‹ Mémoires d'un déporté à la Guyane françaiseChapitre 5 sur 5 · GS · texte numérisé non relu

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mon jugement? D'autres fois j'avais d'affreux moments de découragement; mais je me répétais les paroles du capitaine, je me rappelais le gracieux sourire de mademoiselle Jessy, ils parleraient pour moi, et mes appréhensions se dissipaient.

Nous arrivâmes enfin à la Guyane française ; notre traversée avait été assez longue pour produire un grand changement moral parmi les déportés. Les uns, c'était, hélas ! le grand nombre, s'endurcissaient chaque jour et semblaient se cramponner au mal de toutes leurs forces. Les autres, au contraire, se repentaient sincèrement, et la conversation du capitaine que je leur rapportai, fut .un baume à leur douleur : une distinction bien tranchée existait déjà entre les deux camps plusieurs jours avant notre débarquement au pénitentiaire.

A la manière dont le gouverneur nous classa, nous reconnûmes facilement que le commandant de V Orient lui avait remis des notes sur chacun de nous.

Nous fûmes tous, du reste, soumis au môme travail et au même régime discipli-

tiaire. Nous iLiuies iulornés dans des îles peu distantes ducontîneût, mais si bien gardées qu'une évasion paraissait impossible. Ces fies, susceptibles d'une magnifique culture, étaient presque stériles, faute de bras ; une seule plus éloignée que les autres est triste et désolée, on la nomme à cause de Cela île du Diable : d'abord elle demeura déserté, ensuite on en flt im exil pour ceux qui méritèrent par leur inconduite une punition plus sévère. Je faisais partie de la colonie des déportés de Tlle de la Mère, la plus grande et la plus fertile du groupe, On nous employa aux travaux de défrichement, drainage, plantation d'arbres, empierrement de routes : une autre brigade^ composée d^ouvriers des villes, fut employée à la construction dW petit fort et de quelques fermes. Toute cette organisation me rappelait les premières années de mon séjour aux Âtilnaies. «Tétais depuis mon enfance habitué à ce genre de travail, il fut pour moi une puissante source de distractions ; si les remords n'eussent déchiré mon Âme J'aurais pu étrepresqueheureux. Notre tâche n'était

pas aussi forte que celle de bien des laboureurs, et la {surveillance p'ayait riea de dur ai d'arbitraire, Le dimapehe était entièrement consacré au repps ; ee jou^'là, ftprès I^ mfjssç et rinstruction religieuse, qui durait une heure, çn nous passait en revue, puis chaouft pouvait se reposer dans Tintérieur da sa case ou se promener da»S l'espace eompris entpe le bord de la mer et le front du village, Je pyo» fitais de mes heure» de loisij? pour lire et pour écrire ou bien j'allais m'asseoir près du rivage, regardant au loin les vaisseaux qui à travers l'immensité de rOoéau voguaient vers la France; je songeais à ceujç que j'y avais laissés, fi Henriette, à mes enfants. Quelques compagnons de captivité venaient par&is me rejoindre; pQus causions ôlors de Ia patrie absente, de nos regrets, de nos espérances; ou bien encore, assis à Tombre de quelque palmier, nous écoutions les paroles consolantes, les sages leçons, Ips gausaries instructives d© nos aum4ni^^s, de ces prêtres contre lesquels nous avions si souvent dé., clamé, Hommes admirables qui, non cou"' tents de nous pardonner nos injures et d'ou^

blier nos calomnies, s'étaient eux-mêmes condamnés à la déportation,, à l'exil pour se dévouer au service de leurs ennemis vaincus . C'est au feu que l'on comprend le prêtre et la grandeur de la religion qu'il enseigne.

Depuis que je suis en exil, il n'est venu parmi nous aucun philanthrope, aucun ami de l'humanité, aucun philosophe moraliste pour nous consoler. Ces gens- là,, ces marchands de paroles creuses, ces faussaires de charité, n'ont de consolations prêtes que pour les gens heureux; ils veulent être vantés, célébrés, admirés; ils écrivent et parlent avec emphase, leurs grands sentiments sont comme des huiles de savon :

viennent les malheurs, et ces beaux consolateurs vous tournent le dos avec mépris et vont porter ailleurs leurs protestations de dévouement. Le prêtre, au contraire, fréquente peu la maison du riche, non pas qu'il le méprise ou le haïsse, mais parce que sa présence y est moins nécessaire; vous le rencontrerez le plus souvent dans le cachot du prisonnier, dans la chaumière, au chevet du mourant, au pied de l'ccha-

jEaud, partout où il a à instruire et à consoler. Plusieurs mois se passèrent sans que j'eusse reçu aucune nouvelle ^e France.

Enfin, un dimanche au sortir de Tinstruction le tambour nous réunit. Un vaisseau était arrivé de France porteur de dépêches; nous nous formâmes en carré autour des officiers: le gouverneur nous fit un petit discours pour nous annoncer que plusieurs d'entre nous, dont ses rapports et ceux des commandants de vaisseaux avaient signalé le repentir et la bonne conduite, venaient de recevoir les uns grâce entière, let autres un adoucissement de peine ; il nous exhortait à mériter tous une pareille faveur. Le cœur me battait avec violence : étais-je du nombre de ceux sur lesquels la clémence impériale s'était étendue? avais-je le droit d'espérer de revoir un jour ma famille? Lorsque le commandant eut cessé de parler, les tambours battirent, et un officier lut à haute voix la liste des graciés. J'étais du nombre, le temps de ma déportation était réduit à dna années. Quel moment de bonheur 1

ciQQ wné0i $9ul4mQiit I j'aurais hm& lai pieds du cp^i^andant t dans ciag années je rey07i*aifi mou Henpiattai dans cinq an-> nées masi wfauts me seraient rendus, Avea les dôp^cl^ç» plusieurs lettres étaient ar« rivées ; il y eu yait une énorme pour moi, im sergent nous les distribua, et nous rom« pimes nos rang^, Je tremblais d'émotion, j(E) courus m'enfermer dans ma oase, il me semblait gua je ne serais jamais asses seul.

Je tournais entre mes mains ce grand carré df^ papier dont le cachet allait été brisé (car toute notre correspondance était lue), je le baisais comme un ami. Que renfer»

malt ce paquet? Je l'avais dans la main, je cherchais à deviner la contenu, je M« sais mille suppositions contradictoires, et cependant j'hésitais encore. Enfin je me décidai I il y avait cinq lettres sous la môme enveloppe; je regardai récriture, je ne reconnus pas celle de ma femme t elle était dono toujours folle, ô mon.Dieu ! Je dépliai la lettre de Georges ; aux premières lignes je poussai un grand cri: Henriette avait cessé de souffiîr, mes enfants étaient

orphelins | Je restai longtemps abîmé dans un sombre désespoir, je maudissais ma vie, je ms^udissais ma grâce. Après ce premier acc^s de douleur, je lus et relus la lettre de mon beau-^frère et celles de mes enfants, Quelques heures avant de mourir elle avait recouvré la raison. ^ « Dites^ui que je lui pardonne, que je Taime, que je le prie de vivre pour vous, que ma dernière pensée a été pour lui, que je le prie de me pardonner, je n'ai pas su &ire son bonhjeur.» Misérable! que je lui pardonne, moi, à cet ange I moi son bourreau I Ce jourlà je me sentis frappé h mort, je n'avais pas. le courage de la résignation; depuis ce terrible malheur je ne me relevai pas.

Quelque temps après, une tentative d'é^ vasion eut lieu; l'instituteur, chef du complot; &appa aveo un long clou, dont il s'était fait un poignard, un gardien, et rétendit mort è ses pieds. Deux jours après, les fugitifs furent repris et mis aux fers ; l'instituteur, sûr du sort qui Tatten^ dait, eut le triste courage de s'empôison^ ner aveo le suc d'une plante vénéneuse.

Jl mourut dans d'ixorribles convulsions, et son dernier soupir fut un blasphème.

Deux ans se sont écoulés depuis cette époque; la justice du gouverneur et le dévouement de nos aumôniers ont produit dans le pénitencier les fruits les plus heureux. Ranimés par Tespérance d*un pardon dont ils s'efforcent de se rendre dignes, les déportés donnent peu de sujets de plainte. Un petit nombre d'incorrigibles a été relégué dans Tile du Diable; leur sort est misérable, tandis que celui de leurs compagnons s'adoucit chaque jour.

Plusieursi sont déjà repartis pour la France, le cœur plein de repentir et de reconnaissance ; d'autres en grand nombre, transportés sur le continent, sont entrés au service des colons, ou môme ont obtenu des concessions provisoires qui plus tard deviendront leur propriété s'ils con-r tinuent à se bien conduire. Je suis au nombre des plus favorisés . Depuis cinq mois, j'habite une jolie maison abritée par im groupe de palmiers , avec la vue de la mer. Mon jardin est rempli d'arbres et de

fleurs; mais que m'importe? Mes forces sont à bout, le chagrin a blanchi mes cheveux, creusé de rides mon front; je sens la mort dans ma poitrine, elle me- courbe vers la terre, je ne suis pas digne de vivre.

Adieu, chers enfants, j'ai été bien coupable, mais l'expiation a été terrible.

Je ne puis vous laisser autre chose que ce journal: souvenez-vous que c'est la confession d'un père ; rappelez-vous au moment des tentations sa triste histoire; racontez-la à ceux que vous verrez chancelants dans la voie du bien; puisse-t-elle vous être utile, puisse-t-elle servir d'enseignement aux malheureux qui songeraient à m'imiter !

Le bonheur est dans Taccomplissement du devoir, partout ailleurs il n'y a que déception, misère et remords^ Je voudrais pouvoir vous serrer sur mon cœur avant qu'il cesse de battre, je n'aurai pas cette consolation. Qu'au moins ma dernière bénédiction arrive jusqu'à vous. Merci pour votre amour, merci à Georges, aimezle et imitez-le. Je vous recommande Marie.

votre fiOBur, soyes «on consoU et «on appui.

Bans le paquet qui renfermera ce journal et quelques lettres, elle trouvera la petite médaille que sa mère m*a donnée ; qu'elle ln^ porte en souvenir 'l'une mère sainte et d'un père malheureux. Soyez bons, soyei unis, soyez religieux, je vais rejoindre mon Henriette! Priez pour moi, adieu, adieu, je vous bénis.

Pierre.

Gnnns^ française, t3 juilM 185 ;

De la Mère (Guyane, française), 5 décembre 185 •

MoNSiÉtJR £t GÎJËR GôfïJ^ftiHË,

J'ai rhonneut de vous trânëinôttre k nôuvellè dé Ift mort de Pierre***, votre ancien paroissien, déporté à là Guyane ffàûçâfâe.

Soyez asseibon pdur remettre H séd éfnfâûis les deuï manuscrits et la médaille enfermés dans ce paquet.

Pierre*** est mort dans les meilleurs 8èâtiments, me chargeant de demander en ëôîi nom pardon à ceux qui rontconntlj pour le mautais exemple qu'il leur a donné et pour le mal qu'il à pu leur faire. Bst tùh-' duite a été parfaite tout le tempe (fa!il a passé au pénitentiaire. M. le gôU^ verneur général, après avoir, il y a deux ans, obtenu pour lui une diminution de peine, avait dans ces derniers temps demandé sa grâce entière. Quand elle est

arrivée, «car il est mort libre, » il était trop tard. Le chagrin que lui a fait éprouver la mort de sa femme le minait depuis longtemps, et depuis près d'un mois il' ne quittait plus le lit, crachant le sang, mais calme et résigné au milieu de ses souffrances. La nouvelle de sa grâce, qu'il a reçue avec reconnaissance, ne lui a fait aucune illusion. Deux jours après il s'est éteint dans mes bras, plein de repentir et de confiance. Ses dernières paroles ont été des paroles d'amour pour sa famille.

Ces détails seroiit, je n'en doute pas, une grande consolation pour ses enfants, et une grande joie pour votre charité.

Agréez, monsieur et cher confrère, l'assurance de ma haute considération.

L'abbé***, aumônier du pénitentiaire, A monsieur le curé de Ronciéras (Yar).

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