‹ Mémoires d'un coulissierChapitre 4 sur 4 · MILLE FRANGES · texte numérisé non relu

MILLE FRANGES

£t c'était là toute la fortune de TAnglais. ;

Jamais, sans la rapacité des commanditaires, le coup monte et si habilement exécuté que je viens de raconter n'aurait été possible. Les agents de change auraient pris des informations sur leurs clients exotiques, ils se seraient méfiés de leur connivence. L'immorale association de l'Anglais et du Prussien dura plusieurs années, m'a-t-on dit. Chaque mois, en suivant le joli système de compensation que j*ai démasqué, et, grâce à la liasse de prospectus du passementier, ils trouvèrent moyen de pêcher plusieurs centaines de mille

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francs dans les eaux troubles de la Bourse.

Ils crurent convenable de se retirer des affaires et de rompre leur association après la découverte que fit la police de leur moyen d'exécution. Tous les deux, aujourd'hui, enrichis par le travail, ont des biens au soleil, et vivent en philosophes. Le Prussien, après avoir acheté une délicieuse villa à Baden- Baden, y vit paisiblement, entre sa pipe, son pot de bière, une pendule française, et sa Gretchen qu'il a épousée, ainsi que la chose avait été convenue entre eux, aussitôt après qu'il put lui offrir une « décente fortune. )> L'Anglais, continuant à se faire passer pour un nabab, court le monde, ne craint même pas de se montrer à Paris, de temps à autre, et, chaque année, il consiJc^rd comme un devoir d'aller passer les beaux mois d'été auprès de ses amis les Prussiens. Il serait im-

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possible de rencontrer, sur toute la surface de la terre, une réunion de trois personnes, vivant plus honorablement, plus confortablement, et qui soient mieux faites pour s'entendre. Les deux hommes passent leur temps à philosopher. Le soir, ils boivent à l'anéantissement de la France et à la gloire du comte de Bismarck. Gretchen, toujours blonde et tou- ''ours jolie, les écoute et les admire. Elle a déjà donné trois beaux enfants à son mari.

Et, comme il faut que le diable fourre toujours son vilain museau dans les plus poétiques affaires de ce monde, elle le trompe avec le nabab.

Ce que j*ai dit précédemmeDt des comman* ditaires, de leur insupportable tyrannie, ne s'applique pas seulement aux affaires de Bourse, mais à toutes celles où Tintelligence est obligée de s'adjoindre le concours des bailleurs de fonds. Ayant eu le malheur, une fois dans ma vie, de prendre la direction d'un journal politique, dont la société était constituée par actions, le scélérat que j'avais chargé de rédiger le bulletin financier, s'étant amusé, plusieurs jours de suite, à abîmer l'emprunt italien, sans rime ni raison, je reçus un beau

jour de l'un de mes actionnaires qui possédait « en tout et pour tout » une action de mille francs, la lettre suivante que je transcris textuellement, parce qu'elle me semble digne d'être classée dans les archives financières du xix^ siècle :

« Monsieur, vous ne pouvez pas ignorer » que je suis Tun des plus gros souscripteurs » de l'emprunt italien, et cependant notre » journal , par la plume du rédacteur finan- » cier, que vous avez choisi sans nous con- » sulter, se complaît chaque jour à dégoûter » le public de cette valeur. Un tel état de » choses ne peut durer. Il faut, ou que votre » rédacteur change de gamme, ou que le joury> nal me rembourse la somme que m'a fait >} perdre la baisse continue de l'emprunt ita- » lien, et qui ne peut avoir été causée que

» par les divagations encouragées,* peut-être » conseillées par vous. Veuillez y réfléchir, » la chose est grave. Agréez, Monsieur le di- » recteur, etc., etc.

» Signé : K. »

Je fais grâce de sa signature à Tépistolier.

Les abus du crédit m'ont conduit à m'occuper un peu plus des commanditaires que je ne voulais le faire tout d'abord. Ce n'est peutêtre point un mal, car, jusqu'ici, personne n'avait osé dire la vérité sur ces crocodiles du monde des affaires. Je ne sais pas de situation plus pénible, pour un honnête homme , que celle où il se trouve lorsque la commandite qui lui a été confiée est tarie jusqu'au dernier sou par suite d'opérations contractées avec des fripons qui se faisaient passer pour d'honnêtes gens, et qu'il se voit forcé de faire sa

confess lod h ses commanditaires. Quand même ces derniers, retenus par un sentiment de pudeur ou de justice , ne lui adresseraient pas de reproches , il lit dans leurs regards , dans leurs réticences, dans leur maintien, certaines accusations qui Taccablent sans qu'il lui soit possible de se défendre. Il a eu beau faire tous ses efforts pour sauvegarder son capital , et il y était intéressé, il a beau le montrer, le prouver, on ne le soupçonne que davantage.

Dans toutes les circonstances de la vie , le moyen le plus sûr d'être toujours honoré , c*est d'être toujours heureux, do toujours réussir. Dans le monde des affaires surtout , ce précepte s'élève à la hauteur d'un axiome.

XXVIU

Sur dix liquidations il y en a à peine quatre qui soient réellement satisfaisantes et productives. Les autres sont invariablement douteuses ou ruineuses, et c'est, le plus soavent, par la faute des femmes. Je m'explique. Les ordonnances de police interdisent au sexe dépourvu de barbe l'entrée de la Bourse pendant les heures consacrées aux affaires ; et Ton conçoit, en effet, qu'il y aurait peut-êlrc peu de convenances à voir des femmes, jeunes ou vieilles, bousculées comme elles le seraient infailliblement si elles se trouvaient à Tinté-

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rieur du monumeut pendant que leurs frères, amis et maris , — je ne dis pas « amants )> — s'y exercent. Cependant, comme la passion du jeu fait autant de ravages chez les femmes que chez les hommes, on n*a fait que surexciter Tamour du gain qui semble inné chez les premières, en leur interdisant l'entrée du sanctuaire où trône le Veau d'or. Aucune d'elles n'en franchit donc jamais le seuil, sous aucun prétexte ; mais elles trouvent moyen de « travailler la prime et le report » sans s'exposer aux manques de courtoisie de la police. Celles d'entre elles qui tiennent à garder quelque respect humain, tout en contentant leur envie, stationnent aux environs de la Bourse, sur la place même, ou dans les rues adjacentes, chacune d'elles enfermée dans un fiacre, dont les stores sont à demi baissés. C'est là que les commis d'agents de

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change vont leur porter les cours et prendre leurs ordres, et je n'ai jamais entendu dire qu'aucun d'eux ait jamais poussé Tamour du courtage jusqu'à se faufiler dans le véhicule. Celles des joueuses ou spéculatrices qui ne craignent pas de s'afficher, se promènent, les jours de beau temps , sur les bas côtés de la Bourse, qui sont plantés depuis six ans, comme on le sait, de marronniers d'occasion.

Là , confondues avec les nourrices allaitant leurs enfants et les pires gamins du quartier, elles ne craignent pas d'interpeller les hommes, toujours très-affairés^ qui passent et do leur demander les cours. Ces joueuses m'ont paru appartenir à toutes les conditions sociales imaginables. Je n'en ai jamais vu de jolies. De mon temps, — je veux dire à l'époque mille fois heureuse où j'étais commis de coulisse et où je ne comptais pas plus que

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vingt printemps — elles mettaient un peu plus de réserve dans les manifestations de leur passion, et c'était dans les différents maga* sins de la place de la Bourse qu'elles stationnaient pendant les heures consacrées aux affaires. Le marchands ne se plaignaient pas du va-et-vient perpétuel que leur présence entretenait dans leurs boutiques. Je me rap-^ pelle qu'il y avait, entre autres , une de ces

joueuses qui avait élu domicile chez le pâtissier JuUien. C'était une ancienne femme entretenue qui se faisait passer pour veuve, était parvenue à Tâge de cinquante-cinq ans, et dont le visage bouffi, par suite d'une variole indiscrète, présentait de vagues ressemblances avec une écumoire. Mon patron, qui aimait le courtage et la savait riche, ne cessait de me pousser à lui porter les cours. « Tu es joli garçon, me disait il , il faut que cela nous

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serve à quelque chose. » Il comptait que la veuve s'éprendrait de mes vingt ans, me dcn nerait toutes ses affaires. A cette seule idée , je faisais des grimaces de cholérique. Aujourd'hui, rien que d'y penser, j'en blêmis encore. Cependant, j'étais bien forcé de m' exécuter. Cinq ou six fois par jour, entre une et trois heures, je traversais la place de la Bourse, je me précipitais dans la boutique du pâtissier, et je trouvais notre cliente en train de s'empiffrer de gâteaux, m'attendant sous les armes. Abominable situation I Elle m'offrait des bouchées aux huîtres^ j'étais bien forcé d'en manger, et elle me regardait, tout en mastiquant sa pâtisserie , du coin de ses yeux ronds , comme si elle avait nourri la monstrueuse) intention de me dévorer moi-même. J'avais précisément, à cette époque, le cœur pris par une charmante brune aux yeux de gazelle.

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Elle se nommait Alexandrine. Et, par une superstition d^amoureux, je ne cessais de prononcer mentalement son nom , tout en causant des cours avec ma veuve qui , Dieu merci l n'était pas ma veuve, dans Tespoir que ce nom chéri me servirait de préservatif contre les entreprises que je redoutais de la part de cetlo dernière. Je ne sais point encore très-exactement si cette joueuse goulue et bouffie avait l'intention arrêtée déjouer vis-à vis de moi le rôle de madame Putiphar. Ce que je sais pertinemment, c'est que je m'étais bien promis, le cas échéant, de rendre des points à Joseph. Je mangeais, il est vrai, les gâteaux qu'on m'offrait, parce qu'ils étaient bons et que jo n'ai jamais su désobliger personne, et, tant qu'il n'était question, entre ma cliente et moi, que de primes et de reports, je ne laissais pas languir la conversation, dans l'espoir

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daccrocher un ordre et pour ne pas mécontenter mon patron ; mais quand la veuve apoplectique s'avisait de me faire les « yeux en coulisse » et de me dire : « Mon bel ami, »

j'avais Tair de ne pas comprendre et demeurais parfaitement insensible à ses soupirs.

Elle s'irritait, se dépitait. Aujourd'hui que je juge les choses à froid, je pense qu'elle devait me prendre pour une brute. Je n'étais qu'un homme poli.

Malgré l'excessive considération que j'ai toujours eue pour le sexe auquel nous devons la déesse Vénus, je me vois obligé, pour être impartial, de dire que les femmes, jeunes ou vieilles, belles ou laides, sont les plus détestables clientes de Bourse qui existent. Les agents de change et les coulissiers le savent bien. Aussi, les plus avisés d'entre eux ne se laissent-ils jamais aller à la faiblesse de faire

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à aucune d'elles crédit d*un liard. Je dois ajouter, au surplus, que, à part de très-rares exceptions, les femmes qui se livrent aux spéculations de Bourse ne se recommandent généralement pas par Téclat de leur position.

Toutes celles que j*ai connues, de près ou de loin, étaient invariablement des duchesses do rencontre, des comtesses d*hôtel meublé, des baronnes de tables d'hôtes, de fausses veuves, etc., etc.; et il fallait avoir terriblement envie de faire des affaires pour solliciter leurs ordres. A quelque monde qu'elles appartiennent, les femmes, dans les questions d'argent, à ce que j'ai été à même de remarquer, du moins, ont toute la même morale. Cette mo* raie, un peu primitive, se résume tout entièra dans ce précepte : Recevoir quand on gagne, ET NE PAS PAYER QUAND ON PERD. Go

querhômme dô Bourse doit éviter par-dessus

toute chose, c'est, lorsqu'il a un compte débiteur à toucher, de rencontrer devant lui une femme. Il peut être certain alors de ne palper absolument rien. Ce que je dis ici ne s'applique pas seulement aux joueuses, mais aussi aux femmes des joueurs. Cent fois sur cent, lorsqu'un homme qui est en position de payer une différence de Bourse ne la paye pas, on peut être certain que c'est sa femme, ou une femme quelconque qui l'en empêche. Je ne dis pas qu'elle le fait alors séquestrer, ou lui dérobe la clef de sa caisse, ou le transporte, à son corps défendant, en Belgique. J'insinue simplement qu'elle lui donne toutes sortes d'excellentes raisons, des raisons péremptoires, pour faire ce que , en langage de boursicotier, on appelle un trou à la lune.Ei ici, que les gens hargneux, amis de la diffamation, no $e pressent pas d'accuser le beau sexe et de le

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déclarer un sexe inférieur. Si les femmes, dans les questions d'argent, agissent invariablement comme je Taidit, cela ne provient pas d*un vice de leur nature; cela provient uniquement de Téducation que nous leur donnons.

En effet, Téducation morale des femmes, dans tous les pays du monde, repose tout entière sur l'observation du neuvième commandement. Nous ne leur apprenons qu'à être chastes; nous n'exigeons d'elles que cela; pourvu qu'elles le soient, et l'expérience démontre suffisamment qu'elles ne le sont pas toutes^ ni toujours, nous les tenons quittes de tout le reste. Elles peuvent alors n'avoir ni probité, ni bonté, ni douceur, ni ordre, ni bon sens, ni aucune des qualités et des vertus qu'on aimerait à rencontrer sous son toit. Qu'est-ce que le monde appelle une hon^

néte femme? Est-ce une femme polie? ou une femme scrupuleuse dans les affaires d'argent? Pas le moins du monde. C'est une femme qui ne trompe pas son mari. L'honneur, tel que l'entendent les hommes pour eux-mêmes, et rhonneur tel qu'ils le comprennent pour les femmes, représentent deux choses absolu* ment différentes. Aussi, dans toutes les questions d'intérêt où les femmes se trouvent mêlées, les hommes de bon sens sont-ils frappés de la singulière façon avec laquelle elles montrent qu'elles comprennent le droit,' l'équité, le respect des engagements pris, et la justice. Comme ce sont elles qui sont généralement chargées du soin de « faire marcher» leur maison, de veiller aux mille détails du ménage, et comme elles ont, en quelque sorte, la responsabilité morale de l'existence du foyer domestique, elles ne songent absolu-

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ment qu'à une chose : Pourvu que les loyers soient payés, ainsi que les fournisseurs, qu*il n'y ait pas de dettes criardes dans la maison, et que les revenus soient assurés, elles ne so soucient de rien de plus. Vous qui avez fait crédit au mari, lui avez prêté votre office pour se livrer à une spéculation quelconque qui pouvait Tenrichir, et qui avez à lui réclamer quelques milliers de francs qu'il a perdus, que vous avez payés pour lui, présentez vous un peu chez lui à rheure où il se trouve en tôte-à-tête avec sa femme, et vous verrez

comme vous serez reçu!

Il est une autre catégorie de spéculateurs que tout prudent intermédiaire doit éviter à la Bourse avec au moins autant de soin que les femmes, celle des commis. Il ne faut pas se montrer trop dur pour Thumanité. Celui qui n'a jamais failli, même par le désir ou par la pensée, a seul le droit d'être sévère. Comment veut-on que de malheureux jeunes gens, pris la plupart au sortir du collège, à l'âge où toutes les tentations les plus séduisantes viennen!

vous assaillir, et où ni l'expérience, ni la maturité de la raison ne peuvent vous rendre ni

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sourJs ni aveugles, trouvent en eux-même la Force nécessaire pour ne pas succomber?

Leur métier ne consiste qu'à prêter leur concours à la spéculation la plus aventureuse; ils passent tout leur temps à s'entretenir d'affaires avec les joueurs ; ils ont constamment sous les yeux le spectacle contagieux de gens qui s'enrichissent en quelques jours; ce sont eux qui, par leur zèle et leurs aptitudes spéciales, concourent souvent de la manière la plus active à l'édification des fortunes les plus scandaleuses ; les appointements qu'ils reçoivent do leurs patrons sont à peine suffisants pour leur permettre de se vêtir décemment et ne pas mourir de faim ; et l'on veut que ces jeunes gens, qui ont Tamour du luxe, comme tout le monde, qui doivent avoir au moins chacun une maîtresse, ce qui n'est point un bien grand crime ; qui peuvent supporter déjà

des charges de famille ; qui enfin ont le droit de souh3iter la fortune, avec toutes les satisfactions qu'elle comporte, aussi bien que vous et moi, résistent perpétuellement au désir de t&ter la chance qui se montre si complaisante, chaque jour, sous leurs yeux même, pour une foule de gens qui ne les valent pas I

Il faudrait qu'ils fussent de bronze pour ne se sentir jamais mordus par Taiguillon de ce monstre que Ton nomme le jeu. Il est si facile, d*ailleurs, de trouver le crédit nécessaire pour faire des affaires à la Bourse I Tout vous y pousse, tout vous y incite. Les camarades avec qui Ton vit journellement viennent euxmêmes vous proposer de gagner de l'argent.

Et alors, tel que son patron envoie porter les cours au Crédit Mobilier se met à jouer le jeu des Péreire. « Ils sont si heureux, si riches, si bien informés 1 se dit-il. Ils ne peu-

vent jamais se tromper 1 Tel autre qui hante la maison Rothschild fait exactement, en petit, toutes les opérations que le célèbre banquier fait en grand. « Y a-t-il un moyen plus sûr potir faire fortune, se dit-il, que de se modeler sur l'homme le plus riche du monde? » Ainsi de suite. Et qu*on ne dise pas que la crainte de la déconsidération peut arrêter ces jeunes gens. Ne voient-ils pas, chaque jour, tout le personnel de la Bourse, y compris leurs patrons, faire bonne mine aux pires coquins, solliciter les ordres des banqueroutiers les plus éhontés ? Tout les pousse donc ; rien ne les retient ; et, ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que, dans le nombre de ces imprudents, il y en a quelques-uns qui touchent juste, une fois par hasard, qui réussissent.

Abominable exemple pour les nouveaux venus, qui se voient tentés à leur tour!

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La jeunesse est toujours inconsidérée, et souvent imprudente. Lorsqu'il arrive que Tun des jeunes gens dont je viens de parier, soit par l'effet du hasard, soit par suite de quelque combinaison intelligente, réussit à faire « un gros coup, » c'est-à-dire à gagner en quelques liquidations une de ces jolies sommes qui peuvent passer pour une « certaine fortune, » la première idée qui lui vient, ^t elle est assez naturelle, c'est de jouir de la vie, et la première chose qu'il fait, c'est de quitter sa place, dont les émoluments ne lui semblent plus à la hauteur de son mérite. Il n*est donc plus <îommis. Le voilà devenu spéculateur. Il ne faudrait pas le prier beaucoup pour qu'il s'in • titulAt « banquier. >^ Réussir à la Bourse, c'est la grande affaire. Il faut réussir, coûte que coûte, à tout prix. En voilà donc un qui a réussi. Souvent, il est tout jeune encore, ne

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compte pas trente ans ; il a été élevé honnêtement et simplement par sa famille ; cette famille pouvait croire qu'il mènerait toujours une existence modeste, ne s'écarterait pas des principes salutaires qu'elle hii avait inculpés. Cela aurait pu être, mais on ne réussit pas impunément dans les affaires. Le bénéfice engage. II a des exigences, comme une femme.

Supposons que le jeune homme dont il est ici question ait gagné une somme de trois à quatre cent mille francs. C est peu de chose, et c'est énorme. Désormais, sur le boulevard, au passage de l'Opéra — et dans le temple — on ne le verra plus qu'entouré d'une petite our. On l'écoute, on Tadmire, on lui trouve de riûtelligence, de l'esprit, on le consulte, et cela n'est pas surprenant, en peu de jours il est devenu un client important. Il commence par apporter de grandes modifications dans

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sa mise, porte du ling3 fin, se fait habî lor chez le tailleur le plus en renom, ne rec ilo pas devant quelques bijoux, et ne se moilre nulle part sans avoir aux mains des gints frais. Mais ce n'est pas tout. Un homme comme lui ne peut plus sortir en fiacre. Le voilà qui se monte. D'abord, il est modeste : un petit coupé pour le soir, un phaéton pour la journée et une Victoria pour les beaux jours. Le moment n'est point éloigné où on le verra conduire un break ou un mail attelé de quatre pur-sang ; et, comme le succès grise toujours un peu, il poussera le mauvais goût jusqu'à promener ce magnifique attelage sur le boulevard des Italiens, à l'heure de la petite Bourse. Ses anciens confrères, qui l'ont vu arriver tout petit garçon de sa province, auxquels il a gagné les sommes nécessaires pour Jeter ainsi au public de la poudre aux yeux.

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et qui, continuant leur commerce, les pieds dans la boue, le verront ainsi passer, dans toute la pompe de son talent de cocher improvisé, auront peine à le reconnaître. Mais lui, rien ne sera capable de le démonter. En parlant de lui-même, il dira : « mon prestige. > Il finira par se croire un financier. Jadis, il s'estimait heureux de hanter des grisettes et des demoiselles de boutique; maintenant, pour se bien poser, il va se croire obligé d'entretenir Tune des femmes de Paris les plus connues et les plus huppées. Ses chevaux d*écurie ne lui Suffisent bientdt plus; ses afTaires continuant à prospérer, son capital continuant à augmenter, il lui faudra des chevaux de course. Le voilà donc qui fait courir. Cela lui permet de se mêler à la clique des palefreniers et do frayer avec Téléganle coterie du Jockey-Club. N*a-t-il point aussi une

meute? Un château?... il a grand soin de le faire construire dans le village où il est né et où on Ta vu en sabots. Toutes ces métamorphoses se sont accomplies en très-peu de temps. Notre homme compte à peine trente ans, et déjà il s'est donné tous les ridicules réunis de M. Jourdain et de M. de Pourceaugnac.

Les jeunes commis qui réussissent aussi violemment ne forment à la Bourse qu'une minorité des plus infimes. Le plus grand nombre de ceux qui se laissent tenter par le jeu passent leur existence à végéter, éprouvant des hauts et des bas, vivant dans la terreur de leurs patrons, passant des espérances les plus immodérées aux angoisses les plus cruelles, employant le plus clair de leurs appointements et des remises qu'ils peuvent faire à payer leurs différences, parfois, —

heureusement la chose est rare, — on en voit qui sont assez bétes, calculent assez mal pour soustraire, dans la caisse qui leur est confiée, la modique somme nécessaire au payement de ces différences maudites, risquant ainsi la cour d'assises, le bagne, pour s'éviter l'ennui de dire simplement à celui de leurs camarades qui est devenu leur créancier : « je ne puis pas payer. » Il y en a fort peu qui, ayant une fois goûté au fruit défendu, se sentent assez forts pour n'y plus toucher. La tenta* tion est trop puissante, trop contenue, l'exemple trop contagieux. Ce qui est honorable, en effet, dans les préjugés de la Bourse, ce n*est pas de ne point faillir à son devoir, c'est de réussir; et ce qui est humiliant, ce n'est pas de se faire prendre en flagrant délit de vilaine action, c'est d'avoir toujours la « déveine. »

Je connais bien des drames horribles qui sont nés de la situation que j'indique. J'en choisirai un dans le nombre, un seul, le plus pitoyable et le plus sinistre, pour le raconter :

Il y a environ vingt ans, parmi les jeunes gens qui cumulaient, à la Bourse, le métier de commis d'agent de change et de remisier, il n'y en avait pas un seul qui fût plus aimé de tout le monde, et qui parût plus digne de l'être, que S... Quand il fit son entrée dans le monument, il n'avait guère plus de vingt ans-, il était grand, bien fait, élancé, joli gar-

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çon, d'humeur douce et de relations faciles.

Sans être d'une intelligence hors ligne, et sans avoir de vocation bien décidée pour les affaires, il les comprenait bien, s'y intéressait ; le seul défaut que son patron pût lui reprocher était une certaine faiblesse native qui l'empêchait de résister aux suggestions d'autrui et aux siennes propres aussi fermement qu'il l'aurait voulu. En peu de temps, grâce à l'urbanité de ses manières et de son esprit, son flge aidant, qui le rendait intéressant, il put se faire un millier de francs chaque mois, remises comprises. C'était évidemment un fort joli denier pour un garçon qui n'avait aucune charge, et était d'ailleurs habitué, dès son flge le plus tendre, à se contenter de fort peu. Malheureusement pour lui, comme on le savait liant et bon enfant, il était toujours entouré d'une foule de petits

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camarades, remisiers comme lui, qui, peu satisfaits de leurs* émoluments, cherchaient dans la spéculation les moyens de vivre, et de bien vivre. S... se laissa d'abord entraîner à faire de petites affaires : mais, le pli étant une fois pris, il ne lui fut bientôt plus possible de tenir tête à son vice. La chance, dès le début, se montra pour lui inégale. Il gagnait, et' puis il perdait; en somme, il était plutôt obligé d'y mettre du sien. Ses camarades se moquant de lui et l'engageant à persister, il persista si bien que la déveine, une déveine inouïe, constante, terrible, se déclara enfin contre lui. A partir de ce moment, l'existence du pauvre diable ne fut plus qu'une succession d'avanies et de horions. Il s'estimait heureux des liquidations où il ne «perdait que le montant de.ses remises et où rintégralité de ses appointements lui restait

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pour vivre. Ces liquidations devinrent enfin de plus en plus rares. S... ne put bientôt plus toucher à une affaire sans la voir immédiatement tourner contre lui. Tout s*ébruite à la Bourse : les quelques pauvres petits clients qu'il avait ne tardèrent pas à lui donner de moins en moins d'ordres, redoutant de voir leurs affaires négligées par un homme qui avait tant de motifs pour se préoccuper des siennes. Plus il allait, plus le pauvre garçon dégringolait. Dans l'espoir de se rattraper, le soir, il jouait chez ses amis au baccarat ou à rimpériale. Mais là encore la déveine le poursuivait; il perdait, et il s'endettait. Après avoir couru sus au traditionnel billet de cinq cents francs, qu'on ne trouve jamais chez personne. S..., de chute en chute, de guignon en guignon, épuisé par dix ans de luttes où II déploya la patience et le courage de Xé-

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nophon, en arriva à quémander chez ses amis la vulgaire pièce de cent sous, et à se la voir refuser avec une unanimité des plus touchantes. Il n'était pas possible de tomber plus bas. Et il demeurait toujours jeune, toujours gai, toujours d'aimable humeur. Sa maîtresse, une brave fille, couturière, et le reste, lui prêta, en trois fois, vingt francs, qu'il ne lui remboursa jamais; chacun de ses amis, de ses camarades, contribua; dans la proportion la plus exiguë, à le faire subsister pendant quelque temps. Tout fut inutile. Il jouait toujours, petit jeu, il est vrai, et perdait toujours. Cela dura dix ans, dix ansI entendez-vous?

au bout desquels, n'ayant plus que des vestiges de bottes aux pieds, des lambeaux de chemise sur le corps, ayant vendu sa garderobe et son mobilier, déjeunant d'un verre d'eau et d'une croûte de pain ; dînant, dans

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un bouillon Datai, d'un consommé et de quelques pommes de terre; le corps brisé, les pieds usés par des milliers de courses inutiles, il finit par être frappé d'une terrible maladie du cerveau qui le mit à deux doigts de la mort. Le médecin qui le yisila, -* c'était celui de sa portière et elle le lui avait envoyé d'autorité, — se cassa vainement la tète à chercher la cause secrète qui avait pu exercer de si terribles ravages chez un sujet tout jeune et solidement constitué. Cette cause, tous les amis de S... la connaissaient bien : c'était la lente et lourde accumulation des tourments, les espérances broyées, les ambitions rentrées, la lutte toujours vaine et toujours héroïque, la misère et tout son cortège de laideurs; la cause, c'était le malheur. Il n'était pas besoin de chercher. Après deux mois de souffrances aiguës, il

retourna à Lyon, sa ville natale, pour y entrer dans une maison de fous. Il y est mort, tout récemment, n'ayant pas encore trente ans, laissant sa famille dans les larmes et tous ses amis consternés.

Jeunes gens, que ceci yous serve d'exemple I Il faut réussir à la Bourse, il faut réussir à tout prix.

La plume de Montaigne ne serait pas de troppourécrire le chapitre qae je médite. Sans me préoccuper de ce qu'il en pourra résulter, je vais me prendre corps à corps avec la convention la plus puissante, la plus absurde et la plus hypocrite des temps modernes. Je veux parler d!e la philanthropie.

Je divise les philanthropes en deux grandes classes :

i^ Ceux pour qui la philanthropie est une source-de revenus.

2^ Ceux dont la philanthropie a pour but

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de faire publier leur, éloge et leur portrait dans les feuilles publiques.

Avant d'essayer de montrer comment la philanthropie s'exerce à la Bourse, il est indispensable de la prendre sur le fait dans les autres parties du monde.

De tout temps, grâce au Ciel! il a existé des hommes bienfaisants, c'est-à-dire se plaisant à secourir leurs semblables — qui no sont pas toujours rigoureusement leurs semblables. — Ces hommes ne font ni un métier/ ni même une occupation de leur humanité. Ils ne professent pas que tous les hommes leur sont chers. Ils évitent de faire parler d'eux, spécialement dans les journaux. Quel que soit le chiffre de leurs revenus ou de leur fortune, ils font le bien, uniquement par amour du bien, et sans espoir de récompense. Une infortune se révèle à eux, ils peuvent la soulager, ils la

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soulagent. S'ils ne le peuvent pas, ils se privent du plaisir de lui tendre leur bourse. Tout cela sans bruit et sans phrase. Quant au petit manteau bleu et à ses imitateurs, c'est une autre affaire.

Lorsqu'il est doué de raison, ce qui n'est point un fait incompatible avec un certain fond de bonté, l'homme bienfaisant gradue ses libéralités en raison des liens plus ou moins étroits qui l'attachent à ceux qu'il désire obliger, ou de Tintérêt que ceux-ci, par leur mérite, la situation qu'ils occupent, ou rétendue de leurs peines doivent exciter dans tous les cœurs. C'est une chose presque sans mérite pour nous tous, tant elle est naturelle, de pourvoir, dans la mesure de nos moyens, aux besoins de nos ascendants, de nos collatéraux, de nos descendants. Aider son père, ses frères, ses enfants, ce n'est point une

ra MÉMOIRES DUN COULISSIER

. vertu, c*est le plus impérieux de tous les devoirs. Qui le fait, se comporte en homme, simplement; qui ne le fait pas se déshonore.

Immédiatement après les trois catégories de personnes dont je viens de parler, se placent» dans nos obligations, nos amis; puis, tout de suite encore après, nos confrères, collègues, camarades, à quelque classe de la société que nous appartenions, et enfin nos relations habituelles.

L'homme judicieux distingue aisément ces nuances. Sans réclamer jamais de publicité d'aucune nature, il fait en sorte qu'on ne puisse pas dire de lui qu'il a laissé volontairement la moindre des personnes qu'il fréquente, ou qu'il a un jour fréquentées, dans l'embarras. Mais ce n'est pas tout. La morale toute simple, la morale ^courante, celle qui découle de toutes les religions, de toutes les

MÉMOIRES D'UN GOULISSIER 273

philosophies, qui est de tous les payjs et de tous les temps, exige que nous ne limitions pas nos secours et nos bienfaits aux personnes qui soht ou qui ont été attachées à nous par un lien, une fréquentation ou une habitude quelconque. Dans le nombre des gens que nous ne connaissons pas personnellement, que nous n'avons jamais rencontrés, il en est quelques-uns qui, par leurs travaux, leur notoriété, ayant contribué aux plaisirs, à Tinstruction, aux plus nobles distractions de l'humanité, doivent attendre, de droit, quand ils sont malheureux, de la commisération et des secours de tous les hommes. Celui qui les accueille, les aide, s'attire l'admiration universelle ; celui qui les repousse se fait mépriser comme un monstre. Le maréchal de Luxembourg s'honora considérablement en donnant un asile au grand La Fontaine, comme le

874 MÉMOIRES D'UN GOULISSIËR

prince de Conti à Labrayère, Ninon de Lenclos eu encourageant les premiers essais de Voltaire. En revanche, c'est une honte pour la France tout entière d'avoir laissé si longtemps mendier Lamartine. Philanthrope lui-même, il était entouré de riches philanthropes qui Tout laissé crever de faim. Pour prendre des exemples plus rapprochés de nous, lorsque le peintre Anastasi, — qui n*était pas Michel- Ange, mais qui avait du mérite — devint aveugle, M. Maurice Richard, alors ministre des Beaux-Arts, fit une bonne action en lui accordant une pension sur les fonds de son ministère; de même fit le comte de Morny lorsqu'il favorisa de tout son pouvoir les débuts dramatiques du fils d'Alexandre Dumas.

Ce n'est pas. seulement de sa bourse qu'un homme qui se respecte doit aider le mérite et le talent tombés dans le malheur. C'est aussi

de son influence, de ses relations, de ses égards, de toutes les expressions possibles de sa bonté. En dehors de ces infortunes auxquelles chacun de nous se doit, les hommes véritablement bienfaisants secourent, autant qu'ils le peuvent, toutes les infortunes qui se trouvent sur leur passage. Et franchement, quand ils le font, on ne saurait, sans mauvaise grâce, exiger d*eux davantage. Quant à

celui qui aime, ou dit aimer indistinctement tous les hommes, je n'ai rien à lui dire, si ce D*est que,dans,ma pensée, il n'aime et n'a jaoïais aimè^pessoune. .

< Je ne m'ennuyerai pas à relater les innombrables procédés plusou-moins ingénieux, et tous décents, que certains philanthropes emploient pour augmenter leurs revenus :

loteries dites de bienfaisance, quêtes à domicile, concerts^ représentations à bénéfices,

rO MÉMOIRES D*UN GOULISSIER

conférences, tout leur est bon pour assouvir la passion que rhumanité leur inspire. Ils trouvent le moyen de gratter sur tout. Après vingt ou trente ans de grattages philanthropiques, ils se retirent dans quelque trou de province, pour y jouir en paix des fruits de leur charitable industrie. Mais là encore, ils ne renoncent point à la gloire de travailler au bonheur de l'humanité. Ils fondent des écoles, des crèches. Cela leur vaut, un jour ou l'autre, Thonneur d'être nommé conseiller général de leur département, maire de leur village, juge de paix, tout au moins. Tant il est vriii qu'un bienfait n*est jamais perdu, comme le dit le proverbe.

Les philanthropes, qui travaillent en vue d'obtenir l'approbation des journaux, sont plus réjouissants. D ordinaire, ce sont des messieurs sur la tête desquels un gros héritage est venu tomber à Timproviste, et qui ne savent que faire de leur fortune. Ils en ont trop pour se contenter de l'employer à vivre agréablement, en y faisant participer leurs amis et connaissances, et même pour se donner le luxe de quelque innocente manie, telle que celles de la chasse, des chevaux, des voyages ou des tableaux. De telles

manies d'ailleurs exigent des prédispositions, des aptitudes ou des connaissances spéciales. Le jeu coûte parfois bien cher et n'est pas toujours amusant. On se poserait mieux dans l'estime des populations en s*enrôlant sous la bannière des amants de thumani$é. Et voilà comme, souvent, sans avoir jamais eu la moindre velléité de faire du bien à autrui, on se trouve un jour philanthrope. Le but à atteindre n'étant que de faire dire du bien de soi par tout le monde, et spécialement par les journaux, avec accompagnement de portrait,

— il est si agréable de faire circuler son imagel

— on débute dans la partie par Térection de quelque monument public, d'une utilité plus ou moins contestable, tel que calvaire, pont, chapelle, lavoir, asile, crèche ou fontaine.

Les populations, malheureusement, se montrent tant soit peu rebelles au cadeau qu'on a

MÉMOIRES D'UN COULISSIER ' tn

eu ridée de leur faire malgré elles. Aucune bonne femme ne s'arrête pour dire sa prière au calvaire, personne ne passe sur le pont, les blanchisseuses affectent de tourner le dos au lavoir, les chiens errants, tout seuls, ont ridée de se réfugier dans lasile contre les murs duquel ils lèvent outrageusement la patte, la crèche n'est hantée que par la vermine, et, quant à la fontaine, la traditionnelle fontaine, les ouvriers qui passent auprès d'elle, se doutant qu'on ne leur a joué le tour de l'édifier que pour leur enlever l'idée d'aller chez le marchand de vin, ne manquent jamais de lui montrer le poing, comme si le philanthrope, son auteur, résidait dans son onde pure, en s'écriant :

— Canaille! vas I

Mais qu'est ce quecela fait au philanthrope ! Les monuments qu'M a construits à ses frais

n'en subsistent pas moins. Tout le monde les voit. Chacun les nomme de son nom, à lui philanthrope. Tous les journaux, grands et petits, illustrés et non illustrés, sont encombrés de ses louanges. Les premiers ne manquent jamais d'annoncer à leurs lecteurs qu'ils ont eu toutes les peines du monde à se procurer Son portrait pour le reproduire, tant le philanthrope est modeste, tant il redoute la publicité I Ah! le bon billet qu'a la Châtre t Il faut, convenons-en, que je sois doué de quelque courage pour oser imprimer de pareilles choses, à une époque où l'art de la banque est poussé, par certaines gens, jusqu'au sublime, et où Ton voit tant de farceurs s'imposer au respect des masses. Mais je reviens à mon philanthrope. Ne pouvant être ni un homme de génie, ni même tout bêtement un homme d'esprit, ne voulant pas, l'ingrat! se

contenter d*étre un homme riche, il a en la naïve ambition de se faire passer aux yeux de tous pour le meilleur de tous les hommes. Rien que cela 1 Et comme il n'est pas maladroit, il a fini par y parvenir. Ce qu'il y a de particulièrement divertissant dans son cas, c'est qu'il a souvent payé très-cher la réputation qu'il est parvenu à se fabriquer. Tous les gens besogneux de toute la terre, et le nombre en est grand! apprenant qu'il existe de par le monde une si bonne pâte d'homme, s'empressent de s'adresser à lui, en même temps, pour saigner sa bourse. Il ne sait plus auquel entendre.

Cela devient une sujétion. Tous ses instants sont pris par un monde de quémandeurs. Il faut qu'il les satisfasse tous, coûte que coûte, ou sinon... gare là-dessous ! Les demandes qu'on lui adresse sont toutes des plus ridicules. L'un espère que le grand philanthrope

voudra bien le commanditer pour exploiter une mine mille Fois plus riche que la crédulité pulilique; un autre le prie tout simplement de vouloir bien payer ses dettes; un troisième jure ses grands dieux que le « meilleur des hommes » serait bien aimable s'il lui donnait une petite dot qui lui permettrait d*épouserla femme qu'il aime. Mais je ne puis tout citer. Le ch&timent de Thomme qui est afQigé du travers de la philanthropie, avec accompa-

gnement do publicité, consiste en ceci : il est fatalement condamné à se faire' exploiter par les intrigants, et il lui est absolument interdit de soulager les infortunes honorables.

Hais il est temps de sortir des spécialités et de irtontrer comment la philanthropie s'exerce à la Bourse.

Les gens de Bourse, grands hâbleurs quand leurs intérêts sont en jeu, ont répandu partout le bruit qu'ils étaient extrêmement charitables. « Nous gagnons l'argent très-facilement, disent-ils; nous le dépensons de même ; jamais aucun de nos confrères n'a vainement frappé à notre porte ; c'est un honneur etun bonheur pour nous de soulager toutes les infortunes. » Autant de mots, autant de blagues. Je ne dis pas que, pris individuellement, tous les hommes qui hantent la Bourse sont sans cœur ; je dis que, lorsqu ils font

i8l MÉMOIRES D*UN GOULISSIER

des libéralités, ils les font sans disceroement, et que, en thèse générale, pris en bloc, ils n*en font guère.

Maintenant, je vais m'expliquer, ce que je viens de dire pouvant paraître un peu obscur.

Les rares infortunes que j*ai vu secourir à la Bourse étaient invariableînent les moins intéressantes. Un joueur se trompe dans ses calculs ; il perd une grosse somme au lieu d*en gagner une petite; il n'a pas le sou pour payer ; il ne pourra donc pas continuer son joli métier. Aussitôt tout le monde s'émeut.

« Ahl quel affreux malheur I s'écrient une foule d'âmes sensibles. Un personnage si intéressant disparaîtrait de Thorizon de la Bourse I On ne l'entendrait plus, chaque jour, émettro des théories sur la hausse et la baisse t C'est odieux 1 c'est abominable! Comment vivre

sans lui ! Et comment vivrait-il sans nous ? » On ne s'informe même pas s'il a des res; sources pour ^ faire bouillir sa marmite, » si une famille, des enfants tirent de lui tout ce qui leur est nécessaire pour subsister. Ces cboses-là ne rentrent pas dans la catégorie de celles qui touchent le cœur des joueurs. L'imporlajit, c'est de savoir s'il pourra continuer à travailler la prime et le report. Et, pour le mettre à même de faire honneur à « son passé, » c'est-à dire de reprendre le cours de ses opérations absurdes autant qu'immorales, ses amis se réunissent, se cotisent, lui constituent un capital. Et Dieu sait comme ils le défendent si quelqu'un se permet de Tattiiquer devant eux l

La chambre syndicale des agents de change qui représente une compagnie si riche, qui est si riche elle même, distribue chaque année

286 MÉMOIRES D*UN GOULISSIER

une somme importantantc dans les bureaux de bicnraisancedeParis,etellea soin toujours de laisser citer la chose dans les journaux; mais, si quelque ancien employé du parquet, commis d agent de change, intermédiaire, remisier, frappé par des revers immérités, s'adresse à elle pour en obtenir un peu d*aide , elle repond invariablement qu'elle « n'a pas de fonds spéciaux pour secourir ces sortes d'infortunes. » Et elle ne lui envoie pas un sou.

En revanche, si un ancien agent, honorable et considéré, après des tribulations diver- 'ses, meurt, laissant sa famille dans la misère, comme il est arrivé à mon ancien camarade J..., ladite chambre syndicale vote à sa veuve une rente viagère de douze cents francs.

C'est une chose pleine d'enseignements pour un observateur désintéressé, lorsqu'il est

en situation de n'avoir besoin de personne.

— que la succession de mésaventures qui achèvent d'exterminer le boursier assez malheureux pour être réduit à solliciter Taide de ses confrères.

Sur vingt lettres qu'il leur écrit, quelque pathétiques qu'elles soient, il y en a toujours au moins dix qui restent à jamais sans ré ponse. Les braves gens à qui celles-là sont adressées se disent pour se consoler de leur dureté : « On mettra mon silence sur le compte des négligences de la poste. y> Ils ignorent, en pensant ainsi, que la totalité de ces lettres ont été remises chez eux par le signataire luimême. Les réponses que d'autres daignent lui adresser ne valent guère mieux. On les croirait toutes copiées sur le même modèle. « La liquidation a été mauvaise ; on n'a pas de fonds disponibles; chaque fois qu'on a été

SsB MÉMOIRES D'UN COULISSIER

assez mal inspiré pour prêter de Targent à un ami, on en a été pour ses frais d'amabilité, l'argent ne vous a point été remboursé. Les camarades auxquels le décavé s'adresse verbalement sont pour le moins aussi impitoyables que les précédents. Us lui offrent de bons conseils, se le renvoient Fun à Tautre comme un volant que Ton fait sauter sur des raquettes. Dans cet ordre d'idées, j*ai vu des choses qui ne font pas du tout honneur à la nature humaîÊe : des millionnaires enrichis par le vol, non par autre chose, et qui devraient chercher à se faire pardonner leurs méfaits, refuser un billet de cinq cents francs à d'honnêtes gens écrasés par l'accumulation des plus grands désastres; des misérables se réjouir entre eux, à haute voix, des peines d'autrui ; des hommes prudents refuser sèchement d'obliger leur père ou leurs frères. Ce

sont ces choses-là qui m'ont donné sur la philanthropie les idées que Ton sait. En thèse générale, les hommes de Bourse, pour tout ce qui touche à Targent, sont féroces.

Quelques familles, toutes placées dans une situation exceptionnelle, telles que les Rothschild, les Fould, font d'honorables exceptions à la règle. Je pense quMlpeut y en avoir quelques autres encore, mais comme elles ont négligé le soin de se révéler à moi , je me priverai du plaisir de les nommer. Partout, à la Bourse comme dans le monde, la pbiluh thropie s'exerce de la même manière : élever des fontaines, solliciter secrètement les éloges, des journaux, et voilà tout. Il n'y a rien d'ab-

solu cependant sur cette terre ; on rencontre ^e braves cœurs en tous lieux, même à la Bourse ; et je dois convenir ici que, pendant vingt années où j'ai hanté le monument, j'en

ai rencontré deux — ou trois — pour ma part, qui n'avaient pas le sou.

S'ils sont moins charitables qu'ils se vantent de l'être, et même moins bons camarades, les boursiers ne manquent pas absolument de qualités. En général, ils passent pour de bons vivants et de bons enfants, dans les cabarets des boulevards. Les femmes les recherchent, les citent comme des hommes remplis de procédés. Ils font bonne figure, le verre en main, assis auprès de quelque chignon jaune à la mode. Grands amateurs de chasse, aa surplus. Ne se donnent'ils pas également pour connaisseurs en peinture? On ne voit queux à l'hôtel Drouot. Et de même, aux premières représentations des petits théâtres , depuis le Vaudeville et le Gymnase jusqu'aux Bouffes- Parisiens et aux Menus-Plaisirs. Il semblerait qu'une chute ne peut décemment se produire,

MÉMOIRES D'UN GOULISSIER 291

un succès se faire sans eux. Telles sont les sympathies, distractions, propensions, plaisirs, divertissements des gens de Bourse. J'oubliais de mentionner leur goût dispendieux pour les chevaux.

Peut être trouvera-t-on que je suis « un peu dur pour d*anciei)s confrères. » Ce serait une erreur. Je les montre, tout naïvement^ tels que je tes ai vus. S'il ne sont pas meilleurs^ ce n'est pas ma faute. S'ils me trouvent trop sévère » que ne modifient-ils leurs manières détre? Je serai trop heureux de changer de gamme à leur intention » le jour où ils m'en fourniront l'occasion.

Et pourquoi ne mettrais-je pas tput de suite une sourdine à là chanson dont je leur agace les oreilles ? A entendre les éclats de rire qui

tn MÉMOIRES D'UN GOULISSIER

résonnent de toutes parts, tout le long du jour, dans le monument, une personne qui ne serait point au courant des choses pourrait croire que l'esprit y coule à pleins bords. Il y a bien, en effet, quelques petites velléités , de la part des boursiers , à égayer les affaires qui , par elles-mêmes , bonnes ou mauvaises, sont invariablement assommantes. Hais la somme d'instruction que chacun d'eux a reçue ne lui laisse guère la facilité de s'élever que jusqu'à la charge. Ils jugent vite les ridicules de leurs confrères, et ils se plaisent h les cribler, parfois en face, souvent par derrière. Il est bon d'avouer aussi qu'un peu do jalousie professionnelle se mêle à tout cela. Les riches, les heureux, les chanceux blaguent volontiers les déshérités du sort. Cçs derniers se défendent, selon l'usage immémorial des faibles et des petits, en déchirant secrètement

MÉMOIRES D'UN COULISSIER «9j

ceux qu'ils jalousent. La gaieté de très-bon aloi, celle qui n'emprunte aucun de ses traits à l'envie, n'a guère cours à la Bourse. Tl est vrai qu'au milieu des meilleures plaisanteries, la question affaires vient toujours se placer.

J'ai connu quelques types qui , s'il était possible de faire une bonne comédie sur la Bourse, sans y parler d'affaires de Bourse, ne s'y seraient pas trouvés déplacés. Deux, entre autres. L., ancien procureur du roi, que la passion du jeu et le désir de travailler sur un grand théâtre arrachèrent à l'étude du Code et à la fréquentation des jurés pour en faire l'une des physionomies les plus originales et les plus sympathiques de la Bourse. Dès le début, il apporta dans la pratique des affaires une indépendance d'allures et une sûreté do convictions qui ne tardèrent point à le faire

tve ilÉMOIRES D'UN GOULISSIER

passer pour un fou. Il ne 1 était pas cepenillxnXf bien loin de là, mais il avait ce tempérament particulier de certains coureurs d'aventures qui fait d'eux des Césars, quand ils réussissent, et les enlève promptementà Tadmira lion de leurs concitoyens^ quand ils ne réussissent pas. L., dans toute sa carrière de joueur qui dure encore, et il a aujourd'hui soixante ans passés , parut n'avoir jamais qu'une règle de conduite : « pas de prudence ! » Et il raisonnait à ravir, car il est avéré pour tous les gens de Bourse qui ont fait fortune, que la prudence dévore régulièrement, sous forme de primes , le plus clair des bénéfices des spéculateurs , tandis que les convictions, même les moins raisonnées, les plus absurdes, ne tardent jamais bien longtemps à leur faire trouver une veine heureuse. Partant de ce principe, L , pendant plus de trente -cinq

MÉMOIRES D'UN GQULISSIER 297

ans, se comporta avec les afîaires absolument comme une corneille qui abat des noix. Quand il voyait la hausse « il achetait de tout , sans marchander, disant effrontément qu'il ne pouvait pas se tromper» et la liquidation venue , il refusait invariablement de se liquider, et il se faisait reporter, comme s'il avait eu^en poche les mines du Potose pour payer ses différences. Son aplomb, que servait merveilleusement sa verve méridionale , éblouissait où intimidait tous ceux qui recherchaient le périlleux honneur de lui parler. Ce qu'il leur racontait de renversant, depharamineux, de pyramidal, d'invraisemblable, dans le hut de les engager à acheter et de lui prêter ainsi une aide quelconque , ne pourrait s'exprimer dans aucune langue. Le plus curieux, c'est qu'il était si convaincu de la beauté de ses b&bleries qu'il finissait souvent par y croire.

Ainsi, quand il était mordu par la tarentule de la hausse, tout ét&it beau pour lui, doux, souriapt, plein de promesses : lé temps, la politique, l'avenir ; et il fallait quil en fût de môme pour tous ciaux qui le fréquentaient. Il ne tolérait pas une observation » pas une objection. « Je ne discute pas, disait-il souvent dans les groupes, je professe. >^ Et il professait. De môme, ce qui arrivait le plus fréquemment, quand le tenait la rage de la baisse, il. fallait que tout le monde s'y mit avec lui, au moins de conviction et de langage; et il disait à tous, en pantalonnant, qu'il ferait sauter la Banque de France et ta caisse des Rothschild. Et tous les niais d'applaudir I II s'attachait toujours à mettre ses actions d'accord avec ses paroles, même avec les plus ébouriffantes. Un jour où il était ainsi em-* barque dans une campagne de baisse, il avait

MÉMOIRES D'UN GOULISSIER 999

donné Tordre à un agent de change de ses amis de vendre deux ou trois mille actions du chemin de fer de Saint-Germain, et, dans le but de surveiller son opération , il était allé se poster au premier étage de la Bourse, dans la travée de Thorloge qui se trouve juste audessus de la corbeille où travaillent MM. du parquet. L'agent de L. exécutait fidèlement Tordre qu'il avait reçu, mais ne parvenait point à influencer les cours^ et , tout contrit de son peu de chance, de temps \ autre il se tournait vers son client, et lui criait de bas en haut, avec douleur:

— Plus j'en vends et plus cela monte!

Alors L., se faisant un porte-voix de ses

deux mains, lui répondit par ces paroles mémorables :

— F... leur tout le chemin l

Un autre jour, ce fut moi qu'il daigna

choisir pour Tune de ses opérations les plus excentriques. La petite Bourse se tenait alors, le matin et le soir, autour du billard d'un café situé passage de l'Opéra. Je n'avais guère plus ^e vingt ans, et je m'étonnais encore , assez aisément , des choses qui ne m'étaient pas habituellôs.

L., s'approcbant de moi, posa sa montre sur le billard, et me dit de son air gouail • leur :

-r Petit, je te prends à l'heure, comme un 0acre.

— Pourquoi faire î

— Tu vas le savoir. Tu vois quMl est onze heures. Jusqu'à midi, tu vas vendre pour mon compte, tant fermç qu'à prime, et à tout prix, toutes les rentes qu'on demandera.

L'ordre était si étrange, que L. me fît l'effet d'un fou.

MÉMOIRES D'UN COULISSIEIT 301

— C'est absurde, lui diàjé. Que se passet-ildônc?

— Il ne se passe rien, et ce n'est point absurde. Ne te mêle pas de juger tes anciens.

Je ne crois pas avoir besoin de dire que lorsque L. était à la baisse, il se plaisait consciencieusement à mettre la mort dans rame de toutes les personnes qu'il rencontrait. A l'entendre, tout allait mal dans tout l'univers : la récolte serait détestable ; l'État était si obéré, qu'il se verrait dans l'impossibilité do payer le prochain semestre des rentes; on allait avoir la guerre — et la peste;

Par suite de son tempérament chagrin et frondeur, L. était plus souvent à la baisse qu'à la hausse. Pendant tout le règne de Louis- Philippe, il spécula sur la mort du roi. Il n'avait pas prévu la révolution de février qui lui aurait fait gagner — malgré lui — une somme

302 MÉMOIRES D'UN GOULISSIER

énorme, s'il avait été payé. Il eut donc le chagrin, étant républicain, de voir arriver laRépubliquei qu'il n'avait pas souhaitée, et de ne pas en profiter. L., à force de jouer le jeu de casse-cou qui fi^t son originalité, devait forcément devenir philosophe. Il commença par se négliger dans sa mise, puis, dans toutes ses paroles^ il apporta je ne sais quel cynisme qui rappelait le personnage des légendes do Gavarni, connu sous le nom de Thomas Vireloque. Comme il eut toujours de l'esprit, et du plus franc, et du plus sincère, son prestige s'accrut à la Bourse, et son influence et son importance, en raison de Tamusement qu'il y apporta. Ce gros garçon, joufflu, mal rasé, avec son chapeau planté de côté, qui se moquait éternellement de tout et de lui-même, finit par faire en quelque sorte partie du monument dont il était Tâme, l'esprit et l'inlelli-

MÉMOIRES D'UN COULISSIER dO;\

gence. Tout le mande ne 1 y comprend pas , quoiqu'il parle assez haut et assez gras ; mais il n*est personne qui ne Fécoute , et avec plaisir. La véritable pierre d*achoppemeht de sa « manière de travailler, » c'est qu'il n*est pas facile de trouver du crédit quand on commence par crier sur les toits que, pour réussir à la Bourse, il est indispensable de n'avoir aucune prudence. Les intermédiaires, agents de change et courtiers, par le carnet desquels on ne peut se dispenser de passer, ne tiennent' pas précisément à exposer toute leur fortune et tout leur crédit pour un particulier h qui nul n'a jamais connu ni sou ni maille/ et qui semble de taille à n*ën faire qu'une bouchée. L. a pourtant trouvé moyen de résoudre ce problème, dont la solution païaîl impossible.

Depuis trente ans qu'il promène sa philo-

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Sophie dans le monument, il n*a pas eu la peine de chercher du crédit, par la raison que le crédit n'a jamais cessé de venir à lui. Ainsi que je crois Tavoir déjà dit, un spéculateur qui fait réellement des affaires et ne regarde pas aux courtages constitue une relation si précieuse pour les intermédiaires, qu'ils ne lui demandent jamais ni qui il est, ni où il va, ni d'où il sort, et qu'ils se disputent ses ordres comme s'il avait toujours par derrière, pour en répondre, la fortune des Rothschild* Grâce à son assurance , L. a donc toujours joui à la Bourse du crédit le plus illimité. On rit de lui et de ses mots, mais on exécute ses ordres. Il lui plairait demain de vendre à découvert le Grand* Livre de la Dette Publique, il trouverait des gens pour l'y encou^ rager, et pour l'y aider, « Voilà, s'écriera t-on, un fou bien heureux I II doit être riche comme

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Crésusl »' Eh bien! pas du tout. L. qui mériterait, plus que personne, de rouler sur Tor, n'a jamais le sou. Il emprunte vingt francs qu'on ne lui prête pas ; loge dans un taudis, se promène sur ses deux jambes^ dé* jeune d'un œuf à la coque. Cela provient d'une incurable faiblesse qu'il n'ose avouer, mais que tous ses amis connaissent. Son principe est féroce, inflexible comme un axiome; pour réussir, il faudrait le pousser jusqu'à ses dernières conséquences, et L.

ne Ta jamais osé 1 C'est ce qui le perd. Le pauvre diable craint de faire faillite. Il a la faiblesse de payer. Un vieux reste d'honneur — ou de préjugé — qui date de l'époque où il représentait la vindicte publique, l'a toujours empêché, l'empêchera toujours de s'enrichir.

S'il avait le toupet de dire, lorsqu'on lui présente un compte débiteur : « Laissez-moi

tranquille, je n*ai pas d'argent, » la chose passerait comme une lettre à la poste. Mais non. Tant qu'il a un billet de banque, gros ou petit, dans son fantôme de portefeuille, s'il le doit, il le donne. L. ne s'abuse pas sur le vice de son système. Il commence à comprendre ce qu'il appelle « sa bêtise. » Il se compare au jeune îxion tournant sa roue, aux filles de Danaûs emplissant un tonneau qui n'a pas de fond. Il continue à faire des affaires, mais ce n'est plus avec l'espoir de gagner des millions, c'est par pure habitude, parce que c'est une occupation. Après avoir passé sa vie à jongler avec la fortune, L., en mourant, ne laissera pas de quoi payer son cercueil.

Passons au second type. J. est connu de l'univers entier, et très mal connu, grâce aux petits journaux qui se sont amusés longtemps à lui prêter des aventures qui ne lui étaient point arrivées et des mots qui n'étaient jamais sortis de sa bouche. Il commença par être gardé du corps, sous la royauté légitime, puis agent de change, et enfin il obéit à sa véritable vocation en se faisant tout simplement spéculateur. Lorsque je dis « spéculateur, »

je ne suis pas dans l'exactitude la plus rigou-

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reuse, ".ar il serait beaucoup plus juste do dire que J. s'est fait assureur. En effet, l'assurance contre les risques de la Bourse, quel que soit le jeu qu'on y joue, consiste invariablement dans l'achat des primes. C'est la seule précaution que les spéculateurs aient trouvée jusqu'ici pour reslreiodre leurs bénéfices. Or, J. n'achète pas les primes ; il les vend. Il prend ainsi pour lui, dans les opérations de Bourse, tous les risques. C est en cela que sa manière de travailler se rapproche do celle de L. Au fond, ils ont le même principe : « pas de prudence I » J. a même une certaine supériorité sur son ami L. .- il joue totijnurs le même jeu, très-logique, qui consiste à vendre les valeurs beaucoup plus cher qu'elles ne sont cotées. Il est bien évident alors qu'il a pour lui toutes les chances de

baisse, toutes celles de stagnation, et que les

MÉMOIRES D'UN GOULiSSIER 300

seuls grands mouvements de hausse peuvent le gêner. Encore, quand il se trouve pris dans un de ces mouvements qui ne lui plaisent guère, ne rachète-t-il ses rentes, pour se liquider, qu'en les revendant à primes, d'un mois sur l'autre, et profitant ainsi de la hausse qui le contrarie. Comme l'humanité n'est jamais parfaite, de même que L., l'assureur J. n'est pas sans avoir son côté faible. Tous ses courtiers le poussent à vendre des primes ; ils lui font vin^t fois plus de crédit qu'ils ne le devraient ; il ne sait pas so défendre contre leurs sollicitations; pour lui, toute prime vendue est empochée ; cela n'empêche pas qu'il éprouve quelques scrupules ; et alors, de même que L., il n'ose suivre son principe jusque dans ses dernières conséquences, et, en regard des millions de rentes qu'il a vendues à primes, il ne peut s'empê-

cher d'acheter quelques milliers de renies ferme. C'est ce qui le ruine. Ce qui est, en effet, bénéfice pour lui d'un côté, est équilibré et même souvent dépassé de l'autre par une perte. II paye, de la main gauche, à peu près la même somme qu'il reçoit de la main droite; il se voit condamné à des luttes, à des inquiétudes, à des calculs, à des soucis, qui dramatisent sa vie et minent sa santé. Il est vrai qu'il abuse un peu des merveilletiscs facultés qu'il a reçues de la nature, ne prenant jamais aucune note, faisant tous ses calculs de tète, portant tout le détail de ses opérations dans sa mémoire, et ne faisant jamais une erreur. C'est un spectacle véritablement assez lamentable que celui de ce grand vieillard d'environ soixante quinze ans, replet de formes, au teint coloré, incessamment tourmenté par le sang et par la fièvre des caU

culs, que les gamins de la coulisse, petit»

commis et autres, s'amusent à pousser dans le groupe,, se le renvoyant comme une balle, rétourdissant de leurs caque Is. Les jours de réponse des primes, qui sont les grands jours de bataille pour toute la Bourse, el en partie culier pour J., on le voit dominer le groupe de la coulisse de toute la tête et osciller audessus de la foule des chapeaux comme le grand mât d*un navire pendant la tempête.

Quelle effroyable présence d'esprit il lui faut jilors pour se rendre toujours un compte parfaitement exact de sa position, faire le néces* saire pour se liquider, se défendre contre les innombrables perfidies des gens qu'il enrichit de ses courtages, et qui le récompensent en lui créant, par malignité pure, tous les embarras possibles. J. vit au milieu de tout cela, et il y vit même très bien, car il en-

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graisse. Il n'est point un bohème, et il n'affecte point de Tétre, comme son ami L. Sa qualité d'ancien agent de change lui donne un sérieux et un relief que L. ne pourra jamais obtenir. Et puis, c'est dans son genre, et, en tant qu'il n'est question que d'affaires de Bourse, une intelligence supérieure. Il raisonne tout, calcule tomt, se tient constamment au courant de la situation financière de tous les États de l'Europe, et sait toujours, à un sou près, ce que valent les affaires qui font leur apparition sur le marché français. La manière de raisonner de J.

est si juste , son système d'assurances présente des avantages tellement infaillibles que, malgré l'entêtement de vieillard qu'il montre en faisant de trop fréquentes conces* sions à la prudence, il a trouvé le moyen d'amasser une belle fortune. On le révère

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à la Bourse comme le patriarche du monument; les débutants s'inspirent de son expérience, et tous les anciens le consultent.

. Les autres types dont je pourrais dessiner la silhouette sembleraient bien pâles et bien effacés auprès de ceux de J. et do L.. Mieux vaut en rester là, en faisant remarquer que tous les' spéculateurs , sans exception , qui sont pârveniis à tirer de la Bourse des revenus fixes, s'étaient plus où moins inspirés du sys-. tèqe de ces deux grands joueurs. Si, après un séjour de plus de vingt ans dans le temple de la Fortune, je m'en suis retiré comme j'y étais entré) sans le moindre chiffoi^de papier rose,

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vert ou bleu, illustré de restampille d'une compagnie financière quelconque, cela provient uniquement de ce que j*ai toujours éprouvé, à l'endroit du système infaillible de L. et de J. » les scrupules les plus ridicules. Les personnes qui se livrent aux opérations de Bourse avec l'arrière pensée d'y rester toujours honnêtes et toujours considérées, pas^ sent généralement p'our faibles d*esprit auprès des habiles. Les Joueurs sont comme les femmes ; ib n'aiment que le bonheur, rie recherchent que le $uocès>. Yqu$ tous donc qui, grands ou petits, jeunes ou vieuX|jiches ou pauvres, gravisses. pôut la première fois Ift perron s^cté avec lé désir de réussir diins .vos entreprises,, ayez toujours, présent à Tiesprit cet aiiome dti philosophe Gavarui, qui'résuiïio dans sa concision le passé,.. le. présent et tout Vavenir des opérations dé Bourse, ot qui

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devrait être gravé en lettres d*or massif de quatre pieds de haut sur le fronton du monument :

LES AFFAIRES^ G*EST l'aRGSNT DES AUTRES.

Paria, 1872. 1873.

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