‹ Mémoires d'un déporté à la Guyane françaiseChapitre 3 sur 5 · LE CHEMIN DU BONHEUR · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DU BONHEUR

Je suis né aa village de Bédarigue, dans le département du Var. Mes parents étaient pauvres, quoique actifs et économes ; un cautionnement que mon père avait signé pour un de ses amis, que ruinèrent des spéculations malheureuses, Tavait réduit à la misère ; pour vivre, il s'était vu obligé de se mettre au service d'ouvriers maçons comme gâcheur de mortier : c'est une rude besogne qui ne rapporte guère. Ma mère travaillait en journée et passait la moitié de ses nuits à tisseï* du taffetas. GepeU'^

dant ils étaient heureux, parce qu'ils s'ai* maient, et bénissaient la Providence au lieu de murmurer. Du reste, je n'ai conservé de mes parents qu'un bien vague souvenir. Un terrible événement est seul resté profondément gravé dans ma ménioire.

C'était un soir, vers six heures ; ma mère préparait le souper comme d'habitude, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup : quatre hommes rapportaient sur un brancard le corps sanglant de mon père. Pendant qu'il montait le mortier, une échelle s'était brisée sous ses pieds, et du second étage il était tombé sur des pierres de taille. Son sang coulait dans la chambre et teignait le mouchoir qu'on lui avait jeté sur la tête.

Ma mère poussa un crî terrible et se précipita sur le corps ; les voisins accoururent : la maison était remplie de cris, de pleurs, de sanglots. Ma mère nourrissait une petite fille de cinq semaines, la révolution qu'elle éprouva fit tourner son lait ; le lendemain, elle fut prise d'un délire qui ne la quitta plus pendant les trois jours qu'elle vécut encore. Je n'assistai pas à sa mort, que

précéda de quelques heures celle de ma sœur. Une bonne voisine m'emporta chez elle; je n'avais alors que quatre ans ; mais elle tomba elle*môme malade bientôt après, et une fermière des environs, lui ayant proposé de se charger de moi, m'emmena avec elle à la campagne.

Ma nouvelle protectrice, celle que je puis appeler ma vraie mère, puisqu'elle me regarda toujours comme son fils, avait une honnête aisance. Pendant la route, que pour la première fois je faisais sur un âne, elle sut si bien m'apprivoiser, qu'en arrivant j'étais tout à fait rassuré. Trois enfants,- dont l'aîné pouvait avoir six ans, jouaient dans la cour de la ferme ; ils me reçurent avec joie, et une demi-heure après je me roulais, m'a-t-on dit depuis, dans la poussière, comme si j'eusse été de la maison. Quel heureux âge que celui où du jour au lendemain on peut oublier le malheur I C'est là que se passèrent les dix-huit premières années de ma vie ; il y en a vingt et deux mois aujourd'hui que je suis sorti de cette ferme, et je la vois encore comme si

'y étais, avec son grand potager, dont je connais chaque arbre, chaque pied de vigne, sa cour où j'aimais tant à jeter quelques poignées de maïs au grand coq jaune et aux poules noires et blanches qui s'y roulaient au soleil. Une treille appuyée sur im figuier tordu, qui la nuit leur servait de perchoir, ombrageait le banc de pierre sur lequel la fermière disposait pa^ paquets les légumes que le lendemain elle devait porter à la ville. L'âne, sans s'inquiéter de nos mille tracasseries^ surveillait d'un œil paisible les apprêts du marché, allongeant les lèvres et maraudant tantôt une carotte, tantôt une feuille de chou< Dans sa cage de bois blanc, suspendue à la fenêtre de la chambre où nous dormions, un merle sifflait et sautait avec une persévérance qui prouvait en faveur de la forcé de ses jambes et de son gosier.

Le jardin avait bien son charme, avec ses petites allées bordées d'oseille, dont les feuilles luisantes s'étalaient au soleil, sa haie .de grenadiers à fleurs rouges, ses pommiers et ses pruniers en fleurs, ses car-

reauz, dont chtusau avait sa culture parti culîère, et que chaque soir, après le cou»

cher du soleil, arrosait une eau courante tombant en cascade des auges d'un puits à roue dont trois heures par jour une mule, les yeux bandés, faisait tourner le manège.

C'était là notre champ de travail» et il fal*^ lait voir avec quel sérieux comique et plein de l'importance de nos fonctions nous aidions à récolter les pois verts, les haricots et les fraises. Nous portions las paniers vi* des, nous gourmandions la taule paresseuse, nous épluchions les salades. Il faut' avoir vécu à la campagne pour comprendre combien on s'attache à une pareille vie : les plantes et les animaux y deviennent nos amis ; on a une préférence pour tel ou tel arbre, on suit avec curiosité le développement des feuilles et des fleurs, on s'intéresse au moindre objet. Mon père travaillait rarement au jardin ; les garances et les oliviers réclamaient tous ses soins. S'il y avait quelque rude labeur dans le domaine qui nous était assigné, il louait à la journée un garçon de ferme, se réservant seulement

d'examiner le soir comment la tâche am*ait été remplie.

C'était un homme sérieux, presque sévère, et quoiqu'il fût très-bon, nous n'avions pas autant de laisser-aller avec lui qu'avec notre mère. On peut dire de lui que c'était l'homme du devoir : jamais je ne l'ai vu refuser un morceau de pain à un pauvre mendiant infirme ou sans forces ; mais il était impitoyable pour les vagabonds et les paresseux. Chaque dimanche, quoiqu'il y eût près d'une forte demi-lieue jusqu'au village le plus voisin, il partait pour la messe à cinq heures du matin avec son fils aîné, et rentrait aussitôt pour garder la maison pendant que le reste de son monde s'absentait à son tour. A trois heures, il nous lisait l'ÉvangUe ou quelque livre édifiant ; et ce jour-là, pour rien au monde, il n'eût laissé toucher à uu outil. Si quelque voisin plaisantait sur cette rigidité de principes, il se contentait de répondre : ce Je n'ai qu'un maître, qui m'a toujours bien traité, je ne veux pas me brouiller avec lui en travaillant quand il me donne congé. » Dès le

matin des jours de fête, nous mettions nos habits les plus neufs pour aller chez le Maître, comme il disait, et à chacun de nous il donnait un sou pour le premier pauvre que nous rencontrerions. Ma mère était la bonté môme, occupée des ses devoirs, douce, simple et songeant sans cesse à nous depuis le moment où elle venait nous éveiller jusqu'à notre couchey. C'était elle qui nous apprenait nos prières du matin et du soir, nous instruisait de nos devoirs tout en travaillant, et nous enseignait les premiers éléments de notre catéchisme.

Dès l'âge de huit ans, nous étions envoyés à l'école du village trois fois la semaine. Notre mère garnissait notre petit panier, et à sept heures du matin nous partions avec elle, précédés de Cocote chargée de légumes, babillant le long du chemin entre deux haies de buissons noirs et d*aubépines. Le soir nous revenions seuls comme de grands garçons, rapportant nos livres dans nos paniers vides, et aussitôt nous courions au jardin raconter comme qnoi nous avions bien travaillé. Et quelle

gloire le samedi quand nous rentrions avec la croix du mérite à la boutonnière ! Cette fois nous recevions un baiser de plus sur nos grosses joues rouges, et le père nous racontait quelque jolie histoire après, souper.

Quelquefois, quand le soleil était bien clair, que les alouettes chantaient, nous avions bien la tentation de faire, connue certains camarades, l'école buissonnière, mais ridée du samedi nous retenait , puis le maître d'école, qui n'était autre que le vieux curé, était si bon, il nous faisait lire de si jolies choses I Et d'ailleurs on ne travaillait pas toujours : après l'étude venait la récréation sous les grands arbres devant la porte de l'église ; nous jouions aux soldats. Le vieux prôtre, qui avait été sergent, commandait les manœuvres s c'était chaque jour quelque jeu nouveau : processions, combats, parades» cache-oache, colin-mail<^ lard, billes et toupies. Aussi,«tandi8 que les autres enfants ne vont qu'en pleurant à certaines écoles^ et qu'ils en reviennent le soir les oreilles rouges et le cœur gros, saas

avoir rien appris, nous allions h la nôtre par partie de plaisir ; nous en sortions dispos et joyeux, nous éparpillant avec des cris et des rires comme une volée d'hirondelles; et lorsqu'arrivait la fin de Tannée, nous étions nous-mêmes tout surpris de nos progrès. Pour ma part, à neuf ans, je lisais couramment, et André, âgé de deux ans de plus que moi, savait en outre écrire et compter. Il avait pris le travail au sérieux» lisant toute la journée les livres que lui prêtait notre professeur, ceux surtout qui parlaient de voyages et de combats. Le curé, très-bon juge en fait de vocation, conseilla à ma mère de le mettre au collège de Draguignan. Mon père eût mieux aimé le garder auprès de lui pour lui enseigner à conduire une fernie ; mais, voyant sa répugnance, il donna son consentement. Nous pleurâmes beaucoup à son départ, et nous le conduisîmes jusqu'au village, où il prit congé de nous, et partit à cheval avec mon père, nous promettant bien de nous écrire et de ne pas nous oublier. Le premier soir, la maison nous parut bien triste ; et quand

le lendemain Louis, Georges et moi reprîmes le chemin de l'école, nous avions les yeux rouges encore. Deux jours après, mon père revint : nous l'accablâmes de quesrtions sur le long voyage d'André, il nous semblait qu'il fût au bout du monde. Le dimaùche suivant, en revenant de l'église, nous rencontrâmes un homme à cheval portant en sautoir un large portefeuille de cuir. — a N'y a-t-il rien pour moi, lui cria notre mère. — Gomment vous nommezvous, ma petite dame ? — Élisa Lambesq, pour vous servir. » Il arrêta sa mule, déboucla son portefeuille. — <t Rien pour vous, ma petite dame, ce sera pour une autrefois. » Et il s'éloigna. Nos cœurs se serrèrent, nous avions tant compté sur cette lettre I Nous rentrâmes tout tristes à la maison. — « Eh bien I les nouvelles ? demanda le père. — Il paraît qu'il n'a pas écrit, » dit ma mère. Et elle alla avec un gros soupir déposer son livre de messe à la place accoutumée. — a Oh I le vilain I s'écria-t-elle en se retournant rouge de plaisir, ohl le vilain I qui m'a trompée. » Elle

tenait à la main" une lettre à mon adresse avec un beau cachet de cire verte. C'était la première que je recevais, et elle venait de mon cher André. Nous la lûmes à haute voix et avec force commentaires ; de la journée il ne fut plus question que de la lettre qui, remise précieusement sous son enveloppe, fut soigneusement placée dans le bahut. Chaque quinzaine, à pareil jour, André continua à nous^écrire. Enfin le mois d'août arriva, et nous fûmes de nouveau réunis; mais alors c'était déjà un savant, il avait remporté deux prix, et parlait d'entrer dans une école militaire. Plus modeste dans mes désirs, je n'avais alors d'autre ambition que de rester auprès de mes parents adoptifs.

J'avais déjà treize ans lorsque je fis ma première coromunion ; je savais alors lire^ écrire et compter très-passablement, et j'aurais pu réciter à rebours, mon catéchisme, depuis la dernière page jusqu'à la première. Combien mon âme était pure à cette époque ! je croyais en Dieu fermement et je l'aimais du fond de mon cœur. Aussi, ce

fut avec un grand recueillement que je me préparai à le recevoir. Au moment où, s loin de la France, j'écris ces lignes, je con* serve encore Timage commémorâtive que le curé donna à chacun de nous en cette occasion. Cette grande et touchante cérémonie fut pour moi la transition de Tenfance à la jeunesse. Le lendemain du jour de Pâques, mon père, qtd depuis quelçpies mois avait cessé de me traiter en enfant, me fit venir en présence de ma mère. — € Pierre, me dit-il, aujourd'hui tu es un homme, et j'ai à te parler sérieusement :

nous t'avons jusqu'à présent regardé comme un fils, et nous nous engageons à te traiter toujours comme tel; mais il est juste que tu commences à travailler pour nous.

Tu sais lire, écrire et compter, c'est toi qui seras chargé de tenir notre livre de dépenses, et tu t'occuperas du jardin avec ta mère ; dans un an ou deux, si tu fais bien, je te prendrai avec moi pour les oliviers et les garances. Je ne puis pas te faire riche; mais si tu nous écoutes, tu deviendras un bon ôt honnête fermier, et peut-être un

jour pourras-tu avoir une ferme à toi.

Crains Dieu, honore tes parents, fuis les mauvaises compagnies, ne désire pas ce que tu ne peux pas posséder justement, et tu seras heureux. » Je promis en pleurant de me souvenir de ces conseils. — « Que Dieu te bénisse comme nous te bénissons, ajouta-Ml en posant la main sur ma tête ; que la Vierge te .protège et te bénisse, » dît ma mère en me passant au cou une petite médaille.

A partir de ce jour, j'entrai sérieusement dans la vie, et les années qui suivirent s'écoulèrent rapidement dans le calme et dans le bonheur. André s'engagea dans un régiment ; nos parents n'avaient pas de quoi payer son école : il y renonça bravement.

C'était un beau jeune homme, pas grand mais fort, leste et hardi. Il choisit pour arme le régiment des chasseurs de Vincennes, dont le dépôt se trouvait alors à Draguignan. Un an après il vint passer quinze jours avec nous ; il était déjà caporal et partait pour la guerre d'Afrique. Je ne Tai revu depuis que dans une bien triste

circonstance. Georges est marié. Louis dirige maintenant la ferme où s'est écoulée notre enfance. Comme me l'avait prédit mon père, je devins un excellent ouvrier, et ma réputation de bon travailleur me valut souvent des offres avantageuses, que je refusai tant que mes deux frères furent incapables de me remplacer. Mais ensuite je ne voulus plus être à leur charge : je n'avais aucun droit de partager le modeste héritage de ceux qui me regardaient comme leur frère. Dieu m'avait donné la force et la santé, le plus précieux capital d'un ouvrier. Bien résolu à partir, j'allai consulter le bon curé, qui, alors âgé de quatrevingts ans, était resté pour moi le guide le plus affectueux. Je lui fis part de ma résolution ; il l'approuva, tout en m'exhortant à ne pas me hâter et à attendre une occasion favorable.

Elle ne tarda pas à se présenter. Un riche spéculateur venait d'acheter, le long de la rivière du Var, un vaste terrain marécageux qu'il voulait faire drainer pour y cultiver la garance et le mûrier. Cette exploitation

n'était, disait-on, qu'à trois lieues de la maison, et nécessitait un grand nombre d'ouvriers. On lui parla de moi avec éloge ; il vint à la ferme sous prétexte de visiter nos plantations, me conduisit à l'écart et me dit le véritable motif qui l'avait conduit; il me dépeignit les avantages nombreux que j'aurais si je voulais m'attacher à son service, me proposant, outre ime bonne rétribution, ime part des profits éventuels, A la première vue, cet homme ne me déplut pas : il était petit et replet, sanglé dans son habit bleu, avait des cheveux rouges coupés en brosse, et de petits yeux verts brillants de malignité ; malgré cela, l'expression de son visage ne manquait pas de douceur, et si sa voix était rude, ses paroles étaient pleines de bonté. En un mot, c'était tout le portrait du Bourru bienfaisant.

J'aurais désiré réfléchir, et je lui demandai deuxjours. — « C'est ime ofBre d'or, me dit-il, j'ai déjà reçu plus de vingt demandes; c'est à prendre ou à laisser ; puis-je ou non compter sur vous ?» Il me prêcha si bien que j'acceptai. — « A demain, me dit-il, j'ai

votre parole, je vous attendrai au village à qualre heures du soir. f> Je rentrai le cœur gros ; ma mère était au jardin. — <r Qu*as-tu donc, Pierre? me dit-elle; es -tu malade? — Non, mère, je vous remercie. — Tu es pâle cependant, et je suis sûre que tu souiïres.

— Non, mère, je me porte bien. » Elle me regarda avec inquiétude et continua son ouvrage en silence. J'essayai de travailler pour me donner une contenance, mais je n*avais pas le cœur à m'occuper; je jetai mon râteau et sortis me promener dans la campagne. Quand je rentrai, mon père, ma mère et mes deux frères m'attendaient pour souper; ils ne mlnterrogèrent pas, mais je vis bien à leurs regards que mon état leur causait de l'inquiétude. Après le repas, mon père me demanda de Taôcompagner au jardin. Nous sortîmes et nous marchâmes un instant en silence. Au bout de quelques pas, il s'arrêta : — « Pierre, me dit-il, as-tu des secrets pour moi? » Pour toute réponse, je lui avouai .ce que je venais de.

faire et le motif qui ni'fiivait poussé. Il me laissa aller jusqu^au bout sans m*interrom^

pre. — « C'est le premier chagrin que tu me causes, me dit-il enfin, j'espérais que tu te regardais comme delà famille. » Puis, après quelques moments, il ajouta : — « Un homme ne doit avoir qu'une parole : la tienne est engagée, que Dieu te conduise ; mais souviens-toi que la maison te sera toujours ouverte, et ne nous oublie pas. Il est inutile d*en parler ce soir à Élisa, demain il sera bien assez tôt. d Ensuite il me demanda des détails sur la propriété, sur les occupations que j'aurais, et me donna quelques bons conseils. Le lendemain fut un jour bien triste ; ma mère ne fit que pleurer jusqu'au moment de mon départ ; alors elle éclata en sanglots. J'avais aussi le cœur brisé; il fallut que mes frères préparassent eux-mé-^ mes mon paquet et que mon père m'avertît qu'il était temps de partir. Alors je les embrassai tous une dernière fois et m'éloignai rapidement. Au détour du chemin, je me retournai : ils étaient.encore devant la porte et m'envoyèrent un dernier adieu.

M. Harrys m'attendait au village; je vis en arrivant le cheval attaché près du ca-

briolet à un dé ces arbres que' je connaissais si bien. — « Voilà ce que j'aime, mon garçon, me cria mon nouveau maître de la porte de Tauberge. Eh 1 quatre heures juste, continua-t-il en tirant une grosse montre d'or dont les breloques tombaient en cascade sur son ventre rebondi. Jacques, mets le cheval pendant que nous allons boire une bouteille de bienvenue. Hé ! la Zounet, un cachet vert et deux gobelets! » J'étais fort peu en train de boire, et j'avais plus envie de pleurer que de rire; cependant, comme je ne voulais pas faire dès le premier moment quelque chose de désagréable à une personne dont ma position et ma fortune dépendaient, je me forçai, et nous nous attablâmes. Il me parla encore de ses projets, m'apprit qu'il était Américain, mais qu'ayant marié une de ses filles en France, il avait voulu l'y suivre, et qu'il s'était fait propriétaire pour se créer des occupations.

Une heure après, nous roulions rapidement sur le chemin des Aulnaies. C'était la première fois que je faisais cette route; mais, à la vitesse avec laquelle nous allions

et au temps que nous mimes, je calculai que la ferme était au moins à six lieues du village. Enfin je vis à l'horizon une grande ligne de peupliers et d'ormeaux, à l'ombre desquels coulait le Var. Le sol s'inclinait sensiblement vers cet endroit; bientôt nous fûmes en plein marécage : des herbes mêlées de joncs couvraient la plaine, où l'on apercevait çà et là de larges flaques d'eau et des bouquets d'aunes avec leur grosse tôte chevelue et leur tronc court et contourné. Du reste, pas la moindre culture.

— <t Voilà ma propriété, me dit M, Harrys d'un air triomphant; je l'ai achetée à 15 fr. l'hectare. Bonne spéculation, eh! magnifique spéculation !» Et il se frappa sur le ventre pour témoigner sa joie. — « Où suisje venu me fourrer ! pensai-je en moi-môme; oh ! ma ferme, ma joUe ferme, si jolie, si bien tenue 1 je l'ai quittée pour venir habiter un trou à grenouilles, sans compter que* la fièvre et le mauvais air doivent être ici de rudes ouvriers.» L'Américain comprit sans doute à ma physionomie ce qui se passait en moi. — a Hé I hé ! si vous étiez Ken-

ladien, vous ne vous effraieriez pas pour si peu, mon cher; vous autres Français, vous attendez que les cailles vous tombent toutes rôties du ciel; maïs nous, c'est difTérent:

prenez patience et vous allez voir si j'ai fait une mauvaise affiiire. )^ Nous continuâmes à rouler encore un quart d'heure, et nous atteignîmes un monticule assez rapproché de la rivière. — « Nous voici arrivés, » me dit M. Harrys. Et en effet, au détour de réminence, je me trouvai en présence d'un grand bâtiment, moitié briques et moitié bois, açsis à mi-côte. C'était par ce côté qu'il avait commencé ses opérations. Cinquante ou soixante ouvriers revenaient de leur ouvrage, les ims la bêche à l'épaule, les autres conduisant des chevaux ou des bœufs. Le sol, profondément défoncé, me parut, quoique humide encore, d'une nature toute différente de ce que j'avais vu jusque-là. Les joncs jaunissaient, et Teau courait dans les rigoles au lieu de former des flaques vaseuses.— a Eh bien ! que pensez-vous de cette partie? — Ohf pour cellelà, répondis-je, on pourra en faire une exr

cellente terre; elle ne ressemble pas aux marais que nous venons de traverser. — Hé ! hé I mon char, si vous l'aviez vue il y a quatre mois, c'était le plus mauvais endroit ; vous voyez ce grand canal qui porte Teau au Var, c'est moi qui Tai fait creuser, toutg cette terre est drainée» Thectare me revient à 40 fr.» tous frais compris, et c'est à ne plus s'y reconnaître. Avant un an toute la plaine sera une terre à blé, et les agriculteurs se disputeront le. peu de marécages qui resteront alors, et dont aujourd'hui ils ne voudraient pas pour rien. )> Pendant qu'il me parlait, nous arrivâmes au bâtiment| et nous entrâmes dans une grande cour carrée entourée de quatre grandes galeries spacieuses et parfaitement aérées»

destinées au matériel et aux ouvriers. Gevx* ci étaient enrégimentés par brigades le vingt-cinq hommes sous les ordres ri'un maître, qui chaque samedi présentait soi. rapport à M. Harrys et recevait ses ordres pour le travail de la semaine suivante, Moulins, machines, outils perfectionnés hangars, rien ne manquait : chaque instru-

ment portait son numéro, avait sa place marquée; tout était simple, mais d'une admirable propreté, et je ne pus, dès le premier soir, m'empôcher de remarquer combien mon maître l'emportait sur les petits propriétaires nos voisins. Pendant que j'étais à regarder tant de choses nouvelles pourquoi, le son d'une cloche se fit entendre, et tous les ouvriers se réunirent dans la grande galerie, attendant l'heure du souper. — a Eh bieni me dit M. Harrys, qui venait d'entrer dans la cour, tout cela vous semble une merveille? Allons, continua-Ml en souriant, vous êtes un garçon intelligent; dans deux jours vous aurez vos vingt-cinq hommes, et nous attaquerons le marais d'un autre côté; jusque-là profitez de votre temps pour voir comment fonctionne mon établissement. Jacques vous mettra au courant. — Qu'est-ce que Jacques? demandai-je. — Un bon surveillant, un bon ouvrier, seulement un peu mauvaise tête, qui a la manie de parler république, et qui n'y comprend rien, c'çst naturel. Je n'ai jamais rencontré en France un républicain de bon sens, tous

sont ou dupes ou dupeurs. A propos, avezvous une opinion? — Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, et jusqu'à présent je ne me suis jamais occupé des affaires du gouvernement. — Continuez, continuez, mon cher, chacun son métier dans ce monde :

\m ouvrier doit ne penser qu'à son champ ou à son industrie. Eh I Jacques! par ici!

cria-t-il à un grand garçon d'une vingtaine d'années qui traversait la cour. » Jacques approcha. M. Harrys nous présenta l'un à l'autre. — « Voici un nouveau contremaître, dit-il à Jacques, je lui donne dexix jours pour se mettre au courant, et je compte sur vous pour l'instruire ; indiquezlui sa chambre, son numéro, et faites-lui* connaître les habitudes de la maison.

Adieu, Pierre, du courage, de la bonne volonté, et tout ira bien. »

Deux jours après, je savais ce que j*avais à faire ; je fus ofBlciellement présenté à mes hommes, et nous attaquâmes courageusement le champ qu'on nous avait donné à assainir. Les premiers travaux de défrichement sont toujours un peu rudes, et quoi-

que je misse la main à l'œuvre comme tes autres, et que je ne demandasse à chacun que ce qu'il pouvait faire, je trouvai dans mon escouade quelques récalcitrants qui prétendaient que je les surchargeais. Le chef des mécontents était im homme d'une trentaine d'années^ vigoureux, mais paresseux, qui, fier de ses forces, affectait de rire de tout ce que je disais et me traitait en petit garçon. — a Nous ne sommes pas des esclaves pour obéir à ce pauvre diable, qui voudrait nous écraser pour faire la cour à son maître, répétait-il sans cesse. » Pendant près de deux semaines, j'essayai de lutter contre la mauvaise volonté ; mais le travail ne se faisait plus avec régularité, et les ouvriers murmuraient. Le jour du rapport arriva, je demandai conseil à Jacques ; il était très-républicain en paroles, mais très-peu en pratique. Je voulais adoucir les termes de mon rapport, — « Non, non, point de faiblesse, me.dit-il; si tu ne veux pas perdre ta place, il faut faire un exemple. ». Je ne savais pas trop comment cela tournerait j les rapports furent remis, les ouvriers

payéS) et jusgu^au leodemain il ne fut question de rien, ▲ Theure du déjeuner, M. Harrys descendit comme de Goutume pour faire l'inspection de chaque brigade, louant les uns» blâmant les autres, encourageant ceux qui s^étaient bien conduits; quand il arriva à la mienne, son visage devint sévères — «Je suis mécontent de toute cette division : le travail est peu avancé, et ce qui est fait est mal fait» Quelques individus s'imaginent être ici en république, ils se trompent. Aux Aulnaies il n'y a qu'un maître, et ce maître, c'est moi, qui paie pour qu'on travaille ma terre comme je l'entends. Aujourd'hui je me contente de ren. voyer Simon, Jean, Urbain, Pascal et son frère ; ceux qui ne sont pas contents chez moi n'ont qu'à les suivre; j'ai besoin ^e terrassiers et pas d'orateurs pour creuser mes fossés. 9 Et il sortit aussi calme qu'il était entré. Cette leçon produisit son effet, et depuis je n'eus plus à me plaindre de ma division.

La première année de mon séjour à la ferme comme chef de défricheurs se passa sans apporter pour moi de grands change-

ments. J'ai déjà dit que la maison où j'ai passé mon enfance était éloignée d'au moins six lieues de ma nouvelle demeure.

Aussi je dus me résigner h y faire de rares visites ; je n'avais de libres que les dimanches, et un voyage de douze lieues à pied n'est pas ime petite affaire. Deux ou trois fois seulement M. Harrys eut aflkire au village, et fut assez bon pour me prendre avec lui. Avec quel bonheur nous nous revoyions ces jours-là ! que de choses nous avions à nous conter, que de nouvelles à nous apprendre, avec quel plaisir ma bonne mère me serrait dans ses bras ! Nous allions visiter la ferme et le jardin ; je reconnaissais les arbres que j'avais entés, le vignes que j'avais taillées : le chien sautait après moi, et le vieil ân^ venait réclamer un souvenir de ma main. Ces jours-là passaient bien vite ; le soir venu, Georges et Louis me ramenaient au village, en parlant du temps passé etdubrave André, qui écrivait bien rarement à présent, mais dont le nom avait été déjà cité plus d'une fois sur la feuille publique.

Les autres dimanches j'allais à Ronciéras^ dont le clocher se voyait de notre exploitation ; j*y passais la journée avec Jacques, dont j*étais devenu Tintime ami, dans une petite ferme que Ton nommait Champfleury; elle appartenait à son përe, qui s'y occupait de Téducation des vers à soie et du commerce des fleurs, qull vendait aux parfumeurs de Grasse, et dont à cause de leur qualité il tirait un bon revenu. Sa famille était nombreuse ; outre trois flls, dont l'un était soldat et les deux autres conducteurs de travaux chez des maîtres étrangers, il avait près de lui deux filles qui l'aidaient dans ses travaux.

Rosalie, l'aînée, était déjà fiancée lorsque Jacques me présenta la première fois à ses parents. Henriette, sa sœur, n'avait pas plus de dix-sept ans, de magnifiques che-veux noirs, des dents brillantes comme des perles, une peau veloutée comme celle de la pêche et une taille provençale. Uneautre eût tiré vanité de tant de grâces ; mais elle, aussi naïve qu'elle était jolie, ne s'en inqui était môme pas. Rieuse comme on l'est

à cet âge, elle joignait à l'enjouement d'un enfant toutes les qualités sérieuses qui font la femme essentielle^ la bonne ménagère, la prévoyante mère de famille. Je m'apu perçus bientôt que son père et son frère avaient pour elle une grande prédilection dont, il faut le dire à la louange de Rosalie, celle-ci n'était point jalouse. Je ne tardai pas h en devenir sérieusement amoureux, et je crus remarquer que je ne lui déplaisais pas non plus. Cependant je n'osai parler de rien à son père : nous étions si jeunes tous les deux, et je n'avais aucune fortune.

Plusieurs mois se passèrent ainsi; enfin une heureuse circonstance vint à mon aide; J'étais depuis près de deux ans à Texploitation, nos travaux de défrichement étaient à peu près terminés, et d^à une grande partie des ouvriers* avaient été congédiés. Un soir, après souper, M. Harrys fit appeler les chefs de section dans son cabinet. Nous nous y rendîmes tous les quar tre. — a Ecoutez, mes enfants, nous dit-il, voilà le travail qui touche à sa fin ; avant un an nous pourrons ensemencer tgut le

sol, mais auparavant je veux diviser la propriété en huit ou dix fermes, et, sur chaque lot, faire construire un mazet avec sa grange. Pour moi, je ne compte exploiter qu'une petite ferme qui sera plutôt une habitation d'agrément, avec parc, qu'une terre de rapport ; mais, pour mes dix fermes, il me faut dix hommes mariés, jeunes et de bonne vobnté. Je suis content de plusieurs de mes anciens ouvriers, et naturellement je donne la préférence à ceux que je connais sur ceux que je ne connais pas. Plusieurs sont mariés, d'ici à un an plusieurs autres le seront. Réfléchissez, je vous donne six mois pour cela ; après ce temps, si vous ne voulez plus de moi pour maître, je chercherai ailleurs ; je crois que ceux qui accepteront n'auront pas à s'en repentir.» Deux de nos camarades étaient déjà établis, ils acceptèrent sur l'heure.

— a C'est dommage tout de môme de no pouvoir pas accepter, dis-je à Jacques en sortant. --" Pourquoi ne le fais-tu pas?—' H faut être marié. ~ Pourquoi ne te maries'tu pas? — Mais pour se marier il faut

connaître une femme. — Ahl c'est juste, »

me répondit-il en me regardant dans le blanc des yeux; puis, après un moment de silence, il me frappa sur l'épaule : — « Tu me crois donc bien aveugle ? — Mais elle ne m'acceptera pas. — Qui, elle? fit-il à son tour d'un air surpris. — Oh I ma foi, finissons ce jeu : j'aime ta sœur, tu le sais aussi bien que moi, quoique jamais je n'aie osé t'en parler ; crois-tu que je puisse la demander? — Je n'y vois rien d'impossible. — Et qu'elle m'acceptera? — Elle pourrait faire plus mal. » La conversation en resta là, et je me résolus à tenter fortune. Pendant toute la semaine j'attendis avec impatience le dimanche. Le dimanche arriva, je passai* la journée à Champfleury, et j'en repartis sans avoir osé dire un mot : trois ou quatre dimanches de suite le courage me manqua, j'étais furieux contre moi-môme. Enfin je pris, comme l'on dit, mon courage à deux mains, et, trouvant le père seul, je lui fis la demande. Il ne m'en parut nullement surpris et me répondit : — « Quant à moi je n'y vois pas

d'inconvénients^ mais comme ce n'est par moi gui me marie, parlez à ma fille; si elle dit oui, ce sera oui ; si elle dit non, ce sera non. » Une heure après, Henriette revint de.

la messe avec sa sœur, elle se mit à me plaisanter suivant son habitude. J'étais embarrassé, je ne répondais que des bêtises : — « Qu'avez-vous donc aujourd'hui? me ditelle en riant aux éclats, on dirait que vous parlez à la lune. » Sa sœur était près d'elle et me plaisantait aussi; je ne s.avais plus que devenir. — « Rosalie, viens avec moi au jardin, » dit le père à sa fille aînée. » Ils sortirent et nous restâmes seuls, elle, coupant des tranches de pain pour la soupe, moi, tortillant mon chapeau entre mes doigts. Je lui fis pitié : — « Voyons, franchement, monsieur Pierre, vous avez quelque chose? — Voulez-vous que je vous le dise? — Pêchaire ! puisque je vous le demande, — Vous ne rirez pas de moi? — Non, je vous le promets, ^- Eh bien, alors c'était, j'étais venu, enfin, voyez- vous, dans l'intention, pour que, vous ne m'en voudrez pas» mademûifiâllA Henriette, — - Non»

non, je vous assure. — Je suis venu votos demander en mariage. » Ce fût à son touid'être interdite, elle devint rouge comme braisé et ne répondit rien. — « Vous ne m'en voulez pas? — Non, monsieur Pierre, non; » elle se sauva dans le jardin, oubliant sur le feu son lait qui débordait et sa soupe à demi trempée* Moi je ne savais que penser. Quand elle rentra un quart d'heure après avec son père, je vis qu'elle avait pleuré. -^ « Pierre, me dit le père, donne la main à ta promise et que Dieu vous bénisse comme je vous bénis* -*- Et à quand la noce? s'écria Jacques, qui avait tout entendu de la chambre voisine. — Quand la maison sera prête, répondit mon beau-père. — Et toi, ne seras-tu pas notre voisin de campagne? demandai-je à mon camarade. — Dieu sait, j'ai parlé à sept qui m'ont refusé, j'irai jusqu'à la douzaine; mais si le vent ne change pas, je risque fort de mourir garçon. — Menteur, repartit Henriette, tu sais bien que Sophie ne te. . . -^ Bien trouvé, elle m*a refusé trois foûl ^ Et Jeannette? -*— Avec cela ai^'elie.

est jolie. — Et Pauline ? — Je ne suis pas assez fort pour lui donner le bras : d^ailléurs j'en suis déjà à la huitième; mais à présent que je sais comment on demande une demoiselle, » et il se mit à me contrefaire devant une chaise. J*étais bien trop heureux pour m*en fâcher. La journée passa comme un rêve. Hélas I tout mon bonheur d'autrefois n'est plus en effet qu'un rêve à demi effacé. Au dîner, toute la famille but à notre mariage. Le môme soir, Henriette et moi sortîmes seuls nous proniener suivant là coutume du pays. Il n'en fallut pas davantage- pour que les commères de l'endroit eussent publié en moins d'une heure nos bans dans tout le village.

Nous causâmes de nos pi*6jet8 d'avenir, de notre établissement; elle était aussi à son aise que si nous eussions été fiancés depuis ua an, et semblait heureuse : moi je Tétais bien aussi. Pendant que nous causions, Jacques vint nous interrompre pour me dire qu'il était tômpà de partir* J'eus beau de»

niànder idïe heure^ un quart d'heure seu* le6iôat,âl fut ineacorable; j'embrassai pour

la première fois ma promise, et nous nous mimes en route. Il me semblait que j'avais des ailes aux pieds, la joie rend plus léger; je riais sans motif, je parlais d'elle, je racontais à Jacques, qui le savait aussi bien que moi, tout ce qui s'était passé le matin.

Il me laissait dire et souriait de mes extravagances. Il était près de minuit quand nous arrivâmes à la maison ; je ne pus fermer rœil, il me semblait que le soleil était en retard de dix heures, tant j'étais pressé d'aller dire à M. Harrys qu'il pouvait comp- . ter sur moi. Enfin le jour vint, mais le maître n'était pas levé : il fallut partir pour l'ouvrage sans le voir, et jusqu'à deux heures de l'après-midi il n'y avait plus à y penser. A l'heure du repas il vint comme de coutmne, et j'allai lui conter mon bonheur : sa seconde fille était avec lui; ils me félicitèrent tous les deux, et M. Harrys, toujours aussi bon, me dit : — c Mercredi, je vais au village. Il est convenable que tes parents apprennent par toi ton n^ariage, je te donne congé pour deux jours ; pars dans une heure, tu seras ce soir chez

toi, et mercredi je te prendrai en revenant.

— € Et quel jour allez-vous voir votre fiancée? me demanda mademoiselle Jessy. — Dimanche, mademoiselle, pour vous servir.

— Dimanche je vais à la messe, me répondit la jeune maîtresse, j'espère que vou?

serez assez aimable pour me présenter à Henriette. — Je vous la présenterai ellemême comme à la meilleure demoiselle qu'elle puisse servir. —^ Oh! vraiment vous devenez très-galant, monsieur Pierre; mais allez, puisque mon père vous permet, il est deux heures et demie, et vous avez six lieues à faire. » Je profitai de la permission, et au coup de l'Angelus j'ouvrais la porte de la cour au grand mécontentement du vieux Patau, qui s'élançait en grondant.

Ma vue dissipa sa colère et la changea en joie, qu'il fit édater par des jappements aigus et des sauts frénétiques. Le tapage qu'il fit éveilla toutes les poules endormies sur le vieux figuier, l'âne se mêla de la partie, et ce fut un si beau vacarme que mes frères armés de bâtons s'élancèrent dans la cour. — « Eh I c'est le petit I » s'écria

joyeasement woa. père. AIoxs ce foLan to ir de ma mère d'accoorir, reoTcrsant toute la salade qu'elle épluchait sur ses ger*oui. Elle m emLrassa avec effusion. *— « Qu'y a-t-il donc que lu arrives si tard?

rien de mal, j'espère? — Non non, au contraire, une bonne nouvelle que je vous apporte. — Finis donc, Patau; rentrons, rentrons, avec ce tapage et le mistral on ne peut pas s'entendre.

Quand nous fumes entrés, et que mon père eut jeté dans l'âtre une bourrée de sarments, dont le feu clair et pétillant égaya toute la chambre et fit pâlir la lumière de la petite lampe à pompe en ferblanc, ma mère couvrit la table, décrocha de la muraille la longue poôle dans laquelle bientôt chanta joyeusement l'huile verte et Tomelette àTail, repas obligé du voyageur.

— « Tu es venu en voiture ? me demanda-t elle tout en battant les œufs. — Non, à pied.

— Bon Dieu! à pied, tu dois être bien fatigué I — Six lieues, ce n'est pas la mort d'un chrétien, dit mon père, et à son âge... — A son âge, tu étais bien fatigué,

je pense ; assieds-toi, petit ; tiens, voilà un reste de tian (gâteau de citrouille) et de la fougasse fraîche ; mange et bois, Tomelette va être prête: dis-moi donc pourquoi tu es venu à cette heure? Georges, donne-moi du poivre. La veux-tu. bien cuite? je vais te faire réchauffer de la daube aux carottes. Louis, verse-lui à boire; pauvre chéri ! je vais te faire un bon lit. — Merci, mère, je ne suis pas fatigué. — Six lieues à pied, par cette chaleur ; mais, dis-nous donc la grande nouvelle ? — Sainte Vierge !

laisse-le donc en repos, s'écria mon père ; tu veux qu'il parle, qu'il mange et qu'il boive tout à la fois : c'est plus que ne peut faire un chrétien. » .

Quand l'omelette fut finie et ma mère calmée, je pus enfin raconter le sujet de ma visite ; il fallut entrer dans tous les détails : « Comment est-elle? quel âge a-t-elle? lui donne-t-on de l'argent ou des meubles? son caractère est-il bon? est-elle bien élevée? comment est sa famille? comment Tas -tu demandée? » Pendant pluB de deux heures, ce ne furent qu'Intel^-

rogations, explications, demandes et réponses de toute espèce. Mon père approuva mon choix; ma mère, sans me blâmer, aurait voulu connaître Henriette avant de se prononcer; mes frères me félicitèrent sincèrement. Le lendemain ce fut avec, une grande joie que je me remis à aider au travail du jardin, pensant à ma vie d'autrefois et à celle de l'avenir. Je dis à ma mère tant de bien de ma promise, qu'elle finit par se réjouir aussi de mon mariage;- mais je vis bien qu'elle lui en voulait de venir partager TafiFection de son fils. Cependant elle voulut être la première à faire son cadeau, et me donna pour elle line belle croix en or, avec des diamants, comme en portent aux jours de fête les riches paysannes provençales. Je repartis le mercredi, comme j'en étais convenu avec M. Harrys, que je trouvai de fort belle humeur, par suite de l'acquisition d'un beau taureau suisse et de cinq vaches bretonnes qu'il destinait à sa réserve, et dont il voulait faire cadeau à sa fille pour le jour de sa fête : — « C'est une surprise que je veux

lui ménager, me dit-il, et je te demande le secret. » Je le lui promis de- grand cœur, pour moi et pour mes camarades, car nom aimions tous cette excellente personne, et pour rien au inonde nous n'aurions voulu diminuer son plaisir. U faisait nuit close quand nous arrivâmes aux Aulnaies; mais mademoiselle Jessy avait aperçu de ses fenêtres la lumière de nos lanternes^ et nous attendait à la porte de la cour; elle sauta au cou de son père, et me cria de sa douce voix en rentrant avec lui : — « A dimanche, monsieur Pierre, n'oubliez pas ce que vous m'avez promis. »

Quoique les jours semblent bien longs aux amoureux, cependant ils s'écoulent pour eux comme pour les autres, et le dimanche tant attendu arriva. Dès la pointe du jom', j'éveillai Jacques. ^— « Oh! les amoureux, les amoureux, murmura-t-il en se frottant les yeux et s'étirant les bras, laisse-moi donc dormir, on n'y voit pas clair, d'ailleurs les ouvriers ne sont pas payés. » A cela il n'y avait rien à répondre, et je dus mé résigner. Enfin sept heures

sonnèrent, j'achevai ma besognç au piu9 vite, et à huit heures nous arrivions à la petite église. Henriette n'y était pas. Ennuyée de faire jaser sur son comptç, elle avait entendu la première messe. Au banc d'œuvre, assise auprès de son père, je vis mademoiselle Jessy en robe blanche et en chapeau de paille. Quand Toffice fut terminé, je sortis pour Tatteadre sur les marches de la grande porte; elle nous salua de la main, et îne fit signe d'approcher^ — a Votre fiancée est-elle ici? — Non, mademoiselle, je ne l'ai pas vue. — Elle sera , venue dé meilleure heure, conduisez-nous chez elle. -^ Mademoiselle, se hâta de répondre Jacques, ma famille ne s'attend pas à l'honneur de votre visite, permettez-moi de la prévenir. — Du tout, du tout, s'écria M. H'arrys, nous vous suivons, nous ne voulons pas de réception. »

Et en effet, ils se mirent à marcher avec nous.

— a Voici le mazet, dit Jacques au bout de quelques instants. — Oh! papa, mais c'est charmant,' c'est un vrai chalet, et quelles

jolies fleurs ! comme ce jardin est bicu tenu! Qu'est-ce que ce grand hangar vitré? — C'est le magnanerie, mademoiselle. — Henriette sait donc soigner les vers à soie? Tant mieux, papa m'a promis de m'en faire construire une, elle m'aidera ^ la diriger. Quels superbes raisins ! c'est délicieux, cette maison. — Père, cria Jacques en ouvrant la porte de la ferme, voici notre maître et sa demoiselle qui veulent bien venir voir notre mazet. — Tu aurais dû au moins m'avertir, répondit celui-ci en s'avançant avec empressement.

— C'est moi qui Ten ai^empôché,dit Ml Harrys en lui tendant la main; je viens, comme voisin de campagne, admirer votre propriété, et vous féliciter du mariage de votre fille avec un de mes meilleurs ouvriers. »

Pendant ces compliments, Jacques avait aperçu par la fenêtre ses deux sœurs, qui pour le déjeuner cueillaient des raisins à la treille.— « Allons donc, nous vous atten-* dons, leur cria-t-il. — Nous y allons, nous y allons. » Et elles arrivèrent en courant, ap-? portant des fleurs et des fruits, — « Perr

mettes-moi de yoiis présenter mes filles, dit mon bean-père an moment où elles entraient. Avancez donc, continua-t-il, les voyant arrêtées tont interdites sur le seuil de la porte. Henriette, voici M. Harrys, dont tu as entendu parler avec tant d'âoges, et sa demoiselle, qui ont bien voulu nous honorer de leurs félicitations.i» Les jeunes filles saluèrent en rougissant. Il faut dire qu'elles étaient charmantes avec leur costume du dimanche : manches courtes, corsage de velours noir, robe rose et le large ruban arlaisien roulé autour de la tête. Mademoiselle Jessy, avec la gpâce qui raccompagnait dans ses moindres actions, ôta vivement son gant pour donner la main aux deux sœurs, qu'elle eut bientôt apprivoisées avec ses manières simples et afiàbles. Au bout d'un instant, M. Harrys, qui voyait le déjeuner sur la table, voulut se retirer; mon beau-père insista pour qu'il prît un verre de vin avec nous, et, après quelques façons, notre maître, craignant de le mécontenter, consentit à partager notre repas. Je ne sais comment faisait cet homme, avec sa

grande fortune et son éducation; il nous eut tous mis à l'aise en rien de temps : il nous entretint de voyages, d'aventures, parla agriculture, trouva notre bouillabesse excellente, complimenta Henriette sur ses fougasses, Rosalie sur ses conserves d'oranges, demanda à mon beau-père des conseils sur le jardinage, tandis que mademoiselle Jessy priait les deux sœurs de lui \apprendre leurs recettes du ménage.

Après déjeuner, ils firent au jardin ime longue promenade, examinant avec intérêt chaque fleur et chaque brin d'herbe. Lorsqu'ils partirent, Henriette ofiFrit à la demoiselle un beau bouquet de roses qu'elle accepta en disant : — c J'espère que vous me porterez vous-même votre bouquet de fiancée. » De son côté, M. Harrys invita mon beau-père à venir voir une garancière qu'il faisait semer. — « Venez avec vos filles, Jessy sera fière de leur montrer qu'elle aussi sait faire la cuisine, quoique beaucoup moins bien, t» Nous les reconduisîmes jusqu'au bout du jardin, M. Harrys ne nous permit pas d'aller plus loin. —

« Voilà ce gui s'appelle un brave homme I s'écria ipon beau- père; et sa fille, quelle " bonne personne! jolie comme un ange, avec des yeux si noirs, des cheveux blonds comme \m rayon de soleil, et pas plus fière pour cela : ob I ma foi, je ne te plains pas d'aller vivre sur cette terre. » Ses filles et Jacques renchérirent encore sur ses éloges. Cette visite fut le grand événement de la journée. Le lendemain soir, en revenant du travail pour le souper, je rencon- ^ tr^i mademoiselle Jessy montée sur son petit cheval noir; elle s'arrêta pour me féliciter, et me dit combien elle trouvait Henriette gracieuse et de son goût. Après le repas, M. Harrys vint pour donner quelques ordi*es ; il m'aperçut, et me frappant sur répaule : — « Ehl mon garçon, me dit-il, tu as la main heureuse, tu as trouvé ime vraie perle de femme, jolie, intelligente, et qui a Tair active et entendue; ce sp.ra une bonne petite fermière, et c'est moi qui me charge de vous installer d'une manière convenable., » Tout cela me faisait plaisir : on est si heureux d'entendre louer

par les autres ceux que Ton aime, et je ne manquai pas de rapporter toutes ces conversations au mazet le dimanche suivant.

Vers les derniers jours du mois, mon beau-père arriva aux Aulnaies, ainsi qu'il l'avait promis, avec ses deux filles ; chacun apportait son cadeau : le père, des semences et du plant d'asperges ; Rosalie, une corbeille de raisins; Henriette, un pot de ïniel blanc et un superbe bouquet. Ils furent reçus avec une grâce charmante.

M. Harrys promena mon beau-père d'ans toute la propriété, mademoiselle Jessy fit aux deux sœurs les honneurs de la maison, et le soir nous dînâmes tous ensemble; au dessert, mademoiselle Harrys sortit un instant, et rentra rapportant un bouquet de son jardin pour chacune des deux sœurs. Celui d'Henriette avait pour ruban une de ces chaînes d'or à cinq ou six tours, auxquelles se suspend la croi^ des femmes mariées ; celui de Rosalie était noué par une lourde chaîne d'argent à laquelle les ménagères suspendent leurs ci*

seaux et leur trousseau de clefs» Ce fut une véritable joie d'enfants ; mon beaupère transporté serra la main du propriétaire à la lui briser, puis emplissant son verre: — « Je Ik)is, dit-il, à la santé de rhomme le meilleur que j*aie rencontré de ma vie» et de la demoiselle la plus accomplie que j'aie vue. » Et au bruit de nos acclamations, il but le vin jusqu'à la dernière goutte. Le dimanche suivant, je trouvai Rosalie et sa sœur parées de leur cadeau»

mais la chaîne d'Henriette manquait de croix ; je lui en fis la remarque. — « J'ai bien ime croix, me répondit-elle, mais je n'ai pas voulu étrenner mon tour de cou pour ime autre que pour la tienne. — Et tu as bien fait, car jeté l'apporte, » et je lui offris, au nom de ma mère, la croix ornée de diamants. Elle fut trouvée magnifique. Rosalie, très-fiëre de la sienne, en eut un petit mouvement de dépit ; mais son amitié pour sa sœur l'emporta bien vite sur ce petit mouvement d'amour-propre, et elle voulut elle-même l'attacher à son cou. Pauvre Henriette 1 elle ne se doutait pas alors corn-

bien cette croix lui serait lourde à porter.

Quelques mois plus tard, le mariage de Rosalie fut célébré, et aussitôt après elle partout pour Toulouse, où son mari s'était établi.

Nous touchions à la fin de la troisième année. Le marais n'était plus reconnaissable; au lieu d'un sol mouvant et hiunide, on ne voyait plus qu'une terre noire et profonde, déjà couverte en grande partie d'un blé vert et vigoureux. Les mi!iriers, plantés depuis un an à peine, déployaient leurs larges feuilles dentelées, dont la couleur gaie contrastait avec celle des oliviers; sur les bords des canaux, de longues rangées de peupliers promettaient pour un temps rapproché de sombres et fraîches allées. Déjà, çà et là, s'élevaient de jolies petites fermes avec leurs étables, attendant les bœufs et les chevaux, ces indispensables auxiliaires de Tagriculteur* Plusieurs de ces mazets étaient déjà occupés par d'anciens ouvriers avec leur famille : déjà ils avaient dessiné leur petit jardin enclos de grenadiers et d'amandiers, et planté devant la porte l'ar-

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mademoiselle Jessy, Avec ce goût de la nsr ture que les femmes possèdent à un degré bien plus élevé que nous, elle en avait fait un des plus jolis ornements de ce cbar»

mant site ; de son sommet creusé naturellement en forme de coupe, Teau d'une source abondante retombait en cascade à travers un fouillis de lierre et de clématites sauvages, pour courir dans un lit de cailloux brillants le long des rosiers, jusqu'au lac encadré de mousse et de saules dans lequel plongeait le pied de la colline, et qu'habitaient deux grands cygnes blancs apportés par mademoiselle Jessy des bords du Saint- Laurent. Là nouvelle habitation, déjà terminée extérieurement, n'avait rien de recherché dans sa construction ; c'était une petite maison italienne, très-simple, mais très-commode, et d'où l'œil embrassait le plus bel horizon, borné d'ua côté par la chaîne des Alpes, de l'autre par la mer, qu'on devinait plus qu'on ne la voyait.

Le 28 juin 18,... les charpentiers plantèrent leur dernier bouquet sur la dernière ferme, et M. Harrys ir'^rita pour la semaine

suivante tous ses ouvriers et tous ses voisins à une grande fôte d'inauguration. Ma famille ne fut pas oubliée ; c'était la première fois quïls voyaient la propriété, ils en furent émerveillés ; ma mère ne s'occupa que de moi et de mon Henriette que je lui présentai, et son bonheur augmenta le mien. La bénédiction solennelle de la terre, donnée par le curé de Ronciéras, du haut de la terrasse italienne, où flottait un pavillon blanc portant au centre un aune vert dans une couronne de joncs et d'épis»

ouvrit la journée, et au môme moment l'horloge, placée depuis trois jours, sonna pour la première fois. « Je veux, avait dit M. Harrys, que la première heure qui sonnera aux Âulnaies reste comme un bon souvenir dans le cœur de tous ceux qui m'ont aidé* »

Après la cérémonie religieuse et un petit discours dans lequel M. Harrys nous remercia vivement, nous descendîmes vers l'île du grand étang, où mademoiselle Jessy et son père noua firent les honneurs d'une fôte champôtre qui dura tout le jour. Rien

n'avait été oublié : régates, courses en sac» sauts, luttes, farandoles qui se déroulaieat au son du gaboulet et du tambourin, repas sur rherbe, et, enfin, feu d'artifice tiré à bord d'un bateau. La journée fut complète, mais le soir nous étions tous brisés de fatigue.

Peu de temps après^les fermes achevèrent de se peupler, et à la saison des semailles la plaine se couvrit de charrues.

Mademoiselle Jessy avait eUe-môme choisi l'emplacement de notre mazet sur le bord de l'étang. Jacques m'aida à le mettre en culture; seul, je ne l'aurais pas pu. Mon mariage suivit, du reste, de bien près mon installation. M. Harrys et sa fille nous firent l'honneur d'y assister. Georges et Louis furent mes témoins ; mademoiselle Jessy, toujours bonne et gracieuse, s'était chargée du trousseau de ma femme et voulut ellemême rhabiller. Quant à ma femme, elle était charmante, et fut trouvée telle môme par ma mère, qui lui en voulait cependant un peu de ce que je l'aimais. Rosalie, qui avait obtenu de son mari d^assister À la

noce de sa soeur, resta près d'une semaine , avec nous dans notre nouveau mazet. Jac- | • ques y vint aussi, mais ne tarda pas à nous ; quitter ; il ne voulut pas se marier, et plutôt ! que de s'exposer à ce nialheur, comme il disait, il partit pour une ferme éloignée, au grand regret de M. Harrys qui y perdait un excellent ouvrier, et à mon grand chagrin, car, pendant trois ans, il avait été pour moi un conseiller et un frère. Nous restâmes donc seuls, et une nouvelle vie commença pour moi, vie paisible et bien heureuse pendant plusieurs années.

Chaque jour je découvrais dans Henriette de nouvelles qualités : cette femme était un vrai trésor de vertu, et son caractère avait une inaltérable douceur. Un garçon de peine que nous prîmes, grâce à notre petit avoir, iious permit de mettre notre lot en bon état. M. Harrys, dans sa prévoyance, avait depuis longtemps fait planter des arbres fruitiers dans chaque jardin,. J'en doublai le nombre. Dès la première année j'eus cinq ruches, dont les abeilles se nourrissaient aux dépens des Heurs de.mddemoif.

selle Harrys, qui prétendait qu'elle les fei:ait assigner devant le juge de paix pour s'entendre condamner aux dommages et intérêts. Entre Tétang et la maison, nous fîmes une prairie. qui donnait à Thabitation un très-bon air, diminuait le travail de culture et nous permettait d'avoir un petit troupeau de brebis, dont le lait et la laine nous procuraient de jolis proûts. Je dois à la vérité de dire que cette amélioration, à laquelle je n'auraiô pas pensé, nous fut suggérée par mon beau-père^ dont les con** seils nous furent plus d'une fois très«utiles* Notre mazet, tout pareil aux autres» se com^ posait de deux pièces au rez-de-chaussée, de trois chambres au premier et d'un grenier en mansarde bien clos ; un petit parc à bestiaux et une grange avec une étable s-'élevaient à une petite distance* Nous choisîmes pour notre appartement principal la chambre du nord, dont Tune des ienôtres s'ouvrait sur l'étang, la seconde sur la cour et le jardin. Un grand lit à rideaux bien blancs, une armoire en noyer pour le linge, OM table avec gue^que^ rayons pour

mes papiers et mes livres de €Oinpte, une autre table près de la fenêtre de Tétang, quelques chaises, un fusil de chasse, formaient la partie importante de notre mo^ bilier. Nos objets de luxe n'étaient pas nombreux : ils consistaient eu deux flambeaux de cuivre jaune, ime statue en plâtre de la Vierge, im miroir qui avait le singulier défaut d'aUonger le visage en le rétrécissant, et deux gravures, présent de M. Harrys à chacun de nous, dont Tune représentait les Âulnaies avant le [dé&ïche»

ment et l'autre après. C'était plus modeste que le cabinet en soie bleue de mademoiselle Jessy ; mais telle qu'elle était, notre chambre nous plaisait. Le bonheur ne consiste pas dans les superfluités qui nous entourent, il est tout dans le cœur de Thomme.

L'ime des pièces du bas nous servait de buanderie, l'autre de cuisine ; nous y prenions nos repas et nous y passions la soirée quand les jours devenaient trop courts ; en été nous nous tenions- de préférence sur un banc circulaire, aa pied de l'oranger que j^avais planté, déjà gr and, a u centre o

notre cour, lejour même de notre mariage.

Un an après, presque jour pour jour, Dieu nous donna lin garçon, et nous fûmes obligés de prendre, outre le garçon de peine, une femme pour soigner le jardin. Dixhuit niois plus tard, il nous vint im second garçon. Henriette aurait désiré une fille, et n'accueillit pas poiir cela avec moins de joie le nouveau-venu. Mad<^moiselle Jessy voulut le tenir sur les fonts et lui donna le nom de Joseph ; elle était toujours aussi parfaite pour nous, et nous lui donnâmes bien volontiers cette satisfaction. Le petit Henri, son frère, commençait déjà à se traîner dans la chambre, et sa mère en était toute fière, parce qu'elle prétendait qu'il me ressemblait. Je vis bien qu'il fallait doubler de travail pour soulager. ma chère Henriette et gagner de quoi élever plus tard notre petite famille. Je remplaçai donc une partie de notre blé par la garance. La terre était magnifique pour cette culture, la plus fatigante, mais aussi la plus productive de toutes. Je travaillai du matin au soir, bôchant profondément et meublant le sol,

Keiireuseraent très-peu pierreux; lorsqu'il fut bien préparé et bien amendé, mon père, à qui j'avais écrit, m'envoya par Louis un sac d'excellente graine, et ce bon frère eut la bonté de me consacrer deux ou trois journées pour mener à fin les semailles avant les premiers froids. Henriette ne savait rien de cela; sans cesse occupée de son jardin, de ses brebis et surtout de ses deux enfants, qu'elle transportait toujours avec elle quand le temps le permettait, elle n'avait pas eu depuis longtemps l'occasion de visiter la terre, qu'elle croyait ensemencée de froment. Un jour de printemps, en revenant de la messe, je lai proposai de sortir un peu avec moi. Je pris Henri entre mes bras, elle se chargea de Joseph, et nous remontâmes jusqu'à l'endroit où la garance comrnençâit à sortir de terre. Elle fut ' bien surprise et bien heureuise; puis, regardant avec pltis de soin les profondes tranchées, elle mé dit d'un air confus : — « C'est bien mal de ma part de té laisser ainsi tuer de travail, pendant que je me repose à la maison. » Je'i'embrassat pour là consoler, et'

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je yis qu'elle était vivement touchée de ce qu'elle appelait mon attention. — « Mais à présent, continua-t-elle, je suis bien, les enfants donnent moins de tracas, je veux t'apporter chaque jour ton déjeuner, je serai ton inspecteur et je t'empêcherai de faire d'autres folies. » En revenant, nous rencontrâmes M. Harrys qui, après une partie de bateau avec sa fille, venait mettre pied à terre chez nous, comme il disait. Ma femme lui raconta ce qu'elle venait de voir; il voulut aussitôt que je le conduisisse à la garancière, pendant que sa fille, alléchée par la promesse d'une tasse de lâît de brebis et d'une tartine de miel nouveau, revenait au mazet, chargée de son filleul qu'elle avait arraché de force à sa mère. — « Eh I eh 1 mon garçon, bravo ! s'écria M. Harrys, sondant la terre avec son bâton ferré, je t'ai prédit que tu ferais fortune. Voici la plus belle garancière des Aulnaies, ou je ne m'y connais pas. Les brins sont superbes, les tiges bien carrées, feuilles découpées, plant de choix; couvre-la bien à la première pluie ; tu sais, la racine y profite; ne crain«

pas de creuser, la terre est bonne. Eh!

mon garçon, elle est bonne la terre, eh!

eh ! elle ne ressemblé pas à ce qu'elle était il y a cinq ou six ans; » et il se tambourina sur le ventre, ce qui chez lui était le signe d'une grande satisfaction intérieure.

Au commencement de l'hiver, nous perdîmes notre bonne petite maîtresse; elle partit pour Paris afin d'y passer la saison chez sa sœur qui y demeurait. Nous étions tous si habitués à la voir passer à cheval chaque jour dans la campagne, entrer dans les mazets, caresser les enfants, soigner les malades, ou tout simplement nous dire im petit bonjour en passant, que son absence fut vivement regrettée aux Aulnaies.

Hais nous l'attendions au printemps avec les premiers rayons du soleil. Le printemps re^ vint, mademoiselle Jessy n'arriva pas ; son père nous apprit qu'elle était mariée en Normandie à l'autre bout de la France : elle avait épousé un homme bien placé, riche, propriétaire d'un beau château; mais il n'était plus très-jeiJine, et son service nécessitait de longs et fréquents voyages. Le pauvre

M. Harrys, eanous contant cela» avait envie de pleurer. II avait espéré que son gendre viendrait s'établir aux Âulnaies, il n'avait tant soigné sa propriété que dans cette idée; h présent il n'y avait plus à y penser, tous ses plans étaient renversés ; il s'ennuyait seul, ne s'intéressait plus à sa terre, restait presque toujours enfermé chez lui. En six mois il vieillit de dix ans. Un jour que nous étions assis sous notre oranger, il prit une chaise, et, sans dire un mot, se mit à regarder nos deux garçons, étendus sur la solée de blé que nous étions en train de dépiquer, riant aux éclats et nous tendant leurs petits bras nus. — a Vous êtes bien heureux, vous autres, nous dit-il enfiji, vous avez vos enfants pour longtemps encore auprès de vous. — Dieu veuille, lui répondit Henriette, qu'ils'soient bons comme mademoiselle Jessy. — Oh oui! elle est bonne, la chèsre enfant, et moi qui Taime tanti tout le monde l'aimait ici I Tenez, dit-il en éclatant tout à ooup, cette maison je l'ai en horreur, c'est un tombeau à présent, et je ne puis plus y demeurer. » Il s'essuya lea

yeux da lerers de la main. — «Je deviens bien eonayeux, n'est-œ pas, mes boas amis ? que Toulez-Yoas ! c'est plus fort que moi. » Pais, changeant tout à coap de conversatloo. — c Pierre, me dit-il, tiens-tu à ta ferme, toi ? b Je le regardai avec étonnement. — c Vous savei bien que j'y tiens, lui répondis-je. — Tu as raison, puisque tu y es heureux : veux- tu Tacheter ? — Je n'aurais pas de quoi payer le quart de ce qu'elle vaut. — Combien as-tu d'économies ? — Avec la dot d'Henriette, 500 fçancs à peu près. — .Oui, mais tu oublies que tu as droit à une part des profits.. La ferme vaut bien 15,000 fr. ; si tu m'en donnais 10,000, ce serait une bonne affaire pour toi. — Mais pas pour vous, s'écria Henriette, pensant qu'il plaisantait, — Pourquoi pas?

Je vendrai cette terre quand, je voudrai 300,000 fr., j'en ai promis par contrat 20,000 à Jessy en la mariant, j'en donnerai 50,000 à Joséphine, qui n'a pas été aussi bien partagée que sa sœur ; avec le reste, j'achèterai une petite campagne en Normandie, le plus près possible de son château, ce sera

ma dernière habitation sur cette terre. Adieu, Pierre, réfléchis à ce que je te dis, tu m'apporteras ta réponse dans quelques jours. »

Il se leva, embrassa le petit Joseph, nous tendit la main, et sortit, marchant avec peine et s'appuyant sur sa canne, — a Pauvre monsieur, ce n'est pas en Normandie qu'il ira, me dit tristement ma femnu^ en le regardant s'éloigner. Le chagrin viei'lit vite. Il était si fort il y a six mois. » Nous le revîmes de loin en loin, il s'affaiblissait à vue d'œil, et lorsque l'hiver arriva, il ce.ssa complètement de sortir. Un jour il me fit appeler.— « As- tu réfléchi à ce que je t'ai dit, Pierre? — Que m'avez-vous dit, monsieur Harrys? — Pour la ferme, tu sais bien, — Oh! je me rappelle à présent, mais je suis toujours dans la môme position. — Je te donnerai autant de temps que tu vou-r dras. — Comme cela j'accepte en vous l'emerciant; mais je ne veux pas vous trom-r per, la ferme vaut bien 15»000 fr. — Tu es un brave et honnête homme, Pierre, je sais mieux que toi ce que peut valoir la ferme ; mais je te l'ai déjà dit, je veux tei récom-

penser; dans huit jours je partirai, pour toujours peut-être, Dieu sait : dans tous les cas je veux terminer ici mes affîdres, nul ne sait s'il yivra demain, m Je le itemerdai avec émotion, et prenant congé de lui, j'allai annoncer cette nouvelle à la fois heureuse et triste à ma femme. Avant la fin de la semaine. Tacte était dressé et signé, j'avais dix ans pour payer les 5,000 fr. restants. Le lundi suivant M. Harrys, comme il me l'avait annoncé, roulait sur la route de Normandie.

C'est ainsi que s'accomplit la prédiction de mon père : de simple ouvrier j'étais devenu successivement fermier^ puis pttipriétaire, et cela sans rien iaire d'extraordinaire assurément, simplement en remplissant mon devoir. Quelques personnes diront que j'avais eu de la chance; mais moi je suis persuadé qu'il y a bien peu d'hommes qui par le travail et l'économie ne puissent se créer une existence aisée. Pour un ouvrier comme pour le plus riche propriétaire»

la véritable, la seule chance pour devenir heureux, c'est la bonne conduite, le respect du devoir.

Henriette et moi nous étions donc heureux, aussi heureux que possible ; notre pe* tite propriété, bien tenue et bien située» donnait de jolis revenus. Nos garances avaient réussi à merveille, nos mûriers ne prospéraient pas moins ; déjà nous pouvions vendre la feuille chaque été pour une somme assez ronde; et le temps approchait où nous pourrions gagner plus encore sur l'élevage des vers à soie. Sur la terre il ne peut cependant pas 7 avoir de jouissance parfaite, et dans le cours des cinq années qu'il nous fallut pour payer entièrement notre ferme de Terre-Neuve, quelques chagrins passèrent sur notre bonheur comme les nuages sur un ciel bleu. Le plus sensible pour moi fut la mort de ma bonne mère. Averti à temps, j'eus la consolation d'arriver assez tôt pour lui fermer les yeux. Elle mourut comme une sainte, et ses. dernières paroles furent des conseils graves et religieux à ses* en« fants à genoux autour de son lit. Notre ancien maître mourut aussi après trois ans de séjour en Normandie ; nous le regrettâmes tous^ il avait été si bon INôus

ne fîmes pas son héritier, qui se contenta d'envoyer un intendant; la terre fut mise en vente et morcelée entre dix petits propriétaires. Un riche parvenu fit Tacquisition de la réserve, et son premier soin fut de renverser la jolie maison italienne pour la remplacer par un château fort, grand comme la main, avec des tours, un pontlevis, et un observatoire sur lequel il ar^ bora un drapeau jaune, rouge et noir, avec des armes éclatantes et surmontées d'une couronne. L'été suivant il vint au pays,, nous conduisant sa femme : lui, long, maigre, sec comme une gaule à abattre les olives, regardant les travailleurs avec dédain, peignant des favoris roux et fumant d'énormes cigares ; elle, petite, grosse, avec une tête comme une boule, les yeux à fleur de tête, et se donnant des airs de jeunesse malgré ses 45 ans. Deux domestiquçs galonnés, culotte rouge et frac bleu, les suivaient dans toutes leurs promena-* des, portant le châle vert de madame et un affreux petit chien hargneux qui ne savait que montrer les d^nts aux passants.

Au cotîimencement,- ils daignaient sortir assez souvent dans la campagne ; mais un dimanche qu'ils avaient fait scandale au village en lorgûant toutes les femmes pendant la messe et en causant tout haut, ils furent hués à la porte et accompagnés de sifflets et de plaisanteries. Ge fat leur dernière apparition. Ils passèrent cependant leur saison d'été dans leur forteresse, mais sans en jamais sortir et sans recevoir personne. Au commencement de l'automne ils â'eûvblèrent comme dieux corbeaux et ne revinrent plus. La Provence ne fut pas de leur goût ; le château demeura fermé, et le mistral ne laissa du drapeau arlequin que quelques lambeaux ternis.

Je me suis bien longuement étendu sur cette première partie de ma vie, si calme, si douce et en même temps si bien remplie.

Aujourd'hui, loin du bonheur, loin de ma Camille, flétri, déshonoré, laissez-moi • la seule consolation qui me reste, celle de lâcher au moins d'oublier le présent, de retrouver un instant par la pensée les joies de la vle^ de famille^ la douce liberté dea

champs, la laborieuse activité de ma verta. Laissez-moi du haat de mon rocher r^iarder mie fois encore cette patrie de ma jeunesse, cette verte campagne, ce blanc mazet enguirlandé de lierre et de vigne sauvage où je ne dois jamais rentrer. Ohl mon Dieu, est-il possible que ce soit là le commencement de mon histoire ! Fortune,, bonheur, santé, un ange pour compagne, des enfauits pour me chérir, vous m'aviez tout donné, et à présent il ne me reste rien, plus rien que Popprobre et le re- • mords !

Mes enfants, chers enfants auxquels je ne puis laisser en héritage qu'un terrible et salutaire exemple, lisez et souvenez-vous, car ceci n'est pas un conte, c'est Thistoire de votre père. Ne quittez pas le sentier du bien, le seul large et fleuri, le seul qui conduise au bonheur. Ne cherchez pas même à connaître le mal : c'est un précipice où Ton marche dans la nuit et dans le malheur, se blessant à • toutes Iss pierres, se déchirant à toutee les épines. Dans le mal il peut y avoir de l'ivresse quelquefois, ja-

-•Jamais de réelle satisfaction. Dès que Ton a mis le pied sur le bord, la folie vous entraîne, on tombe de déception en déception, de faute en faute jusqu'au crime, et alors seulement on se réveille; on voudrait ressaisir son passé, retourner en arrière ; mais il est trop tard : écrasé par la honte et le remords, flétri par sa propre conscience, objet de honte pour les siens, l'homme dégradé cherche en vain autour de lui au moins une espérance : il ne trouve, hélas 1 pour le passé que des *regrets, pour l'avenir que des remords.

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