CHAPITRE PREMIER
LE MÉTÈQUE
Un agréable soir du printemps 1914, les membres du cercle Hoche ofiFraient un petit banquet, dans un restaurant du bois de Boulogne, à l'un de leurs camarades de plume et d'épée qui venait d'être fait chevalier de la Légion d^honneur comme écrivain français, mais à titre étranger. Cette fête était présidée par le général de Trentinian, qui commandait alors la 7* division d'infanterie. Après l'émotion gentille des toasts, le général se pencha vers le nouveau légionnaire et le pria de lui demander une faveur, voulant ainsi lui témoigner sa bienveillance et son contentement.
Je répondis :
— Mon général, s'il y a la guerre, emmenezmoi.
11 me le promit, un peu au hasard. Nous étions si loin de nous attendre au drame que nous avons
vécu ! J'insistai pour que la promesse fût sérieuse, je pris à témoin les deux Cassagnac, le peintre René Préjelan, mes grands amis, Charles de Polignac, qui souriait, d'autres encore.
Le général de Trentinian a tenu parole. Le banquet du cercle Hoche eut lieu un des premiers jours du mois de juin. Le 22 août, je méritais — bien imparfaitement — d'être cité au 4** corps d'armée. Le rapprochement de ces deux dates est mon orgueil. Et maintenant je préviens le lecteur que je n'aurai plus que de l'humilité.
Je commence timidement le récit de ma vie belliqueuse. Il me semble être retourné à mes débuts dans ce métier de conteur que j'ai tellement aimé. Je voudrais que mes amies de jadis me fussent bienveillantes. Quand on revient après un long voyage, on redoute la critique. Il ne faut pas que les regards s'attardent sur le visage, dénombrent les rides, épient la fatigue. Ma dernièi*e nouvelle a paru au Journal moins d'une semaine avant la mobilisation. Depuis lors je me suis battu, je n'ai pas tenu la plume. Saurai-je encore être simple, livrer toute ma pensée avec cette sincérité qui fut mon ambition ? Il me faut parler de moi directement, sans le secours de ma famille imaginaire. Ce n'est pas facile, cela peut être déplaisant. Je m'y résous parce que j'ai quelques beaux souvenirs et surtout parce que la guerre n'a rien changé : il est en moi d'écrire. Et puis, dès à présent, il se détache de mon aventure — ce fut bien mieux
LE MÉTÈQUE 3
qu'une aventure I — une leçon précise qui me servira de prologue. I
J'appartiens à une vieille famille d'origine française, les Binet de Valmer, réfugiés à Genève pour cause de religion. Le souvenir de la France s'est conservé parmi ces exilés. Chez la plupart, ce n'est qu'une affection assez vive ; chez d'autres, une véritable nostalgie. J'étais de ces derniers. Dès mon enfance, si fier que je fusse de mon titre de citoyen genevois, je n'imaginais pas que ma vie pût se dérouler ailleurs qu'à Paris. J'avais vingt ans quand je m'installai dans cette ville et commis une faute que beaucoup devraient se reprocher.
Vingt ans, c'est l'âge où s'impose le métier militaire, où les jeunes gens qui ne sont pas des déracinés s'en vont tout naturellement apprendre et la discipline et le sacrifice à Tennuyeux devoir. Ils prennent leur place sans récriminer là où il faut bien qu'ils soient, puiiéque le destin les y a mis ; ils n'entreprennent pas dès l'aube la lutte vers le succès et l'impossible bonheur.
Je ne fis pas comme eux. Je profitai de mes avantages» Etranger domicilié, je ne servis pas le pays dont j'étais l'hôte, et, comme à cette époque j'étudiais la médecine, cela me fit gagner une année sur mes camarades français. Il ne faudrait pas me prêter ce calcul assez vilain. J'avais de l'indépendance, trop d'orgueil, une grande facilité à me nourrir de sophismes. La loi militaire suisse permet de se faire mettre en congé, et ces congés
sont renouvelables. Pour demeurer libre, pour travailler mieux, je restai Suisse tout en habitant Paris, je me disais :
— Je m'engagerai si la guerre éclate.
Eh bien! je me suis engagé, mais cela ne prouve pas que j'aie fait autrefois mon devoir. Au fond, je suis resté un invité dans l'armée. Le métier s'apprend mal à mon âge. J'ai quarante-deux ans.
Voyez-vous! je sens depuis longtemps ce que je vous avoue. En 1906, j'ai répandu dans le grand public le mot retrouvé par Charles Maurras et qui désigne et stigmatise ceux qui vivent sur un pays étranger, j'ai écrit les Métèques, roman où je peignais sans indulgence mes semblables.
Mes semblables? Non! pas tout à fait.
Je suis de race latine. Les latins ne sont jamais métèques. Mais c'est une situation triste, et plus démoralisante qu'on n'imagine, que d'être hors cadre, le passager. Il faut appartenir à une famille humaine. Cette vérité, qui paraît naïve aujourd'hui, il n'est pas que des bandits à l'avoir négligée. Nous étions quelques mille, avant la guerre, qui nous agitions à Paris, influençant^ dirigeant l'opinion. En avions-nous le droit? Nous parlions de haut. Beaucoup se trouvèrent fort empruntés quand il leur fallut être Français,| simplement.
Donc, cette nuit de juin, je sortais du Pavillon Chinois avec une promesse romantique, et je retournais à la vie quotidienne : livre que l'on
LE MÉTÈQUE 5
compose, rêve intérieur qiïi persiste, agitations qui détruisent.
Peu après éclata Faffaire du dessinateur Hansi. Vous vous souvenez? Il n'est pas un artiste qui n'ait été exaspéré par cette persécution germanique» Paul et Guy de Cassagnac décidèrent d'en tirer représailles sur la personne des correspondants de journaux allemands.
Ce fut délicieux de jeunesse. Ces deux grands garçons étaient toute la loyauté, toute la bravoure, tout l'esprit d'offensive. J'écris : « étaient ». Guy de Cassagnac est tombé dès le début de la guerre. Une légende du plus frais héroïsme enveloppe sa mémoire. Paul de Cassagnac qui, blessé, demeure, fut le chef ardent de cette gaie bataille : les deux frères intimèrent l'ordre aux espions déguisés d'avoir à quitter Paris dans les- vingt-quatre heures. Mais, voici le baroque! ils me choisirent, moi Genevois, pour être l'un de leurs messagers. Nous posâmes le dilemme : ou partir ou se battre en duel.
Ils partirent.
Je vois encore, sous les lunettes cerclées, l'étrange figure de ces pauvres professeurs. Laissons cet épisode. Il me sert à marquer le personnage que j'étais.
Prodigieux printemps de la tragique année ! La femme danse le tango, les valets ricanent à la sortie du bal, le conseiller d'ambassade envoie son rapport à Berlin : tout est pourri. II se trompe, mais
quelles apparences I Les meilleure ont la fièvre. Ils sont véhéments, ils ne sont pas graves.
J'ai suivi le cortège funèbre de mon pauvre ami Calmette, le plus loyal, le plus vigoureux des hommes. J'ai demandé à Tun de ses protégés s'il ne vengerait pas ce meurtre. On me répondit qu'une provocation par voie de fait manquerait d'élégance. Et Caillaux triomphe, tout éclaboussé de sang.
Mais cela, c'est Tavant-guerre, à la surface de la nation. Le Métèque observe, s'amuse, s'indigne, dans le vide, même il pérore. Fin juillet, il lui faut choisir,
N'ai-je pas eu d'hésitations? Allons! soyons précis! Correspondant de guerre? Tout voir, tout juger. J'étais neutre. C'était si commode! Vous avez lu mes contes? Alors vous comprenez : j'ai écrit à l'un de mes amis des Affaires Étrangères pour lui demander s'il n'était pas temps de réclamer la naturalisation française. Vous comprenez : il y avait le rêve intérieur, l'instinct profond, l'élan de ma race.
Le 27 juillet, mon ami me répondit qu'il ne fallait pas perdre une minute. Je reçus sa dépêche, le matin, dans cet appartement meublé qui était à l'image de ma vie. Quelques minutes plus tard, je sonnais à la porte du général de Trentinian :
— Mon général, vous m'emmenez?
Il redressa sa petite taille. C'est un homme sec, blond, dont les yeux étincellent. Son nom est lié h
LE MÉTKQUE 7
l'histoire des colonies françaises. Je ne puis parler de lui sans la plus reapectueuse tendresse. J'ai connu à ses côtés le désastre et la victoirCj les crépuscules tragiques, les matins éblouissants, les longues soirées où son âme riche se dépensait pour chasser l'ennui.
— Je vous emmène? Cela dépend.
— Mon général, vous avez promis.
Et il se passa ceci qui est admirable : ce divisionnaire, accablé de soucis, eut le scrupule d'une parole, même donnée légèrement. Nous étions des camarades de cercle, nous n^étions pas d'anciens amis, mais quoi! il avait juré.
— Je vous emmène.
On verra tous les obstacles que nous dûmes vaincre.
— Pourtant, il faut que vous soyez naturalisé.
Et je commençai mes courses dans les ministères. Quelle énergie j'ai dépensée au seuil des bureaux! Je luttais pour trouver mon cadre. Je remercie ceux que mon enthousiasme a émus et qui me délivrèrent des formalités d'usage.
Journées magnifiques f Premier miracle français : une religion est née dans l'auberge qu'était devenu Paris, les fidèles sentent battre un seul cœur, les athées sont dépaysés et frileux. Je sentais battre le cœur de France. Il ne m'a plus quitté.
Je vous raconterai.
Il faut bien se souvenir. La guerre est devenue différente. C'était nos fiançailles avec Je grand
sacrifice. Nous ne serons plus jamais dans cette jeune ivresse. Comme c'était beau! Je me rappelle... Il faut bien occuper les loisirs d'une convalescence ; je viens d'être blessé à l'attaque de la Malmaison.