DERNIEBS JOURS DE LA GUERRE D'AVENTURE
pas fini I On n'avance plus. Il faut encore mourir.
Aujourd'hui, nous en avons l'habitude, mais sur TAisne nous eûmes vraiment un désespoir plus grand qu'avant la Marne, et l'armée fit preuve d'une âme plus haute en s'achamant.
L'été dernier, en août 4917, j'ai visité ces glacis où la ligne se fixa pendant trois ans. Ils sont devenus un chaos de tranchées. Naguère, c'étaient de vastes champs avec d'importantes installations agricoles. Chacune d'elles devint un centre de résistance. Nous ne pûmes en déloger les Allemands.
A la nuit, on m'envoya en reconnaissance, et, ma mission accomplie, je me perdis au retour. Se perdre entre -les lignes crée la plus terrible angoisse. A tous les points de l'horizon, des incendies. Ils ne peuvent me servir pour [me repérer, ils sont identiques. Je n'ai pas de boussole. Celle que j'avais emportée est restée à Ethe, avec Voltigeur et tout mon harnachement. Sur ma tête, le miaulement des shrapnells et leurs boules de feu . Les éclats sifflent. Où sont les nôtres, où est l'ennenemi? Dans l'obscurité, Lulu galope. Nous faisons grands cercles. Nous revenons sur nos pas. Quelle solitude ! J'ai peur.
Soudain, Lulu se cabre, et je ressens une douleur violente. Je me tâte les reins: je ne suis pas blessé. Ce sont, projetées par les obus, des mottes de terre durcie qui nous frappent. Lé placide Lulu
m MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
s'emballe. Guidé par rinstinct, il me ramène vers ^ nos lignes, que j'avais dépassées.
Cette nuit-là encore, j'ai entendu le morne ululement des blessés conjurant Thumaine pitié de ne pas disparaître de la terre, les supplications qui ne peuvent pas monter vers le ciel devenu une voûte d'acier, le vaste et déchirant sanglot.
Il faut encore mourir.
Hélas! il faudra mourir encore pendant des années. Mais, si nous avions prévu cela, aurionsnous continué? Nous continuâmes. On disait :
— Ce sera fini pour les fêtes de Noël.
Et nous avons pris Tracy-le-Mont. J'y suis entré l'un des premiers. Je me suis emparé du cheval d'un officier allemand, une bête jolie et fine que j'aurais bien-^voulu garder. On me Tenleva. J'étais dragon de seconde classe.
A Tracy, une ambulance allemande était installée dans l'église : des majors arrogants, et un pauvre bétail douloureux. Ils montrent leurs plaies, geste toujours pareil : « Regarde, c'est là que je souffre! » Combien de fois n'ai-je pas détourné la tête, car c'est abominable. Ah I je me rappelle ce champ dévasté où trois hommes étaient couchés côte à côte, deux Français, un Allemand, et ils faisaient le même geste : « Regarde, c'est là que je souffre! » Et leur visage étonné protestait : « Pourquoi m'a-t-on fait cela? »
Oui, je détourne la tête, je vais droit. N'est-il pas glorieux de galoper avec un cheval de main