FAIRE DES AFFAIRES A LA BOURSE
El, en effet, la bêtise des législateurs, —
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j'appelle les choses par leur nom, — l'indifférence coupable des gouvernants, et la stupi^ dite des gouvernés, tout en reconnaissant d'une manière tacite qu'il est indispensable d'établir dans chaque grande ville un marché pour les fonds publics, de même qu'il en existe pour les pommes de terre et les haricots, ayant déclaré et laissé dire que « les jeux de Bourse ne seraient pas reconnus par la loi, » ce qui revient à dire que « nul n'est obligé de payer ses dettes de Bourse, » l'avidité des intermédiaires aidant, avidité qui les pousse à accorder trop légèrement du crédit à des gens gui ne méritent que des coups de botte au derrière, on conçoit à quel point il est facile de jouer à coup sur dans un pays de liberté où tous les jeux sont interdits, et combien il doit être doux pour les âmes bien nées de s'enrichir aux dépens de MM. les
boursicotiers, tout en ayant le plaisir de les Toir diffamés dans les petits journaux et dans les pièces de théftlre. '^
Le principal mérite du « voleur du grand monde » est donc de faire la réflexion toute simple que je viens de transcrire» et que, aucun de ses confrères dans Fart de pêcher en eau trouble, ne sait faire comme lui. Le voilà donc bien décidé, lui qui, souvent, ne pourrait même pas se rendre compte de ce qu'est une équation, à se lancer dans les interminables calculs des opérations de Bourse. Cela, je dois le dire, ne le préoccupe généralement pas beaucoup. Il est sûr de lui-même, se croit apte à tout faire ; il sait qu'il n'a qu'à se présenter pour vaincre, et il abuse de tous les avantages qu'il doit à son infatuation. On le connaît toujours plus ou moins d'avance, au moins de nom. Quelques agents de change,
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amis du beau sexe, Tont rencontré dans les couloirs secrets de TOpéra ; on Ta vu parier sur le champ de courses ; on sait de quel club il fait partie, à quelles familles il tient. Bref, avant même de s'être montré sous la colonnade du temple de Mercure, il est presque aussi connu qu un homme de mérite.
Comment pourrait-on supposer qu'un homme tel que lui n'est pas riche, ou, tout au moins, n'a pas d'argent en quantité suffisante pour le remuer à la pelle? K'estcepas lui qui, après avoir entretenu pendant dix ans la petite Chose, entretientmaintenant lajeune Machin?
Ne passe-t-il pas la moitié de ses nuits à jouer « un jeu d'enfer » au club ? Ne fait-il pas bombance, ne mène-til pas grand train? On ne peut nier qu'il a les manières d'un homme « comme il faut. y> Cela suffit et au delà, pour que, dès le premier jour où il pénètre dans le
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monument, tous les commis d'agents de change et tous les courtiers s'empressent de solliciter ses ordres. Quoiqu'il n'ait pas encore l'habitude du temple et des choses qui s'y passent, il ne se laisse pas un instant démonter. Il se met tout de suite à l'aise comme s'il était chez lui, ou comme s'il avait fait le métier de boursicotier toute sa vie. Il n'entre môme pas dans la salle où se traitent les affaires. Il y serait gêné, on le pousserait, on lui marche* rait sur les pieds, il n'y a pas de sièges pour s'asseoir. Il va donc s'installer sous la colonnade extérieure, du côté du nord- ouest, qui est l'endroit le mieux fréquenté de toute la Bourse, c'est-à-dire le plus habituellement occupé par les clients les plus riches, les donneurs de nouvelles, les agents de change honoraires, et autres notabilités de la prime et du report. Il s'établit commodément sous cette colonnade
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qui a ta ni vu passer de grandeurs naissantes ou déchues, s'assied, pose son chapeau, sa canne, ses gants, son étui à cigares sur une chaise, puis il attend les événements.
^a première fois qu*il m'a été permis â*observer de près un « voleur du grand monde, »
et la chose m'a coûté cher, environ quarante mille francs, j'étais encore fort jeune, et je m'étonnais facilement de bien des choses qui, aujourd'hui, me semblent toutes naturelles.
C'est ainsi que « mon voleur, » que je prenais alors nécessairement pour un honnête homme, — sans cela, il n'aurait ^pas pu me voler, — me paraissait, au premier abord, ressembler un peu plus à un marchand d'eau de Cologne qu'à un gentilhomme. Et, en effet, en plein hiver, à midi, par la neige ou la pluie battante, il arrivait chaque jour à la Bourse avec des gants beurre frais, un gilet clair, un
flot de linge blanc qui embaumait, les cheveux bien frisés au fer, les sourcils teints, une badine à pomme d'or en main, et toute sorte de jolis bijoux, rehaussés de brillants et de rubis pendant aux breloques de sa montre. Tout cela me semblait un peu voyant et d'un assez mauvais goût pour un gentleman vraiment chic, J'avaisia simplicité d une autruche. Mon homme, qui connaissait sur le bout du doigt l'espèce hxxmdiineboursicotière, savait parfaitement que, à l'exemple des alouettes, qui viennent se faire fusiller pour Tunique plaisir de voltiger au-dessus d'un miroir, les naïfs coulissiers et commis d*agent de change, ne pouvant être à la hauteur de la haute fashion parisienne, se laisseraient facilement prendre à l'étalage brillant des dehors. C'était donc par calcul qu'il faisait violence à son goût pour s'attifer comme un coiffeur.
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£q quoi il se donnait un ridicule bien inutile, attendu qu'il n'est pas besoin de rien faire pour solliciter du crédit à la Bourse. Il suffit, pour en obtenir, de se présenter sur le seuil du monument.
Mais on ne saurait raisonnablement en vouloir à un fripon de prendre toute sorte de précautions, même d'inutiles, pour se faire bien venir des imbéciles qu'il se propose de duper. Cel ii-ci, au surplus, avait d*autant moins tort d'agir comme il le faisait, que la chose lui réussit et qu'il parvint, en peu de temps, à nous escroquer, à moi et quelques autres bonnes bêtes, une somme d'environ huit cent mille francs. Mais n'anticipons pas siir les événements. Afin de se faire écouter et d'influencer le marché, mon voleur avait soin de dire et de faire dire qu'il était intimement lié avec une foule de personnages
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politiques des mieux iaformés, lesquels vou-' laient bien le prendre pour confident et lui racontaient les secrets d'État les plus importants. D'où il s'ensuivait naturellement qu'il jouait toujours à coup sûr.
On n'avait qu'à le suivre, à l'imiter pour faire fortune.
Comme, en disant cela, il offrait des cigares, et ma foi ! d'excellents cigares à la ronde, appelait chacun par son nom, distribuait des poignées de main avec une bonne grflce charmante, tous les gobe-mouches, y compris moi, étaient fascinés et ne paraissaient demander qu'à se faire plumer.
Aussi le fûmes -nous, dans une circonstance des plus mémorables. Voici comment :
En homme qui voulait qu'on le crût tou* jours bien informé, et qui était réellement en
position de connaître le dessous de certaines cartes, le « voleur du grand monde » dont je retrace les hauts faits, bavard, h&bleur, vantard et très-peu discret, s'arrangeait toujours de façon à pérorer à la Bourse et à débiter ses nouvelles, vraies ou fausses, au milieu d*un cercle. Les imbéciles qui Técoutaient, bouche béante, comme s'il avait été un oracle, opéraient dans le sens qu'il leur indiquait, influençaient donc le marché, et, peu à peu, cet eiïronté coquin aux bonnes manières était devenu une sorte de petite puissance. Soit hasard,, soit que ses amis haut placés lui eussent réellement communiqué quelques nouvelles importantes, il avait commencé par faire d'assez beaux bénéfices, qui, nécessairement, augmentèrent le crédit moral et matériel dont il jouissait, et qu'il empocha bel et bien. La Bourse était alors livrée à
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toutes les péripéties causées par la campagne de Crimée. Les canards les mieux emplumés faisaient tour à tour les délices des haussiers et des baissiers. Ces deniers, depuis quelque temps, tenaient la corde et ne paraissaient pas disposés à la lâcher. Le siège de Sébastopol, qui s'éternisait, et dont personne n'osait plus prévoir le dénoûment, leur donnait une singulière force. Mon « voleur du grand monde » prêchait la baisse dans les groupes avec une apparence de conviction, tout à fait touchante. Il annonçait, comme une chose indiscutable, que les armées alliées ne pourraient pas tenir en Crimée plus de quinze jours. « Les Italiens, disait-il, ne demandaient qu'à s'en aller, ce qui ne surprenait personne; les bons Turcs commençaient à rendre justice à la Russie, qui n'avait jamais voulu que leur bien ; les Anglais regrettaient
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tout haut la terre du porter et du roast-beef ; quant à nous, malheureux Français qui nous ëtions fourrés à Tétourdie dans cette affaire d*Orient, qui ne nous regardait pas, ce que nous avions de mieux à faire, c'était de nous réembarquer tout de suite , si nous ne voulions pas être jetés à la mer à coups de crosses de fusil dans les omoplates. »
Tels étaient les discours patriotiques et sensés que le « voleur du grand monde » tenait à la Bourse et qui étant par lui prononcés, semblaient à bien des gens comme un fidèle écho des sphères officielles. Les spéculateurs sont cependant si bêtes que la plupart d*entie eux se laissaient prendre à ces sublimes âne* ries et vendaient de confiance, ou de méfiance, des monceaux do toutes les valeurs qui figurent sur la cote. Mon homme^ en sa qualité
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d'animal infatué de lui-même, prévoyant de si grands malheurs, pour être conséquent, aurait dû faire comme les autres. Il préféra ne vendre que des primes. Grftce à cette mirifique manière d'opérer, en cas de réussite, il ne pouvait gagner qu'une somme minime, et, dans le cas contraire, il devait perdre forcément, ou plutôt faire perdre à ses agents, une somme effroyable.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. La place tout entière se roulait depuis quinze jours, grftce à notre homme, dans les voluptés de la baisse, lorsque, sans préambule d'aucune sorte, retentit tout à coup un soir, comme un coup de tonnerre, une horrible nouvelle :
« L'empereur de Russie est mort 1 »
La rente 3 p. 100 monta de quatorze francs d'un seul bond. Il fallait voir tous les baissiers
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c( urir après les valeurs qu'ils avaient venduesl Et comme les haussiers leur tenaient la dragée haute I Notre homme ne bronchait pas, se jugeant toujours infaillible. Cependant, comme il fallait bien se rendre à Tévidence, et comme il tenait, par-dessus tout, à conserver sa réputa* tion d'homme bien informé, il s'en allait partout, jurant ses grands Dieux que, grftce à ses amis politiques, il avait connu la nouvelle vingt-quatre heures avant tout le monde, mais que, ne croyant pas que la mort de l'empereur Nicolas pût rien changer à l'état des choses, il n'avait même pas eu Tidée de se liquider. Comme on le voit, il était impossible de se montrer plus sot, plus maladroit, plus complètement imbécile. La liquidation vint.
Il ne paya nécessairement pas. Il ne ressentit point le plus léger mouvement de remords d'avoir ruiné les braves gens qui lui avaient
fait crédit sur sa bonne mine. Il se contenta simplement de ne plus venir à la Bourse.
Mais il se garda bien de cesser d'aller à son Club. Et ledit Club, je ne dois pas omettre de le mentionner pour Tédification des honnêtes gens, n'eut même pas l'idée de mettre ce fripon à la porte, en le poussant par les épaules. Il était si aimable, cojument aurait-on pu se passer de sa société! On le garda précieusement. La preuve' en est qu'il y est encore.
Après sa mort, qui ne peut beaucoup tarder, car il est vieux, on le fera certainement empailler. Et comme il faut que, dans les drames les plus affreux, se retrouve toujours quelque détail du plus haut comique, les membres de son Club le plaignirent de « ses malheurs, » ses amis lui prêtèrent de Targent, afin qu'il pût continuer à mener le môme train de vie. Aussi conserva- t-il sa loge à
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rOpéra, ses voitures, ses chevaux, les danseuses qu'il entretenait, et ne cessa-t-il pas d'être le plus bel ornement de la capitale du monde des dupes.
La majeure partie des écrivains, qui, dans ces derniers temps, se sont occupés de la Bourse, ont été se casser le nez contre une commune erreur qu'il itnporte de relever. Les pires friponneries qui se commettent à la Bourse ne sont jamais commises parles boursiers. Les boursiers, onze fois sur dix, ne sont pas (^tipeur^, mais dupés. Ce sont les faiseurs du dehors, les bohèmes de la finance, les escarpes du grand et du petit monde, qui les dévalisent et les ruinent. Un homme de Bourse, le plus souvent,
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je ne dis pas toujours, se dépouille de tout ce qu'il possède pour faire honneur à sa signature. Il y a intérêt, car il veut conserver son t^rédît, continuer à « faire ses affaires. »
L'homme du monde, au contraire, le joueur des salons, voudrait bien payer, il lo dit ; mais il ne le pourrait sans se gêner, sans se priver de certaines choses auxquelles il tient, parce qu'elles lui donnent du relief et lui rapportent des plaisirs. Alors il ne paye pas, continue à jouir de la considération universelle, et rimbécillité humaine diffame ses dupes.
. Il est aussi injuste et stupide d'englober tous les hommes qui, à des titres divers, fré • quentent la Bourse et vivent de la Bourse, dans le mène mépris, qu'il le serait dédire que tous les soldats d'une armée sont des lâches, parce que, le jour d'une bataille, on au-
rait TU quelques fuyards s'échapper de ses rangs et désertera rennemi.
Pendant plus de yingt ans que j*ai hanté le monument, j'ai été bien souvent témoin des actions les plus honorables et les plus touchantes. J'ai Yudes hommes se défaire de tout ce qu'ils possédaient au monde, vendre leur linge après leur argenterie, se réduire volontairement à la misère la plus complète, dans, l'unique but de faire honneur à leur signature. Je pourrais les nommer : je ne le ferai point, n'y étant pas autorisé. Ces hommes étaient invariablement des coulissiers. Ils avaient été dépouillés, dévalisés, ruinés, égorgés par des gens du monde. Et j'en suis encore à chercher un homme du monde qui ait été ruiné par des coulissiers.
Cela ne veut pas dire, tant s'en faut, que, si l'on veut trouver quelque part la probité
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commerciale, il la faut chercher à la Boarse. Il y a de malhonnêtes gens partout, dans toutes les classes de la société. Cela signifie, simplement , qu il y a infiniment plus de bonne foi à la Bourse que partout ailleurs^ Dans ce milieu où toutes les transactions, les afl*aires les plus considérables reposent uni^ quement sur la parole donnée, sur un mot échangé à Toreille entre deux hommes, sans témoins, jamais» au grand jamais, aucune affaire n'a été niée. Un boursier dit :
— Je ne peux pas payer.
Et il ne paye pas. Mais il n'a jamais dit :
— Je n'ai pas contracté les transactions que vous faites figurer sur mon* compte.
Quelques exemples :
Un coulissier de mes amis, je l'aimais au^ tant que moi-même, ce qui n'est pas peu dire, faisait quelques affaires, grftce à une petite
MEMOIRES D'UN GOULISSIER
commandite, et n'avait pas dix mille francs à lui. Il jouissait cependant d'un bon crédit, à cause de sa réputation d'honnôte homme. La veille même du jour où devait arriver à Paris la nouvelle de la mort de l'empereur Nicolas , une maison de Paris lui avait donné Tordre de vendre, à un prix indiqué, trois cent mille francs de rentes 3 p. 100, à prime de vingtcinq centimes. L'affaire était considérable, plus belle et de beaucoup que celles qui, d'habitude, passaient entre les mains du pauvre diable. Aussi tenait- il à ne pas la laisser échapper et à en palper le courtage, qui s'élevait au joli chiffre.de deux mille cinq cents francs. Il passa les deux heures que dure le marché à crier son affaire, à l'offrir à tous les spéculateurs qu'il trouva sur sa route. Peines perdues I personne n'en voulait. Le vent n'était pas à la hausse. À trois heures , comme
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le client qui lui avait donné son ordre se disposait à quitter la Bourse , notre courtier lui dit qu*il pouvait considérer son ordre comme exécuté, qu*il gardait l'affaire pour son compte. En agissant ainsi , l'idée du courtier n*était pas de se livrer à une spéculation qui eût été contraire à ses antécédents, mais simplement de courir un risque dans le but de ne pas mécontenter son client. Il espérait pouvoir se défaire de ses primes , le soir même , à la petite Bourse qui se tenait sur le boulevard. Le malheureux était bien loin de se douter de l'effroyable nouvelle qui circulait, en ce moment, de Saint-Pétersbourg vers Paris, tout le long des fils électriques. S'il lui avait été possible de la connaître I il n'aurait eu qu'à se tenir tranquille , avec les primes dont il se trouvait acheteur malgré lui, pour faire une belle fortune. Mais Dieu avait sans doute
d'autres desseins sur lui. À quatre heures, comme il descendait les degrés du péristyle, pour rentrer chez lui, il se heurta contre l'un de ses anciens confrères, enrichi par la spéculation, qui venait de descendre d'une voiture, lancée à toute vitesse , et montait les marches quatre à quatre, en homme qui vient d'apprendre quelque grosse nouvelle et qui est très pressé de l'utiliser. Le dialogue suivant s'engagea entre eux :
— Y a-t-il encore du monde à la Bourse ?
demanda le spéculateur.
— Non, plus un chat, fit le courtier. Il est quatre heures, et tu le vois, je quitte le champ de bataille le dernier.
— On m'a dit, continua le spéculateur, que tu avais offert, pendant toute la Bourse, trois cent mille francs de rentes à prime de vingtcinq centimes.
95 MÉMOIRES D'UN COULISSIEH
— Cela est vrai.
— A quel prix î
— A tel prix.
— Les as-tu encore ?
— Oh 1 mon Dieu, oui.
— Je te les prends.
Ici , le courtier aurait eu le droit de se récrier, de demander ce qui se passait, s*il n*y avait pas dans Tair quelque nouvelle. Il était visible que le spéculateur qui arrivait ainsi à la Bourse, et si vite, après la fermeture du marché , et qui lui demandait un si gros lot de primes sans marchander, quoiqu'il fût un très-galant homme, savait quelque chose. Le courtier pouvait refuser, dire qu'il n'y avait plus de marché, qu'il voulait courir ses risques jusqu'au bout , qu'une si grosse affaire, si elle se traitait dans des conditions pareilles, entre un homme qui devait être, et qui sem-
blait être si bien instruit , et un innocent , aurait Tair d'une spoliation. Mais il se crut engagé par Thonneur professionnel, et, à cette phrase qui l'assassinait : « Je te les prends, » il répondit, tout simplement :
— Je te les donne.
Rotez qu'il n'y avait personne auprès d'eux, que nul n'avait pu les entendre, qu'aucun écrit ne devait faire preuve d une affaire si exceptionnelle, si irrégulière.
Le lendemain matin, à l'entrée en Bourse, la nouvelle de la mort de l'empereur de Russie était officielle, la rente monta de quatorze francs.
C'était une somme de un million quatre cent mille francs que le courtier qui ra'inté resse, et qui ne possède pas mille francs à cette heure , manquait à gagner , pour avoir descendu si tard le perron de la
Bourse, et que gagnait un homme dont le plus grand mérite était d'avoir des amis dans les ministères, et de savoir toujours arriver à temps pour profiter des bêtises d'autrui.
.Aussi n'a-t-il guère moins que dix millions de fortune aujourd'hui.
L'anecdote que je viens de raconter et dont je puis certifier sur l'honneur la parfaite authenticité , doit donner une idée de l'entière bonne foi qui préside à toutes les affaires contractées entre boursiers. A la place du courtier qui se laissa si naïvement enlever une affaire dont le produit était une belle fortune , supposez, non pas un fripon , mais simplement un homme du monde , aussitôt la scène va changer.
— Vous connaissiez la nouvelle, dira l'homme du monde au spéculateur, le jour de la
liquidation. Vous avez abusé de mon ignorance. Je ne vous dois rien.
Et il tournera les talons.
L'intelligence la plus ordinaire comprendra facilement qu'il n'y aurait pas d'affaires possibles à la Bourse si l'on voulait admettre de semblables considérations. « Soyez bien informé, si vous le pouvez, ou subissez les conséquences de votre ignorance : » telle est la loi formelle, inexorable et parfaitement équitable à laquelle tous les joueurs doivent s( soumettre.
Je l'ai déjà dit, le tort, le très-grand tort de tous les écrivains qui se sont occupés de la Bourse, a été de confondre tous les boursiers dans la même méprisante animadversion. A la Bourse , comme partout ailleurs , il y a des honnêtes gens et des fripons. Si les fripons y sont nombreux , c'est que la loi , qui devrait les frapper, prend une sorte de malsain plaisir à les protéger. À côté des affaires véreuses et louches qui s'y traitent en très-grand nombre, se contractent chaque jour une quantité considérable de transactions des plus importantes
et des plus loyales. Sans compter la plupart
des rentiers et des petits capitalistes qui hantent le monument pour y faire leurs placements d'argent, ce qui est assez légitime, sans compter la plupart des agents de change et des courtiers qui leur prêtent leur ministère, la majeure partie des maisons de banque françaises et étrangères plus ou moins importantes, dont les . représentants se pressent chaque jour dans la grande salle, n*ont rien à envier à personne sous le rapport de la probité 1 Pour ne citer que quelques exemples, ce n*est pas seulement par l'importance sans égale de leurs opérations , ni même par la solidité de leur crédir, que la Banque de France, la maison de Rothschild , les grandes administrations de chemins de fer, les compagnies d'assurances contre l'incendie et sur la vie, et tant d'autres sociétés financières et indus trielles; s'imposent à l'estime publique. C'est,
avant tout, parla sagacité et le savoir-faire des hommes qui sont à leur tête. A quelques exceptions près, Dieu merci I les compagnies financières et les maisons de banque françaises sont aujourd'hui entre les mains d'honnêtes gens. Cela ne veut pas dire, tant s'en faut, que toutes les valeurs qui figurent sur la cote présentent des placements avantageux, de tout repos; et que Robert-Macaire et le baron de Wormspire soient des types aussi disparus de la circulation que le sont le mammouth et le dinothérium; mais simplement que, lâalgré les entraves apportées à la spéculation et les mauvaises lois, les lois ineptes, disons le mot, qui régissent les opérations de Bourse 4 la France est en progrès depuis vingt ans.
La seule différence qui existe, selon moi, entre le monde de la Bourse et les autres
m MÉMOIRES D'UN COULISSIER
fractions de la société européenne, c'est que» en entrant à la Bourse, chacun enlève son masque. Les passions s'y montrent tout à plein, ce qui n'est point un mal, ou qui, du moins, est un mal moins grand que l'hypocrisie politique, philanthropique, socialiste, littéraire, et même mondaine: Les formes dis boursiers sont habituellement empreintes d'une certaine brutalité, voire même d'un peu de cynisme.
On ne vient dans le monument que dans l'unique but de gagner.de l'argent. Il n'y a rien de plus légitime. Mais on a tort peutêtre de s'en trop vanter et de dire souvent, par forfanterie, que cette occupation « est le seul but qui mérite la peine d'être poursuivi. )^
Je ne parlerai point des ridicules des gens de Bourse. Ils sont nombreux, ils sont excessifs, mais on les a peut-être exagérés. En somme,
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je ne vois pas qu ils constituent rien de bien nouveau sur la scène du monde. Molière et Lcsage les ont peints à satiété dans le Bourgeois gentilhomme et Turcaret. Les types sont restés les mêmes. Les costumes seuls ont changé. Il y a cependant un point important sur lequel je veux insister auprès des lecteurs, et qui montre bien dans quel sens ont progressé nos mœurs, grâce aux conquêtes politiques que nous avons faites depuis la fin du siècle dernier. Sous le règne du grand roi, du roi qui restera le type de la dignité dans la force, du prestige dans la toute-puissance, les bourgeois enrichis, les hommes d'argent ridicules, avares, gro^siers^ ignorants, impitoyables, secs et durs, étaient invariablement des vieillards, et cela ne paraissait pas extraordinairement étonnant. Ce son des jeunes gens aujourd-hu qui présentent
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la éanionUes qualités que je viens d*énumérer, et qui ne sont pas loin de se vanter de les posséder, tant est grande chez eux la vanité de la fortune. En cela est le fait typique et tristement significatif des mœurs modernes. Aujourd'hui Turcaret ne porte pas de perruque, Harpagon ne se montre pas vêtu d'une souquenille sordide. Chacun d'eux passe sa vie dans une sorte d'atmosphère de confortable et d*élégance ; il habite un hôtel rempli de beaux meubles et des coûteux objets de la haute curiosité ; ses chevaux sont choisis parmi les pur sang de la vieille Angleterre; il chasse à courre, entretient des filles charm^ites ; il n'en est pas moins sot, pas moins grotesque et pas moins dur. Il sème autour de lui des deuils et des ruines. Il ne rendrait pas le plus léger service à un camarade, ne donnai ait pas vingt sous à un
pauvre ; il crache sur sa mère, l'argent est son Dieu, sa foi, son bonheur, sa vie même. Et il a à peine quarante ans.
Tel est le fait le plus caractéristique que j'aie été à même d'observer dans le nombre des ridicules et des vices qui appartiennent en propre aux financiers modernes. Ceux d'entre eux qui sont doués d'une mauvaise nature ont, dès leur plus tendre jeunesse, les vices les plus affreux qui, jusqu'ici, n'avaient guère appartenu qu'à la vieillesse, ou, tout au moins, à l'âge mûr. Cela provient, sans doute, de ce que, aujourd'hui, nous sommes précoces en toute chose. Nos pères savaient attendre. Nous voulons jouir de tout dès l'enfance. Aussi nous gâtons-nous dans notre fleur, et rien n^est-il plus rare que de voir un vieillard qui se soit maintenu honnête et bon pendant toute la durée de sa vie.
L'un des spectacles les plus intéressants et les plus curieux pour quiconque se trouve à même de connaître à la Bourse le dessous des cartes, est incontestablement celui de deux gros financiers aux prises, se disputant une même proie. Lorsque je dis « gros financiers » je n'entends pas parler des banquiers obèses, je veux simplement désigner l'espèce de spéculateurs, particulière et malheureusement trop rare dont la fortune se chiffre par centaines de millions.
Celui qui, une seule fois dans sa vie, a eu Toccasion de voir deux de ces formidables athlètes cherchant mutuellement à s*étouiïer, n'a pu s'empêcher de les comparer à des requins de forte taille s*acharnant goulûment à se dépecer l'un Tautre. En effet, c'est la même violence, la même cruauté terrible ; ce sont les mêmes craquements de dents, les mêmes coups de queue battant les vagues. « Pas de pitié I ^ tel est le cri de ralliement des requins en chasse. Gare à ceux qui, agents de change ou petits spéculateurs, se placent imprudemment sur leur passage. Ils sont inévitablement broyés.
Le hasard qui voulait, sans doute, me faire voir et toucher de près, j'ignore pour quel dessein, les particularités les plus curieuses du monde des affaires boursicotières, me fit assister à la grande et terrible guerre qui eut
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lieu, il y a quelques années, entre les Rothschild et les Péreire. Je conviens m'y être parfois amusé. Le baron de Rothschild, le baron James qui mourut depuis à Paris, et que tout le monde connaissait, au moins de vue avait, entre autres qualités, celle de prendre gaiement son parti des découve nues lesplus graves et de trouver, en toute chose, quelque motif de plaisanter. Il jouait volontiers avec les affaires, comme le chat avec les souris avant de les croquer. A cette époque, à la suite de plusieurs msfuvaises liquidations successives, je m'étais retiré de la coulisse et j'avais accepté la situation d'intermédiaire dans la charge de Tun des agents de change les plus estimés du parquet. Quelques mots d'explication sont ici nécessaires. On appelle intermédiaire j à la Bourse, l'employé d'un agent de change qui ne reçoit pas d'ap-
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pointemenis fixes, mais prélève tant pour cent, habituellement un quart, sur les courtages qu'il fait encaisser à son patron. J'occupais donc la haute position d'intermédiaire lors delagranderivalité des Rothschild et des Péreire, et, obligé par les devoirs de mon emploi de me rendre plusieurs fois par jour chez chacun des très-hauts et puissants seigneurs qui se disputaient Tempire des ailaires, en ma petite qualité d'observateur, je recueillais dans leur cabinet une foule de faits des plus caractériques qui, consignés ici, ne jetteront pas peu de lumière sur l'histoire financière de la seconde moitié du xix.^ siècle. Le baron de Rothschild recevait les agents et leurs employés dans une grande pièce située à l'entresol de l'hôtel affecté à ses bureaux et qui, comme on le sait, se trouve rue Laffilte, n' 21. Ses trois fils travaillaient avcclui dans
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la même pièce, il n^avait pas encore eu la douleur de perdre son fiIsSalomon, et je me souviens même d'avoir vu Tune de ses bellesfilles, faisant office d'employé fondé de pouvoirs, endosser des traites dans ce cabinet où vinrent en solliciteurs les personnages les plus considérables de toute l'Europe, y compris le nonce du pape.
Or, un beau jour, c'est ici que la chose devient intéressante, il arriva que le baron qui, lui aussi, avait sa petite politique, me donna l'ordre d'acheter mille actions du Crédit mobilier. La chose me parut tellement énorme, outrecuidante, ridicule, que je me la fis répéter deux fois, croyant que mon malicieux client avait pris un mot pour un autre, prononcé acheter au lieu de rendre. Mais il se mit fort en colère, m'avertit qu'il ne me donnerait plus jamais d'ordres si je ne le corapre-
nais pas mieux. Il fallut bien me rendre à révidence. Les jours suivants, et il en fut de même jusqu'à la fin du mois, les seules opérations dont le baron daigna me charger furent invariablement des achats d'actions du Crédit mobilier. Pour tout homme de Bourse, il y avait de quoi devenir à peu près fou de se voir obligé de prêter la main à une aussi co« lossale plaisanterie. Mon patron assurait que quelque affaire formidable et effrayante devait se cacher là-dessous. Quand vint le jour de la liquidation, grand jour où les spéculateurs gros et petits sont forcés de montrer leur jeu, où toutes les positions se découvrent, le baron de Rothschild se trouvait acheteur de cinq mille actions du Crédit mobilier, affaire considérable, même pour lui, et qui, lorsqu'on la rapprochait des sentiments qu'il ne cessait de manifester à l'égard de ses rivaux, paraissait
complètement invraisemblable. Ce qu'il y avait de plus singulier c'est que, dans cette liquidation mémorable, les Péreire se trou-' vaient vendeurs exactement de la même quantité de leurs actions que le baron de Rothschild avait achetée. Il suffisait de consulter la feuille de liquidation pour s'en assu- r rer. Ainsi, juste au moment où l'ennemi juré du Crédit mobilier manifestait une confiance exagérée dans I.a solidité de cette institution financière, il se trouvait que les patrons delà célèbre Société montraient à découvert le peu de cas qu'ils faisaient de son avenir. La chose avait commencé à s'ébruiter à la Bourse où il ne manque pas de langues affilées, et c'était à qui lancerait son mot pour amuser la gale< rie au sujet de cette situation aussi neuve que délicate. Mais le côté le plus divertissant de l'affaire ne s'était pas encore montré. Chacun
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sait aujourd'hui que, le jour de la liquidation, toutes les affaires engagées à la Bourse sur toutes les valeurs doivent être ou reportées sur le mois suivant, ou liquidées, c'est-àdire « closes, » soit par voie de compensation, soit par une vente ou par un rachat d'après la position des spéculateurs, soit par une livraison de titres contre argent. Or, le matin du jour réglementaire, m'étant présenté dans le cabinet du baron de Rothschild, et lui ayant demandé ses ordres au sujet des cinq mille Mobiliers dont il était acheteur, il se renversa sur sa chaise, me regarda de son œil narquois, et me répondit tranquillement avec cet inimitable accent tudesque que de Balzac s'est efforcé de faire admettre en la plaçant sur les lèvres de son Nucingen :
— Che brends Ufraisson. Che lèfe.
La chose était trop forte. Je crus que le
baron se moquait de moi, et je le lui dis avec douceur; mais il se fAcha.
— Qa est-ce que fous tites, mon cheune ami? reprit-il. Che ne me moque pas ti tout. Ch'ai la pli crante confiance^ entendez-fous, tant le chénie tes Mesêiés Péreire. Ils sont les plis crands financiers te la terre. Moi qui suis cine père te famille, che suis héré te placer eine part de ma betite fortune tans leurs affaires. Che ne recrette qu'une chasse, c*est te ne pas poufôir confier à tes hommes si intellichents tous mes capitaux.
Comme on le voit, le baron était d^une assez jolie force dans Fart de la gouaillerie. N'osant pas lui rompre en visière, je commis, sans rougir, l'insigne flatterie de prendre ce qu'il me disait au sérieux.
— Vous n'avez donc pas peur de vous ruiner ? lui demandai-je.
— Me ruiner l Qu* est-ce que ça feut tire?
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— Alors, pourquoi me le répélez-vous?
-— Pour TOUS faire plaisir.
— Merci.
Le flemier acte de la comédie consista en ceci : le baron de Rothschild qui n*était pas manchot et n'exposait pas son argent, mémo pour servir sa rancune, se servit des cinq mille actions qu'il avait levées pour écraser, en les revendant dix et vingt fois à primes, la valeur dont la hausse l'avait si longtemps empêché de dormir. Il jouait le jeu de ses adversaires, les gênait dans leurs opérations habituelles. Tout le monde en riait à la Bourse. Les Péreiie seuls riaient jaune.
Indeirœ. — La valeur préférée du baron, son «enfant chéri,» eomineil l'appelait, était l'emprunt i;Qlien. Les P^reire, pour se venger, se mirent à en vendre par boisseaux, par tombereaux. La Bourse riait plus fort. Le
baron se mordait les lèvres. Un beau matin, sur le boulevard, je trouvai Temprunt italien quatre francs plus bas qu'il n'nvait fermé la veille. Dans le but de continuer mes études « sur le vif, » je sautai dans une voiture et me (is conduire au Crédit mobilier.
— Eh bien, vous devez être content, dis- je à M. Isaac que je rencontrai au bas de Tescalier. L'emprunt italien a baissé de quatre francs à la petite Bourse.
Le vindicatif méridional, en entendant cela, était devenu pâle comme un mort.
— Content I répondit-il d'un air sarcaslique. Content I
Puis, il reprit, avec des yeux de ligre :
— Nous n'en sommes pas encore aux grincements de dents.
C'était touchant.
Il faudrait des volumes pour retracer tous les faits caractéristiques qui se rapportent à rhistoire de la rivalité des Rothschild et des Péreire. Le peu que j'en ai dit suffira, j'espère, pour montrer la nature d'esprit particulière à chacun de ces hauts personnages. Ce qui fit la supériorité constante, écrasante, du baron de Rothschild sur ses ennemis^ c'est qu'il eut toujours le talent de se moquer d'eux, et de faire rire à leurs dépens, tout en les ruinant.
Chacun d'eux représentait un principe û-
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nancier essentiellement différent : le baron de Rothschild faisait des affaires avec sa for tune, les frères Péreire, à l'exemple de Mirés, travaillaient avec J*argent du public. A première vue, cette divergence dans la manière d*opérer n'a Tair de rien ; elle est cependant excessive. Le malheureux banquier commandité, en effet, est l'esclave de ses actionnaires. Il est forcé de travailler jour et nuit, do se donner un mal de galérien, pour leur faire gagner de l'argent. A tout prix, même au prix de sa réputation, de son honneur, il faut qu'il réussisse. Il le faut, ou sinon, ses indignes actionnaires, ses tyrans, vont l'accuser partout de les voler. Au contraire, le banquier qui travaille avec ses propres capitaux n'a de comptes à rendre à personne, il suit, en toute liberté, les inspirations de son génie. Nul n'a le droit de le diffamer. Chaque billet de mille
francs qu'il gagne est bien réellement gagné et vient augmenter son épargne. Il n'est point exposé, comme son confrère, à des revendications humiliantes. Enfin, il est toujours le maître de ses affaires, et nécessairement les conduit bien. Comparez la situation des Péreire obligés de vendre tout ce qu'ils possèdent, y compris leur galerie de tableaux, après toute une vie de travail, à celle du baron James de Rothschild, mourant à soixanteseize ans, comme un patriarche, et léguant à ses fils la maison qu'il avait reçue de son père et qui, entre ses mains, est devenue la plus considérable, la plus riche, la plus honorable de rUnivers, -^ une véritable puissance de premier ordre, plus forte que TAliemagne et la Russie! — et puis, tirez la conclusion.
L'une des choses qui m'ont le plus étonné
dans ma carrière d*homme de Bourse, c'est
le tapage véritablement infernal, le désordre
plein d'ahurissement au milieu duquel le
baron de Rothschild trouvait le moyen de
traiter chaque jour, et sans un instant do
répit, les opérations financières les plus c Jos-
sales. Un malheureux dénué de tout, à qui
Ton oiïrirait des appointements considérables
« à condition de mener une pareille existence,
refuserait certainement, et n'aurait pns tort.
Qu'on se figure cet homme, ce vieillard, blasé
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sur toute chose, ayant toute chose à profusion, qui aurait pu achever paisiblement sa vie au milieu des siens, pour lesquels il était un objet de vénération constante, et qui, par une singulière tyrannie de l'habitude autant que par un sentiment louable d'ambition professionnelle, se soumettait presque passivement, ne protestant que par quelques boutades et par quelques accès de jovialité, à des occupations absolument absurdes et qui devaient affreusement agacer ses nerfs. J'ai déjà dit, je crois, que son cabinet de travail était une grande pièce dans laquelle se trouvaient son bureau et ceux de chacun de ses trois fils, Alphonse, Gustave et Safomon. Dès le matin, à peine y étaient-ils installés tous quatre, c'était habituellement vers neuf ou dix heures, la procession commençait. C'étaient d'abord les agents de change venant
solliciter les ordres; puis, quelques heures plus tard, leurs commis, les courtiers de change et les courtiers marrons. Le défilé durait jusqu'à la fin de la Bourse, c'est-à-dire yers quatre heures. Le vieux baron se croyait obligé de recevoir tous ces gens maussades, affairés, d'une banaUté parfois écœurante, presque tous obséquieux daltitude, plats dans leurs sollicitations, serviles dans leurs flatteries. Se renversant dans son fauteuil, il prenait d'une main distraite la cote que chacun de ces êtres peu intéressants qui défilaient tour à tour devant son bureau, et dont j'avais l'ennui de faire partie, lui tendait, y jetait à peine un coup d'oeil, parfois se permettait la malice de la laisser tomber dans son panier, le plus souvent la remettait à celui qui la lui avait présentée, et passait à un autre. Ces cotes, qui mentionnaient toutes,
à peu de choses près, les mêmes cours, ne devaient constituer ni une lecture attrayante, ni une distraction excessive. Aussi le malicieux banquier ne les prenait-il que par acquit de conscience, afin de ne pas trop désobliger les gens, et les regardait-il à peine. Quoiqu'on lui attribuât invariablement, à la Bourse, tous les mouvements qui s'opéraient sur la plupart des valeurs qui y sont cotées, le baron, du moins de mon temps, ne spéculait guère. J'ai toujours vu les « montreurs de cotes » qui sortaient de son cabinet se plaindre qu'il leur faisait perdre leur temps et ne leur donnait pas d'affaires. Il est vrai que si le « banquier des rois » avait voulu les contenter tous, ce qui n'offrait qu'une médiocre utilité, son immense fortune aurait été réduite à moins que rien dans l'espace d'une semaine. En ce qui me concerne, je puis dire
que, à rèxception de certaines circonstances où mon client, pour me servir d'une expression consacrée, tapait dur, il ne me faisait même pas gagner le prix des voitures que j'étais obligé de prendre pour lui porter- les cours. Ce n'est donc point une dette de reconnaissance que j'acquitte en consignant ici une partie du bien que je pense du baron de Rothschild ; je cède simplement au plaisir d'esquisser, dans sa vérité, une physionomie curieuse et qui n'est point assez connue.
Dussé-je m'attirer autant de démentis que Ton peut compter de badauds se promenant sous la colonnade de la Bourse, je répéterai ici que le baron de Rothschild n'ét&i.^ point un spéculateur, comme les Péreire, mais sim?
plement un solide, intelligent et très-rusé « marchand de capitaux. » Le seul fait de faire valoir sa colossale fortune constituait
pour lui une occupation de toutes les heures. Chaque liquidation de fin de mois était un combat qu il livrait pour la sécurité de sa maison, le relief de son nom, l'affermissement de sa puissance. Il se tenait au courant des moindres nouvelles politiques, financières, commerciales et industrielles de toutes les parties du monde ; il en profitait de son mieux, tout naturellement; ne négligeait aucun bénéfice, si petit qu*il fût, aussi bien par principe que par considération pour le proverbe qui dit : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières; ^ mais, comme il était trèsintelligent et connaissait mieux son métier que personne au monde, il ne s*am usait point à « étrangler la place, » mais, au contraire, facilitait toujours les liquidations le pluspos sible. Enfin, dans toute son existence officielle, sans le dissimuler ni s'en vanter, il
parut toujours obéir à ce sage précepte que j'ai modifié et que je donne à méditer à tous les puissants de ce monde, y compris M. de Bismarck :