LE CHEMIN DU MALHEUR
L'année 1848 arriva; jusque-là je n'avais songé qu'à améliorer ma petite propriété, à mener doucement une vie exempte de soucis et d'inquiétudes auprès d'une femme justement aimée, à donner à mes deux garçons une bonne éducation et à développer dans leur cœur les principes auxquels je devais le bonheur. Le 3 janvier de cette année le ciel mit le comble à notre félicité, il nous envoya une petite fille. — a Vois quelles étrennes Dieu nous donne, me disait Henriette en la couvrant de baisers, qu'il est bon
et que nous serions ingrats de Fabandonner ! » et elle me présentait Marie pour Fem- Lrasser à mon tour. Henry et Josep se réjouissaient avec moi. — : « Je lui ferai une petite voitiu'e, disait Fim, et moi je serai le cheval, répondait Fautre. » Ils auraient déjà voulu Femmener jouer avec eux. — « Pas encore, pas encore, disait Henriette en leur souriant, ses pieds sont trop petits, attendez qu'elle ait un peu grandi, alorz vous Faimerez bien, n'est-ce pas? — Oh ! nous Faimons bien déjà. » Deux mois se passèrent. Un jour, au commencement de mars, je conduisais des brebis au marché de Ronciéras, il y régnait une animation extraordinaire. Un drapeau neuf flottait à la fenêtre de la mairie, et les mauvais sujets du village avaient un air de crânerie qui n*étonna. — « Est-ce donc la fête du roi aujourd'hui ? demandai-je à un voisin. — Chut I me répondit-il, il n'y a plus de roi. — Comment I plus de roi? — Non, nous sommes en république. — Farceur, va ! — Je voudrais, ma foi bien que ce fût une farce, mais va lire ce papier. » Je fendis avec peine
la foule pelotonnée autour du poteau sur lequel était collée une affiche venue de Paris, et j'y lus une proclamation du gouvernement pro^soire. — « Eh bien ! fit Cavantou. — Vive la république I Le* peuple est libre, criait un ivrogne. — Et les hommes sont égaux, répondait sur le môme ton un grand gaillard à face blême que personne ne connaissait. — Tiens, voisin», le mieux que nous ayons à faire est de retourner chez nous, aussi bien personne ne se soucie d'acheter; » et nous repartîmes. — « Au diable la république! grommelait Cavantou en chassant sa vache devant lui, voilà 20 fr. que cette liberté me fait perdre clair comme le soleil. — Ils auraient bien pu attendre la fin du marché pour poser leur papier que le diable emporte, disait François. — Oh 1 mes enfants, c'est pire que le choléra, répétait une vieille femme, dans huit jours vous verrez la guillotine. — Et les assignats pour ruiner le pauvre monde, ajoutait un ancien, j'en ait déjà goûté de la sauce. — As pas peur, criait un jeune fermier aux épaules carrées en posant son
chapeau crânement sur l'oreille. Si les bonnets rouges viennent par ici, je les saluerai à soixante pas avec une poignée de ferraille qui leur fera rentrer la liberté dans le ventre. — Et nous donc, crois-tu, Marceau, que nous voulions de leur république?»
Sur notre route nous rencontrâmes plusieurs groupes de paysans qui, la veste sur l'épaule, Taiguillon à la main, conduisaient leurs bœufs au marché. Nous leur annonçâmes la grande nouvelle; ils ne voulaient pas y croire d'abord, puis ils rebroussaient chemin en maugréant. Voilà comment la république de 48, faite par le peuple, et pour le peuple, fut acclamée dans les campagnes. Quelques mois se passèrent; chaque jour les feuilles de Paris nous apportaient de belles promesses de réduction d'impôts, de réformes, que sais-je? En attendant, les propriétaires ne faisaient plus travailler, les ouvriers chômaient, les impositions augmentèrent de 45 centimes.
Les rouges, qui savaient bien que nous ne les aimions pas, nous traitaient dans leurs écrits de butors, de crétins, d'esclaves, de
paysans. Ils trouvaient que nous n'étions pas assez pressés de nous saigner à blanc pour leur donner notre argent. Mais quand ils virent que, malgré eux, nous allions devenir électeurs, ils changèrent leur jeu. Ils écrivirent de belles lettres aux paysans, pour nous prendre à la glu : c'était pour nous seuls qu'ils avaient renversé le gouvernement; nous étions leurs amis, leurs frères, les travailleurs de la terre, comme eux les travailleurs de la pensée ; ils inondèrent les campagnes de leurs écrits; ne pouvant rien par la force, ils essayèrent de la flatterie, et Thomme est ainsi fait que plus d'un s'y laissa prendre. Ma femme, qui voyait bien que j'étais assez simple pour mordre à Thameçon, essayait de m'empôcher de lire les journaux, qui poussèrent tout à coup par milliers après la révolution comme les champignons après un orage.
Mais Antoine m'apportait pour rien à la maison le journal de la canaille, le Père Duchêne^ et autres du môme genre, il me les expliquait. — a II faut, répétait-il, que le peuple connaisse enfin ses droits, qu'il soit
éclairé, qu'il soit libre, que sais-je? » Henriette, en quatre mots, avec son simple bon sens, lui prouvait qu'il avait tort de parler ainsi, tournait ses théories en ridicule et lui fermait la bouche. D* abord il faisait semblant d'en rire, puis il cessa de venir à la maison, et revint en cachette me trouver aux champs. Là, assis sur le bord d'une tranchée, il me débitait des nouvelles et m'instruisait à sa manière; j'étais assez sot pour l'écouter : le temps se perdait et le travail n'avançait pas. Je le croyais de bonne foi et plus instruit que moi, il n'était pas bavard et dissimulé; souvent il avait l'air de se rendre à mes objections, ce n'était qu'un jeu pour piquer ma vanité; le lendemain il revenait à la charge et prenait sa revanche. Il me versait le poison goutte à goutte. J'étais rempli d'amourpropre, c'est par là qu'il m'attaquait. Malheureusement je ne fus pas sa seule victime, et il n'était pas le seul non plus qui exploitât la crédulité des' habitants de la campagne. Ces missionnaires de mauvaises doctrines répandirent une foule de petits
d by'GooQk
livres soi-disant historiques et littéraires, et qui n'étaient que mensongers et irréligieux. Leur meilleur moyen d'éclairer le peuple, c'était de le corrompre, de le rendre incrédule. Quand il n'a plus la foi, l'homme est perdu; ce n'est plus qu'un arbre sans racine, qui de loin paraît fort, mais que le moindre vent couche sur te terre.
Les élections approchaient; chaque candidat, Dieu sait s'il y en a en temps de république, pour obtenir le droit de dépenser en bons dîners, à Paris, 25 £r. par jour amassés centime par centime à la sueur du front du laboureur, faisait les plus belles promesses : chacun serait riche et n'aurait pour cela qu'à se croiser les bras. On saurait sans apprendre, on serait homme d'État sans savoir ce que c'est que l'État, et bien d'autres belles choses qui n'avaient d'autre défaut que celui d'être des absurdités. Plusieurs mois se passèrent ainsi.
Qjioique au dehors je fusse toujours le môme, j'avais cependant déjà fait bien des progrès dans le mal. Je commençais à croire que les prêtres trompent le peuple,
que la religion est bonne pour les femmes ; j'allais encore le dimanche à la messe, mais je n'y priais plus; le travail était sans charme pour moi, et je commençais à me trouver bien au-dessus de ma position par mon intelligence.. — « C'est un devoir pour tous les Français de voter, dis-je un soir à Henriette, dan^ trois jours j'irai au chef-lieu de canton. — Tu as raison, me dit^lle, il faut que les bons s'unissent contre les méchants ; peut-être ferais-tu bien de consulter notre curé pour savoir lequel des ces messieurs est le plus digne. — J'ai mon opinion et je ne suis pas le domestique du curé pour voter d'après ses ordres. — Aussi ne t'ai-je pas dit de lui demander ses ordres, mais ses conseils. — Je me soucie des uns comme des autres; les curés ont déjà assez d'influence sur le peuple sans qu'on leur donne encore sa conduite politique à régenter.» Elle ne refondit pas, servit le souper et ne mangea rien. Moi, j'affectai d'être plus gai que de coutume, j'avais fait acte d'honune libre; dans le fond je sentais qu'elle avait raison, et je me cou-
chai de bonne heure pour éviter toute conversation. Comme presque tous les votants, je ne connaissais les candidats que de nom. Antoine, qui feignait de croire que j'avais de la préférence pour le plus mauvais, m'en' loua beaucoup, et je n'osai pas lui dire que nom intention était de voter pour les modérés. Le jour du vote, je m* éveillai de grand matin:
j'avais eu la précaution d'écrire mon bulletin la veille et de le mettre dans la poche de mon gilet. Je le montrai à Henriette qui, reconnaissant les noms que mon beau-
*père' avait recommandés, m*embrassa en disant : — « Je savais bien que tu ne choisirais que des honnêtes gens. J'ai eu tort de me mêler de tes affaires et je t'en demande pardon. » Je sortis, joyeux de ce que je venais de faire. A une demi-lieue de
• la maison, je rencontrai Antoine, le nouvel instituteur, qui ne valait pas mieux que lui, et cinq ou six jeunes gens qu'il avait recrutés dans les environs. Ils me reçurent conune un des leurs; j'étais contrarié de cette rencontre, j'aurais eu honte d'être
VU avec eux, et œpendant je n'osai pai les quitter. Nous poursuivîmes nqtre route, il soufflait un vent froid qui nous coupait le visage. Une auberge était sur la route, nous y entrâmes pour déjeuner.
On nous servit du fromage sec, du saucisson et du vin. Je n'étais pas grand buveur; mais Antoine, qui avait voulu payer, ne laissait pas mon verre vide un instant. La chaleur ne tarda pas à me monter au visage, et quand je, sortis, le froid augmentant Tefifet de la boisson, je sentis pour ta première fois mes jambes vaciller sous moi; ma tête était exaltée, nous nous mîmes à parler politique, je parlais plus haut que les autres, je répétais avec fatuité les leçons d'Antoine : tous applaudissaient à ma verve, le colporteur plus que les autres ; le maître d*école déclarait hautement que j'étais \m profond penseur, et quand nous arrivâmes, j'étais convaincu de mon propre mérite. Notre guide nous conduisit tous à la mairie. — a Nous sommes des frères, nous voterons tous comme un seul homme, » nous dit-il; il
nous remit des billets imprimés, et ne cessa de lious surveiller jusqu'à ce qu'il les eût tous vu déposer dans Turne. Aussitôt après il s'esquiva. Voilà quel fut mon. premier vote de citoyen libre ; ce n'est que plus tard que j'appris que le candidat que j'avais soutenu était justement l'homme que je méprisais. En sortant dé la salle, je rencontrai un individu de trente-cinq à quarante ans, en pantalon bleu et en écharpe rouge, coiffé d'une sorte du képi militaire : je le pris pour le sous-préfet. — « Vive la république! me dit-il en me frappant sur l'épaule, on est donc un homme et l'on vote pour la liberté. » Je le regardai avec étonnement. — a Simon I m'écriaije en reconnaissant sous ce travestissement l'homme que j'avais fait chasser de l'exploitation huit jours après mon arrivée.
— Oui, mon garçon, Simon, pour la vie, toujours le môme, un bon B... de la veille celui-là, un crâne à qui lé Provisoire a f... la mission de chauifer les élections; ça va, s. D., ça va; tu m'as fait une misère dans le temps, mais aujourd'hui tu es Uqs
bons, f. ! I ! Allons boire une bouteille à la régénération des classes ouvrières. »
Cela dit d'un air superbe, il m'entraîna dans un cabaret voisin déjà rempli, où, tout en buvant coup sur coup, il me promit sa protection et me tint de longs discours dont je compris à peine quelques mots.
Les oreilles me tintaient comme si Ton y eût attaché des cloches, ma langue s'empâtait, et une invincible torpeur s'empara de moi. Lorsque je m'éveillai le lendemain, la tête lourde et les reins brisés, j'étais étendu sur un plancher sale et graisseux, les habits en désordre et tout tachés. Je me relevai honteux , et cherchai mon mouchoir pour m'essuyer. Je ne le trouvai plus, le commissaire de la république me l'avait enlevé avec mon argent. Je n'osai plus rentrer à la. maison, et je demeurai toute la journée à rôder autour; j'avais honte de me présenter devant ma femme après ce que j'avais fait : ce ne fut que le soir à l'heure où je la savais occupée au jardin que je me glissai furtivement à ma chambre à coucher : je me jetai tout ha-
bille sur mon lit et ne tardai pas à m endormir. Il était une heure du matin quand je m'éveillai. Henriette était assise près du lit, travaillant à la lueur d'une lampe; elle me demanda si j'étais mieux, si je voulais prendre quelque chose, mais ne me fit pas une seule question sur l'emploi de ma journée; j'aurais dû lui demander pardon, la honte me retint. — a Pourquoi n*es-tu pas couchée ?» lui dis-je. Elle ne répondit pas, mais une larme coula sur sa joue et tomba sur sa couture : cette larme était la première que je voyais couler ; hélas I bien d'autres sont tomI)ées depuis par ma faute. Quelques jours se passèrent, je m'étais promis d'expier par ma conduite cette première faiblesse. Je ne sais quelle malheureusd affaire me conduisit à Ronciéras.
J'allai chez mon beau-pcrc, qui me parla sévèrement; il avait appris ce que j*avais fait au canton : je crus quHenriclle m'avait dénoncé et je sortis do très-mauvaise humeur. En traversant le village, je rencontrai l'instituteur, dont j'eus au aootralre à subir tous les félicitations — < J'eipère,
me dit-il, que vous viendrez de temps en temps à notre club. » Je m'en défendis.
— « Allons donc, avouez-le, vous avez peur de votre beau-père. — Et des reproches de M. le curé, dit un autre. — Non, j'ai mes affaires, répondis-je impatienté. — Votre femme vous attend pour habiller les enfants ? — Je me moque bien du curé et de tous les autres, j*ai mes affaires. — La patrie avant toutl!! s'écrièrent -ils; » et ils recommencèrent à m'endoctriner. — «Je ne sais pas môme ce que c'est qu'un club.
— Un club, me répondit le maître d'école, c'est un foyer de lumière allumé par les amis de la liberté et du pays pour éclairer et échauffer les masses, pour les arracher au mercantilisme et à Fexploitarisme, et préparer la palingénésie par laquelle l'humanité doit s'élever en gravitant jusqu'aux splendeurs infihies de la liberté.
Vous ne comprenez pas encore ces grandes théories, ajouta-t-il d'un air de condescendance, mais venez quelquefois entendre nos orateurs, nous ne vous en demandons pas davantage.. Nos séances
ont lieu le soir, il n'y aura donc pas de temps de perdu. » Moitié curiosité, moitié désir de montrer que j'étais capable de m'élever à la hauteur du maître d'école, je me laissai encore entraîner.
Ce foyer de lumière brillait de tout son éclat dans une grange assez délabrée : une table et six chaises pour le bureau, des gerbes de paille et des bottes de foin, sur lesquelles s'asseyaient de rares auditeurs :
voilà pour la décoration. Les orateurs ne s'en occupaient pas beaucoup. On ât de beaux discours sur la régénération des peuples, sur la guerj^e de Pologne, la religion de la nature, le milliard des émigrés, la restauration de la mairie de Ronciéras, l'émigration des nègres, la nécessité de retrancher le traitement du curé, l'indépendance de l'Amérique. Mais le sujet qui intéressa le plus vivement, et donna lieu aux plus éloquents discours, fut la révélation d*uue conspiration ourdie par les prêtres et les jésuites, et favorisée par l'empeureur de Russie, pour rétablir l'esclavage en France.
Ces accusations sont tellement absurdes,
que je n'oserais pas les répéter, s'il n'était encore facile de se procurer les feuilles républicaines où elles circulèrent alors.
Sans doute, je ne croyais pas à tout ce que j'entendais, mais bientôt je fus ébranlé : j'avais commencé par aller au club par pure curiosité, ensuite j'y pris intérêt. lien est des mauvaises compagnies comme des boissons fortes : on fait la grimace la première fois qu'on y goûte; on s'y habitile peu à peu, puis elles deviennent un besoin, une nécessité. Le premier fruit que je retirai de ces sociétés maudites, fut de prendre le travail en dégoût et le cabaret en habitude. En sortant du club, on s'assemblait chez le marchand de vin pour discuter les théories, pour juger les discours, on buvait une bouteille, puis deux. L'herbe étouffait le blé dans les champs, et les mauvaises passions prenaient le dessus dans mon cœur. Henriette redoublait d'activité, mais elle avait plus de courage quede force; Henry et Joseph l'aidaient de tout leur pouvoir :
pauvres enfants, malgré toute leur bonne volonté, ils n'étaient pas capables de grand'-
chose. Bientôt il n'y eut plus de quoipayex le garçon de ferme, il fallut le renvoyer. Les affaires furent alors en empirant. Au lieu de prendre bravement mon parti, de laisser là orateurs et politique, cabaret et réunions, et de prendre la pioche et la charrue, ainsi que me le conseillait mon beau-père, je rompis avec lui et me fis recevoir membre du club. Dès ce moment, la vanité, l'ambition, la fureur de faire parler de moi, ne me laissèrent plus un moment de repos.
A force de déclamer des calomnies contre les prêtres qui m'avaient élevé, contre les riches à qui je devais mon bonheur, je m'acquis enfin parmi les grands hommes de Ronciéras une triste célébrité. Henriette essaya de tous les moyens pour me ramener; elle se jeta en pleurant à mes genoux, me suppliant à mains jointes d'avoir au moins pitié d'elle et de mes enfants : je commençais à m'endurcir, je la repoussai, je devins le tyran de celle dont j'avais juré de faire le bonheur, je la menaçai de l'abandonner si elle voulait continuer à m' arracher à mes devoirs de citoyen. C'eiU été pour elle un
grand bien, mais ell^ m'aimait malgré mon inconduite; elle espérait que je reviendrais au bien, elle se résigna, et redevint humble et silencieuse. Le chagrin creusa de rides son visage, la fatigue et la douleur effacèrent toute sa brillante fleur de jeunesse. Une année se passa ainsi; je n'étais plus le * même homme. Mes parents, après m*avoir fait de vifs reproches, s'étaient éloignés de moi. La réprobation pesait sur ma tête. Les honnêtes gens s'écartaient à mon approche, on ne m'appelait plus que Pierre le rouge.
Que m'importait? j'étais ivre de l'ivresse la plus dangereuse, celle d'une ambition effrénée. J'avais commencé par ne plus gagner, bientôt je fis des dettes] notre petite propriété, grevée d'hypothèques, ne pouvait plus subvenir à mes honteuses dépenses.
J'eus le triste courage, je devrais dire la lâcheté, de la vendre. C'était sous ce toit que j'avais passé des jours heureux, dans, cette chambre qu'étaient nés mes deux enfants, chaque arbre, chaque fleur était un souvenir; qu'importe ? Sans môme consulter ma femme, je vendis au premier spécula-
teur venu et presque pour rien, car en temps de troubles les propriétés perdent leur valeur. N'étais-je pas secrétaire d'un club, orateiu- démagogue, centurion de cohorte nommé par le comité de Paris ? Encore quelques mois, et je roulerais sur Tor; nous allions faire rendre gorge à l'infâme clergé, partager les terres et les richesses des nobles, puiser dans le trésor des banquiers.
Je louai, en attendant, un misérable taudis dans le village, pour ma femme et pour mes enfanta : c'était un local humide et malsain. Henriette y tomba malade de privations et de chagrin. Une bonne voisine eut pitié d'elle, et se dévoua à la soigner, car cet ange de bonté avait supphé son père et son frère de ne pas venir la visiter, craignant qu'ils ne m'y rencontrassent. Je m'occupai peu de tout cela : pour les régénérateurs de la société, la propriété est le vol> la famille Tégoïsme, Dieu le mal. Fidèle à ces belles doctrines, que je n'invente pas (elles ont été prôchées et sont imprimées dans le catéchisme républicain ) , j'avais
vendu ma propriété, lâchement renié ma religion : j'abandonnai ma famille.
La patience des populations se lassait cependant : les travailleurs, tombés dans la misère avec la belle théorie du droit au travail, les propriétaires, toujours sous le coup de terribles menaces, les négociants ruinés, tous les gens honnêtes effrayés du progrès de la démoralisation, relevèrent la tête et se comptèrent. Un vote écrasant nomme un président. Tout le monde comprit ce que ce mot voulait dire. La république n'exista plus que de nom, et la main du maître ne tarda à se faire sentir.
Un ordre du sous-préfet, affiché si^r le mur de notre grange, ferma notre club; il nous défendait, sous peine de prison, de nous réunir. Les habitants furent charmés de cette décision, qui dissipait an attroupement suspect, et les modérés du parti saisirent avec joie l'occasion de se retirer. Mais ceux qui, comme moi, prétendaient être les chefs, Antoine, l'instituteur, le fils de l'ancien maire et quelques autres regardèrent cette défense comme une atteinte
dbyGdSgk
portée à lent liberté la plus sacrée, et résolurent de se venger. Nous ne fûmes par les seuls. Aux clubs qui se tenaient en plein soleil, et où la présence de gens moins corrompus forçait les orateurs à une certaine réserve, succédèrent les sociétés secrètes, dont Tespérance du succès dans l'avenir et rimpuissance momentanée redoublaient la fureur. Alors, pendant quelque temps, le calme reparut à la surface, comme il arrive dans certaines maladies, où les tâches et les boutons disparaissent tout à coup :
le malade paraît guéri; mais son état est plus dangereux, car tout le poison qui était àVextérieur le ronge à Tintérieur. Toutes ces sociétés, composées du rebut de la société, de forçats évadés, de voleurs, d'hommes tarés, de joueurs perdus de dettes, de débauchés, d'ambitieux, et dirigées de haut par des chefs pires que leurs soldats»
s'organisèrent dans un but commun : renverser ce qui existait, institutions, lois, gouvernement. Si un pareil projet eût réussi, que serait-il sorti de toutes ces violences ? Le pillage, le meurtre, le brigandage. Mau-
dits soient ces hommes lâches et sans cœur, ces ambitieux qui nous ont trompés, à qui nous devons Texil, la honte, la douleur, le bonheur perdu ! Pour ces hommes, ceux qu'ils appelaient leurs frères ne sont que des instruments qu'ils brisent. On les a vus, alors que de pauvres ouvriers égarés par leurs doctrines se faisaient tuer sur les barricades, fuir et se cacher; pas im seul n*a osé prendre les armes, pas un seul : cherchez leurs noms, vous n'y trouverez que des noms dô peureux. Et maintenant encore, pendant que nous arrosons de nos larmes la terre de Texil, pendant que nos familles ruinées mendient leur pain et ne vivent que de la charité de ces prêtres qu'ils voulaient chasser, de ces riches qu'ils voulaient dépouiller, ces braves de langue, bien pourvus d'argent, en Angleterre, en Amérique, font des banquets et des discours, se posent en victimes, et paient avec de l'or volé des assassins étrangers pour aller poignarder leurs vainqueurs. Nous les connaissons aujourd'hui, toute la France les connaît. Ohl quand en écrivant mes
malheurs je pense à ces hommes, mon sang s'allume, et je n'ai plus la force de leur pardonner 1
Au mois de mai, un de ces purs républicains du comité de Paris vint* organiser le département du Var. Il fit, comme tous, de belles promesses, et réunit en une société dite de la Marianne les hommes les plus pervers parmi les rouges. Mes discours et mes déclamations me mettaient au premier rang. Je fus affilié un des premiers.
Une nuit, dans une ferme isolée, on me mit un bandeau sur les yeux, un poignard à la main, avec mille simagrées ridicules; je jurai haine à la royauté, haine à la propriété, haine à la religion, et, après cet abominable serment, je fus solennellement déclaré frère et ami d'asâassins, de voleurs et d'incendiaires. Ohl mon Dieu, l'homme peut-il tomber si bas quand il vous abandonne ! Quelques mois après, je reçus Tordre de mettre ma bande sur le pied de guerre, et j'obtins le titre de capitaine. Tous ces honneurs n'empêchaient pas la misère de se faire sentir ; il fallut vendre
pièce à pièce Je peu de meubles qui nous restaient, tout, jusqu'au berceau de ma petite fille. La maladie d'Henriette achevait notre ruine : j'étais sans crédit et sans ressources, mes enfants n'avaient plus d'habits et souvent pas de pain. Georges, leur oncle, proposa de les recueillir chez lui, car mon beau-père venait de mourir : je m'y opposai sous prétexte qu'il était aristocrate ; mais la vérité, c'est que l'idée de recevoir l'aumône de mon beau-frère me remplissait de colère en me 'faisant songer que j'aurais pu être plus riche que lui. Ne sachant plus que devenir, je puisai dans la caisse de la société; le trésorier n'osa pas s'y opposer : j'aurais pu le dénoncer, car depuis longtemps il y prenait de l'argent pour subvenir à ses dépenses. Ce que j'en dis n'a rien qui doive étonner; toutes les banques populaires fondées à cette époque ont été ainsi administrées. Grâce à ces emprunts forcés, je pus continuer à jouer et à boire ; des autres, je m'en inquiétai peu. Henriette se remit cependant un peu, elle commençait à se lever, et se serait remise à l'pu-
vrage, si sa garde ne Ten eût empêchée.
Un jour, vers quatre heures, je rentrai ^ la suite d'un déjeuner avec mes complices, et j'ordonnai à ma femme d'aller m'acheter une écharpe rouge, parce que j'étais chef et que je voulais être reconnu des mes soldats. Elle me répondit timidement qu'elle n'avait' pas d'argent; ce mot me rappela que je venais de perdre le mien, et redoubla ma mauvaise humeur. — « Donne-moi à souper, » lui dis-je. Elle tira d'une armoire un pain et un petit morceau de fr*omage que les enfants regardaient d'un œil d'en- * vie. — « Du vin et de la viande, m'écriai-je furieux.— Je n'ai pas autre chose. — Alors de l'argent. — Je n'en ai pas, murmurat-elle d'une voix suppliante. » Je renversai la table d'un coup de pied, et m'avançai furieux vers elle. — a Veux-tu me donner de l'argent, ou je te tue. » Elle tomba à genoux; Henri et Joseph s'échappèrent en appelant du secours. J'écumai de rage : — « De l'argent, te dis-je, mauvaise fenune, ou... » et je levai le poing pour la frapper. Une main vigoureuse m'étreignit le bras à
le broyer. Eu un clin d'œil, je fus terrassé. Je me relevai fou de colère, et saisissant un couteau, je me précipitai sur mon agresseur. — « Ivrogne et assassin I me cria Georges, car c'était lui que la Providence avait amené au secours de sa sœur; ivrogne et assassin 1 » et, m'enlevant de terre, il me lança dans la rue avec une telle violence, que je tombai assez rudement pour perdre connaissance. Quand je revins à. moi, j'avais le front bandé, et Henriette en larmes humectait d'eau froide une blessure que je m'étais faite à la tempe. Peu à peu les idées me revirent , le souvenir de la honte publique que m'avait infligée mon beau-frère me portait le sang au cerveau.
Oh! si j'avais pu me venger ! Je vomissais d'atroces blasphèmes; dans la nuit, j'eus un accès de fièvre chaude. Je tenais Georges sous moi, je le poignardais lentement, pour lui faire sentir la mort, je me tordais comme un reptile, et je poussais des hurlements de bote fauve. Enfin, la fièvre passa et je tombai dans une faiblesse telle, que je ne pouvais ni faire un mouvement, ni
même ouvrir les yeux. De temps en temps, une impression de fraîcheur calmait les douleurs qui faisaient battre mes tempes.
C'était la main d'Henriette, de cette femme admirable que Dieu venait de sauver. Quel trésor de patience et de douceur, que le cœur de cette femme chrétienne, de cette mère accomplie! quelle admirable résignation, quelle noblesse de sentiments que seule peut inspirer la religion I
Je fus quinze jours au lit sans pouvoir sortir. Elle aurait voulu me garder toujours. Oh ! du moins là elle était mon bon ange, pleine d'atten,tions sans un reproche, sans une parole amère, oubliant ses propres souffrances pour ne penser et ne compatir qu'aux miennes ! Le calme auquel je n'étais plus accoutumé m'étonnait et me charmait à la fois. Mais quand je commençai à reprendre mes forces, je sentis se réveiller chez moi tous mes mauvais instincts. Les douceurs de la vie de famille ne pouvaient plus me suffire, l'ambition et la soif de la vengeance me dévoraient. Les journaux, auxquels je n'a-
vais pas voulu renoncer, m'apprenaient que tout se préparait pour une lutte suprême. Les partis étaient en présence, les démocrates prêts à l'attaque, les modérés à la défense. Je brûlais du désir de savoir quelque chose de positif. Enfin, je pus revoir Antoine, qui, pendant la durée de ma maladie, n'avait pas osé entrer chez moi.
II était rempli d'espérance; nos chefs nous écrivaient de Paris de nous tenir prêts, d'avoir confiance, que l'armée était gagnée et n'attendait plus que le signal. Nous avions des dépôts d'armes et de munitions.
— a Soyez prêts à marcher, frères, la partie est gagnée. Vive la république I » disait un autre de nos correspondants, « dans un mois, jour pour jour, la France sera libre, et la tyrannie vaincue; comptez sur Mt\\ braves chefs, au jour de l'action, vous ver rez de quoi sont capables ces grands cœurs des anciens âges I d
Cette lettre nous remplit de joie. Nous passâmes une partie de la journée du 21 décembre à boire à l'ère nouvelle, et une assemblée générale fut indiquée poui:
le leûdemain. Dès midi^ nous nous rèunî* mes, au nombre de sept ou, huit, dans un cabaret placé en face de la mairie pour prépai'er nos listes et rédiger nos proclamations. Vers quatre heures, au moment où nous allions nous séparer, un gendarme âiTive au galop, apportant une dépêche de Draguignan. Un instant après, un émissaire républicain entra dans la pièce où nous nous trouvions; il était tout couvert de poussière et avait Tair consterné. — « Qu'y a-t-il de nouveau? nous écriâmes-nous.
— Trahison, infâme trahison, le président est empereur, l'armée de Paris s'est déclarée contre nous, on massacre nos frères :
aux armes, il est temps encore I » Une bombe tombée au milieu de nous n'eût pas produit une pareille consternation; un silence profond régnait dans la salle, interrompu seulement par des blasphèmes et des imprécations. — « Et nos chefs? demandai-je. — Probablement morts on combattant,» répondit-il d'une voix sourde. — Nous nous découvrîmes tous en disant :
« Gloire aux héros Ib
Plus tard, nous apprîmes qu'ils n'avaient couru d'autre d'anger que celui de tomber dans la rue en se sauvant par les gouttières, devant un caporal et quatre hommes dans la rue Saint-Martin.
Un long roulement de tambour se fit entendre sur la place de la mairie. Nous nous précipitâmes aux fenêtres. Les villageois, toujours sur le qui-vive, se rassemblèrent rapidement. Le maire, un papier •à la main, et accompagné de deux gendarmes, s'avança sur le perron. Quand l'auditoire lui parut assez nombreux, il lut à haute voix la dépêche. Louis-Napoléon était empereur, les rouges vaincus, leurs chefs en fuite, et le gouvernement réprimerait par la force toute tentative de désordre. Un colleur enleva la vieille affiche républicaine, et placarda la dépêche sur le poteau. — a Vive la république I crièrent deux ou trois voix. — Vive l'Empereur, vive la paix, vive Tordre I » répondit la foule en s'éparpillant joyeusement.
— a Oh ! ne vous réjouissez pas encore, tas d'imbéciles et de crétins, mumura An-
toine, pâje de fareur. — A eux la soirée-, lui dis-je, à nous la nuit. — A nous la nuit, »
répondirent les autres conjurés, et chacun courut rassembler ses hommes. Le rendez-vous général était dans un bois voisin.
Vers deux heures du matin, j'entrais dans le village, le bonnet rouge en tête; près de moi Antoine portait le drapeau :
tout était calme, ^lencieux, et enveloppé de ténèbres. Seule, la première maison de Ronciéras était éclairée. Quelques bouts dé chandelle brûlaient encore aux fenêtres.
C'était le mazet de Georges, ce mazet où j'avais été si bien reçu, dans lequel Henriette m'avait été fiancée. — « Voilà un nid d'aristos, me dit à voix basse l'instituteur. — Ils ont voulu éclairer notre enterrement; tout à rheure Tillumination sera plus brillante, répondis-je sur le môme ton, c'est moi qui m'en charge. » Nous étions arrivés à la maison où dormaient les deux gendarmes : avant qu'ils eussent eu le temps de se mettre en défense, ils furent pris et bâillonnés; nous "prinies leurs armes et eurs munitions, et nous coupâmes les jar
rets de leurs chevaux. Quelques coups de hache suffirent pour enfoncer la porte de l'église. Deux hommes s'élancèrent au clocher pour sonner le tocsin; d'autres coururent à la cure, espérant y trouver de l'argent et de? papiers; mais le curé, obligé de s'absenter pour trois jours, avait si bien caché registres et vases sacrés, qu'ils ne purent rien trouver. A la mairie nous ne trouvâmes pas d'argent non plus; les meubles furent mis en pièces, amoncelés avec les papiers, et la maison incendiée. Ce fut notre premier acte de justice. A la lueur de l'incendie, au son lugubre de la cloche, les villageois, éveillés en sursaut, s'élançaient hors de leurs demeures, croyant que le feu avait pris accidentellement quelque part; mais quand ils virent des hommes armés courant par les rues, ce ne fut plus que cris et confusion. Les femmes échevelées appelaient leurs maris, entraînaient leurs enfants et fuyaient sans savoir où; les hommes s'armaient de fourches, de haches et de leurs terribles faux. Des coups de fusil éclataient cà et là, une pluie
d'étincelles s'échappait de la maison en feu, et les reflets rougeâtres de l'incendie éclairaient cette scène lugubre. Bientôt, à l'autre extrémité du village, un hangar rempli de paille s'enflamma comme une torche, enveloppant d'un nuage de flammes et de fumée une maison blanche et coquette, la maison de Georges : j'avais tenu ma parole, je m'étais vengé. Debout au milieu du jardin, je regardais mon œuvre avec une joie féroce. Tout à coup la porte s'ouvrit, et sur le seuil parut un homme accompagné d'une femme à demi nue, portant un enfant sur son sein. Il lança sur moi un regard terrible, entra vivement et reparut un fusil à la main. Je me jetai de côté, mais j'avais affaire au plus habile tireur du pays; une balle siffla à mes oreilles. J'épaulai ma carabine pour riposter; un second éclair jaillit, mon arme échappa de mes mains, j'avais le visage, la poitrine et les bras criblés de plomb : le sang m'aveuglait , ma tête tournait , je tombai étourdi. Il aurait alors pu m'écraser comme un insecte venimeux; sans doute il me
trouva assez puni ou bien pensa-t-il à Henriette. Au bout de quelques minutes, je me relevai, et, puisant de Ténergie dans le danger, je ramassai me carabine et courus rejoindre mes camarades : ils étaient déjà hors du village et s'étaient jetés en désordre dans les bois d'oliviers pour éviter la poursuite des paysans exaspérés. Nous y bivaquâmes sans feu malgré une brise froide et pénétrante sous laquelle nous dûmes attendre le matin; et dès qu'il commença à faire jour, nous nous éloignâmes en toute hâte ; ma blessure et notre échec m'avaient rendu furieux: Plusieurs déserteurs avaient profité de la nuit pour nous abandonner, ceux qui restaient étaient découragés et abattus. L'arrivée de plusieurs bandes rendit à nos hommes toute leur ardeur et porta leur nombre à cinq ou six cents.
Sûrs que nous ne rencontrerions pas des troupes régulières, nous nous dérigeâmes en toute hâte vers le chef-lieu de canton; toutes les portes se fermaient à notre approche : les gens aisés cachaient ce qu'ils avaient de {dus précieux et fuyaient épou-
vantés. Une armée ennemie aurait causé moins de terreur. Quelques gendarmes seulement essayèrent de résister dans le bourg ; mais la partie était trop inégale, et c'est à peine s'ils purent échapper de leur caserne incendiée. Les habitants les sauvèrent; un seul, surpris au moment où il escaladait un mur, fut impitoyablement massacré. Notre butin fut assez considérable, nous trouvâmes quelques milliers de francs dans la caisse, des armes et des munitions.
Quelques maisons particulières furent saccagées sans pitié, et les caves surtoi Nous brûlâmes les archives, les papieri.. sans oublier le livre d'écrou de la prison, dont nous forçâmes les portes pour rendre à la liberté quelques frères qui se hâtèrent de nous prêter leurs concours pour notre œuvre de pillage et d'incendie. Antoine fut assez habile pour se faire confier la garde de Targent qui devait être partagé après la victoire, et sut malgré les précausions se faire une bonne part. D'autres bandes agissaient dans les diverses parties du département, de n'était que désordre et con-
fusion. Quelques lettres de Paris nous encourageaient ; suivant nos correspondants, la France entière était soulevée, et Tarmée, battue et désorganisée, fuyait de toute part. Les républicains sont toujours braves quand ils croient n'avoir rien à craindre. Nous tînmes conseil, et il fut décidé que sans plus tarder nous marcherions sur Draguignan. Là nous trouverions de l'argent en abondance, des ressources de toute sorte, mais il était urgent d'arriver les premiers. Il y a peu à ramasser là où une bande rouge a déjà passé. Notre victoire avait ranimé toutes les espérances,, les troupes les plus faibles du voisinage et bon nombre de pillards isolés vinrent se joindre à nous et grossir notre armée, comme nous l'appelions. Un ancien sergent, dégradé pour son inconduite, et qui .
avait fait deux ans de bagne, fut élu général. Il me choisit pour son aide de camp, au grand déplaisir de l'instituteur, qui prétendait avoir à ce grade plus de droits que moi. Depuis trois jours à peine, nous agissions pour la régénération du pays.
Qi déjà uous iiju^ ûélediioas : si nous eussions réussi» la guerre aurait bien vite recommencé entre nous, nous n'en eilmes pas le temps. Quatre jours après notre prise d'armes, nous n'étions plus qu'à quelques lieues de Draguignan, toujours vainqueurs parce que nous n'avions pas rencontré d^ennemis : nous nous croyions invincibles. Au nombre d'environ deux eents, nous marchions fièrement drapeau flottant, hurlant la MarseillaUe avec l'enthousiasme d'hommes sûrç d'emporter la fille et de j^égler l^s de^tiinéiss de notre pîiys. Pauvre France I si elle fût tombée entre nos mains I Une chaîne de montagnes boisées nous séparait encore de notre but : un étroit défilé conduit à la plame; bien sûrs que personne n'oserait nou^ ^n défenidre le passage, nous no^s y engageâmes avec uue ip^prudenpe qui faisait peu d'h.Qunenr aux talents stratégiques de notre gkx\év^h Un bois épais couvrait la cplline des deux côtés et domioait le cher min ci^xa qui par une pente rapide desr œ^dait vers les prairies^ En ^rriv^t 4U
Digitize'd by VjOOQ IC
bout, nous découvrîmes devant nous à Thorizon la ville objet de notre convoitise, mais entre elle et nous à quelques centaines de pas un escadron de chasseurs envoyés contre nous. Cette ¥ue nous surprit désagréablement; nous n'avions rien à craindre de la cavalerie tant que nous resterions dans la montagne, puis ils n'étaient pas plus d^une centaine d-bon>mes. Nous fîmes halte au pied de la montagne pqur 4épIoyec nos forces. Ils ne bougèrent pas. Nous ne savions plus quel parti prpndre : avancer n'était pas sûr, recules c'était s-avouet vaincus. Un hei^tenant des chasseurs, voyant notre indécimUf amva 8uf aous au galop. — Quel est le chef de cette troupe?]) eria:t-il quand il fut h vingt migres. Le sergent Ggbuc d^acier, gotre gépéjral^ s'ayaaça hors des raogs. — «ï iB'est vous gui commade» ici?
demanda TQfftpier. -^ Oui, citoyen. — Of dona^ï à yps }iQmmecf de mettre bas les arme9 ef de se regdre. =- Pour 0tre fusillés ? -r Vous aurez .la lâe sauve. — Qui en répQpd? — Le phef d'escadi^ou. — Et
si nous refusons ? — Nous allons charger.
— Que le chef d*escadron vienne avec trois of&ciers, nous nous rendrons, mais nous voulons des garanties. »
Nous entendions cette conversation; la lâcheté de Cœur d'acier nous indigna. — a A mort le traître, crièrent quelques voix. — A mort ! à mort I » répéta la foule.
Cœur d'acier imposa silence. — « Imbéciles, qui ne comprenez pas que c'est une ruse de guerre. Les chefs vont arriver, je me charge du premier. Que quelques bons républicains se cachent derrière les buissons quatre pour chaque officier. A mon coup de feu tous les quatre rouleront dans la poussière I L'escadron sera bien obligé de se rendre ensuite, ou nous en viendrons facilement à bout. » Un long murmure d'approbation parcourut les rangs. Douze tireurs, le fusil armé, s'avancèrent en rampant vers les buissons.
Tout dépravé que j'étais, cette proposition me fit horreur. — « C'est un assassinat honteux! m'écriai -je. — Pas de bruit, cher ami, me répondit Cœur
d'acier, on je te. casse la tête comme à un chien. — Quand l'assassinat est profitable à un parti, c'est un devoir, ajouta l'instituteur en me regardant avec mépris. — Nous ne voulons pas d'un jésuite pour chef, » s'écria un ancien forçat qui briguait ma place, a et les demoiselles au couvent. » On commençait à murmurer autour de moi, l'orage allait éclater. L'arrivée du chef d'escadron détourna l'attention. Peu confiant dans notre loyauté, il était venu seul, dédaignant le danger pour lui, mais ne voulant pas y exposer les autres. — « Bas les armes, cria-t-il, et rendez- vous. » Pour toute réponse, Cœur d'acier abaissa le canon de son fusil ; douze coups de feu partirent à la fois : cheval et cavalier roulèrent foudroyés. — « Vive la république, » hurla notre chef, et la fusillade éclata. L'escadron semblait indécis, nous nous élançâmes en avant; tout à coup les rangs s'ouvrirent et démasquèrent deux pièces d'artillerie légère dont la première vomit sur notre colonne une pluie de fer. Plus
èe tingt républicains tombèrent mortellement blessés. — « A la montagne et sauvé qui peut^ » crièrent plusieurs voix:
Cœur d'acier fuyait connue les autres j une balle l'atteignit à la tête, il roula sur le cadavre de sa victime. Nous nous élançâmes vers le défilé, mais là nous rencontrâmes les chasseurs de Vincennes qui, embusqués dans le bois, s'élançaient de tous côtés dans le chemin creux. Alors, ce fut une débandade générale. Ceux qui voulaient fuir dans la plaine étaient sabrés par la cavalerie exaspérée, ceux qui tentaient de regagner la montagne rencontraient devant eux le terrible sabre-baïonnette. L'armée sr» laquelle nous avions tant compté nous attaquait avec furie- Quelques centaines de fuyards parvinrent seuls à s'échapper dans les bois; pour ma part je reçus en fuyant un coup de baïonnette dans la cuisse. D'abord je ne le sentis que peu et continuai à courirj mais la perte du sang m'affaiblit bientôt; il me semblait qu'un nuage descendait sur mes yeux, la respiration me
manquàiti Je me blottis sous un buissbn épais et j'attendis; Le bruit de la fusillade avait cessé; j*écoutaii je n'entendis plus rien que le bruit du irent dans les arbres; un moment après, deux hommes passèrent en courant, puis tout rentra dans le calme, je déchirai ma chemise, pour panser ma plaie, elle était plus profonde que je ne pensais ': j'avais une soif ardente et je tremblais de fi'oid. Quand la nuit fut arrivée, jessayai de me traîner plus loin, ma jambe était presque paralysée et je souffrais horriblfement; Après trois heures de fatigue? inouïes, je fus obligé de in'asseoir de nouveau. J'am-ais voulu être tiiort et je pleurais comme im enfant: Cette nuit me parut plus longue qu'un siècle.
Eiifin, le soleil rougit l'horizon, et Ce fut arec terreur que je m'aperçus que pendant l'obscurité je m'étais tapprdéhé de la route au lieu de Ui'en éloigner: L'endroit où je me trouvais n'offrait aucun abri dû je pusse me cacher, c'était un champ nouvelleitient labouré et détrempé pdr la pluie; je réunis toutes mes foi^ces
et me levai pour rentrer dans le bois :
Tentreprise était au-dessus de mes forces, je ne pus que ramper jusqu'au fossé, au fond duquel je me blottis, espérant échapper aux regards des passants. A peine y étais-je, qu'une bande de paysans sortit du bois et vint couper la route tout auprès de l'endroit où je me trouvais : je ne comprends pas comment ils ne me virent pas. Je les entendis se réjouir de notre défaite ; ils parlaient d'une seconde bande qui avait été dispersée et dont ils poursuivaient les débris. Nous étions battus de tous côtés. Ils avaient à peine disparu, que deux fermiers conduisant une voiture passèrent devant moi : je me croyais encore sauvé cette fois, mais un gros chien qui les accompagnait me découvrit et se mit à aboyer avec fureur.
— « Ici, Turc, » dit son maître. Turc, au lieu d'obéir, continuait à hurler avec fureur. Un des fermiers revint sur ses pas et me vit dans le fossé. — <c Eh ! criat-il à son camarade, c'est im beau gibier de prison que ton chien arrête, im de
ces gueux qui iuceudient les maisons. — Allons, l'ami en route et suis nous, tes pareils t'attendent, et le gouvernement se chargera de ton logement. » Je ne répondis rien, j'étais tellement épuisé qu'ils m'auraient tué sans que j'essayasse de résister. Voyant que je ne pouvais me lever, ils m'enlevèrent comme un cadavre, me déposèrent sur leur charrette et continuèrent leur route en parlant avec animation des événements de la veille. En chemin, nous rencontrâmes une compagnie de soldats qui conduisaient des prisonniers, d^autres allaient dans les villages opérer des arrestations. Vers midi nous arrivâmes dans un petit bom:g occupé par les chasseurs. C'était tout près de l'endroit où la bataille avait eu lieu le jour précédent. Les fermiers me remirent aux mains du commandant, qui me fit transporter dans ime grange délabrée, espèce de prison provisoire où se trouvaient déjà une trentaine de prisonniers. J'avais la fièvre, les soldats eurent pitié de moi et m'étendirent sur la paille. J'espérais mou-
rir. Dieu ne lé pei-mlt pas, un bhiriirgiéîi lava ma blessure et la pslhèa. Cela Me fit du bien, et telle était là fatigué que je ili'endormis. Je venait de me févëillèf IdrsqUé lé ëàpitàiiié èriifâ pôiiï faire rihâ^ectioîii Le son dé sa voix me causa une §iiibtiëil extraordinaire. Je le ïegardài. ij'étâit liilj André, inoii âfcili, mon frère, ëellii ^lil s'était engagé atlx bhasséufs d'Afritjuë:
Il était câpitâiiié, la brôii d'hôilnéti* brillait siir sa. pditriiiè. Et moi ! Ô ilion Diéti ! je inë cachai lé viëàgé âvefe rdeë liiaiii&ï — « Qù*oil dbriiië littè càpotd à bet hbminé poùt là nuit, iibùg itliUtiiës dëë teoldatâ fel pas dés botirrêàtix; lî et il contibua, sabs së douter qù*il conriaiësait cp misérable cdtivert dé saiig et de boue étendu â ses pieds; Le lendemain on libils fit partir t)bùi^ DrèkgUignàti. Lès libà à tiièd, attachés dëiil à dëtix, les autres ëtitàssês siir éé& bhâriots; un ëscàdrbn de hussards ilëtiS àfc^ conipagnait ëàraBiné chargée et sàltfë au poing. Après plusieurs hëiiresj lé cbmmàndant fit faire halte. Nous étions âtriVêà. Un ëbhlbrë édifiée âili fëbëtrës
garnies de grilles de fer s*élevàit devant iious. Des geiidarittës contenaient avec peine la fbtile irritée qui se pressait autour du convoi; les clefs grincèrent dans les serrures, les lourdes portes roulèrent sut leurs gonds, jlnis se refei-rilèrent derrlêi-e noiis avec iiii. bruit lugubre; le jour dé Teipiation était arrivé.
Lortjlie j'entendis se fermer les portée de là prison, quand je rfiè vie dans ceite cotir froide et rëtëiitissànte d'imjirécàtions, de Jjleurs et de bruits de fer, une douleur immense s'empara de moi. Ma conscieûcei le plus terrible des boUrreaiix pour }e criminel, faisait passer devant mes yeux la brillante image de mon passé. Le bandeau qui pendant quatre années na'avait aveuglé tomba tout à coup. Je voyais le bonheur perdu et il n'était pllife ëii mon pouvoir de le ressaisir. Mes crinies se dressaient devant moi dans toute leur hori'eUr. Mes complices consiernés gardaient uil inorne silence. Au dehors on entendait lès cris dd la foule irritée.
Je pensais à ma femme, à mes enfants.
Oh ! alors je maudis mon orgueil insensé.
Alors, comme Adam chassé du paradis terrestre, je compris ce que j'avais perdu, et penchant ma tête sur ma poitrine je sentis mon cœur se briser. Plusieurs d'entre nous étant blessés, on nous transféra à rhôpital de la prison ; j'avais une fièvre ardente, et dans mon délire j'appelais Henriette, Joseph, Henri. Il me semblait que Ton m'arrachait de leurs bras, je ne voulais pas les quitter; mais Antoine m'entraînait avec un rire sinistre : puis il passait devant mes yeux des lueurs d'incendie; la figure du chef d'escadron, sombre et terrible, se penchait sur moi et me criait d'une voix menaçante : Voleur, assassin. En recouvrant ma raison, je vis près de moi une femme qui me veillait.
Je ne l'avais vue nulle part, mais tous les pauvres, tous les affligés, tous les malheureux la connaissent; cette femme n'avait point de nom, elle s'appelait sœur de la charité, elle appartenait à cette sainte phalange que nous avions voulu détruire
conûne nuisible à la société. C'était un de ces anges que le monde admire, que le ciel attend, que leur amour de Dieu enlèverait à la terre si leur amour pour leurs frères ne les y retenait fortement.
Elle priait près de moi, son âme semblait s'exhaler de ses lèvres pendant que les grains de son rosaire glissaient entre ses doigts. Je poussai un profond soupir, elle tourna la tête, arrêta sur moi son doux regard. — « Comment étesvous à présent, mon frère? — Moi votre frère I oh ! vous ne savez pas qui je suis et ce que j'ai fait. — Je suis sœur de tous les malheureux, me répondit- elle, et nous sommes tous fils d'un môme père. — Que vous êtes heureuse de pouvoir prier ! — Voulez-vous que nous priions ensemble?
— Je ne sais plus que maudire. — Unissez-vous à moi, je vais réciter une prière bien courte qu'il vous sera facile de retenir. » Je fis signe que je voulais bien.
Alors de sa douce voix elle dit le Pater et la Salutation angélique que je répétai après elle, et la prière de l'incendiaire, soutenue
par eëllé de la fille dô Sèint-Yinr^tit de Pauli put monter jusqu'au trône de Dieu.
Tî^bis jours aprèsj je pus qiiitter rhôpitâl et je fus soumis au régime ordinaire de la prison; Le nombre des captifs s'était considérablement accrU: Il ne se passait pas de jour que la gendarinerie n'en anienât quelques-unsj Le parti rouge était vaincu sans espoir j et ceux des insurgés (Jui avaieilt échappé aux premières recherches ne tardèrent pas à être pris^ J'en vis amener plusieurs que j'avais connus ; parmi eux était François, le vigneron des Ldtirdesj uh brave jeune homme, notre voisin,' que j'avais etidoctriné. Gomme moi il était père de famille et laissait sa femme malade avec cinq petits enfants sur les bi'as; En me voyant il entra en fureur et m'accabla de reproches ; jfe n'avais rien à répondre et je courbai la tête sans, essayer de me dis^ culperi C'était im remords de plus qui venait se joindre à ceux qui me tourmentaient déjà.' Lé lendemain Antoine arriva, jamais je n'ai vu fureur égale à la sienne.
Au moment de franchir la frontière avec
la ettissë ^u'il aréit tDléë, il fttt ûtmé sur la dênoneiàtion d'un frère arefc Ifeqttël il avait refusé dd pârtafeer; Il était tt^O^ corrompu pour se repentir^ et vomissait contre celui qui l'avait livré un torrent flë blasphèmes. Il m'apptit que plusieurs républicains purs s'étaient, après notre défaite, tournés contre leurs compilées ê( avaient mis la pdlice sur la trace des principaux nleneùrs. Chaque jbur nous étidtis interrogéis par le juge d'instruGtion bhargé de préparer Taccusation. Dans tout cela ma plus grandOj ma seule préoccupation était ma femme et mes enfaâts; qu'étaieutils devenus? Depuis la iatale ntiit de Tiùcendie de Ronciérasj ils ne savaient paâ ce que j'étais devenu et n'osaieill probablement faire aucune démarche de peur dé donner l'éveil à la gehdarniei'ie: Oh laissa le plus grand nombre des prisonniers réunis. Les chefs sehls furent mis au secret; Antoine fut conduit dans un bachot séparé^ mon tour vint bientôt. Je n'eus JlUô même la triste consolation de me promeheir Une heure par jour dans le préau avee tes
autres accusés. «Pavais dans ma folie désiré être regardé comme un des principaux démagogues. Je fus traité en conséquence.
Là, dans la solitude et Tinaction, .je pus méditer â mon aise sur ma folie et mon malheur. Ce tôte-à-tôte avec ma conscience, que rien ne venait interrompre, était une affreuse punition qu'augmentait encore Tinquiétude qui me dévorait. Déjà, pendant les premiers jours de ma captivité, j'avais vu de jeunes femmes, leurs petits enfants sur le bras, venir à la prison chercher un mari, heureuses encore quand elles le trouvaient après avoir tremblé qu'il ne fût mort de misère et de faim dans les bois, ainsi que cela était arrivé pour plusieurs. P.auvre Henriette! quelles mortelles angoisses je lui faisais éprouver!
Cette torture était au-dessus des mes forces, je fis prier l'inspecteur de la prison de venir me voir. Il se rendit à ma demande et descendit dans mon cachot quelques heures après. Je me jetai à ses pieds, le suppliant de me permettre d'écrire à ma femme pour la rassurer. Lui-môme est
père de famille, il comprit ce que je ceyais souffrir et m'envoya du papier et un crayon. Jamais faveur ne fut reçue avec une pareille reconnaissance, et je n'ai point oublié Thomme généreux qui me sauva du désespoir. Si jamais ces lignes tombent sous ses yeux, il verra qu'il n'a point obligé un ingrat. A la lueur de Tètroite lucarne qui me donnait à peine un peu de jour, j'écrivis la lettre suivante :
Prison de Draguignan, 11 décembre 52...
Chère Henriette, je t'écris du fond du cachot où m'ont jeté mon orgueil et mon ambition. Si le malheur qui me frappe n'atteignait que moi seul, je pourrais me résigner. Chère femme, pourquoi n'ai-je pas suivi tes conseils! qu'au moins mon exemple soit une leçon pour nos enfants.
Apprends leur à me plaindre et à ne pas me maudire. Pardon, chers enfants, pardon, bonne Henriette. Va demeurer avec Georges et tâche d'oublier un criminel indigne môme de ton souvenir. Adieu,
àdiéti, ôubUé-faiDi, mais pàrdôiinè auparavant
Pierre.
Mbnsiéttf Ë*** revint ijuélques heures aprèî5, je lui donriai ma lettre qu'il lut avec attention. — <i Pauvre ami, me dit-il quand fl eut fini, pourquoi n'ayez-voùs pas toujours eu les inômes sentiments?
Voiis ne seriez jisls ibi et je ii'àurais pas à Vous rendre ce Iristé sél?Vicë. » Je ne répondis rien j'étais trop accablé. — <c Âvezvous autre chose à me demander? ajoutat-il — Je voudrais, lui dis-je. quelques livres de piété et la permissioia cl écrire. — Je ne puis vous autoriser à communiquer avec Jiersonne jusqu'à la fiii de Tinstruction, ittais Vous pouvez lire est écrire pour vous-même. » je le remerciai de ses bontés; il sortit, et bieiitôt après m^envoya du papier bianc et uue Imitation. lî'abord j'eus âfesëz dfe peiné à lire, mais peu à peu je m'habituai à l'obscurité. Alors l'idée me vint d'écrire mon journal, rhes pèiisées, mes iihpressions et des extraits des livres Vraiinent instructifs que mé prêtait
l'âuliidiiiëf Bë la prlsofl; lifl Bbti jëuâe homtilfe qui,' en sept ails passas à Visiter les cachots, eh avait appris plus long dans la connaissance du cœur humaiii, tjîie des vieillards dàtis toute la vie feii étiidiatit les litiges des philbSoîilieà; tjiièlqliéfbife il venait s'asseoir prës de iiidi §lir la paille hliinide de ma prisoii, ôlë ëônsblaitj m'insttiiisâit^ iii'àpprèiiàit le jardOii des injures et là résignàtidn. En Técoutant, je sèiltais mdtl eœui^ ëë l^âjeiittir, je versais déS lariuës, iîiais nôti pliis des Mmes de rôge coiiinlé dëhs les premiers jours : là màiû dé Dieu lii'ai^àit dbmptê; Ces visiteë^ gui p^lMeis âë t)r3lbiigeàiéiit plus d'une heure, mé gai-àissàient biëil courtes? mais il y avait dàiis la JfiSott tant de malheuteuÈ à bdfasbler^ d'ignorants à instruire, d'esprits égarés à ramener^ giie je tie {iOuVais pas me plaiiidre. Tant que le jour péhéti-ait dans mon cachcttj je lisais et j'ébriVais, puis^ quâiid il faisait sombre^ je m'entretenais ateb moi-même : ces heures étaient bien tristes.
Je pensais à ma famille qiii ne me rêver-
rait plus, au sort qui m'attendait; je me disais que j'avais mérité Techafaud, je voyais mes enfants déshonorés et dans la misère : alors la vie m'était à charge et mon cœur se brisait. Pendant plus d'ime semaine, je ne reçus d'autre visite que celle du geôlier chargé de m'apporter ma ration et du juge d'instruction qui venait m'interroger; je lui rendis sa tâche facile, j'avouai tout sans rien excuser.
On me confronta avec Antoine et avec l'ex-instituteur ; il se renfermaient Tun et l'autre dans un système absolu de dénégations et me chargèrent autant que possible pour se disculper. J'étais exaspéré de leur mauvaise foi : tous ces frères et amis se seraient réjouis de ma mort, si elle eût pu leur épargner im seul jour de prison.
L'instruction se termina le 25 décembre à dix heures du soir. Le 26, après une nuit sans sommeil et ime longue matinée d'obscurité, car la pluie tombait en dehors, je lisais un chapitre de Vlmitatiorif du livre des . afQigés. La porte de mon
cachot s'ouvrit, une femme se précipita en pleurant dans mes bras ' et me tint longtemps embrassé sans pouvoir parler.
C'était elle, ma douce Henriette; depuis six jours elle était à Draguignan, implorant la permission de me voir. Quel changement dans tous ses traits I ce n'était plus la môme personne. Elle m'assura pourtant qu'elle se portait bien; je vis trop qu'elle ne disait cela que pour ne pas ajouter à mon chagrin, et il aurait fallu que je fusse bien aveugle pour conserver quelque illusion. Je lui demandai pardon, elle ne me répondit que par des sanglots. — « Gomment vont nos chers enfants? lui demandai-je. — Ils sont ici et tu les verras demain. — Ohl non!
m*écriai-je épouvanté, ne les amène pas.
— Pauvres petits, ils seraient si désolés, ils désirent tant voir leur père ! je t'en prie, laisse-moi les conduire ici. » Je me cachai le visage dans les mains; ils me verront demain, pensai-je, ils trouveront leur père dans un cachot et ils rougiront de moi. — « Ce sera pour eux un bon-
beuTy \]s Ifs désirent si viv^^^ept, j eQ^r |inua-f-el^^ pomi4^ si plie dey|p^^ ma pensée. Le geolief s'était re^içp, il u-ay^it pas le temps 4'^ttefulre : pouE s'éviter }a surveillance, il ^nfecm^ pegriet^e dai^s ma prisQ|i. El|e s'assit prë§ d@ fnçi si^r 1^ paille gui me s^f vait de li(, et |^ ses maii^s 4aj[;s les miei^ne§, spiir^nt ^ travers ces I^fmes, elle m^ cputa sps inqu^ptude^. Qq liji avajt 4|f q^fi^ ^^ns la l^eçrible nuit, j'avais î^pçi; upp balle fi^ns 1^ gWl^F^^Pi ejlg ip'iiyait plfiupé pqnim^ n[y>r|. Pp^rr (jpoi pieu p'a-|Til pa^ pprnii^ qjie jp J^^ fusse réellp)|ientl jQe a*e^t gu^ glu§ {^ qu'elle § apprjs q^B j'étais arrêté. Jp |îis (Qu'elle igpqrait n^ps crimes, m^s plie ?ftp croyait pompromi? légèrpp^f^j;. (Jeorgeg lie lui 3^yaif ^yid.emn^pn| ripR dij dp Vias ceifdie. — : a f j:^ ^ais, pe 4îî-®ll®2 9^© fies scélérats pnt esç^yé dp brjl^Jpr |a ma^sog de mpn frèfe, Jj.p{:pp}j§qpieqt il q'y a pu que le hangar de perdij. — }/[^j^çi, pou Dieii! j m'écria|-je. Jllle vfxo serra la njain pour n^e remercier de J'jntèrôt que jeportâisàsafainillc ctcoi>tiniia à causer.
Je lui demandai ce qu'elle comptait faire.
— (( Rester auprès de toi. — Mais de quoi viyras-tu? — Je travaillerai, j'y suis accoutumée. — Et puis? — Et puis nous retournerons à la campagne quand tu ^eras libre, et nous reprendrons notre vie d'autrefois. » Notre vie d'autrefois, cette parole me fit mal; notre vie d'autrefois quan4 le bagne me réclamait, Técl^afaud peutrétrel Au moment de me quitter, plie tira dis son sein une petite i][}édaille, qu'elle pprtait depuis le jour die sa pf'emi^re pommuuion. r-r « Yeuxtu me faife un grand plaisir? me dit-elle en mfà la près^^tant, c'est l'image de la prptpctfice des affligjès : npus avons bien besoin qu'elle soit avec nous. » Je mis la fT^édaiUe à mq^ cqii; je la sens sur ma poi);rise, pUe y rps^eca tant que mon cœur b^Jitrâ.
iCh^ue JQUF j'écrivais mon journal : la page que je vieps dp lire est toute trempée d^ mpsi larfnp^y je la copie sans y rien ajouter ;
Prison, 27 décembre.
Ils viennent de me quitter. Chers et malheureux enfants ! que vos larmes m'ont fait de mal, mais que votre amour est doux pour moi! Ils m'ont vu ici; je leur avais donné le mauvais exemple, ils ont été témoins de mon châtiment : puissent-ils ne pas l'oublier! Lorsque plus tard de faux amis voudront les entraîner au mal, qu'ils se souviennent de leur père enfermédans un cachot obscur, des pleurs de leur mère, du bruit lugubre des clefs, des portes se fermant derrière eux. C'était la première fois qu'ils pénétraient dans une prison. La frayeur était peinte sur leur visage, l'air lourd de ma cellule semblait les étouffer. La petite Marie poussait des cris ; quand j'ai voulu l'embrasser, elle s'est cachée dans le sein de sa mère; j'ai essayé de la rassurer, mais elle regardait d'un air effaré sans vouloir quitter son refuge. De sa petite main elle me tirait par ma blouse en répétant : Allons-nousen, père, allons-nous-en bien vite^ avant
que le vilain homme ferme la porte. Henri et Joseph avaient moins peur, mais leur cœur battait bien fort. Joseph s'est précipité à mon cou en répétant. : Mon père, mon père; il n'a pu rien dire de plus-. Ma femme sanglotait, Henri pleurait aussi, et semblait comprendre mon Inalheur
1er janvier 1853.
Voici une nouvelle année qui commence.
Quel sera notre sort à tous ? On parle de nous transporter au delà des mers dans des îles sauvages : j'aime mieux cela que d'aller passer la fin de mes jours dans un bagne à traîner le boulet. Le châtiment sera moins humiliant; du moins je ne risquerai pas d'être reconnu à chaque instant par des gens qui autrefois étaient mes amis, et qui s'écarteraient de moi avec horreur. Henriette croit toujours que je serai acquitté, elle a fait dire ce matin une messe pour le bonheur de la famille. Après la messe elle m'a amené mes enfants pour me souhaiter une bonne année. Hélas! pour moi le temps du bonheur est passé, pour eux
BMW, et paf n}â faute. Elle m'a apporte \U[\e cç>T^pei\\Q de liqgp. I^e mieu était en lambe§m. — ? Vo|§ doftp, m^a-trelle dit, ce gue Joseph «t Ppnfi mt' m^ là poqr toi , » c'était pi{ paqiipt fle tabae et une pipé; « il§ Vflflt ^pîlptp 4e }eur argent, ces boi}p petjlf , fit pqur ppftfpir te faire ce cadeau, ils ont vendu leur beau lapin gu^iis aimaiest tant. ~- Et toi^ mère, tu 4§ Çiep ypn^H t^ crpix poui: paye» le lÎPgP: ^ îl^P l^s g| serras tous les trois sur }]i^ PQitriae. nz « Aîng^ il ne ¥Qus reste Çj^g ffef} du tepip? oft ftpps étioas heur feuj? rr Qt} sj, g'jBst épriée Henriette, Î'? g?rd® ]9 spvnfepir le plus précieux BQur ippi, » et fille ifl'^ îROUtré sp. bague de fiapcée. Ûhl djqii Dieu, si ma prière ifionte j^ççu'à yoq§, fécpwpeusez-les de tant d'amour!
(Quelques Jours après, Henriette vint me voir, elle paraissait tput ^leureusp. -r ? Bonne nouvelle, s'écria-t- elle, je pourrai «rpster tout le temps du procès h Draguignaïi,j-^i trpuvé de Touvrage, et le directeur de la pfisou m*a promis ui^e l^pni^g ch^if^^e pour toî^rr
Qui t'a dbiiiié ék travail, chèfé amie? — Là protiâèricë dès ifaàlhedreiix. — Ûe iie suis pas plus âi^ancé. ^^Coinrdeiit ! tuiie aétiriës pas ? — i^bli vràiniëtit. -^ Ek biëii, alors je Vais té le dire, les religieuses Carmélites, i J*àvài& M sbtivëîit déclamé coiiti'e les fêli= gieuses en géiiéràl, et isùrtoiit conire lès religieuses bloîtrééS, que je ne pus f ëiënir uii liibilVferiieni d'Humeur. — S II me selnMe que fcës Càriiiêiites pourraient iiiën travailler un pèù au lieu de f àlf e faire leur ouvrage par dé^ t)ers5tiilës Jilùs bccùpéës qu'elles. — Encore injuste ! më tépoildit Hetirietle eh iiie fràpfiant dbùcei±iëiit sur l'épaule. Sais- tu que lli les caldmnlë§, ce sbût de Maintes tlllés.— Saiiites, je iie dis pas, înàis Utiles k qui f—À qui? mais â iioUs d'âboi€, pilii^que saiis elles ]è n'auràië t)âë pU tefeièr prëâ de toi. Pdis à tbiis les autres. — Bieii, alors îiiéttoné : irèssaiiitës, trèè-utiles et Siittoùt très-parëssëiisfes. -^Dlëu du ciel; ^Jarëôséuses ! Véiix-tu que je te cbiite ce tjué j'àl vii? — Conte, si ça të fait plaiâlr. — Èb feiéil ! tu saliras que dérriëi'è ces Bàuiès inùrailles, ces saintes filles, tiàriiii lesquelles il y ëii a de
très-riches, gui auraient pu dormir chez elles la grasse matinée et passer le reste du jour à faire et à recevoir des visites, ne se donnent pas un moment de repos. On croit généralement, et moi-môme j'en étais persuadée, qu'elles ne s'occupent qu'à préparer des confitures et à les manger, à babiller et à se promener. Je les ai vues de près et mes idées ont bien changé.
Été comme hiver, vêtues de laine et les pieds nus, elles dorment sur les planches,, comme des soldats au corps de garde, se lèvent au milieu de la nuit pour prier, ne mangent jamais de viande, font pénitence pour ceux qui oublient que la vie n'est pas jfedte seulement pour se réjouir. Crois-tu que ce soit là une vie bien douce ? — Douce, je ne dis pas, mais le travail ? — Attends, attends, je n'ai pas encore fini ; après la prière, le travail. Les unes font la cuisine, lavent le linge, préparent des remèdes, cultivent le jardin, effilent de la charpie pour les blessés ; les autres brodent des ouvrages pour les loteries en faveur des indigents, cousent, taillent, apprennent
aux petites filles à lire, à écrijpe, à aimer Dieu, et à honorer leurs parents. Chacune a sa tâche marquée et la fait en conscience.
Quand j'ai visité le couvent, je me suis rappelé nos jolies ruches d'autrefois. Les sœurs qui ne sont pas cloîtrées partent chaque matin pour rapporter à la communauté étoffes, fil, laine, tout ce qui est nécessaire. Les sœurs cloîtrées se partagent la besogne . Mais dans les ruches , les abeilles ne travaillent que pour elles. Dans les couvents, les religieuses travaillent pour les autres :, voilà la différence. Puis, conmie disait notre curé , les clochers de ces chapelles où de saintes filles prient nuit et jour sont comme des paratonnerres qui arrêtent la colère de Dieu, lorsqu'il veut frapper les crimes de ceux qui l'oublient. » Je laissai . aller Henriette jusqu'au bout. — a Tu as toujours raison et moi toujours tort , » lui dis- ^e. Elle me remercia par un sourire, et me raconta avec quelle bonté la mère l'avait reçue et consolée. Toutes mes idées étaient renversées. Moi, qui avais cru et répété dans de beaux discours si applaudis â,
— 13ft-
iicltrë cluî) ijùc les coîivëhts Aè feimîiêS ne sont qiié dès nids à paresseuses, qîi'il est tiigent de les àKdlir , il se trouvé qù'àii contraire ce sont des greniers d'àBdiir dànce où fchàciin va chercher sa part ërt temps de diséiië, dés ateliers de confection pour les paiivres, des maisons d'êducàtioîi gratuite Jout les enfants, de vrais phalanstères oîi chacun travaille, iioh pas d'âprèâ ses idées, mais d'après sëè ialëiits ; dés rê-' publiques modèles, doiit la seule loi eét' râmolir de Dieti ei du prochain. Si leâ philanthropies rêveurs et les prédicateurs dé* commuhisine ii'étaiëiit pas fei ignorants et si Opiniâtres, ils verraient que ce 4u*iis "cherchent est trouve depuis Ibngleinps, tls.pëu-* vent bien déil^uire leS côUvénts, iiiais ils bë" les remplacerai jamais.
. Un dimanche , j'avais iêmbignê le desir d'ëntendrë làihëS^ë; vers fe heures uii des geôliers vint ihë prèhdre , et me cbûduisit à la placé réservée aux prisonniers. L'aumônier iioils adressa un petit discours bien eii Rapport avec son auditoire et le lieu où îlouè nbuë trouvions.
Il compara là prisbii à lâyi^\ qtli àtiàb Clôt un liëii a'ëiil; bû nbiis Irâiridii^ là Bliatlle dé iioô pècliés. C'est ùh lien a'expiatîon, jàèiis dit^ili eu hotis ne dévbiis songer qil'à nous piitifier dé ûbi fautes, pbur pouvoir rentre^ dané là irtâië patrie, où iloiis attend le bonlieiil^; Il était éinti, iêt sa vdix pleine de latnies nouô allait au fcoelif. Rien ne dispësë miëui ft la tèlîgidîi que le malheur : plusieurs prisonniers pleuraient.
Antoine et Tinstituteiir feraient refusé d'assister à rofûce, mais j'y tià plusieurs de mes coinplices ; ils paraissaient pour la plupart se rëpéûtit feincètëiHetit, et priaient avec fertetdr'. AU iticteent où je firanchissais la porte de la rfiapeile^ une main se posa sur mon épaule; ^^ « Bientôt le grand jour^ me dit Fraiiçeis^le TignerOnj Dieu nous fioit en aide; » Se ne pus en entendre davantage; -^ * Par icij me dit le portéelefS) » au moment où je voulais tourner un petit escalier qui conduirait à mon cachot^ et' il me fit suivre un long corridor, au bout duquel il tira les verroux d'une porte garnie de fer; — é Vous tous troinpezj ce n'est
pas ici. — Je ne me trompe pas, réponditil, vous êtes changé, » et il ouvrit la cellule. Il faut avoir été, pendant plusieurs semaines, privé d'air et de lumière, pour comprendre le bonheur que j'éprouvai en prenant possession de mon nouveau logement. Un clair rayon de soleil éclairait les murs ; je trouvai là ime chaise de paille, une table de bois blanc et un lit. Ce mobilier me parut somptueux ; sur ma table mon journal était ouvert à la dernière page, un panier recouvert d'une serviette posé dans un coin. Le geôlier, debout sur le seuil de la porte entr'ouverte, semblait jouir de ma surprise et de mon bonheur.
— a A qui dois-je cette jolie chambre?
lui demandai-je. — Dame, répondit-il, j'ai promis de ne pas vous le dire, mais voici; qui pourra vous l'expliquer ; » et s'écartant il ouvrit brusquement la porte toute grande.
Henriette et les enfants se jetèrent dans mes bras. — a Je l'avais deviné, m'écriai-je, en les embrassant avec transport. — Nous avions voulu te ménager une surprise, l'aumônier était du complot, et le directeur
s'est montré bieii bon. C'est lui qui a choisi cette chambre, il nous a assuré que d'ici on peut voit la campagne. » Henri prit la chaise, l'approcha de la fenêtre, et s'appuyant sur les barreaux, grimpa jusqu'à I4 grille. — « C'est vrai, c'est vrai, je vois les champs, et là-bas une grande montagne qui a la forme d'une couronne. »
Pendant ce temps, Joseph avait débarrassé le panier de son enveloppe et déposé le déjeuner sur la table. Henriette, les manches, relevées, rangeait verres et assiettes, malgré l'aide de la petite Marie qui, voulant absolument aider sa mère, ne faisait que tout déranger. Un moment nous oubliâmes la prison: le soleil était si clair, le ciel si bleu ! les moineaux s'ébattaient au bord du toit, comme s'ils eussent aussi célébré une fête; les enfants babillaient, Henriette était presque gaie ; pendant deux heures je fus heureux.
Quand ils m'eurent quitté, que le soleil en s'élevant eut cessé de pénétrer dans ma petite cellule, je sentis peu à peu le chagrin descendre et s'épaissir comme une
ombre lé âoir. J^approchai là cliàisê dé la fenêtre, et j'y regardai la campagne. Ndiis étions en mars, les arbres comméiiçâiént à étaler leurs feuilles, lès blés couvraient les champs d'iiii vert tapis. Au delà commençait une chaîne dé montagnes bleiiâttës que dominait, comme uii géant, une montagne eh forme de coiirdnne, dont lë8 pointés blanches âé néigë étiriçélàiëhl sous le soieil. Cî'étàit la montagne de TAbeillé. Au bas du versant oppose cdfritnençait là plaine dû Vàr, toute semée de villages et de blanches maisons. Dé ce sbifiihët que j'avais gravi tant de fois, 6û pdîivait ëôîiii^tël" dàiis lés prâirièS les troupeàiii de la ferme deë Aiiliïaies, -^dir fuinet le tbit de hoiré niazël, èiitëndrë là fcloche dS Ronciét'as. Qnël bbhliëiir feî j'êlâis libt8 de më t)romenèl', avec ma jeune famille, sur le Bbrd dU gtând làc ou dans le pîâiit des oliviers I Je leur Hitintl'eràii^ là ^àràhcë soulêvàht dbufcëîneht la tëi-rë i^ôuf §*é|)afaouir àd sfaleil, les Violettes ëffiMiidiéëS cachëës soiis les buïësbhs: fiélàë I tôiït cela ii'ëst plus à moi. «te restai Idtigteiiips le frbht
appuyé coptr^ la «^rilU; de fer, Regardant ej; pensant; moi} corps seul était captif, mon âme avait franchi les anniêes et Tespape, je rêvais fie ma jeunesse. Le bruit sourd de la crosse d'ijn fusil résonnant sur le pavé, m'éveilla conjme en sursaut.
En même temps une voix ru.de me cria de me retirer de la fenêtre. J'obéis. L'iptérieur de nia chanibre, gui m'avait tant charmé le matin, pe parut plus sombre que mon ancien cac|iot. Je n'étais qu'à deux pas du bonheur, et ces deux p^s, il n'était plus en mon pouvqir de les fairp . Une semaine s*était écoulée depuis que j'habitais ma npuvejle cellule. Henpiettp venait me voir tous les deux jours, pUp apportait spp ouvrage, et notre tenipç s'écoulait dans de douces causeries. Quelquefois je lui Hçais jes livres que me prétait raumônier. Les jpiirs où j'étaiç s^jj}, je lisais et j'écrivais mgn journal, pji J)ipn je regardais cette montagne de rA)}eill.e posée comme upe barrière eiftre ip^ vie d'autrefois et c^lle qui m'était réservé^ . Qe qu'Henriette ni'avait dit de§ rphgi^fil^es
avait excité ma curiosité. J'étudiais dans des ouvrages sérieux l'histoire véritable de ces prêtres et de ces moines, que certaines gens aiment tant à calomnier. J'y apprenais les grands, les immenses services que les corporations religieuses ont rendus aux lettres, aux arts, aux sciences, à Tagriculture, et je m'indignais de l'ignorance ou de rinsigne mauvaise foi des hommes qui, dans un but honteux d'ambition personnelle, trompent le peuple, et l'entraînent par leurs mensonges dans la voie du mal . L'aumônier, toujours aussj bon, me donnait les explication3 que je lui démandais, et avait l'extrême complaisance de corriger les résumés que ['écrivais, plus encore pour l'instruction de mes enfants que pour ma propre distraction. Entre les visites de ma femme, l'étude et les conversations, le temps mar.
chait à grands pas. Nous étions arrivés en avril, le mois des fleurs et des travaux des champs. Le visage collé à ma grille, j'aspirais à pleins poumons l'air pur qui m'arrivait tout imprégné du parfum du
ser à nous, au pied de la prison. Il me sem-v blait qu'hirondelles et ouvriers m'appelaient; mais hommes et oiseaux s'éloignaient, et je n'entendais que le pas lent et régulier de la sentinelle, que le tintement des clefs du geôlier.
Je commençais à me faire à la vie de la prison, la confiance d'Henriette me gagnait peu à peu, et j'oubliais que mon châtiment n'avait pas encore commencé. Le réveil fut terrible. Le 6 avril, au moment où l'horloge de la prison sonna dix heures du matin, les éperons des gendarmes et leurs grands sabres résonnèrent sur le pavé, les portes s'ouvrirent, les geôliers firent l'appel, on nous attacha deux à deux; des soldats, la baïonnette au bout du fusil, nous enfermèrent entre leurs lignes, et le lieutenant commanda : En avant I Quelle journée! je vivrais des siècles que je ne l'oublierais pas. A la grande porte, un escadron de cavalerie nous attendait. Une foule énorme attendait notre sortie-, des gendarmes, des sergents de ville et tout un bataillon de la ligne pouvaient à peine
cootenir les curieux : a Les voilà, les voilà, le» incendiaires^ les assassins I » et hommes et femmes se poussaient pour nous voir.
C'était .la première fois que je m'entendais aiûsi traiter de brigand. Ce nom me ût froid au cœur, comme di une lame de couteau y était entrée. Tous ces yeux flbtés sur nous^ aVeo une curiosité mêlée de terreur, comme si nous eussions été un troupeau de taureauac de la Camargue, me donnaient une sorte de vertige^ ^ n Tiens, cria une voix que Je crus recoimâitre^ voilà Pierre^ -^ Où cela? demandait utie jeune ûlle< ^ Le sixième à droite, la blouse grise. *--' L'ancieU propriétaire du mazet de rétang 7 demanda im troisième. *^ Oui, le chef des incendiaires dé Ronciéras. »
Je n'osai par regarder qui me nommait ainsi, la- sueur me coulait du front, il me semblait que la foule me montrait au doigt. J'aurais voulu être sous terre. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes au Palais de Justice : il était temps, mes jambes se dérobaient sous moi. On nous ût entrer dans ime grande ialle dont
le8 murs tend. .s do lougi» 'avaient pour tout omemeut qu'un christ , atlaché uu^ dessus de la téio dit président^ en laoâ du banc sul* lequel nous étions assis^ chacun entre deux gendarmes. L'enceintd tèsetrèQ au public était comble^ Nos jug@s portaient le costume militaire^ car c'était un conseil de guerre devant lequel nous dations comparaître. Derrière eux étaient assis tes sténographes venus pour rendre compte des débats; ils nous regardaient et écri^ valent i nos crimes et notre châtimônt al^ laient être publiés par toute la terre. Le président fit faire sileude, et^ nous appe^ lant chacun à notre tour^ nous demanda nos noms, notre Àge^ notre profesdion< Quand l'appel fut terminé, ' un chef de ba' taillon se leva, et d'une voix claire qui vibrait à nos oreilles comme la trom^* pette du jtigementi donna lecture de l'acte d'accusation. L'orsqu'il arriva au brigand dangereux qui, non content d'incendier la maison d'uâ homme respecté/ dont il avait épousé la sœur^ avait de plus tiré sur lui, au moment où, éveillé par les flam-
mes, celui-ci tâchait de fuir, un cri de désespoir, un cri terrible se fit entendre.
Henriette était là, elle venait d'apprendre la vérité tout entière. On l'emporta sans connaissance, il se fit un grand mouvement dans la foule, la séance fut interrompue pendant quelques instants. — « C'est la femme de l'assassin, dirent plusieurs voix. — Un médecin ! cette femme se meurt, » cria quelqu'un. Je voulus m'élancer, les gendarmes me forcèrent à me rasseoir, jrétais fou de douleur. Un huissier eut pitié de moi, il sortit un instant, puis venant à moi, il me dit : « Il n'y a pas de danger, elle a repris connaissance. » Je demeurai abîmé, comme écrasé sur mon banc. La séance fut longue et toute consacrée à l'audition des témoins. Georges était du nombre, je ne l'avais pas vu depuis la nuit du crime. Il était extrêmement pâle, et paraissait en proie à une vive émotion; je m'attendais à ce qu'il allait me charger dans sa déposition. Il n'en fut rien; au contraire, il présenta les faits sous le jour le plus favorable pour moi, s'accusa de m'avoir
provoqué sans raison, quelque temps auparavant. Il faisait allusion à la scène de violence, dans laquelle il s'était opposé à ma fureur. Sa déposition fut rapide, les sanglots étouffaient sa voix; quand il eut terminé, il demanda la permission de se retirer, jeta sur moi un regard de pitié et sortit. Vers six heures on nous ramena à la prison :
personne ne pouvait communiquer avec moi pendant les débats. Je me jetai à genoux, et le front dans la poussière, je priai Dieu d'avoir pitié de ma femme et de mes enfants, de ne frapper que moi seul. Les assises continuèrent, presque tous les coupables avouèrent : Antoine seul, ancien forçat en rupture de banc, se contenta de nier avec une impudence insolente. L'instituteur avait perdu la tête, il accablait d'injures les témoins et les juges. Quant à moi, j'assistais aux séances comme si j'eusse été hors de cause. Je n'avais qu'une pensée : mes enfants, ma femme, dont je n'avais pas de nouvelles; je pressentais quelque grand malheur pour eux. Le reste m'était parfaitement indifférent.
Le quatrième JQur verg midi, leg dépositions furent terminées ; le procureur impérial se leva de nouveau, et, appelant gur nos tôtes l'indignation publique, demanda, au nom de la société outragée et mise en péril, que les peines les plus sévères nous fussent appliquées. La parole fut ensuite donnée à nos avocats; ils firent tout ce qu*il§ purent pour nous sauver. Le procureur répliqua avec force : puis les gendarmes nous firent entrer dans une salle séparée, et nou9 attendîmes que la Cour eût délibéré.
Vingt et un jeunes gens dans la force de l'âge attendaient que la Justice prononçât sur leur sort. Des mères, des femmes, des enfants en pleurs, appuyés sur la barre, le cou tendu, le cœur haletant, cherchaieat à lire daus les yeu3ç dçs juges Tarrôt fatal. Des vieillards en cheveux blancs, graves et recueillis, les mains appuyées sur leurs longs bâtons, priaieut en silence pour qu'un fils qui déshonorait leur vieillesse ne fût pas puni trop sévèrement. La foule attendait augsi, et les juges se recueillaient. Car c'est une heure solennelle, celle ou nn
homme dit à ua autre homme, — a Au nom de la société, je te déclare infâme *et indigne de demeurer plus longtemps parmi tes frères ; » celle où la justice humaiue se substitue à la justice divine pour imprimer le sceau de la réprobation sur le front du coupable , pour éteindre uu flambeau que la main de Dieu avait allumé,
Le président s'avança, les cœurs cessèrent de battre; d'une voix lente mais ferme il lut Tarrôt de la Cour; Antoine était condamné à la peine de mort. Un long frisson parcourut l'auditoire; le président continua : l'instituteur et moi, comme chefs du complot, déportés à perpétuité. Je m'appuyai à mon bauc pour ne pas tomber :
j'aurais préféré la mort. Pas un sanglot ne se fit entendre : Henriette n'était donc pas là ! Douze accusés furent condamnés à la déportation à temps, d'autres à quelques années de détention. Quelques-uns, et François du Lourdes était du nombre, fureut acquittés. Au momeut où il sortait, une jeune femme vint se jeter dans ses bras avec des larmes de joie, La foule s'écoula
lentement : il y avait là des vieillards qui pleuraient, des femmes qui poussaient des cris de désespoir et se tordaient les bras.
Je voyais sans voir, j'entendais sans entendre, je marchais comme un homme ivre.
Rentré dans mon cachot, je m'assis à terre la tôte entje les mains; mon front brûlait, j'avais comme la fièvre, mais je ne sentais pas; je ne puis môme pas dire si je pensais.
Le geôlier entra, suivi d'un autre personnage. On me retira mon couteau et ma fourchette, on me mit les fers aux pieds. Je me laissai faire mécaniquement, et le soir en revenant un peu à moi je fus tout étonné de me trouver attaché. Alors je me jetai sur mon lit; depuis quatre nuits, je n'avais pas fermé les yeux : je m'endormis profondément. Mon sonuneil dura douze heures; quand je m'éveillai, le soleil éclairait ma chambre et les oiseaux chantaient : il me sembla qne j'avais fait un mauvais rêve, je voulus me lever pour le chasser. Un bruit de fers me fit tressaillir ! l'affreuse réalité m'apparut dans toute son horreur. L'aumônier entra \m moment après;
Digijized
Georges raccompagnait. Je me jetai aux pieds de mon beau-frère en lui demandant pardon : il me releva et me fit asseoir sur mon lit. il paraissait vivement ému. Je lus dans ses regards qu'il m'apportait une triste nouvelle. — et Henriette? m'écriai-jel en lui saisissant le bras. — Non, dit-il en répondant à ma pensée; à la suite de la première séance, elle a eu une fièvre chaude, le délire a duré deux jours; à présent sa vie est sauvée, le médecin en répond et ■promet que plus tard elle recouvrera sa raison. — Henriette a perdu la raison ! ah î misérable, c'est moi qui l'ai assassinée ! »
et je me tordais les mains. Georges et l'aumônier essayèrent de me consoler, mais moi je me roulais sur mon lit, ne voulant rien entendre et m'arrachant les cheveux.
Incendiaire, déporté, assassin ; il ne manquait plus que cela à mon malheur. — « Mes enfants, mes pauvres enfants I que deviendront-ils? Brigands qui m'avez perdu, scélérats! rendez-moi ma femme, rendez-moi mes enfants ! »
Georges avait beaucoup perdu dans Tin-
lendie; mais la charité ne calcule pas ; il me promit do recueillir ma famille chez lui- Ce ne serait, assurait-il, qu'une maladie passagère, Tair dç la campagne rétablirait Henriette, mes enfants grandiraient avec les siens, Dieu ne nous abandonnerait pas* C'est ainsi que se vengeait ce mauvais citoyen, cet hypocrite, ce ridicule dévot dont j'avais juré la perte.
Quelques jours après, je revis mon beaufrère; il me conduisait mes enfants une dernière fois, car son départ pour Ronciéras était fl^é au lendemain^ Ils me racontèrent que leur mère passait des journées assise et chantait doucement .les chansons de son enfance; elle s'imaginait être dans le mazet et attendait mpn retour des champs. D'autrès fois elle parlait à M. Harrys et à mademoiselle Jessy. Dieu lui avait ôté la conscience de son malheur. Pendant plus d'une heure, nous parlâmes d'elle. Je la recommandai h leur amour, à leurs soins. Assis sur mes genoux, ils pleuraient en m'écoutant. Enfin il fallut se quitter, se quitter pour ne plus se revoir! Ils me promirent
de m'écrire, de prier pour moi, d'aimer Georges comme leur père. Une dernière fois, je les serrai sur mon cœur; je les couvris de baisers, j'étais navré de douleur.
Georges sanglotait, — a Veillez sur vôtre petite sœur, soyez ses protecteurs : faites le bien, et n'ayez honte que du mal. Évitez l'ambition, vous voyez où elle conduit.
— Père, nous te promettons* de ne pas oublier tes conseils; donne -jious ta bénédiction : » et ils tombèrent à genoux, Je posai sur ces tôtes d'anges mes mains enchaînées, et je les bénis. Alors, sans ajouter une parole, Georges me présenta la petite Marie, je la bénis à son tour, et la remettant entre ses bras : — a Georges, lui dis-je, me pardonnes-tu ?» Il me tendit la main, puis la posant sur sa poitrine : — a Tant que je posséderai sur la terre, me répondit-il, un toit et un morceau de pain, tes enfants seront les miens, sur mon honneur, je tç le jure I »
Huit jours après cette scène déchirante, je quittai la prison avec mes compagnons de captivité. Des voitures cellulaires nons
attendaient à la porte. Là encore il y eut des adieux, des pleurs, des imprécations.
Un vieillard essaya de fendre l'escorte pour arriver jusqu'à nous. Les gendarmes le repoussèrent.— « L'aissez-moi embrasser mon jEQs une dernière fois, je ne le verrai plus, je suis si vieux I » et il se débattait entre leurs bras. Les soldats étaient émus. L'instituteur poussa un jeune homme qui, attendant son tour pour monter dans la voiture, semblait avoir perdu tout sentiment de son existence. — « Regarde donc ton bonhomme de père, lui dit-il, il a du nerf poiy* son âge. D Le condamne tourna la tête et reconnut l'homme qu'on entraînait. — a Brigand I voilà ton ouvrage! » cria-t-il; et dans sa fureur, il se précipita sur son compa gnon pour le frapper avec ses fers. Les geôliers ne lui en donnèrent pas le temps; on le hissa de force dans sa cellule. — « Adieu les amis I et au revoir I » cria l'instituteur à la foule, en montant après lui.
La malédiction du père de sa victime répondit seule à cette dernière plaisanterie.
Nous voyageantes nuit et jour pour ne
nous arrêter qu'au bagne de Toulon. Des condamnés y avaient été amenés de plusieurs points de la France. Presque tous étaient tristes et abattus ; quelques-uns seulement, fanfarons de crime, affectaient une gaîté cynique. Ceux-ci pour la plupart étaient d'anciens forçats, plus fiers de leurs crimes qu'un vieux soldat de ses cicatrices.
Une dernière et suprême • humiliation nous attendait à Toulon. Le lendemain 'de notre arrivée, on nous assembla dans la cour : là, des gardes-chiourmes, armés de bâtons, nous firent revêtir l'ignoble casaque des galériens; on nous rasa les cheveux, on nous ôta nos noms d'hommes pour les remplacer par des numéros d'ordre. Avec nos casaques grises aux chiffres rouges, nous ressemblions à un troupeau que le boucher à marqué à la craie. Quand notre toilette fut achevée, on nous entraîna deux à deux, par groupes de vingt que des soldats, le fusil chargé, escortaient jusqu'au port ; c'était le nombre que pouvaient contenir les barques amarrées au port. Cinq gendarmes, le pistolet au poing, veillaient dans
chaque canot; rembarquement commença aussitôt. tParrivai Tun des premiers à bord du vaisseau prôt à lever l'ancre qui nous attendait en rade, On nous fit monter sur le pont couvert de gardiens chargés de nous recevoir. Nous fûmes fouillés avec soin ; je n'avais sur moi que quelques crayons et mon journal ; on me les enleva. Je croyais ne plus tenir à rien sur la terre, et cependant cette perte me fut plus sensible que je ne puis dire, car il ne me restait plus ici-bas que cette propriété et cette distraction. Quand je lisais ou que j'écrivais, il me semblait encore causer avec un ami^ et ce dernier ami m'abandonnait, Aprè.s la visite, on nous enferma dans lentre-pont. Je n'avais encore jamais vu l'intérieur d'un vaisseau : cette prison longue et étroite, éclairée par des fenêtres carrées aux trois quarts fermées qui ne donnaient guère plus de lumière que celles de mon premier cachot; cet air lourd et immobile, l'odeur particulière de la mûr et du goudron, fixent sur moi une impression extraordinaire» Il me semblait qu'on nous avait précipités vivants
dans un tombeau pour y mourir de faim et de désespoir. La trappe s'ouvrit de nouveau, et vingt nouveaux déportés descendirent le petit escalier avec un bruit sinistre de fers. C'était le second canot. Tout h, coup, un coup de sifflet se fit entendre ; les sabords s'ouvrirent, un air vif et les rayons d'un soleil brillant inondèrent la salle.
Quel spectacle magique s'offrit alors à nos regards I Une mer calme comme un miroir, la ville assise sur le rivage avec ses grands ateliers, ses inmienses arsenaux, le bruit de ses machines, le son de ses cloches qui chantaient joyeusement l' Angélus de midi.
L' Angélus, cet l'hymne de la campagne, l'horloge de l'ouvrier. A quatre heures du matin en été, à six heures en hiver, TAngelus, du haut du clocher de Ronciéras, m'appelait autrefois à l'ouvrage. Au premier coup de l'Angelus de midi, les bœufs s'arrêtaient d'eùx-mômes au milieu du sillon, le laboureur relevait sa charrue, le travailleur de garance sortait de sa tranchée ; Henriette, suivie des enfanta, apportait au champ où je travaillais le repas du matin : nous dé-
— IGO —
jeûnions en causant, assis à l'ombre des lambrusques ou des mûriers ; les alouettes, profitant de la trêve, s'abattaient en tourbilloniiant sur la terre fraîchement remuée, pour y chercher leur subsistance. C'était le bon temps, mais il ne faut pas trop longtemps paresser comme les cailles le long des sillons ; Henriette retournait à son ouvrage, et je reprenais le mien, jusqu'à ce que r Angélus du soir vînt me dire: Il est temps de remercier Dieu et de rentrer à la maison. Derrière ces montagnes qui ferment l'horizon y les anciens camarades se reposent à cette heure, ils sont heureux; ils portent la tête haute . Et moi ! je la regarde pour la dernière fois, cette chère France: encore quelques heures et je ne la verrai plus, plus jamais 1 Qui suis-je à présent? Le forçat n** 19, l'incendiaire qui a ruiné sa famille, rendu sa femme folle de chagrin, qui ne laisse à ses enfants, pour tout héritage, qu'un nom traîné dans les prisons et dans le bagne.
Ces idées m'accablaient. Absorbé dans ma douleur, je ne remarquais pas le nombre
toujours croissant de mes compagnons d'infortune, plusieurs heures s'écoulèrent ; je sentis le vaisseau trembler, les matelots viraient en cadence au cabestan, l'ancre montait peu à peu aux flancs du navire, la mer frappée par l'hélice se couvrit d'écume, et V Orient tournant lentement sur lui-même se pencha en avant et creusa, sous sa proue tournée vers la haute mer, les vagues de la Méditerranée. Adieu, adieu! crièrent des centaines de prisonniers tendant vers le rivage leurs mains suppliantes ; les sabords retombèrent avec bruit, nous avions vu la France pour la dernière fois.
Dix jours se passèrent : le temps, d'abord admirable, avait changé; nous essuyâmes une série de grains, le navire avançait péniblement et secouait d'une manière affreuse.
Dans l'impossibilité de pouvoir nous tenir sur le pont, nous étions, pour la plupart, étendus sur un hamac, en proie au plus violent mal de mer. L'air de notre prison était affreux, malgré les soins que l'on prenait pour le renouveler, et plusieurs déportés tombèrent malades. Chaque jour le
médecm du bord faisait à^w^ visites, et l'on transportait h Thôpltal ceux d'entre nous dont Tétat présentait quelque gravité, Nous étions du reste sourais à une rude discipline, la n^oindre infraction aux règle» ments ét^it péyèrement punie par le retranchement de nourriture et par les fers.
Cette sévérité, qui d'aberd nous sembla qu-»
trée, nous fut dang le fond très-profitable, Qu empêchant les querelles et les rixes qui n'auraient pas manqué de ^'élever parmi 500 prisonniers qui pour la plupart se détestaient,
Enfin, le temps se remit au beau, et chaque jour en nous fit monter sur le pont cinquante par einquante pendant une heure i il n'en fallut pas davantage pour nous rendre h la santé. La France était déjà bien loin derrière nous, on ne voyait que le eiel et l'eau;, mais la gaîté des matelots, leur entrain» leur habileté dans la manœuvre était pour nous une puissante distraotioni Heureux marins, leur absenee ne devait pas être de longue durée; ils pouvaient chanter, ouvrir leurs voiles au vent
et leur cœur à l'espérauce; mais nous.,.» Uîijour, après ma promenade,] 'étais assie sur les planches qui nous servaient de lit de camp, sans me mêler aux conversatious gui se tenaieat autour de moi, Un matelot entra, dit quelques mots à uu deç bQmmei de garde, car nous étions toujours gur»
veillés. Gelui-çi appela le n«» 19. Je m'ap»
prochai tout étonné. — a Suivez-moi, dit le matelot. -^ Où cela? — C'est égal, mar* chez toujours, p — Je le suivis sur le pont s arrivé au gaillard d'arrière, il me remit à un gabier qui, sans répoudre à mes questions, me fit descendre un escalier, traverser la grande chambre des officiers, ouvrit une porte devant laquelle deux matelots, Tarmo au pied, étaient en sentinelle, et me fit en-' trer dans une grande chambre. De ma vie je n'avais rien yu de si beau: toute la pièce était tendue de velours rouge avec des baguettes dorées ; des cartes, des livres, des compas, des machines en cuivre et en cristal dontje ne connais pas Tusage encombraient la table; des armes de toute nature disposées en faisceaux décoraient le plafond
en bois sculpté. Le capitaine, assis devant son bureau, paraissait si occupé par la lecture d'un papier, qu*il ne m'entendit pas entrer. Debout près de la porte, le bonnet à la main, j'attendis qu'il se retournât pour me parler. Plusieurs tableaux étaient suspendus à la tenture; celui qui se trouvait au-dessus de son bureau attira particulièrement mon attention : il représentait une jeune femme sur les genoux de laquelle un amour d'enfant jouait avec un gros chat. Marie est de son âge, pensai-je, il est plus blond et plus rose ; mais elle a la physionomie plus éveillée. La mère est une grande damé, cela se voit, elle n'a pourtant pas l'air fier; comme elle ressemble àl... Non, c'est impossible...: mais si, c'est bien elle, c'est bien mademoiselle Jessy; comment ce portrait se trouve-t-il ici ? Son regard se tourne vers moi, elle semble me sourire de ce sourire reconnaissant qu'ont les mères pour ceux qui admirent leurs enfants. Oh ! oui, c'est bien elle, je ne me trompe pas. — Elle me souriait toujours : je baissai la tête, je me sentais indigne de son regard; il me semblait
qu'elle allait me parler. Le caj^itaine s'était retourné. — « C'est vous qui avez écrit cela ? me demanda- t-il en me montrant mon manuscrit. — Oui, capitaine. — Où cela? — En prison, — Écrivez vous encore à présent? — Je n'ai plus ni papier ni crayons.
— J'ai lu votre manuscrit : comment se faitil qu'avec l'éducation que vous avez reçue, avec les bons conseils que vous a prodigués l'excellent M. HaiTys, vous vous soyez affilié avec des scélérats ? — J'ai été bien fou, capitaine, bien criminel; j'ai lu trop de mauvais livres, fréquenté trop de clubs, la paresse s'est emparée de moi, puis est venue l'ambition. On m'a nommé secrétaire de club, je me.... — Oui, interrompit le capitaine en secouant tristement la tôte, votre histoire est celle de bien des déportés. Les plus coupables ne sont pas toujours ceux qui font le coup de fusil. Ce sont les lâches ambitieux qui, n'osant pas s'exposer, font de l'ouvrier l'instrument aveugle de leurs .
passions, qui l'égarent en le flattant, qui lui persuadent de sortir de sa position, d'abandonner son travail pour courir après un bien-
élre imagiiiAire. Ccspixuvreij gens, outrieM, ârtisanâ, ti*âvailleurs, éblouis par de fausses promesses, voudraient d'un bond arriver au haut du mât ; ils ne rtfléchiësent pas que le seul moyen pouf y parvenir est de grimper échelon aprèn échelon. Mon père était ou« vriêr comme vous, moi je suis oapitalfiô de vaisseau ; mais il y a trente an» que je i^ers», j'ai fait déul fois le lOur du monde^ J'ai reçu cinq bleMUres^ pris part â oUiie combats, passé par tous les grades. Suppose£ maintenant qu'un passager vienne me trouver et me dire i Capitaine, j'ai lu dans les jour^ nmn que tons leê homme» sont égaojr, j§ vais prendre votre poste. Croyez-vou« que le vaisseau marcherait droit? A la première tempête tout serait submergé. S'il en est ainsi pour un vaisseau, qu'en sera-t^il donc pour la France? Vous ave« vu depuis 48 leë habiles à r6iuvre;'ils ëe Sont mis 900 au gouvernail^ et tout allait an pire. Dans un Ëtat comme dans un vaisseau^ comme dans le corps de chacun de nous^ il faut une tète unique qui pensé, commande et dirige. »
J'écoutais avec respect ces gravés paroles ;
le capitaine coiilinuad'uae voix émue : — «Je suis père, moi aussi; cette jeune femme qui nous sourit, c'est la mienne, cet enfant est à moi; chaque séparation m'aflQ.ige, je comprends votre douleur . Mais je vous le dis, et vous pouvez le répéter à vos compagnons, vous ne devez pas vous abandonner au désespoir. Vous tous qui reconnaîtrez votre faute, qui, abandonnant sincèrement la voie mauvaise dans laquelle vous êtes entrés, en témoignerez votre repentir, vous reverrez cette belle et noble patrie que vous pleurez. Ce n*est pas pour frapper que la justice frappe, c'est pour éloigner des hommes dangereux à la société, qu'elle est chargée de protéger et de défendre.
Ceux qui sont chargés de vous surveiller dans votre exil le sont aussi d'envoyer des rapports sur votre conduite. Vous êtes comme des malades atteints d'une épidémie, que l'on séquestre jusqu'à ce que leur contact né soit plus à craindre. Notre pays a uae grande mission à remplir, rien ne doit l*entraver. Ayez donc confiance, à mon retour je parlerai moi-môme en votre fa-
veur, et je ne doalo pas qu'un jour vous ne puissiez encore être heureux. »
, A ces paroles je tombai à genoux. Il me semblait que le ciel s'ouvrait devant moi. — « Capitaine, soyez béni pour ces bonnes paroles, m'écriai-je en saisissant la main ^u'il me tendait, vous m'avez rendu le bonheur autant qu'il est possible en me donnant Tespérance. — Vous me remercierez plus tard, me répo.. lit-il; tout ce que je puis faire pour vous en ce moment, c'est de vous rendre votre journal ; prenez-le, voici vos crayons, continuez à écrire, je vous en donne la permission. Vous vous êtes servi de votre influence pour égarer plusieurs de ceux qui sont avec vous, servez-vous-en encore, mais pour les ramener. »
Notre traversée dura près de deux mois, pendant lesquels je ne vis plus le capitaine; mais Tespoir était rentré dans mon cœur :
dans quelques années je reverrais ma famille, Henriette serait rétablie depuis longtemps, j'aurais de la force, nous travaillerions et nous serions heureux; voilà ce que je pensais : ne me Tavait-elle pas dit avant