IL FAUT TRAIRE LA VACHE; MAIS NON JUSQU A LA FAIRE CRIER
Pour achever de décrire l'existence extérieure du célèbre banquier, c'est-à-dire pour continuer à le montrer dans son cabinet d'affaires, je ne dois point oublier de mentionner l'assourdissante et sempiternelle cacophonie, le vacarme incessant produits par le battement des portes, le va-et-vient des employés apportant des dépêches ou demandant des signatures. Les obsessions des commis d'agents de change et des courtiers sollicitant des ordres n'ajoutaient pas peu de tapage au tumulte
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qai donnait au cabinet de « Monsieur le baron » un faux air de Tour de Babel. On y parlait toutes les langues, y compris Thébreu. Une foule d'amis des trois sexes, masculin, féminin et mendiant, en quête de nouvelles, s y succédaient tout le long du jour. On y rencontrait même des lapidaires étalant sous les yeux malades du baron leurs écrins de pierres précieuses, des marchands de potiches et de tableaux, venant offrir leurs pièces les plus rares; de jolies femmes, elles se faufilent partout, venant solliciter un renseignement, — ou autre chose. Et, à travers ce défilé, impitoyable et incessant, tandis que le cerveau du millionnaire toujours en travail, devait éclater sous Taccumulation des chiffres et la bataille des calculs, le plus jeune de ses fils, un gros joufflu d'enfant que je vois encore, arrivait parfois en courant, à cheval sur la canne do
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son père, et soufQant dans une trompette, comme l*ange de la vallée de Josaphat.
Et le pauvre baron ne se plaignait pas, ne sourcillait môme pas.
Je ne dois point oublier un excellent ami de la maison, le spirituel docteur Cabarrus.Il passait une partie de ses journées dans le cabinet de son client. Et, comme nous étions quelque peu cousins, le trouvant toujours là, qui couvait des yeux son Crésus, et lui parlait d'affaires pendant que celui-ci le ramenait incessamment à sa santé, je lui demandais quelquefois, sans ombre de méchanceté, des nouvelles de ses malades.
Le baron de Rothschild, si envié, n'avait même pas le droit de manger et de dormir en paix. Dès cinq heures du matin, en hiver comme pendant Tété, les donneurs et chercheurs de nouvelles assiégeaient sa porte. Son
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valet de chambre les introduisait à tour de rôle en clignant de Tœil et en souriant de ])itié. Quand les affaires le commandaient, il déjeunait avec toute sa famille dans une petite pièce située auprès de son cabinet de travail, assaisonnant ses repas de la lecture des cotes, car le défilé des boursiers s'exécutait autour de sa tab!e à manger avec une rigueur impitoyable. L'une des malices habituelles du rusé vieillard, que cette procession devait assommer, consistait alors à ne pas prononcer un mot, à ne même pas lever les yeux sur l'intermédiaire, le laissant là, embarrassé de sa contenance, le chapeau à la main, posant sur un pied, et à passer sa cote successivement à tous les membres de sa famille qui n'y faisaient alors guère plus d'attention que lui-même. Un jour, qu'il m'avait joué ce vilain tour, et que je montrais malgré
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moi quelque impatience, il crut devoir me faire une politesse à sa manière, dans le charitable but de me calmer. On était au mois de janvier, et il y avait sur la table un compotier rempli de grosses fraises blanches. Il piqua la plus appétissante de ces fraises, celle qui occupait le sommet de la pyramide, avec sa fourchette, et, me la présentant, comme il eût fait à un perroquet, il me dit :
— Foulez-fous?
Notez qu'il y avait là des femmes jeunes, jolies, qui me connaissaient au moins de nom et de vue, que je rencontrais dans^le monae.
Je ne pourrais décrire, même aujourd'hui, rhumiliation que je ressentais. Cependant, il fallait faire bonne contenance.
— Vous êtes mille fois trop bon, répondisje en faisant un pas de retraite, mais j'aimerais mieux un ordre.
Le baron ne se laissait jamais démonter. Il me cloua cruellement avec cette réponse :
— Achetez cinq Nord au comptant.
Le courtage sur cinq actions du Nord étant alors d'une cinquantaine de francs, la remise que j'avais à recevoir pour une si belle affaire était juste de douze francs cinquante centimes.
Et c'est ainsi que le baron de Rothschild savait être gracieux à ses moments perdus.
D'habitude, il était en affaires, du moins avec ses inférieurs, d'une brutalité qui passait les bornes..
— Fous nC empilez ! Ça n'est pas frai î Fichezmoi la paix I étaient les aménités qu'il m'adressait, de même qu'aux autres, toutes les fois que je m'avisais de lui faire une observation à propos d'un ordre. Il faut noter que, eu égard à la langue spéciale qu'il parlait, et
à son accent, il n'était pas toujours facile delo comprendre.
Un jour, à l'occasion d'un cours qui le contrariait, il s'emporta au point de déchirer ma cote on deux morceaux, pour m'obliger à la refaire, et m'appela : Fîchi impé-
elle I
Aussitôt, je courbai l'échiné, et, donnant à ma voix toute l'humilité compatible avec ma dignité offensée :
— On a dû penser souvent cela de moi, répondis-je, mais jusqu'ici nul n'avait jamais eu l'idée de me le dire.
Il n'ajouta rien.
J'aurais eu mauvaise grftce, au surplus, de lui en vouloir de ses grossièretés , car il était plus brutal encore envers les autres.
— Ah I feus foilàf sacré foleur de chut f aile-
140 MÉMOIRES D*UN GOULISSIER
mandi dit-il un jour à l'un de ses coreligionnaires, courtier de change, qui entrait dans son cabinet.
Un homme d'esprit aurait trouvé mille choses plus fines les unes que les autres à lui répondre. La matière prétait. Le malheureux icsta écrasé, aplati, sans voix ni regard. Il avait peut-être pris la chose pour une politesse.
La réponse que fit au baron de Rothschild l'agent de change Manuel, est restée célèbre à la Bourse. Manuel, entrant dans le cabinet du banquier, lui dit :
— Bonjour, baron. Comment vous poTtezvous?
— Qu'est-ce que cela fous fait? répliqua l'autre.
Alors Manuel, enfonçant so& chapeau sur sa této :
— Vous avez bien raison, répondit-il. Et vous pourriez bien crever pendant que je suis là. sans que je m*en soucie plus qued*un chien.
singulière et précieuse faculté de se concentrer en lui-même, de s'y absorber, au milieu du brouhaha le plus infernal. Souvent, quand des affaires par trop importantes le venaient surprendre, il faisait défendre sa porte et ne recevait plus personne; souvent aussi, menant de front, comme en se jouant, les opérations les plus vastes et les plus petites, il chargeait Tun de ses fils , habituellement Taîné, de recevoir dans son propre cabinet les commis de la Bourse, et, blotti dans un coin de la même pièce, avec quelque ministre ou quelque ambassadeur, il discutait paisiblement les conditions d'une opération où les millions se chiffraient par centaines. En vertu delà singulière persévérance à ne rien négliger dans les affaires d'argent qui est le fait le plus typique de la race juive, il s'inUîrrompait quelquefois, dans la discussion des termes
MÉMOJHES D'UN COULISSIËR 115
d*un emprunt qui devait lui faire gagner quelques dizaines de millions, pour arracher à un malheureux courtier, qui n'en pouvait mais, une concession qui devait lui faire grappiller une cinquantaine de francs sur quelque misérable petite affaire. Tout cela ne constitue peut-être pas, en somme, un caractère bien élevé ; mais cela est trempé en plein dans la pflte d*où sortent les originalités financières. Deux choses peuvent faire excuser, jusqu'à un certain point, les excentricités, et même les brutalités de feu le baron de Rothschild ; Tune est sa charité, sur laquelle je reviendrai plus A loisir ; l'autre, la multiplicité de ses dévo* rantes occupations. Il faut se rappeler que 1 Univers entier était son tributaire; qu'il avait partout des comptoirs, en Chine, dans Tlnde, jusque dans les contrées les moins civilisées;
que la nature de ses opérations de commerce
146 mk:moires D'JN goulissier
et de banque était aussi diverse que (&^ conde ; qu'il avait des navires sur toutes les mers, des agences dans toutes les villes de commerce, des représentants accrédités auprès de toutes les cours ; qu'on le considérait par toute la terre comme la plus haute expression, le sont en et le défenseur naturel de ses Coreligionnaires; que, pendant la longue durée de son existence, aucune affaire importante ne put se monter nulle part, dans n'importe quel coin de la planète, sans qu'il ne fût consulté et invité à y prendre part ; il faut également savoir que ce génie financier — c'était un homme de génie, dans son genre!
— avait la redoutable faculté de pouvoir tout voir et tout faire par lui-même : jamais il ne se déchargeait sur ses enfants ni sur ses employés de la moindre partie de sa colossale besogne. Ce Titan, toujours souffreteux, lisait
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toutes ses lettres, recevait toutes ses dépêches, trouvait moyen, le soir, de se soumettre à ses obligations mondaines, et, dès cinq heures du matin, appartenait aux affaires. Aussi, il fallait voir comme tout, dans son immense maison de banque, marchait à la baguette I quel merveilleux ordre partout I comme les employés étaient dociles, intelligents! quelle soumission chez ses fils ! quel sentiment de la hiérarchie! quel respect! Us ne se seraient pas permis de donner, à l'occasion de l'affaire la plus minime, une signature, cette signature cabalistique qui engageait la maison, sans consulter leur père.
— Demandez à papa, vous disaient ces hommes de quarante ans, presque aussi expérimentés que leur père, à la moindre sollicitation qu'on leur adressait.
Aux formes et au langage près, on pourrait
citer celle famille en exemple à toutes les familles chrétiennes. Il y avait quelque chose d auguste dans rautorité du père, je ne sais quoi de respectable et de touchant dans la soumission de^ enfants. Avec un peu d'imagination, on aurait dit la famille d*Abraham.
Je ne<;rois pas qu*il soit possible de rencontrer, dans tout le inonde, une maison de banque où toutes choses soient empreintes de plus de régularité, de bon x)rdre, de convenance, de respectabilité. Tout y sent les grandes affaires, la fortune laborieusement acquise et bien assise ; chaque chef de service est un homme « comme il faut; » les bureaux ont an air d*aisance et de propreté qui réjouit les yeux; enfin, à l'exception de certaines boutades par trop excentriques du patron, pendant près de quinze ans que j*ai fréquenté la
iSO MEMOIRES D'UN COULISSIER
maison, je n'y ai rien vu que de très -honorable, de coiirect et de convenable.
Je me dois à moi-mâme de répéter ici que je n'avais aucun intérêt, grand ou petit, pour parler comme je Tai fait de feu le baron de Rothschild. Le seul amour de la vérité, le désir légitime chez un artiste de peindre une curieuse figure contemporaine, ont seuls conduit ma plume en cette circonstance.
Le baron, comme toutes les grandes personnalités, avait beaucoup d'ennemis et beaucoup d'amis. Les uns pourront trouver que je suis allé trop loin dans Télôge ; les autres diront peut-être que j'aurais pu glisser davantage sur la critique. Cela m'est tout à fait indifférent. Je ne me flatte pas d'avoir fait un portrait complet du célèbre banquier, ne l'ayant connu que superRciellement. En toute occasion, j'ai pour principe invariable de ne
jamais parler que des choses que je connais et qae j'ai vues. D'autres que moi pourront montrer le baron de Rothschild dans le cercle de rintimité de la famille. Je leur souhaite d'être aussi sincères que je l'ai été.
Encore quelques traits :
Un homme qui posséderait la fortune des Rothschild, cette fortune colossale, incomparable, qui augmente chaque année, par la seule force des choses, et qui ne serait pas charitable, passerait avec raison pour un monstre. J'irai plus loin : les conditions de la nature humaine étant données, un tel homme ne pourrait point exister. Le baron de Rothschild n'avait peut-être point uû immense mérite à faire le bien, mais il le faisait. Il comprenait que, dans sa position^ il ne lui était pas permis d'être sans cœur. Tout le monde a vu à Paris, pendant bien longtemps,
rue Rossiai, les domestiques du banquier distribuer, chaque matin, des soupes aux indigents du quartier. Chaque fois qu il sortait à pied, soit pour aller au Jockey-Club, dont il était membre, soit pour faire un tour à la Bourse, tout le long du chemin, il était assiégé par une foule de mendiants qui lui tendaient la main en le saluant par son nom. A chacun, il donnait vingt francs. Mais tout cela n'est rien. Étant aussi en vue qu'il Tétait, il se trouvait une sorte de point de mire pour toutes les infortunes, de quelque nature qu'elles fussent. Tous ceux qui étaient dans la gêne ou dans le besoin ; tous ceux qu'un événement quelconque abattait et réduisait à la misère ; pères de famille ayant perdu leur position par malechance ou par inconduito, commerçants à la veille de faire faillite, spéculateurs ruinés par une série de mauvaises
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liquidations, inventeurs en quête du moyen de se produire, femmes du monde tourmentées par des créanciers, que sais-jel s*adrcssaient tout naïvement à lui, comme si la fortune avait fait de lui une sorte de providence à Fusage spécial des gens réduits au désespoir. Les sommes qu*on lui demandait étaient infinies. S*il avait voulu satifaire toutes les demandes, il aurait été ruiné en moins de six mois. Comme toutes choses étaient calculées dans sa maison, il avait su mettre de Tordre dans sa bienfaisance. Un bureau spécial était installé chez lui où plusieurs employés s'occupaient exclusivement à enregistrer les demandes de secours, à les étudier, à prendre des renseignements sur la position réelle des solliciteurs. Le baron faisait ce qu*il pouvait. Malheureusement il ne pouvait répondre favolablement à toutes les sollicitations qu'on lui
adressait. Il était l'objet des persécutions les plus ridicules et les plus baroques. Pas une affaire né se montait dans l'industrie, le journalisme, la banque, sans que le promoteur de cette affaire ne commençât par le prier d'en être le commanditaire. Et, dans les pures questions de secours et de services, il n'était pas le seul de sa famille qui fût en bulte aux supplications des malheureux. Tous les membres de cette famille, même les femmes, les femmes surtout, y passaient, y passent encore. Les femmes qui portent le nom si lourd des Rothschild sont célèbres partout pour leur inépuisable bienfaisance. Elles savent que ce nom est. synonyme de « fortune, de générosité, de bonté, » et elles se conduisent eu conséquence.
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Maïs, pour en revenir à M. le baron de Rothschild, se figure*t-on, si sa fortune était tombée en d'autres mains que les siennes, à combien de méchantes actions elle aurait pu servir. Que de mal il serait possible de faire ici-bas avec de l'argent! Heureusement, à part des exceptions extrêmement rares, et qui sont de pures maladies morales, nul ne fait le mal pour le mal, et cela par Tunique et péremptoire raison que la chose ne serait ni profitable ni amusante. Quoi qu*il en soit, il est certain que le vieux baron faisait du
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bien, beaucoup de bien, et que son bon exemple était suivi par tous les membres de sa famille.
Il me donnait si peu d affaires, quoique je lui eusse été présenté et recommandé par Tun de ses amis les plus intimes, que le dégoût me prenait souvent, et que j'avais de folles envies de ne plus retourner chez lui.
Mon patron me poussait à cet acte de désespoir :
— Je ne peux pas comprendre comment TOUS pouvez consentir à perdre ainsi votre temps chez le baron, me dit-il un jour. Il ne vous donne jamais dordres.
Je lui fis cette réponse :
— y y vais... par curiosité.
Et, en effet, pour un homme qui, tout en cherchant à gagner sa vie dans la pratique d'un métier pour lequel il n'avait que peu
d*aptitudes, était toujours en quête des moindres faits qui pouvaient compléter ses études sur les « recoins secrets » de la nature humaine, il y avait beaucoup à voir et à observer dans le cabinet du baron de Rothschild. Ses coups de boutoir même, quelque désagréables qu'ils fussent à recevoir, n'étaient pas sans profit pour moi. Ils m'apprenaient que Thomme, dans aucune circonstance de la vie, et dans aucune position, no se tient jamais tout d*une pièce; qu'il est toujours, en tout, « ondoyant et divers, » comme disait Mon taigne, et que le riche qui s'amuse à humi • lier les gens qui ont besoin de lui n'est guère plus coupable que le pauvre, dans la haine saturée d'envie que, de toute éternité, il a vouée au riche. Tel est le produit le plus clair que j'ai retiré de mes innombrables visites à la maison de banque du baron de Rothschild.
im MÉMOIRES D'UN COULISSIER
Il n'était pas sans à propos dé le mentionner, ne serait-ce que pour donner quelque valeur aux éloges mêlés de critiques que je me suis cru en droit d'adresser à l'homme qui conservera dans l'histoire financière de notre temps le titre qui lui fut décerné par ses contemporains de, « roi des banquiers. »
11 suffisait d'aller au Crédit Mobilier pour trouver le contraste le plus éclatant qui se puisse voir avec la maison de Rothschild. Là, il n y avait pas de coups de boutoir à craindre ni de boutades à redouter. Des hommes aigrement polis, ulcérés de haine, toujours concentrés, durs et tendus comme des barres de fer, inflexibles dans leurs idées, pénétrés de l'admirction d'eux-mêmes. On les trouvait toujours entourés d'amis, lesquels tendaient Toreille dans le but de savoir en quel sens opéraient les patrons^ sur quelles valeurs ils
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travaillaient, s*ils achetaient ou s'ils vendaient. Les employés de la maison vous guettaient sur les escaliers pour vous interroger, si vous aviez un ordre. Chacun voulait s'enrichir vile, et à tout prix ; chacun, nécessairement, cherchait à opérer dans le sens des maîtres. Quand la débâcle vint, tout ce monde se trouva ruiné.
Le baron de Rothschild n*était pas dépourvu de courage. Le 24 février 1848, après avoir passé deux jours à combattre dans les rangs des gardes nationaux de la i"*^ légion pour la cause do Tordre, je me trouvais, en qualité de sous-lieutenant, commander le poste de FÉtat-major, situé, comme on le sait, place Vendôme. Les héros de la glorieuse révolution, qui, pour la seconde fois, venaient de nous initier aux douceurs de la République, ayant pillé les appartements privés des Tuileries, se
pavanaient dans le jardin, grotesqaement drapés avec les châles et les burnous des princesses, et, dans le but sans doute de rassurer les habitants de Paris, s*amusaient à tirer des coups de fusil dans toutes les directions, à Texception de celle où le vulgaire suppose que se trouve le ciel. Les balles sifflaient dans les rues de Rivoli, Castiglione et place Vendôme. Il y avait de quoi se pâmer de bonheur. Vers midi, comme je me tenais devant la porte do mon poste, causant avec le factionnaire, dont la guérite venait d'être percée par un projectile, je vis deux hommes déboucher, bras dessus bras dessous, fort tranquillement, de la rue de la Paix, se dirigeant du côté des Tuileries, et je reconnus en Tun d*entre eux lo baron de Rothschild.
Je m'avançai aussitôt vers lui.
— Monsieur le baron, lui dis-je, ce jour ne
me semble pas très-heureusement choisi pour vous promener. A mon avis, vous feriez mieux de rentrer chez vous que de vous exposer aux balles qui sifflent dans tout ce quartier. ^
— Moncheune ami, me répondit-il, che fous remercie te fotre conseil. Mais tiles-mot^ pourquoi étes'fous ici, fous ? Pour faire fotre tefoir, n'est-ce pas ? Eh pien t mot, le paron te Rothschild, fy suis fenu pour la même chosse. Te même que fotre tefoir, il est te feiller, en armes, pour assurer la sécurité tes pons citoyens^ le mien il est f aller au ministère tes finances pour foir si on n*a pas pessoin te mon expérience et te mes conseils.
Et, ce disant, il me quitta.
Ce serait ici l'occasion de dire quelques mots des juifs. Ils sont très-nombreux à la Bourse, comme dans toutes les professions où peuvent se développer leurs aptitudes spéciales. Il est facile de voir qu'ils se divisent en deux grandes catégories: les juifs méridionaux, qu'on appelait « juifs portugais, » dans les actes publics, du temps de Louis XIY, et qu'on ferait mieux d'appeler simplement « juifs bordelais ; » et lesjuifs septentrionaux, q l'on appelait « juifs allemands, » et qu'il serait peut-être plus convenable de nommer
« juifs alsaciens. » Les premiers, dont Mirés et les frères Péreire représentent assez bien le type, ont généralement le teint olivAtre, les yeux et les cheveux noirs, de l'animation, de la pétulance, sont bavards, grands hâbleurs, vantards, et bons enfants — à la surface. Les derniers, qui ressemblent tous, plus ou moins par Textérieur, à feu le baron de Rothschild, sont gros, gras, roses, blonds, mesurés, posés, grands calculateurs ; mais, comme les premiers, ils ont une façon de s'exprimer inimitable. L'éloquence des juifs, à la Bourse, m*a toujours paru dériver de celle de l'illustre Gambetta, — j'allais dire « Gaudissart, » — consister en éclats de voix, en gestes désordonnés» en roulements dyeux, et autres moyens de persuation de même farine. Cela ne les empêche pas de se montrer, tous et toujours» très-intelligents en affaires, de se met-
tre invariablement du côté des bonnes chances, de calculer comme d'instinct, c'est-à-dire sans efforts d*esprit, le fort et le faible dé toutes les opérations financières possibles. Il est bien évident que les « vils chrétiens » ne sont pas de force pour lutter avec eux. Les chrétiens sont moins économes, moins tenaces, n'attachent point autant d'importance à l'argent, enfin, et, c'est là le plus grave, ils n'ont aucun esprit de corps.
Bordeaux fut, de tout temps, la grande pépinière qui alimenta- la Bourse de fils d'Israël. Ils arrivent de là-bas, tout jeunes, tout petits, presque encore enfants ; ils trouvent tout de suite à se placer chez Tun de leurs coreligionnaires en qualité de commis; on leur achète un carnet de dix sous, un crayon de quinze centimes ; et tout de suite, sans avoir fait d'apprentissage préalable, sans autre
raison d'être que leur qualité de juifs, par la seule force de leur sang, ils se lancent dans le groupe, le bras levé, et se mettent à vociférer, dans leur atroce baragouin méridional, abattent des affaires, même des plus grosses, comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie. Sans qu*on leur ait rien dit pour les mettre au courant, pour leur apprendre de quoi il s*agit, avec un aplomb sans pareil, ils connaissent tout le personnel du marché, se familiarisent avec tous les visages» se démènent comme quatre, piaillent comme dix, ne font pas une faute, ne s'exposent jamais, ont toujours lair de s'amuser, do blaguer, et ils mettent . dedans, invariablement et de trèsbonne foi, tous ceux qui ont affaire à eux, et qui ne leur vont point à la cheville. En grandissant, et en amassant, chose que ne font guère les chrétiens, sans se policcr ni se polir,
MÉMOIRES D'UN COULISSIER Iti7
sans même se dégrossir, conservant toujours Tair et les manières de marchands de lorgnettes, ils trouvent moyen de faire un mariage avantageux, habituellement avec Tune de leurs cousines, lis se servent de la dot qu*ils ont reçue pour ouvrir un comptoir de change dans le quartier de la Bourse, où» pourtant, il n'en manque guère ; ou bien ils fondent une maison de coulisse, et se mettent, comme on dit, <( à leur compte. » A partir de ce jour, ils sont les maîtres du marché. Bientôt ils le tyrannisent, le houspillent, s' exerçant à mêler les cartes le plus possible, contrariant toutes les affaires,, les gênant, les embrouillant ; toujours en se jouant, et entremêlant leurs lazzis de mots hébreux. Les bêtes de chrétiens, qui ont bon dos, ne voient que du feu dans cette fantasmagorie de paroles. Us ne savent comment se défendre, courbent les épaules, se
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laissent tondre. Finalement, pour un juif qui s^enrichit , il y a dix chrétiens qui so ruinent.
Après des fortunes diverses, quand ils sont arrivés aux environs de cinquante ans, les mêmes petits juifs que nous avons vus venir des bords de la Garonne, vendant des chaînes de montre, et qui sont alors enrichis par le courtage, prennent la Bourse en mépris, la trouvant indigne d'eux. Ils se réunissent alors à trois ou quatre et fondent une maison de banque, qui a pour infaillible résultat de les décrasser et de centupler leur fortune. C'est • ainsi que, depuis la mort de Philippe le Bel, qui les aimait peu et le leur prouvait à sa manière, les juifs se sont toujours montrés supérieurs à nous en affaires, et je pense qu'il en sera toujours ainsi. La raison en est simple: nous avons nos aptitudes et ils ont les leurs.
Dans les questions financières, nous ne serons jamais de force avec eux.
Ils sont généralement obligeants pour Leurs ' camarades, et il faut leur en savoir gré. Plus d'un d'entre eux m'a rendu service, bien que je sois de vieille race catholique. Il y en a cependant de secs et de durs.
Chose bien remarquable: quand un descendant de Moïse fait faillite à la Bourse, jamais aucun de ses coreligionnaires ne se trouvedansle nombre de ses créanciers. On a donné plusieurs explications de ce fait bizarre : les uns ont dit que, poussant à l'excès l'esprit de corps, il se prévenaient à l'avance du mauvais état de leurs affaires, afin de n'avoir point à se reprocher de faire perdre de l'argent à leurs frères. Les autres ont dit.,, autre chose. Moi qui ne suis qu'uqe grosse béte de philosophe et pense que les juifs sont très-
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forts, beaucoup plus forts qu'où ne le suppose, je crois tout simplement qu'ils se flairent entre eux, et ont assez d instinct pour se tenir à l'écart de ceux qui, selon l'expression cousacrée, « sentent le cadavre. »
Une monogrd])hie de la Bourse ne serait pas complète si elle ne contenait pas des détails inédits sur les bulletiniers financiers. Il me faut ici remonter jusqu*au déluge. Avant la révolution de 1848, chaque grand journal de Paris comptait parmi ses rédacteurs un soidisant écrivain , qui écrivait mal , et qui ne calculait guère mieux, dont les fonctions consistaient à rendre compte chaque jour au public, en quelques lignes qu'on ne lisait pas, des fluctuations de la Bourse. Ces fonctions qui n'exigeaient ni esprit, ni bon sens, ni
17S MÉMOIRES D'UN GOULISSiER
Style, ni connaissances spéciales, ni grammaire, rapportaient environ deux ou trois cents francs chaque mois aux personnes sans ambition et sans malice qui en étaient chargées ; elles ne produisaient ni bien ni mal aux journaux; n^exerçaient aucune influence sur les cours des valeurs ; elles paraissaient être de simples amplifications de la cote offlcielle. Ces choses, hélas, sont bien changées I Grâce aux stupéfiants progrès en tout sens que chaque révolution nouvelle nous fait faire en France , — j'en ai déjà vu cinq pour ma part, y compris la Commune, — grâce donc aux progrès que la république de 1848 devait accomplir, pour le plus grand bonheur des masses, les bulletins financiers des grands et des petits journaux sont aujourd'hui plus compliqués. On n'a pas tardé à comprendre que ces bulletins devaient faire partie des
annonces qui constituent les revenus les plus clairs des feuilles publiques. Et on n'a pas eu très-grand tort. Car, en effet , pour quelle raison un journal irait-il, de gaieté de cœur, faire cadeau de sa publicité , qui vaut son pesant d'or, aux grandes compagnies financières ? Elles sont déjà bien assez riches. Et , d'autre part , pourquoi ce même journal se priverait-il des rémunérations de ces compagnies qui le font vivre? Dans le but d'ôtre utile au public ? Quelle bêtise ! Le public , qui devient de plus en plus exigeant et ingrat, a la prétention d'être bien renseigné et de ne payer les journaux que trois sous. Cette prétention est exorbitante. On le renseigne exactement dans la proportion où il paye. Il est renseigné pour trois sous. C'est équitable et mathématique. Le jour où il consentira à payer de cent à deux cents francs par an
«74 MÉMOIRES D'UN GOULISSIER
l'abonnement d'un journal ou d'une revue, on ne lui servira plus, chaque jour, une page et demie d*annonces, dont la lecture ne l'intéresse guère, et la rédaction dudit journal deviendra aussitôt meilleure. Nous ne sommes malheureusement pas ce qu'on appelle en Allemagne, en Angleterre et en Amérique '\ un peuple pratique. » Nous ne cherchons jamais à nous rendre conjpte ni des grandes, ni des petites choses. On nous proposerait de nous conduire en ballon dans la lune, à rai* son de cinquante centimes par tête , nous n'aurions même pas l'idée d'examiner si la chose est possible , et si l'entrepreneur de cette belle affaire trouvera les moyens matériels de tenir sa promesse. Nous pourrions même insinuer que « cinquante centimes pour aller dans la lune , c'est bien cher. »
Il en est exactement de même dans les ques-
lions de journaux. Parce qu'une fois entre mille, un homme d'un talent réel, poussé par le besoin, par la misère peut-être, aura consenti à travailler au rabais dans une feuille de choux quelconque, et y aura laissé l'empreinte de sa griffe , nous croyons que cela pourra durer toujours. C'est une erreur. Je connais à la Bourse plus d'un spéculateur expert , à commencer par moi, qui ne demanderait pas mieux que de créer un bulletin financier quelconque, et à le rédiger avec indépendance, intelligence et bonne foi, lequel bulletin renseignerait très-exactement le public sur toutes les matières financières et commerciales qui l'intéressent; mais ce serait à la condition que le public qui, seul, bénéficierait de ce bulletin , voulût bien en faire les fonds. En attendant que mes concitoyens se décident à cet acte de sagesse, je continue à esquisser la
176^ MÉMOIRES DTN GOVLISSIER
silhouette des bulletiniers. Il en est quelques-, uns qui sout très-bons enfants, très-bons vivants et ne se doutent même pas du mal qu'ils peuvent faire avec leurs conseils. Mais, s'ils le font, ce mal , c'est encore moins à eux qu'au public que les intéressés ont le droit de s'en prendre. II serait étrange, en effet, que de braves garçons, dont la plupart n'ont pas cent sous vaillant, et qui gagnent le moyen de mal vivre à la sueur de leur front, connussent une recette infaillible pour faire fortune à la Bourse. Le vulgaire bon sens dit suffisamment que s'ils avaient celte recette, ils commenceraient par s'en servir pour eux-mêmes. Mais non. Le bon public ne veut pas voir cela.
Le premier gratte-papier lui dit : achète, et il se met à la hausse ; vend, aussitôt il se met à la baisse. C'est absurde, tout simplement.
Autant vaut consulter une somnambule ou
Roberl-IIoiiclin. Règle générale : dans les questions de spéculations ou de placements d'argent, on ne saurait jamais avoir de meilleur conseiller que soi-même.
Mais Tinstruction du public français ne me semble malheureusement pas sur le point de se faire. Ce n'est pas la République, même conservatrice, qui nous corrigera de nos défauts. Le désir de gagner de l'argent, d'arrondir une petite fortune ^ nous portera toujours à prêter l'oreille aux discours des marchands de recettes infaillibles. Tant que la terre tour-
nera, le bulletin financier subsistera, toujours fait de la même manière. Et cela pour une bonne raison : Monsieur Gogo est éternel.
Il n'est pas un spéculateur, grand ou petit, qui soit assez sûr de lui pour ne demander jamais conseil à personne. C'est même là Tun des côtés les plus significatifs du caractère
(les joueurs ; ils vivent dans une déûance perpétuelle, non-seulement de Tavenir et des événements, mais de la chance, du hasard et d'eux-mêmes. D*un bout du monument à l'autre , à Tintérieur comme à rextérieur, chaque jour, pendant toute la durée du marché, on ne rencontre que des discoureurs qui pérorent, entourés d'un groupe de niais qui les écoutent, bouche béante. Les uns sont de simples poseurs , parfaitement imbéciles , du reste, cherchant à produire de TefTet; les autres sont des charlatans qui , sous une forme ou sous une autre, cherchent à vivre aux dépens de ceux qui les admirent; d'autres encore sont des gens à système , hommes de génie méconnus, qui, par l'exposition de leur théorie, veulent se fa^re des prosélytes; le plus grand nombre se compose tout simplement de haussiers qui prêchent la hausse,
de baissiers qui prêchent la baisse, et ne sont pas fâchés d influencer un peu les gens crédules. Ainsi, tout ce monde ne se meut que pour défendre et soutenir ses intérêts. C'est que la Bourse est simplement le grand marché des capitaux, et non, comme le voudraient h^s personnes vertueuses ou soi disant telles, une école de philanthropie et de patriotisme. Ceci m'amène naturellement à parler des opinions politiques de la Bourse et de la figure qu elle fait à Toccasion des grands événements qui agitent notre pays.
Tout d'abord, il est boa de prendre pour
point de départ la raison d'être de la Bourse.
Je viens de dire qu elle était le grand marché
des capitaux. Il est donc équitable de ne pas
demander aux gens qui la fréquentent ce
qu'ils y viennent faire. Ils y viennent tout
naturellement, j'allais dire « tout bêtement, »
pour essayer de gagner de l'argent, et pas
autre chose. Rentrés chez eux, chacun de
ceux qui en font leur industrie, agents de
change, banquiers, courtiers, grands et petits
spéculateurs, simples rentiers, sont libres de
déployer tous les désintéressements, toutes les vertus, de se montrer bons époux, bons pères, citoyens modèles. Lors des événements qui dramatisèrent à un si haut point le règne de Louis Philippe, on les vit tous, invariablement, quitter leurs affaires pour combattre courageusement dans les rangs de la garde nationale. Les noms des Baignères, desEmpaire, des VieyraMolina, des Savalette, presque tous attachés au parquet^ appartiennent à l'histoire de la monarchie de 1830, comme ceux de braves gens qui surent exposer leur vie pour la cause de Tordre. Plus récemment, lors de Tinsurrection de juin 1848, un coulissier, M. Haentjens, devenu depuis député, se faisait traverser par une balle la poitrine de part en part, sur la barricade de la porte 5aint-Denis. Et tout dernièrement, pendant > le siège de Paris, les frères de Rothschild don-
MÉMOIRES D'UN COULISSIËR 183 I
liaient Texemple à la vaillante bourgeoisie française, en passant leurs nuits aux remparts à f.ire le coup de feu contre les Prussiens. Il nie serait facile d'ajouter un grand nombre de noms à ceux que je viens de citer. Je m'en abstiens afin de ne pas fatiguer le lecteur. Ce que je tenais à bien établir, c'est que les gens de Bourse, si souvent et si maladroitement attaqués, quels que soient leurs travers, se sont toujours montrés aussi bons citoyens qu'on peut l'être.
La Bourse, à proprement parler, n'a pas et ne peut pas avoir d'opinions politiques. Sa véritable cause est Tordre, l'ordre saint sans lequel il n'est pour une nation ni commerce, ni industrie, ni prospérité, ni dignité. En dehors de la cause de l'ordre, la Bourse ne demande qu'une chose à la politique : la stabilité. Tout ce qui, en effet, peut jeter le pays
dans les aventures, la guerre; les émeutes, les divagations des clubs, les discussions violentes de la tribune, est préjudiciable aux affaires^ les paralyse, et fait subir une dépréciation quelconque aux valeurs cotées à la Bourse. Si la Bourse n'aime pas la République, ou, du moins, si la Bourse baisse dès qu'il est question de République, ce n'est pas par principe, c'est parce que la République représente à ses yeux l'instabilité elle même, et que les hommes d'affaires ont observé que cette forme de gouvernement entraînait habituellement le désordre après elle. Je vais citer quelques exemples afin de me faire mieux comprendre.
La nouvelle de la bataille de Waterloo produit de la hausse. Pourquoi? Est ce en haine de l'Empire? Pas le moins du monde. C'est que la Bourse qui, avant tout, se pique d'être
logique, voit dans cette défaite la fin de la guerre et le retour à un état de choses plus tranquille et plus stable que le gouvernement des Cent- Jours.
La mort du roi Louis XYIII produit de la baisse. Tout changement fait peur, même un simple changement de règne. On sait ce que Ion perd, on ne sait pas de quelle couleur sera ce que l'on trouve.
L'assassinat du duc de Berry est une autre cause de baisse. La monarchie eii ébranlée.
La révolution de i830 survient : baisse.
Le duc d'Orléans monte sur le trône :
hausse. La dynastie importe peu, c'est le principe qui est tout.
La révolution de février 1848, suivie de l'apparition de la République, est le signal d'une baisse effroyable. Tout le monde se sauve, ou se cache. Les fonds étrangers mon-
lent, surtout les fonds de l'Angleterre et de la Russie, parce que les capitaux français émigrent et vont se réfugier dans ces deux contrées si paisibles. Par contre, les ateliers se ferment, les boutiques sont désertes, tout travail régulier est arrêté I
L'élection du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République fit beaucoup remonter les fonds. La Bourse pressentait dans cette élection quelque chose de stable, de définitif. Mais ce fut en décembre 1851, à Toccasion du coup d*État d où devait dater la fondation de TEmpire, que Ton vit la plus belle hausse qui sera peut-être jamais. On n'avait littéralement pas le temps d'acheter d aucune valeur. Les cours ne montaient pas, ils bondissaient. La fortune publique se trouva à peu près doublée en moins de huit jours.
Je ne fais pas ici de politique. Je constate
simplement un fait que tout le monde est à même de vérifier. Voilà tout.
Je tirerai maintenant les conséquences do ce fait : la Bourse était-elle donc de/enue bonapartiste? Pas le moins du monde. Au lieu du prince Louis qui s'était annoncé comme un homme d'ordre, le comte de Chambord ou le duc d'Aumale aurait-il fait le coup d'État qui devait substituer la monarchie à la république, le résultat aurait été le même, et cela par Tunique raison que la Bourse voyait le provisoire céder la place à la stabilité.
Si M. Thiers avait la présidence à vie, s'il ne comptait pas plus de cinquante ans, nos fonds seraient cotés cinq francs plus haut qu'ils ne le sont; Par contre, si l'illustre Gambelta devait revenir au pouvoir, on verrait le 3 p. 100 coté à quinze francs, en dépit do M. Laurier, qui fit l'emprunt Morgan.
Ordre, Stabilité, Economie, et surtout Paix, le monde des affaires ne demande pas autre chose. Il est prêt à donner toutes ses épargnes à celui qui lui assurera ces bienfaits.
Les capitaux ont une logique véritablement implacable, et tout gouvernement qui refusera de se plier à cette logique sera indubitablement réduit à Timpuissance de fonctionner.
Mais, pour en revenir aux rédacteurs de bulletins financiers, je demanderai au public, qui fait ses délices de leur littérature, commen t il serait possible que des hommes, qui n*ont jamais su faire leur fortune, et ont, pour la plupart, bien de la peine à^ joindre les deux bouts, » pussent faire celle de leurs lecteurs. S*ils avaient assez de talent pour deviner un seul des mouvements qui doivent s'opérer à la Bourse sur une seule d'^s valeurs
qui y sont cotées, je suppose qu'ils auraient Tesprit d'en profiter pour eux-mêmes. Je n'attaque point ici leur bonne foi; je veux croire qu'elle est toujours désintéressée; je ne suis surpris que d'une chose, c'est que, étant donnée la mesure de leur talent et la force de leurs raisonnements, ils trouvent encore des lecteurs.
Quoi qu'il en soit du plus ou moins de crédit qu'obtiennent sur Tesprit public les rédacteurs de bulletins financiers, il est certain que le personnel de la Bourse se divise encore aujourd'hui, comme de tout temps il fut divisé, en optimistes et en pessimistes. Les premiers nécessairement sont toujours à la hausse, quels que soient les événements et sous tous les gouvernements; ils jouissent d'une belle santé, digèrent bien, ont l'humeur gaie, facile ; ils voient l'existence tout
19i MÉMOIRES D'UN COULISSIER
en rose. Lis seconds, au contraire, en leur qualilc de baissiers, sont sujets aux maladies de foie, se montrent en toute occasion secs, cassants, nerveux; vous disent, pour un rien, des mots piquants, ne sont jamais contents de personne, ni d'eux-mêmes, et leur misanthropie les pousse à se réjouir de tout ce qui chagrine les âmes sensibles. Les premiers, c'est un fait heureux pour le crédit de rÉlat, parviennent J)eaucoup plus vite et beaucoup plus vivement à la fortune que les derniers. Il est même rare que ceux ci ne re ruinent pas, dès le début, tout à plat. Il est juste de dire que le gouvernement et la masse enlière des rentiers favorisent singulièrement le jeu do la hausse. Les malheureux baissiers ont tout le monde contre eux. Les journaux les accusent de répandre de fausses nouvelles, les traitent de mauvais citoyens, de vils agio-
teurs; même dans leurs familles, on lej regarde de travers; bref, à Texceplion des jours où la veine les favorise, ils mènent généralement une existence dépourvue de charme.
J'en ai autrefois connu un, entre autres, et son histoire m'en a plus appris sur l'espèce humaine, en général, et la gent boursicotière, en particulier, que n*auraient pu le faire les plus volumineux et les plus ennuyeux traités. Je puis dire, sans exagération, qu'il était le meilleur et le plus brave homme de la terre. Il avait débuté à la Bourse en qualité d'agent de change, mais le parquet ne lui avait pas porté bonheur, et, à la suite d'une désastreuse liquidation où, ne pouvant faire complètement honneur à sa signature, il s'était vu dans la dure nécessité d'accepter l'aide de ses con-
frères, la coulisse lui offrant une chance de réparer les brèches de sa fortune, il n'avait point hédité à se faire courtier. Ses connaissances spéciales, son intelligence, autant que sa droiture et sa probité, ne tardèrent point à le placer au premier rang parmi ses nouveaux confrères. Tout le monde Taimaitetrestimait.
J*étais bien jeune encore : je venais à peine de me caser dans le personnel des gens de Bourse; mais je me souviens parfaitement que, dans toutes les circonstances où il était besoin de recourir aux lumières d'un parfait honnête homme expérimenté, . c'était à lui qu'on s*adressait. Une liquidation survint cependant où, en dépit de son intelligence et de son travail, la mauvaise chance 1 abattit. Un jour, c'était la veille de celui fixé chaque mois pour le règlement des différences de Bourse, et chaque coulissier avait dans sa
poohe la feuillo de payements où étaient inscrits les noms de ses débiteurs et de ses créanciers, avec les sommes qui balançaient leurs comptes, le commis de Tex-agent de change dont j'écris Thisloire, un brave garçon que nous aimions tous, arriva au passage de rOpéra, où se tient la petite Bourse, les yeux rouges et l'air fort triste. On Tentoura. On s'informa. La solennité du lendemain donnait un intérêt puissant aux moindres signes da joie ou de tristesse de chacun des membres de la corporation qui se trouvait là. Ce fut en sanglotant qu*il nous apprit que son patron avait été trouvé mort dans son lit, le matin même, frappé selon toute apparence d'une attaque d'apoplexie. Aussitôt... ô humanité l 6 fraternité professionnelle! comme s'ils avaient été mus par un ressort, chacun des excellents confrères du défunt mit la main à
sa poche , en tira sa feuille de payements, examina rapidement dans quelle position il se trouvait vis-à-vis du défunt, s'il lui devait de l'argent ou s'il avait à en recevoir de lui, et cela, pendant que les mots do « faillite» et de « suicide » circulaient dans tous les groupes, donnant à cette scène en plein vent je ne sais quoi d'odieux et de tragique. Mais je n'ai pas tout dit. Le plus piquant de la chose, si toutefois un mot si banal peut s'appliquer à une pareille aventure, c'est que tous ceux qui devaient de l'argent au défunt et qui, alors, ne pouvaient rien perdre à sa mort, allèrent d'un air pénétré serrer la main du commis, qui les regardait avec un air de reconnaissance, tandis que ceux qui, au contraire, se trouvaient être ses créanciers lui tournaient franchement le dos d'un commun et touchant accord ; j'étais peut-être le seul dans la foule
qui encombrait le passage de l'Opéra, à observer cette scène atroce. Je me promis à moimême d'en faire un jour profiter le public^ et l'on voit que je tiens parole.
La mort do mon pauvre confrère devait avoir uq épilogue. Une quinzaine d'années plus tard, son fils, que les infortunes pater* nelles n'avaient pas dégoûté des affaires de Bourse, eut 1 idée d'acheter une charge d'agent de change. Quand, avec l'aide de ses amis, il eut réuni les fonds nécessaires, ii s'adressa, ainsi que les règlements et l'usage l'exigent, à la chambre syndicale dans le but d'obtenir son consentement. Biais celle-ci, fait presque sans précédent dans les annales de la Bourse, le lui refusa net, et sous quel
fOO MÉMOIRES D'UN COULISSIER
prétexte ? Parce que feu son père avait laissé des dettes au parquet. C'était là faire une singulière et un peu excessive application du péché originel. D*ordinaire, dans les questions d^admission, la chambre syndicale ne passe pas pour y regarder de si près. Quoi qu'il en soit, le refusé qui, à ce qu'il paraît, avait des aptitudes financières, se consola en fondant tout dernièrement une maison de banque qui est Tune des plus importantes et des plus honorables de l'Europe ; il est riche; les agents qui ne lont pas trouvé assez bon pour le recevoir autrefois dans leur compagnie, assiègent, aujourd'hui, sa porte et sollicitent ses ordres de Bourse. Pour lui, comme il est homme d'esprit, il les laisse dans son antichambre.
Passons à des choses moins funèbres.
Je iie voudrais pas que la précédente anecdote, en racontant laquelle je me suis vu contraint de parler de la chambre syndicale, pût faire croire que dans la longue guerre qui dure encore entre le parquet et les coulissiers, j'aie pris parti pour les derniers contre le premier. Le hasard des événements m'ayant fait, tour à tour, servir dans chacun des deux camps^ et mon inclination naturelle, purement littéraire, m'ayant toujours fait considérer l'affaire en question comme- une chose absolument indifférente, je me trouve dans la
meilleure situation du monde pour en parler avec la plus complète indépendance, et si je ne suis pas un historien impartial, le lecteur ne devra s'en prendre qu'à mon peu de chance.
La querelle dont je vais entreprendre de retracer les péripéties fit presque autant de bruit dans le monde des affaires que celle des Grecs et des Troyens dut en faire dans Tancien monde. Pendant de longues années, les deux partis avaient vécu fraternellement Tun auprès de Tautre, se tenant dans une estime réciproque, se prêtant un secours mutuel dans leurs opérations. Nul ne songeait alors à défendre les privilèges ni à prôchcr la liberté des transactions. Il est vrai que, dans ce temps là, il n'y avait qu'un très petit nombre de valeurs qui fussent cotées à la Bourse et que la spéculation se portait uniquement sur les renies
BIÉMOIRES D'UN COULISSIER 203
Un jour vint, malheureusement, où, sous prétexte de progrès, on créa une foule de chemins de fer. £t voilà les actions de pousser à la Bourse comme les feuilles sur les arbres. Les Compagnies naissantes avaient fait appel aux plus petits portefeuilles. Le monde des actionnaires et nécessairement des spéculateurs s'était donc considérablement accru. La plupart d'entre eux se plaignaient d'éprouver toute sorte d'empêchements vexatoires et matériels pour se livrer à leurs transactions. Le nombre des agents de change était devenu insuffisant pour la quantité des affaires ; il y avait une telle foule à la Bourse qu'on ne pouvait approcher de la corbeille ; les gardes du parquet ne pouvaient plus suffire pour' passer les ordres, les commis pour donner les couri et transmettre les réponses ; bref, de même que la création d'une coulisse des rentes avait
2Di MÉMOIRES D'UN COULISSIËR
semblé utile dès le début du siècle, lors du développement donné par les emprunts aux opérations financières, la création d'une coulisse des valeurs semblait indispensable à lout
le monde. Elle ne tarda pas à se créer. Des capitaux furent réunis, — on en trouve toujours pour ces sortes d affaires, — des maisons se montèrent, pourvues de tout ce qui était utile pour fonctionner : bureaux, guichets, casiers, employés, garçons de recettes. La concurrence faite au parquet était devenue sérieuse. Les membres des deux coulisses se signalèrent par une innovation des plus honorables qui devait leur coûter bien cher.
Chacun sait que la compagnie des agents de change désigne chaque année un certain
nombre de ses membres qui, sous le nom de chambre syndicale, doivent administrer ses affaires intérieures. C'est cette chambre qui
se prononce sur les admissions des nouveaux membres de la Compagnie, intervient dans toutes, les questions d'honneur et môme de simples convenances, fait observer et modifier, si besoin est. lo règlement de la Compagnie, veille à ce que nul ne s'écarte des habitudes de prudence et do délicatesse dont ne doivent jamais se départir les officiers publics; c'est elle encore qui fixe le quantum des avances à faire à ceux des membres de la Compagnie qui ne peuvent remplir leurs engagements, qui distribue, dit-on, des secours aux familles des agents retraités et tombés dans la misère ; c'est elle enfin qui s'interpose en toute occasion entre la Compagnie et le pouvoir. ^
La coulisse s'étant habituellement recrutée, depuis les temps les plus reculés, parmi les agents de change qui n'avaient pas fait for-
208 MÉMOIRES D'UxN COULISSIER
tuno au parquet et qui, après avoir venda leur charge, voulaient encore demander des moyens d^existence aux affaires, devait nécessairement, un jour ou l'autre, éprouver le désir de posséder une sorte de chambre syndicale. Toute république a besoin d'un maître, la plus impérieuse nécessité qui s'impose aux peuples, c'est de se donner un gouvernement. Les coulissiers de la rente qui, le matin avant la Bourse, et le soir, de huit à dix heures, faisaient leurs affaires, exposés à toutes les intempéries des saisons, sur le boulevard, ou dans les galeries du passage de lOpéra, dont les marchands les regardaient d'assez mauvais œil, et les faisaient tourmenter par les sergents de ville, s'étant décidés, non sans peine, à fonder un cercle pour s'y livrer en paix à leurs opérations habituelles, reconnurent indispensable de choisir parmi
eux une commission de cinq membres qui serait appelée à décider des admissions et remplirait, à peu de chose près, vis à-vis d'eux les mêmes fonctions que la chambre syndicale exerce envers la Compagnie des agents de change. Ce fut cette toute petite ch )3e, qui n^avait rien que de fort honorable en elle-même, puisqu'elle était une garantie pour les tiers, qui détermina les hostilités. Sûrs de l'appui du gouvernement en leur qualité d'officiers publics, les agents de change exercèrent des poursuites contre quelques coulissiors. On n'avait rien à leur reprocher que de percevoir illégitimement des courtages sur les fonds publics et valeurs diverses. Us furent condamnés. A la suite de ce procès, l'administration se piquant de zèle, fit opérer une descente de police chez un certain nombre d'autres délinquants. On saisit livres.
S08 MÉMOIRES D'UN GOULISSIER
correspondances, on mit le tout sous les scellés. Les coulissiers qui n'avaient point été poursuivis, mourant de peur d'être inquiétés à leur tour, se hâtèrent d'anéantir tous les papiers qui auraient pu les compromettre. Et le résultat le plus clair de cette belle campagne fut tout à lavantage des fripons.
En effet, les seules preuves que leurs victimes pouvaient produire contre eux, telles que correspondances, engagements de Bourse, livres de comptabilité, ayant été détruites, ils s'empressèrent de relever la tête, de reprendre le haut du pavé, de se mettre en mesure de faire de nouvelles dupes. Si on leur parle du passé, ils mettent le poing sur la hanche et vous regardent d'un air insolent. Et on est obligé de le tolérer. Grâce à l'intelligence de ^'administration, il n'y a plus de preuves contre eux.
MÉMOIRES D'UN GOULISSIËR 209
C q l'il y a de plus curieux dans tout cela, c*est que ladite administration, après avoir imaginé le beau procès dont je viens de parler, pour anéantir la coulisse, ne Teut pas plutôt écrasée qu'elle s'empressa de la reconnaître et de lui donner une sorte de consécration officielle en obligeant chaque coulis sier à prendre et à payer une patente d'agent d'ailaires. Comme c'était intelligenti Ce furent les agents de change qui rirent du bout des dents I
Je me trouve admirablement placé pour être équitable dans mon appréciation de la querelle des agents et des coulissiers, ayant eu tour à tour, comme je Tai dit, un pied dans chacun des deux camps, et n'attachant pas, au surplus, une importance démesurée à l'affaire que je raconte. Je terminerai le récit de cette Iliade comme j'aurais dû le commencer,
en faisant l'exposé des doctrines des deux partis.
— Nous avons le droit pour nous, disent les agents de change. Nous sommes officiers publics, nommés par Tadminislration. Nous versons au Trésor un cautionnement assez important, qui est pour nos clients une garantie de notre solvabilité. Nos charges nous coûtent deux millions de francs environ. Si nous consentons à débourser une somme si considérable, c'est pour avoir la certitude qu'on nous laissera faire en paix nos affaires; que des gens sans aveu, sans titre officiel, sans cautionnement, dont le groupe s'est établi tout près du nôtre, et qui couvrent nos voix de leurs glapissements, ne viendront pas drainer nos courtages. Qu'on les balaye donc!
— Nous sommes rinlelligence et la Liberté!
répondent d*une seule voix les coulissiers.
Tout le monde se plaint à la Bourse que lei agents de change ne sont point assez nombreux, que les heures de marché sont par trop restreintes, que les combinaisons do primes du parquet sont insuffisantes, que les courtages y sont de beaucoup trop élevés. Le cautionnement est une garantie illusoire.
On a connu des agents de change malheureux. Nous qu'on parle de balayer, nous sommes les meilleurs amis des clients, leurs véritables serviteurs. Notre marché ne ferme jamais : le matin, le soir, le dimanche, les jours de fêtes carillonnées, nous sommes toujours là, à nos postes. Nous ne connaissons pas le repos. Si nous ne versons pas de eaucionnement au Trésor, nous avons des capitaux suffisants pour répondre de nos affaires. Nos innombrables combinaisons de primes
212 ' UËMUIRES D'UN COULISSIER
permettent aux spéculateurs de se défendre, et quand, chez nous on les égorge, ils ont du moins la consolation de protester par des cris de paon. Nos courtages sont de moitié moins élevés que ceux du parquet, — considération supérieure 1 — Si les clients ont plus de confiance en nous, dans notre manière de travailler que dans celle des officiers publics, c*est une abominable tyrannie de les empêcher de venir à nous. Ils sont les meilleurs juges de leurs intérêts, et, au surplus, la preuve que les agents de change ne nous trouvent pas si insolvables, et qu'ils ne jugent pas inopportuns nos marchés du matin et du soir, c*est que la plupart d'entre eux sont nos clients, qu'ils viennent nous trouver, eux officiers publics, pour nous donner des ordres, à nous bohèmes, qu'ils nous payent courtage, et de gros courtages 1 ^
— Mais VOUS êtes tous d'affreux baissiersl répliquent les agents irrités.
— ^ Vous êtes bien heureux que nous le soyons I répètent les coulissiers. Si nous ne Tétions pas, si nous ne vendions pas à découvert, comment feriez-vous pour faire ces mouvements de hausse, trop souvent factices, qui ont fait décorer quelques-uns d'entre vous de l'ordre delà Légion d'honneur ?
Tels sont les arguments que, depuis quarante aiiSy se jettent à la tête les deux partis qui se disputent Tempire des affaires. Les curieux les regardent. Les gens sages et amis de leurs propres intérêts sont d'avis que ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de laisser les choses dans l'état où elles sont depuis la cessation de la guerre intestine. Il est certain que tout le monde y gagnerait. Si les agents de change n'hésitent point à payer courtage
à la coulisse, à la charge d*exécuter leurs ordres quand les affaires le commandent, il est juste d'ajouter que, par esprit de réciprocité, les coulissiers ont toijyours été les meilleurs clients du parquet. Esprit de corps à part, il y a un perpétuel échange de bons procédés entre les deux camps. Ils s'injurient, mais ils s'estiment. La preuve, c'est qu'ils font des affaires ensemble. Il y a entre eux mille occasions de rapprochement. De môme que la coulisse, bien souvent, est l'école d'apprentissage des agents de change, j'ai presque dit « école de dressage ; )» de même qu'un grand nombre d'agents de change débutent par être coulissiers pour se faire la main, la coulisse, en beaucoup de cas, peut être considérée comme les invalides du parquet. Los vieux agents, les agents les plus abtmés par le feu des affaires s'y retirent comme dans une re-
traite où 1 on peut s*amuser encore, où Ton se survit à soi-même. Alors, pourquoi monter sur ses grands chevaux, se regarder de travers et chercher à se faire toutes les niches possibles? La Bourse, Dieu merci, est assez grande pour abriter toutes les ambitions, satisfaire toutes les convoitises. Vivez donc fraternellement les uns près des autres. Mais je crois, le diable m'emporte, que je vais me mettre à prêcher.
Le baron de Rothschild me fournira la conclusion et la moralité de ce chapitre.
Comme couronnement de Tœuvredes poursuites contre la coulisse, l'administration supérieure avait eu la triomphante idoe do faire établir un tourniquet à chacune des portes de la Bourse et de percevoir un droit sur toutes les personnes qui s y présentaient pour entrer. Celte sublime invention qui ne rapportait pas
216 MÉMOIRES D*UN GOULISSIER
mille francs par jour à TÉtat, faisait autant do mécontents qu'il y a de spéculateurs et de rentiers dans le monde des affaires. Co n'était pas par avarice qu'on criait, car le droit perçu à la porte était fort léger ; mais on était habitué à entrer dans le monument comme chez soi et Ton était vexé maintenant de ne plus pouvoir s'y présenter sans mettre la main à la poche. Il y avait déjà une huitaine que les tourniquets fonction naient, et c'était à qui, parmi les habitués du monument, vendrait des valeurs pour se venger du ministre des finances, lorsque passant dii jo'.ir, vers quatre heures, devant le magasin du confiseur Bonnet, qui se trouve sur la place de la Bourse, comme chacun lésait, j'aperçus, à travers les vitres, le baron de Rothschild qui croquait des pralines tout en marivauJant avec 1 s demoiselles du comptoir.
MÉMOIRES D'UN GOULISSIER 217
Je tournai le bouton de la porte de la boutique et j y entrai sous le fallacieux prétexte d'acheter des boules de gomme dont je n'avais aucun besoin. Je voulais simplement savoir si le baron faisait les yeux doux a une jolie blonde qui me semblait digne de tout mon intérêt.
— Ah I fous foilà, mon cheune ami^ s'écriat-il en m'apercevant. Eh pieiil qu'est-ce que fous tites tes tourniquets?
— Je dis qu'ils ne font pas monter la rente. Et vous, qu'en dites- vous, baron?
— Moi, fit-il, che tis quils ine goûtent fingt Kouspar chour.
Je me vois dès à présent dans Tobligation de détruire un préjugé qui date de la création des sociétés en commandite. On a cru jusqu'ici, — et c'étaient les intéressés qui avaient fait accepter cette calomnie comme une vérité — que les actionnaires et commanditaires [étaient invariablement la proie des gérants ou des fondateurs de sociétés par actions. Je ne connais pas de plus abominable mensonge sous le ciel. Bien loin que les actionnaires, même malheureux, soient jamais des victimes, j'ai toujours vu en eux les plus
S2Û MÉMOIRES D'UN GOULISSIEH
impitoyables des bourreaux. Ils ne manquent jamais de faire mourir les imprudents qui ont consacré leur existence à Tédification de leur fortune, après les avoir rendus fous. Le mille fois trop bon Mirés a rendu le dernier soupir, littéralement épuisé par Tinjustifiable dévouement qu'il portait à ses actionnaires ; la ruine . des frères Péreîre, qui avaient si laborieusement acquis leur fortune, ne peut être attribuée qu'aux ridicules exigences de ceux pour le bonheur desquels ils travaillèrent pendant près de cinquante ans. Dès le moment où un mortel est assez abandonné des dieux pour solliciter le bonheur de faire fructifier les capitaux de ses semblables, il devient leur chose, leur objet, et finalement leur victime. Robert-Macaire n*est pas l'homme ingénieux qui file en Belgique ou ailleurs, avec la caisse contenant les épargnes de ses concitoyens ;
il est invariablement celui qui feint de confier quelques sous, parfois mal acquis, à une bonne dupe, pour acquérir, « de par la loi et justice, » le droit de jouer d'elle comme d un pantin et de finir par l'étrangler. Ceci n'est point du tout un paradoxe, comme les gens malintentionnés pourraient le donner à en* tendre, mais une belle et bonne vérité I Or, voici quelle est Tinfluence que cet immoral état de choses exerce sur les affaires : il n'existe pas un seul agent de change qui soit assez riche pour faire, à lui tout seul, les fonds de sa charge ; il n'y a peut-être pas quatre coulissiers dont le patrimoine soit assez considérable pour leur permettre de se passer d'associés. Chacun de ces « commissionnaires en valeurs diverses, » qu'il soit on non muni d'un titre officiel, est obligé, pour fonctionner et faire honneur à sa signature^ de prendre dos
in MÉMOIRES D'UN GOULISSIER
commanditaires. Ces commanditaires n*ont tous qu'âne pensée secrète : ils veulent bien être associés à leur victime pour les béno* fices, mais ils n'entendent pas Têtre pour les pertes. Tant qu'on leur distribue de beaux dividendes, des dividendes de -50 p. 100, 75 p. cent, 100 p. 100 par an, ils ne disent même pas : « Merci I y> et trouvent la chose légitime et toute naturelle. Mais si leur capital est emporté en tout ou en partie dans une liquidation désastreuse, ils poussent des cris de paon et jurent qu'on les a volés. Notez que les susdits commanditaires, tout le temps, que durent les affaiies, sont constamment sur le dos de leur « titulaire, » lui reprochant sa fainéantise, son inertie, le poussant à donacr une plus granda extension à leurs opérations. Le malheureux I quelle vie est la sienne 1 il ne s'appartient plus; cent Argus, jour et nuit.
MÉMOIRES D'UN GOULISSIER n3
épient ses actions. Il n'a la liberté de rien dire et de rien faire. S'il a trois amis à dtner^ et si, le soir, sa femme s'avise d'étudier un peu son piano, ses tyrans aussitôt Taccusent de donner des festins et des bals. S'il va passer huit jours aux bains de mer pour sa santé, on dit qu'il néglige ses affaires ; s'il risque une pièce de cinq francs dans une partie d'écarté, on prétend qu'il dépouille ses associés, ses pauvres associés I
Et si l'infortuné a le cœur sensible, comme vous et moi, cher lecteur, et s'il se donne le luxe d'une maltresse. . . oh ! alors, je renonce à transcrire ce que l'on débite surson compte.
Il faut absolument qu'il soit toujours, et en toute chose, de l'opinion de ses commanditaires. Il a perdu le droit d'avoir une opinion à lui en politique, religion, philosophie» morale, littérature I...II ne doit ni aimer la cam-
in MÉMOIRES D'UN COULISSIEU
pagne, ni acheter des tableaux, ni avoir une loge à l'Opéra, n y posséder une bibliothèque, ni dtner en ville, ni faire des enfants à sa femme.
Et cela, pour une raison péremptoire : il ne s*apparlient plus, il est commandité.
Il suffit d'avoir constaté ce déplorable état de choses pour faire comprendre au lecteur Texcessive imbécillité que mettent les gens de Bourse à accorder du crédit à une foule de misérables qui n'ont ni sou ni mailles. La nécessité de faire des affaires, toujours des affaires, et beaucoup d'affaires, nécessité inexorable qui leur est imposée, sous peine de retrait de la commandite, c'est-à-dire de la vie, par leurs commanditaires, les oblige à accepter des ordres de toute main, sans même regarder si ces mains sont sales ou propres.
Jb suis toujours émerveillé lorsque je lis dans
les journaux qu'un monsieur, à court de monnaie, s'est fait pincer par la police, soulevant une montre chez un bijoutier ou une sébile pleine de pièces de vingt francs chez un changeur. Je comprends qu'on ait un pressant besoin d'argent, — cela m'arrive quelquefois, trop souvent même ; — je n'aime pas qu'on soit absolument imbécile. Chercher à se procurer quelques centaines de francs, toute morale à part, en risquant les galères, c'est idiot. Pourquoi ne pas se servir du moyen qui réussit si bien aux gens intelligents? Quiconque peut se mettre sur le corps des habits seulement présentables, sans chercher à se procurer d'autre recommandation, n'a qu'à se présenter à la Bourse. Il peut être certain de voir tous les habitants de ce monument lui faire des offres de services. Il n'a qu'à se plaquer le dos contre un pilastre ou contre
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un mur, et ce sera à qui, parmi les agents do change et les coulissiers, viendra solliciter la faveur de ses ordres. Il peut faire, immédiatement, toutes les opérations qui lui passeront par la tête; son crédit n*aura de limites que celles qu'il y voudra mettre ; si, à la fin du mois, il est en bénéfice, on le payera, le tour sera fait, et bien fait. Ce n'est pas quelques louis qu*il empochera, mais une fortune. S'il perd, il ne payera pas, et tout sera dit. Nul agent de police ne lui mettra la main sur le collet, on ne le traînera pas en cour d'assises; il pourra recommencer son opération le mois suivant, jusqu'à ce qu'elle réussisse.
Et elle finira par réussir. Et il ne sera jamais déconsidéré. Yoilà le fait d'un homme habile.
Un jour, un étranger, un Anglais, qui ne connaissait pas une Ame à Paris» même pas
le préfet de police, vint à la Bourse, s*accota au mur, et, fouillant dans son portefeuille ostensiblement, affecta de laisser voir à toutes les personnes qui l'entouraient, que ledit portefeuille était littéralement bondé de billets de mille francs. Aussitôt, grand émoi parmi les agents de change. Un nouveau client, un Crésus, un qabab, pour le moins. Et quel joli nabab! portant sur lui toute sa fortune. Le crédit qu'obtint ce nabab en quelques jours fut immense. Il achetait toujours, indicé d'un caractère aimable et facile. Quand la fin du mois arriva, il se trouvait à la hausse de plus d'un million de rentes. Un fait dont on ne s'aperçut, malheureusement, que beaucoup plus tard, c'est que, dans une autre partie de la Bourse, avait surgi à la môme époque un brave et digne Allemand de Berlin qui, dans toutes ses opérations, faisait exactement la
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contre-parlie du nabab. Quand ce dernier achetait trois mille francs de rentes, le Prussien en vendait autant, au même prix, de sorte que, le jour de la liquidation, Tua se trouvait vendeur exactement de la somme de rentes dont l'autre était acheteur, et comme la rente avait baissé ce mois-là, le nabab, acheteur, perdait exactement la même somme que gagnait le Prussien, vendeur. Or, le jour des payements, il arriva ceci, c*est que ledit Prussien emporta, bel et bien, les cinq cent mille francs qu'il gagnait, et que ledit nabab ne paya pas du tout les cinq cent mille francs qu'il perdait. On découvrit plus tard, par une indiscrétion de table d'hôtes, que les nobles étrangers étaient deux spirituels fripons, qui s'étaient associés pour jouer toujours à coup sûr. Us 3e partagèrent fraternellement le ma- ^t que le Prussien avait gagné, et regagné-
ront leurs patries respoctlves sans être inquiétés.
Mais, le plus curieux de Taffaire, c'est que l'Anglais qui portait toujours dans sa poche toute sa fortune, et affectait si bien de la faire voir aux amateurs, fut un jour assez bête pour se laisser voler son portefeuille. Un de ses confrères, un filou qui travaillait fort bien des coudes et des mains, le lui enleva prestement, à son nez et à sa barbe. Mais, comme il se sauvait — un peu trop vite — le susdit filou fut happé par deux des gardes de la Bourse et conduit chez le commissaire de police oti je me trouvais comme témoin. J'assistai nécessairement à l'inventaire du portefeuille de l'Anglais, dont le filou fut trouvé nanti. Ohl piteuse aventure! Oh I affreuse déconvenue! Il y avait bien, en effet, trois cents chiffons de papier dans le portefeuille
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de l'Anglais, mais ces billets légers, au lieu de sortir des bureaux de la vénérable Banque de France, provenaient prosaïquement du comptoir d*un vil passementier I
Et, au lieu des deux mots fatidiques, mille FRANCS, dont la lecture fait battre le cœur do toutes les personnes sensibles, il y avait ceuxci, sur les chiffons qui ressemblaient au pa« pier des billets de banque à s'y méprendre :