DERNIERS JOURS DE LA GUERRE D'AVENTURE
Plus un coup de canon, pas un coup de fusil. Je rejoins nos avanlrgardes. Elles ont perdu lo contact, elles progressent en chantant. Nous trouvons dans les ravins la preuve que les Allemaûds ont lâché pied en toute hflté : automobiles renversées, chariots abandonnés, une quantité prodigieuse de conserves et de bouteilles de Champagne. Nous nous amusons, et tout à coup l'allégresse dont s'aniïnait la France s'empara de cette division, hier agonisante. Déjà le communiqué avait atteint les provinces les plus lointaines. Nous ne faisions que toucher notre victoire.
Adorable crépuscule. On dormira cette nuit sans inquiétudes, dans quel repos et avec quels rêves!
Ils furent illustrés par le nom des grands fleuves. Nous avions vaincu sur la Marne, nous allions traverser TAisne. Le plirs simple des soldats est exalté par la sonorité des mots. Chaque lettre écrite ce soir-là vibre d'enthousiasme, se gonfle d'optimisme. De prodigieuses rumeurs se répandent, la garde prussienne a été anéantie dans les marais de Saint-Gond, von Kliick est prisonnier, la guerre sera terminée dans huit jours, pour peu que la poursuite soit active. On doublera les étapes. Avant l'aube, nous sommes à cheval, et c'est un scandale, vraiment, quand les Allemands nous arrêtent, par un barrage d'artillerie lourde, au défllé de Ghelles.
Ce combat dura peu, et je n'eus pas à remplir de mission importante. Il me reste le souvenir
d'un vallon ravissant où se déroulaient les volutes noires des gros obus. Une route serpente à flanc de coteau. Dans une métairie, une ambulance est installée. On m'y envoie prendre des nouvelles d'un capitaine blessé. Les infirmiers s'agitent et se dévouent. L'un d'eux nous donne la comédie, il court de brancard en brancard, portant les compresses et les pansements, et, chassant l'air entre ses lèvres, il imite d'une façon continue le bruit des obus qui passent par centaines au-dessus de nous.
— Tu as peur? lui demande un major.
Il proteste, il étend la main, écarte les doigts, il ne tremble pas.
— C'est plus fort que moi, dit-il.
Et, tout en retournant à sa besogne :
— Houl hou! hou! hou! hou!...
Il continue d'imiter les obus. Nous rions à gorge déployée. Les guerriers ont des âmes d'enfant.
A Chellès, néanmoins, nous perdîmes du monde, des chevaux surtout. Ce sont les plus émouvantes victimes. J'ai vu pleurer un capitaine du 14® hussards qui dut achever d'un coup de revolver une belle jument de pur sang. Avant de mourir, elle le regardait avec des yeux d'amour.
Ce soir-là, l'Aisne fut traversée par la 8* division. Nous franchîmes le fleuve à sa suite, et nous attaquâmes les hauts plateaux de Moulins-sous- Touvent. Bataille la journée entière. La gaieté disparaît, les visages se crispent. Ce n'est donc