CHAPITRE II
Le 31 juillet 1914, je fus averti que le décret concernant ma naturalisation allait être présenté à la signature. Le mêmç jour, je ^pris contact avec l'armée. Voici comment.
n est six heures du soir. Au cercle Hoche, je ne quitte pas le téléphone qui me permet d'interpeller les personnages les plus puissants. Je les traite presque d'égal à égal. Ils ne m'en veulent pas ; l'amitié la plus féconde règne sur la ville, et j'ai tant de bonne volonté! Brusquenient, on m'appelle: une visite. Je m'empresse, et, dans le salon des étrangers, j^aperçois, grandi par le long manteau de cavalerie, la tête haussée par l'habitude du commandement, le menton tendu, la courte moustache arrogairte, l'œil clair, impérieux, le maréchal des logis Paccaud, porte-fanion du général de Trentinian, devant lequel je suis soudain comme un petit garçon.
Le général m'envoie ce sous-officier pour me mettre à l'épreuve. M'emmener à la guerre lui semble une lourde responsabilité. Peut-être a-t-il moins confiance dans ma fougue. Sur son ordre,
Paccaud me décourage. Il est plus facile d'être naturalisé que de devenir soldat^et de se battre, au moins comme je le veux, tout de suite, sans attendre. Il faut un uniforme, des armes, une monture, et, chose plus grave, un numéro matricule. L'instinct profond, Télande la race, oui, oui, c'est bien! mais le détail, le délail qui domine mon futur métier?
J'ai subi l'épreuve. Le rêve est toujours victorieux quand une foi joyeuse l'anime.
— Je n ai pas de cheval? J'en achèterai un.
— Vous ne pourrez pas, ils sont réquisitionnés.
— Je m'arrangerai. Je trouverai un uniforme, des armes. -
— Mais on ne reçoit pas d'engagement volontaire avant le* vingtième jour de la mobilisation.
— Qu'importe, je partirai avec vous!
Je me suis arrangé, j'ai trouvé, je suis parti.
Je suis parti, déguisé.
A l'heure des adieux émouvants et des nobles pensées, j'ai dû courir les magasins du Temple et les maquignons. Par quel subterfuge me suis-je procuré un cheval? Je n'ai pas le droit de le dire. Aucun tailleur ne voulut me confectionner d'uniforme dans un si bref délai. Ma tunique, décrochée chez un revendeur, était beaucoup trop étroite, mon pantalon rouge beaucoup trop large. Je n'eus pas d'ennui pour mon casque, mais je ne pus découvrir un calot assez grand pour ma tête. Celui que j'achetai, il fallut le découdre par der-
rière. Je portais au col le numéro du 27* dragons.
En effet, Paccaud, convaincu par ma lièvre, m'avait dit :
— Soit! Le général vous emmènera, à vos risques et périls, dans son escorte. Le train de Télatmajor part dans trois jours. Mercredi, vous viendrez avec moi à TEcole militaire, en civil. Vous vous habillerez dans ma chambre et vous ressortirez en tenue, avec votre croix. On vous présentera les armes, ne vous étonnez pas. Jeudi matin, vous tâcherez de vous habituer à paraître soldat, je vous montrerai à faire votre paquetage, et jeudi, vers minuit, en route I ,
J'entends ma lectrice qui se scandalise : « Eh quoi ! tant de gaieté? » Elle se souvient de ce que fut pour elle celte dernière semaine. Quel déchirement! Hélas !, 3e * n'apporte que le témoignage de ma vie. J'ai été conduit vers la frontière par une force profonde, mais ce n'était pas un foyer que j'allais défendre, et toute ma tristesse fut justement la nostalgie de ces adieux dont me privait mon admirable solitude. Des affections, des amitiés, certes! Rien qui m'attachât le cœur. Et cette douloureuse indépendance illustre une vérité que nous retrouverons bien souvent au cours de ce récit : chacun de nous a la guerre qu'il a méritée en temps de paix.
J'imagine que le paysan sur le quai de la gare rêva à la moisson engrangée et qui souffrirait de son absence. Sur le quai de la gare j'ai rêvé à mon
œuvre qui n'était pas finie, j'ai essayé de m'exalter: ce départ n'était-îl pas un couronnement? Tous mes personnages sont des aventuriers de la pensée, des êtres libres et qui agissent pourTidée. Croyezmoi, c'est bien peu de chose, l'idée, en présence du sentiment d'un peuple soulevé. Moi aussi, j'ai eu mon déchirement ! J'ai douté de la nécessité de mon sacrifice, tandis que les autres, mes camarades inconnus, ne doutaient pas : ils allaient h leur besogne, et la seule besogne en temps de guerre est de défendre le foyer menacé. Tout le reste ne compte pas. Si vous saviez comme Thomme de la tranchée se moque des démocraties !
Paccaud vint me retrouver dans le coin solitaire où j'attendais la fin de l'embarquement. Il avait installé Voltigeur, mon cheval, avec les montures du général de Trentinian, et il me cherchait pour me secourir. 11 était triste, une tristesse toute simple : il avait quitté sa famille, et il y songeait, le travail fini.
Dans notre armée, il est deux sortes de sousofficiers réengagés. Les uns ont donné l'exemple, à chaque bataille. Ils ont le goût du péril et du devoir, ils attendirent des années les combats qu'ils livrèrent, ils sont hardis, ingénieux, et même sensibles. Les autres ne sont que des fonctionnaires, hallucinés par la retraite. De ceux-là, je ne parlerai pas. Le maréchal des logis Paccaud appartient à la première catégorie. Il m'excusera de le mettre en scène, il est trop typique pour que je le
néglige, il a toutes les vertus de ce peuple auquel je voudrais appartenir. Dix mois, nous ne nous sommes pas quittés. Je suis son « bleu ». Il est mon ami.
Il s'assit près de moi. Les petites heures de la nuit étaient froides.
— Voulez-vous une couverture? me dit-il tendrement.
Je ne sais pas s'il comprenait ma détresse, il comprenait que je n'étais pas obligé et que lui était obligé à l^éroïsme. Je pense sincèrement que sa situation valait mieux que la mienne. Un couple assez étrange : cet écrivain qui essaie de se bien conduire, ce sous-officier qui le protège. Une assez belle chose : cette affection qui va naître!
Nous avons fait route ensemble vers une destination inconnue, dans le wagon où nous tinrent compagnie deux sergents, « ces messieurs de la justice! » comme nous les avions surnommés.
Ils étaient affectés au conseil de guerre de la 7® division. J'ai oublié leur nom. On m'a dit que l'un d'eux était mort de maladie. Ils étaient bons camarades, et nous avons partagé nos vivres.
Ce n'est pas facile d'aller vers une destination inconnue ! Après avoir roulé dix heures, nous avions fait le tour de Paris. Nous nous dirigeâmes vers l'Est; Voici l'évèque de Meaùx qui nous distribue des médailles saintçs. J'ai gardé toute la campagne celle qu'il m'a donnée; je la perdis avant le dernier combat, aussi m'en arriva-t-il
malheur. Ces médailles, nous les reçûmes avec un peu d'ironie, mais chacun cacha soigneusement la relique.
A la gare de Meaux, je fis connaissance avec une grande torture. C'est malaisé à dire. Comprenezmoi : il me fallut, en société, en équilibre instable, en plein air, bien vite, parce que le train n'attendait pas... comprenez-moi ! je n'oserai jamais dire ce qu'il me fallut faire... Le mot « feuillées » appartient à la langue.
Tout le jour, on discuta sur le J)oint de débarquement, discussion interrompue par le passage dans les petites gares où s'agitaient des drapeaux. Plus nous avancions vers la frontière, plus l'enthousiasme du pays nous étreignait. Dans le compartiment voisin, les jeunes estafettes chantaient. Au crépuscule, leurs refrains se turent, nous apprîmes que nous allions à Verdun, et ce mot eut tout de suite pour moi l'effrayante splendeur qu'il a pour vous tous aujourd'hui. Avant minuit, le 7 août, nous entrions dans la forteresse. Et j'étais à la guerre. Et je voyais le beau visage de la mort. Et c'était sublime !
Mais il me fallut déchanter.
J'ai de mauvais yeux, je ne vois pas très clair la nuit. Je n'avais pas l'habitude. Gomme je montais sur Voftlgeur, ma selle, imparfaitement sanglée, tourna, et je m'effondrai dans une boue innommable. Personne ne me vint en aide. J'eus l'impression que j'étais de trop. Je réagis, je remis
la selle à sa place, me hissai sur Voltigeur engourdi, et me hâtai sur la route. Hélas! j'avais perdu l'escorte. En trottinant, j'arrivai botte à botte avec un cavalier enveloppé dans un manteau sombre. Poliment, je lui demandai la permission de l'accompagner. Il me l'accorda de la meilleure grlcc, et ce fut ainsi que l'on vit arriver, à l'aube, au village de Vacherauville, le dragon de seconde classe Binet-Valmer devisant agréablement avec un major k cinq galons, le docteur Simonin, médecin principal de la 7® division.
Paccaud me gronda. Pourtant je m'étais tiré d^affaire, et l'on me traita désormais avec mains de dédain.
Vacherauville, Mangiennes, Grémilly, ces petits villages de la Meuse, ensoleillés et malpropres, m'ont laissé de jeunes souvenirs. Mais quelles extraordinaires tranchées nos t^pupes creusèrent pour leur défense éventuelle ! J'allais dans les champs voir travailler les fantassins. Je les contemplais avec cet air un peu sec du cavalier que j'étais devenu. Des tranchées? Des petits fossés, des sillons, et nos hommes remuaient la terre avec un tel ennui. Ils avaient de la flamme dans le regard, ils ne parlaient que d'offensive. Aucune patience ! Ils ont bien changé, ils ont appris ce que ne leur avaient pas enseigné leurs chefs ni leurs études de jadis. Ils ont appris très vite. Ils ne savaient pas.
Je me rappelle avoir entendu, en 1913, à Tun
de ces dîners où j'étais auditeur et spectateur passionné, le général Marchand dire de sa voix saccadée, entraînante, péremptoire et belle :
— La France est une nation guerrière, ce n'est pas une nation militaire.
Quelle vérité succulente ! Elle explique à la fois rantimilitarisme évident de notre peuple et les vertus incomparables de notre armée.
A Vacherauville, à Grémilly, à Mangiennes, il n'y avait pas que moi qui fût un piètre militaire, mais tout de même, regardez nos yeux brillants, entendez nos rires, voyez comme on se débrouille et comme on s'aime, nous sommes des guerriers !