les chambres sont habituellement carrelées, les sièges couverts de housses grises et, devant chacun d'eux, on voit un tout petit tapis dont la destination est d'empôcher les pieds des visiteurs de salir la belle couleur rouge des carreaux. La dame du logis, con* curremment avec ses filles, toutes se vâtissant de mérinos . et portant des chaussons de lisière en guise de pantoufles, préside aux me« nus soins du ménage, fait la cuisine, et achète elle môme ses denrées, « afin de ne pas se faire voler par sa bonne. » Les filles
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sont bien tenues, sages, vertueuses, ont Tair honnête et jouent du piano. Elles savonnent le gros de leur linge elles-mêmes. Le soir, le père va faire au eafé §a petite partie de dominos, ou Lien toute la famille s'épanouit dans quelque théâtre de troisième ordre, où elle a pu entrer, avec des billets donnés. Jamais de dépenses inutiles. Du soin, de Tordre, de la parcimonie, de la vertu, des mœurs 1 1 1 Telles sont les vertus pratiquées par la famille du volereau. Après quelque vingt ans d*exercice, mettant chaque mois de côté quelques milliers de francs dérobés en sournois aux courtiers qui lui font crédit sur son honnête mine, le susdit volereau se retire à la campagne, dans quelque maisonnette bien blanche etbion propre, avec un jardinet et des poules. Son ambition alors est de marier ses filles à des hommes bien posés dans la commune, des
hommes établis, de devenir membre du conseil municipal de son village, marguiller do sa paroisse et chevalier de la Légion d'honneur. Il est rare qu'il n'y parvienne pas.
Et nul, même à la Bourse, ne dit jamais do mal de lui.
YIII
Les imbéciles sont des niais qui ne savent pas voler avec intelligence ou avec esprit, qui s'y prennent maladroitement, seîoui pincer dès le début, risquant la cour d'assises pour des sommes qui n*en valent pas la peine. Ce sont ceux-là qui, étant caissiers chez un agent de change ou chez un courtier, se sentant incapables de « travailler dans le grand » dérobent un titre de rente qui vaut à peine vingt^inq louis, et s'en vont bêtement le vendre chez un confrère de leur patron qui, nécessairement, ne manque pas de les faire
Lf^^ /'"'^fcilei sont des niais qui ne sarenl pas r<»l *'' ^"^c inieUigence ou «vec espn'l, qui s'y pjr^iDeot maladroilemenl, se font;i«ic«r dès I^ début, risquaut la cour d'assi»»
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coffrer. Quand ils veulent se contenter de se livrera la spéculation, les imbéciles s'en vont partout criant sur les toits le secret de leurs affaires, font enfin, par bêtise naturelle et incapacité d'esprit, tout ce qu*on peut imaginer de plus nécessaire pour échouer dans leurs opérations. Si Ion dit à l'un d'eux quelque importante nouvelle politique ou financière sur laquelle une personne experte saurait bâtir rédifice de sa fortune, au lieu d'en profiter, il monte sur une chaise et la raconte uniquement pour le plaisir de passer pour « bien informé » à des gens qui lui rient au nez et s'en vont, lui parti, faire tout ce qu'il faut pour s'enrichir aux dépens de sa vanité et de sa sottise. Quand l'imbécile se voit mal engagé dans une opération, au lieu de se défendre, il tend stupidement le cou au couteau de l'adroit matois qui l'égorgé. Et, s'il se voit
dans rimpossibilité de payer, au lieu de conserver son assurance, de faire bonne mine à mauvais jeu, il perd tout ce qui peut lui rester de crédit, en racontant à qui veut Tentendre qu'il est totalement ruiné, qu'il vient de mettre sa montre en gage pour dtner pendant quelques jours. L'imbécile est le client le plus dangereux, celui qu'un agent de change intelligent s'efforce d'éviter à tout prix, car on n'a jamais nul espoir de le voir refaire sa fortune. Les « jours meilleurs » ne luisent pas pour lui. Il s'enfonce, et il vous en traîne dans Tabime avec lui, sans qu'il y ait jamais de profit pour personne.
J'ai connu plusieurs imbéciles qui, étant caissiers d'agents de change, volèrent la caisse de leurs patrons dans l'unique but de payer des différences de Bourse. Ceux-là étaient, et de beaucoup, plus forts que Gribouille. Ils
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risquaient les galères pour éviter le très-léger inconvénient de rencontrer des gens à qui ils auraient dû une somme quelconque et qui ne pouvaient même pas les poursuivre judiciairement pour les obliger à payer.
En effet, les opérations de Bourse n'étant pas reconnues par la loi, nul n'est tenu, que par sa conscience, d'en supporter les conséquences« Or, chacun sait que, dans les affaires, la conscience est une chose gênante, qu'il est bon de mettre soigneusement do côté, avec lamour propre.
Un boursier, qui sait son métier, doit fuir les imbéciles comme la peste. Et la chose n*est pas facile.
Les grands voleurs ne sont malheureusement pas, comme on le voit à TAmbigu-Comique, des espèces de Mandrins se promenant à travers la civilisation, un masque noir
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SUT le visage, des pistolets à la ceinture, Tépée collée à la hanche gauche et escortés par une bande de personnages mal accoutrés. Ils ne sont pas, non plus, les imitateurs des pana* chards de la Commune ; aucune écharpe rouge ne s'étale sur leur ventre, et ils n*ont à soûlei aucun bataillon de fédérés. Les grands voleurs sont, habituellement et tout simplement, des messieurs qui ont été parfaitement élevés par les cuistres de TUniversilé, parlent plusieurs langues, même l'allemand, habitent des hô* tels très-confortables, encouragent les arts en achetant au rabais quelques tableaux, entretiennent des filles d'Opéra, ont la prétention de se connaître en littérature, font bombance, et sont généralement en passe d*avoir été ou d'être un jour ministres des finances. Il y en a de vieux et déjeunes. Les plus jeunes sont les plus dangereux. Un grand voleur qui se
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respecte ne met jamais, au grand jamais, les pieds à la Bourse. Il reçoit les agents do change chez lui, le matin ; leurs commis et les coulissiers pendant la journée ; le soir, sMl fait une promenade pédestre, il évite soigneusement de traverser le passage de l'Opéra. Le principal souci du grand voleur est de ne pas trop laisser voir « qu'il fait des affaires. » Je ne crois pas utile de dire qu'il a des intérêts dans plusieurs journaux. Un seul ne lui suf* firait pas pour les nombreux sujets d'occupation qu'il a dans la tête. C'est ainsi que, en dehors des opérations de Bourse, de ses journaux, de la maison de banque qu'il administre, il daigne, à ses moments perdus, exploiter des industriels et des artistes danslembarras : peintres, statuaires, gens de lettres, photographes, restaurateurs, directeurs de théâtres, marchands de nouveautés, ctc ^ etc.
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yen connais un qui commandite une « bonnote dame, » laquelle préside aux folichonnes destinées d'une « maison de tolé • rance. »
Le grand voleur ne va donc jamais à la Bourse, sans doute dans la crainte d'y rencontrer quelques-unes de ses dupes. Mais il s'y fait représenter par quelques-unes de ses «Ames damnées. » On ferait mieux de dire « Ames tarées. » Règle générale ~ sauf dans la banque qu'il dirige, — le grand voleur n*est jamais en vue dans aucune affaire. Il s y fait représenter par Tun des bommes de sa bande. Ce serait ici l'occasion de dire com^^ ment se recrutent et se composent les bandes des modernes grands voleurs* Le plus souvent ce sont des hommes appartenant k de bonnes familles, ayant reçu un certain vernis d'éducation, purs s'étant laissé entraîner à
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commettre quelque action répréhensible qui, étant connue du public, a enrayé leur avenir et taché leur nom, que la force des choses fait enrôler dans les bandes dont il est question. On comprend que de tels hommes se soumettent à tout, se prêtent à tout, sans faire de simagrées ni de déplaisantes réflexions, et qu'ils endossent les pires infamies pour toucher un mince salaire. C'est ainsi que le grand voleur intelligent se trouve avoir un pied dans tous les mondes, une main dans toutes les poches. Il pêche en dix eaux troubles à la fois, sans même se mouiller les pieds. S'il y a du scandale, se sont ses « fondés de pouvoirs » qui en sont victimes. Et lorsque quelque pauvre diable, tondu de trop près; s'avise de dire qu'on Técorche vif, ses oreilles ne perçoivent même pas les cris de sa dupe. Le grand voleur repose du sommeil du
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juste. Comme les murs de son hôtel, sa conscience est matelassée.
J'en connais un I Tout le monde, à Paris, le connaît comme moi ; mais tout le monde ne sait pas ce que je connais sur son compte. S'il n'y avait pas une loi, favorable aux méchants et aux criminels, sur la diffamation, avec quelle volupté je tracerais ici son nom en toutes lettres I Et pourtant, à quoi bon ? Le monde vaut-il qu'on prenne la p^ine de l'avertir des embûches qu'on lui tend et des dangers qu'il court? On s'expose pour lui, il ne vous en sait aucun gré. Je reprends :
Je connais donc un grand voleur dont la « manière de travailler » m'émerveille. Son principe est que, « pour quiconque connaît le moyen de s'y prendre, un grain de blé, un seul, semé avec discernement, doit rapporter en peu de temps mille hectolitres. )>Toutes les
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actions de sa vie sont minutieusement calculées d'après ce principe. Lorsqu'il apprend qu'un hojnme influent, dans quelque branche dé la société que ce soit, spécialement dans le journalisme, se trouve embarrassé, vite, il s'arrange de manière à lui prêter... un peu d'argent. La reconnaissance de la somme prêtée étant faîte, en bonne forme, l'emprunteur imprudent appartient à jamais à son prêteur. Il devient sa chose, son objet. L'autre ne prend même pas de mitaines pour lui faire exécuter les conversions les plus contraires à la dignité comme à la conscience. S il s aviso . d'hésiter, on le menace de l'huissier. Mais ce n'est là que l'un des péchés mignons habi^ tuels du grani voleur. Comme lé but qu'il poursuit avec le plus de passions est d'avoir une plume qui travaille pour lui dans chaque jourual, il s'arrange toujours de façon à faire
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prendre par Tuue oe ses « elmes damnées »
une action, une seule, dans chacun des organes un peu influents de la presse périodique. A l'aide de cette action, cette toute petite action de cinq cents francs, qui n'est même pas en son nom, le grand voleur travaille si bien que, en peu de temps, sans bourse délier, il devient maître de tout le journal. Et alors, il le ruine moralement et matériellement pour le servico de son intérêt particulier. Les lecteurs habituels de la feuille politico-financière ne comprennent absolument rien aux étonnantes variations qu'elle exécute. C'est le grand voleur qui les inspire toutes, en se tenant prudemment derrière la toile. Mais qu'est-ce que cela, ruiner une propriété collective, un journal ? Le grand voleur ne respecte rien, ne se laisse émouvoir par rien. Les épargnes du pauvre comme
celles du riche, Tavenir des enfants Ja considération des familles, il les broie, en fait du fumier, et tout cela pour ajouter quelques billets de mille francs de plus à sa fortune. J'ai dit qu'il était jeune. Mais il n*a pas de passions, en dehors de celle de l'argent. Il est calme, il est froid, gourmé, pèse ses actions et ses paroles. Il est rare qu'il fasse faillite à la Bourse. Cela le déconsidérerait sans profit visible, ne lui rapporterait pas d'assez gros bénéfices. Il aime mieux ruiner les gens qui se fient à lui et réduire à néant les affaires qui lui sont offertes. On ne peut mieux le comparer qu'à une sangsue — ou à une pieuvre.
L'un des moyens les plus iagéaieux, lo plus fréquemment employé par le « grand voleur » pour faire réussir sa petite industrie consiste à être, autant que faire se peut, insaisissable et invisible. On a besoin de lui, on le cherche ; on ne le rencontre nulle part, ni chez lui, ni à son bureau, ni à la Bourse, ni au théâtre, ni à la promenade. On lui écrit, il ne répond pas. Les gens naïfs croient que cette manière d'agir dénote une certaine insouciance, quand elle ne trahit pas les occupations et préoccupations d'un esprit vaste.
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Immense erreur I C*est un calcul. En évitant de se montrer, de se laisser voir, rencontrer, le« grand voleur » veut simplement se soustraire :
1^ Aux reproches trop bien mérités de ses dupes ;
2^ Aux demandes de service que les niais pourraient être tentés de lui adresser ;
3^ Aux propositions d affaires.
— Mais, dira-t-on ici, si le « grand voleur » ne faisait pas d'affaires et ne cherchait point à en faire, il ne pourrait ni s'enrichir, ni duper personne.
Cela est juste. Aussi le « grand voleur » no fait-il pas les affaires en réalité, mais seulement en apparence, afin de se les faire offrir dans la forme qui lui semble la plus sûre et la plus avantageuse pour lui.
Une faut pas en vouloir « au grand voleur. »
MÉMOIUES D'UN GOULISSIER 65
II ne fait, en cela, que se conformer à cette
règle, qui veut que, en toute chose, on prenne
certaines précautions pour réussir. De même
que le pêcheur à la ligne, dans le louable
but de s'approvisionner de goujons, suppute
minutieusement la profondeur de Teau, la
qualité du fond de la rivière, la longueur do
sa bannière, la grosseur de son hameçon, la
succulence de l'amorce qu'il y attache, l'heure,
le jour, la saison, le temps, etc., etc., do
même le « grand voleur, » qui sait qu'on ne
peut pas plus se passer de lui plus que les
goujons ne se passent du pécheur, calcule
jusqu'aux plus minimes détails qui président
au début d'une affaire, avant de se décider à
en faire son profit. Donc à l'infortuné goujon
qui court après lui, après l'avoir bien fatigué
de son absence, il fait dire un beau jour, par
son garçon de bureau ou son domestique,
66 MEMOIRES D'UN GOULISSIER
qu'il « est désolé de ne pouvoir lui assigner de rendez- vous, que ses occupations, sa mau-
ff
vaise santé, ne le lui permettent pas, et qu'il rengage à lui écrire pour lui exposer ce qu'il désire, à moins qu'il n'aime mieux voir son secrétaire. »
Ici, le goujon a mordu. Il n'y a plus qu'à le ferrer f c'est-à-dire à lui enfoncer, d'un bon coup, rhameçon dans la chair. Le secrétaire du « grand voleur » n'a d'autre raison d'être, que de pratiquer cette délicate opération. Dès qu'il tient dans son cabinet la victime de son maître, il lui arrache le secret de l'a (Ta ire ou de l'invention dont il voulait tirer parti, et, de plus, tous les autres petits secrets de son existence. Il le vide, en un mot, il le pressure, il tire de lui tout ce qui peut servir au « grand voleur » à le ruiner un jour, en le déshono • rant peut-être, réduisant ses enfants à la men-
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dicité, sa femineàla prostitution, puis, comme dans les affaires il faut prendre ses précautions, iirinvite immédiatement, dans son intérêt, à consigner sur le papier; en forme de proposition d'affaire adressée à son mattre, tout ce qu'il vient de lui dire.
On comprend, en effet, de quelle importance estpour le « grand voleur )) une pareille lettre. Quand le g ujon aura été roulé dans la pâte, puis déposé dans la poêle à frire, salé, et enfin croqué, s'il s'avise malhonnêtement de réclamer, de dire qu'on l'a dépouillé, ruiné, comme cela ne manquera pas d'arriver, on lui met tout tranquillement sa lettre sous le nez, et on lui prouve, pièces en mains, qu'on n'a rien fait que ce qu'il a lui-même demandé, et qu'il est un ingrat, et qu'on lui a rendu service.
Il faudrait un volume et un traité particu-
lier pour achever de peindre en pied le « grand voleur. » J^espère cependant que le peu que j'en ai dit suffira aux lecteurs pour éviter de tomber dans ses grilfcs*
Et maintenant, je passe au chef (l'œuvre de la création, à Tétre qui fait le plus honneur à Dieu, au merle blanc, à Toiseau rare. J*en* tends le « voleur du grand monde. »
Celui-là a déjà été décrit plusieurs fois par les encyclopédistes et les romanciers. Mais il a toujours été mal décrit, je me flatte de le prouver, tantôt un peu trop noirci, tantôt beaucoup trop flatté. Je me hâte de le dire, le « voleur du grand monde, » quoiqu'il ne soit pas manchot, n'est pas un aigle. C'est un
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fripon qui a beaucoup d'aplomb et de bonnes manières. Voilà tout.
Il a reçu une instruction quelconque, celle que reçoivent les gens du monde. Il parle de toute chose avec audace et de lui-môme avec bienveillance. Inutile de dire qu'il est allié à nombre de très-honorables et vieilles familles. C'est là sa plus grande force. lia le droit de porter un titre et il le porte. Il serait plus exact de dire qu'il le traîne — et dans la fange. Il est membre d'un cercle aristocratique. Il se trouve donc en relation, et même sur le pied de la plus grande intimité avec les personnes les plus influentes, et les mieux posées dans la société. On ne voit que lui dans Tenceinte du pesage, aux courses, ainsi qu'au foyer de la danse, à l'Opéra. Il protège les femmes et les chevaux, tout en vivant des unes et des autres. Il a une qualité : il est sobre, et un attrait : il
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est vicieux. Maiâ il sait Têtre avec do bonnes façons, des manières élégantes. Jamais un mot grossier ou blessant ne sort dé ses lèvres. SU fait la leçon à quelqu'un, c'est comme en se jouant^ et du bout des ongles. Je dois également convenir qu'il est amusant, ne manquant pas d'un certain esprit, esprit de repartie et d'observation superficielle, sans fonds, qui divertit sans fatiguer et fait sourire. Somme toute, il n'est point sot, ni imbécile. Il est fripon, voilà tout. Et il le sait, et tout le monde le dit et le sait. Et il s'en moque.
En quoi il a tort.
Il a débuté dans la vie par avoir des succès de femmes et manger la fortune que sa famille lui avait laissée. Se trouvant un jour sans le sou, avec des besoins immenses cl des habitudes funestes, — l'habitude de vivre comme s il avait les mines du Pérou dans son
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cabinet de toilette, — un beau jour il s'est pris la tèlo à deux mains et s*est demandé comment il lui serait possible de gagner do l'argent, énormément d'argent, tout en gardant le train extérieur et les allures d un gentilhomme. Il a commencé par jouer à son club, à parier aux courses, honnêtement, tou* jours honnêtement. II aimerait mille fois mieux se brûler la cervelle que de tricher au jeu. Cela ne serait pas « comme il faut. »
Puis, comme ces deux sources de revenus un peu douteuses et dangereuses ne lui suffisaient pas pour vivre, il a fait cette réflexion bien simple, que tous les malhonnêtes gens»
grands et petits, devraient faire, et qu'ils ne font jamais, et qui leur éviterait les désagréments de la cour d'assises et du voyage de Cayenne :
c A quoi bon s'exposer au mépris public.
à la prison, aux coups, à la mauvaise nourriture, à la malpropreté, en volant des mouchoirs dans les poches, des montres dans les goussets, des rouleaux de mille francs aux étalages des changeurs^ en imitant des signatures, ce qui s'appelle « faire des faux, » etc., etc., etc., et tout cela dans le but de jouir de la vie sans s'abrutir dans le travail, quand il y a un moyen certain, infaillible, à la disposition de tous, à la portée des êtres intelligents et des imbéciles, de faire fortune, sans travailler, sans réfléchir même, presque sans penser et sans jamais courir l'ombre d'un risque judiciaire, un moyen de toujours recevoir sans jamais payer, et qui n'est autre que celui-ci :