‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Et voici la course à la mer. Les corps d'armée glissent vers l'ouest, ils attaqtient au nord, ils sont relevés, ils attaquent de nouveau, plus à gauche. Même pour Tignorant que je suis, la précision de la manœuvre est géniale.

Nous ne sommes pas remontés au bois Saint- Marc, mais notre artillerie fit là-haut un dernier massacre. En bon colonial, Trentinian sait tendre un piège. Avant que d'autres troupes ne nous aient remplacés, deux batteries de 75 se sont cachées dans les fourrés de la lisière. A Faube, les Allemands, enhardis par le silence qui possède maintenant ces lieux si disputés, sortent du bois de la Montagne. Ils avancent, gaillards. Quand ils sont à deux cents mètres, nos batteries se démasquent.

— C'était magnifique! me dit un lieutenant du 26«.

Ce doit être un charnier.

Pendant cette boucherie, notre état- major a évacué Tracy-le-Mont. Il doit passer la nuit à la maison du garde, dans le domaine Pillet-Will. Nous traversons les régiments qui montent en

ligne, troupes coloniales, soldats d'Afrique, zouaves et tirailleurs. Le pittoresque m'éloigne des sombres pensées. On bivouaque. Le crépuscule est froid. Sous les grands arbres, nous allumons des feux. Les vivres manquent. Paccaud et moi avons été prodigues quand nous pensions que c'était le dernier soir. On arrache les pommes de terre d'un champ voisin, on les fait cuire sous la cendre. Les hommes doivent créneler le mur qui entoure le parc. Le bruit des pioches, une chanson arabe, le tumulte delà bataille si voisine, la vibration constante de l'air que les obus lointains offensent, le grondement du charroi sur la route, où suis-je?

Un mois ne s'est pas écoulé depuis que j'ai quitté mon cabinet de travail, poussé par l'instinct profond, entraîné par le goClt des aventures. L'aventure dépasse mon désir. Ce n'est pas la France seule qui est menacée. J'ai la sensation que tous les peuples se ruent à l'assaut d'une civilisation où je vivais presque heureux. Le barbare que le labeur des imaginaires s'efforça d'emprisonner en chacun de nousf le pillard et la brute reparaissent. Déjà nos villages évacués ont été mis à sac. Une autre beauté, un autre idéal, remplacent la beauté et l'idéal que j'aimais. Pour combien de temps? — Paccaud, nous avons pour trois ans de guerre I Il me raille. Il souffre moins que moi. L'avenir lointain ne l'inquiète pas. Il est actif. Le détail l'intéresse.

— Ne t'en fais pas !

Et nous dormons Tun près de Tautre.

Mes rôves n'ont point d'orgueil. J'ai deviné la grandeur du plan de nos chefs, mais ce qu'il y a de mathématique dans leur conception me fait le rouage d'une machiis prodigieusement compliquée, et, me ref^ant à devenir le barbare, je renonce à être moi-mômey j'abdique, j'apprends le métier militaire.

Au galop de chasse, l'escorte traverse la forêt. JNous ne faisons que toucher barre à Compiègne et nous gagnons à vive allure les chemins qui contournent Lassigny. Les régiments y sont échelonnés.

Pauvres régiments! Malgré les renforts, ils témoignent de la fatigue. Allons, allons, à l'attaque ! Notre place est marquée au nord de Lassigny. Les Allemands y sont terrés. On les mitraille du sud et de Touest. Gomment peuvent-ils tenir 7 Ils tiennent, enfouis dans les carrières. Ils ne répondent même pas. De nouveaux ordres arrivent. La V division donnera du front, demain, contre les lignes allemandes, plus au nord, plus à l'ouest, vers Royglise et Ghampien.

Ce. fut la dernière fois que je la vis à l'œuvre.

J'ai de l'émotion en me rappelant cette journée. A quoi bon vous décrire le spectacle du combat ? N'entendez-* vous pas le déchirement des obus, le miaulement des shrapnells, le sifflement des balles? Si vous m'avez suivi, vous souriez de Lulu, hir-

sute, qui secoue son solide cavalier, ^ estafette maintenant pleine d'expérience. Ah! monotonie des batailles. La sensibilité diminue, la seule joie est le devoir ponctuellement accompli, le bonheur de se retrouver saut après rengagement.

Les galons de brigadier me furent] donnés ce jour-là, sous le feu, mais pour une raison bien amusante. Grand fumeur, j'avais pris ;rhabitude, dès le début de la campagne, de remplir de tabac Tune des sacoches de ma selle. Souvent j'ai échangé quelques-unes de mes cigarettes contre une boîte de conserves, souvent aussi des officiers me demandaient de quoi bourrer leur pipe. Parmi mes clients les plus assidus, j'avais l'honneur de compter le colonel Farret, commandant la 13' brigade, chef adoré de tous pour son courage et sa bienveillance joyeux. Or, sur la route de Royglise à Champien — et il y faisait chaud ! — j'eus l'occasion de lui rendre le service auquel il était accoutumé. Comme il frottait l'allumette, il m'apostropha :

— Pourquoi diable! le général ne vous donnet-il pas vos galons de laine?

Je n'attachai aucune importance à cette boutade, je ne tenais pas h être gradé ; je souris et m'éloignai. Quelques heures 4)lus tard, le général, Paccaud et moi retrouvâmes à un croisement de routes le colonel Farret. H avait aux lèvres une des cigarettes que je lui avais données, et il gourmandait ses hommes :

— Tas d'imbéciles I restez près de moi. Là où je suis il ne tombe jamais d*obus.

Dieu sait qu'il mentait, mais les hommes»

médusés, redevenaient confiants.

Il m'aperçut de loin, et aussitôt interpella le général, lui demandant, à très haute voix, pourquoi je n'étais pas encore brigadier; il ajouta des paroles flatteuses. Pas plus que moi, Trenttnian n'avait songé èi mon avancement, pas plus que moi il ne prenait au sérieux ma carrière. Mais le décor et le péril firent que je me rappelle sa réponse :

— A la demande du colonel Farret, cavalier Binet-Valmer, je vous nomme brigadier.

Je me redressai. J'oubliai que je devais cette récompense à des cigarettes. £t le soir, à. Royglise où nous couchâmes, j'ai cousu des jarretelles rouges sur mes manches de dragon. Nous avions découvert ces rubans féminins dans une armoire de la maison abandonnée. Ils brillaient superbement. Paccaud m'embrassa. Nous ne nous doutions guère que la nuit finirait si mal. Nous la commen^ çâmes en inspectant les abords du village. U fallait veiller à la sûreté du général, Royglise était dans la ligne des avant-postes, tout Tétat-major critiquait l'imprudence de Trentinian. Je vous raconte cela pour que vous éprouviez le pathétique de la scène qui va suivre.

Il est deux heures du matin. Sur les dalles du vestibule, nous sommes couchés dans nos couvertures, le mousqueton et le revolver è la portée

de la main. Au premier étage, le général dort, insoucieux du danger. Aucun bruit ne trouble le silence. C'est l'apaisement.

Tou^ à coup, un fracas d'automobile. Un officier du corps d'armée pénètre dans le vestibule :

— Le général?

, D'un bond, Paccaud se lève. Il guide l'officier vers la chambre. Je me suis éveillé, j'attends. Paccaud redescend, le visage bouleversé.

— Le général perd son commandement. Nous partons à quatre heures L'autre arrive.

— L'autre?

— Oui, celui qui nous remplace.

C'est donc vrai! Sur la ligne de feu, oij nous prive de notre chef. Est-ce que je sais, moi, si des fautes ont été commises? Ethe, Marville, Tailly, la Marne et l'Aisne reviennent à mon souvenir. Trentînian, c'est mon héro^. Il a participé aux forces obscures qui ont guidé ma destinée. Il me semble que tout s'effondre, que la division est frappée à mort. Un divisionnaire de cette allure incarne f'âme des régiments, c'est comme un étendard. On nous diminue en nous l'enlevant.

— Va le voir, médit Paccaud, il a du chagrin. Je suis monté à sa chambre. Il me reçut,

impassible et simple. Il s'inclinait. Quel exemple! Songez où nous étions. Les obus recommencent de frapper le village. En pleine bataille, ce chef abdique sans un mot de colère son pouvoir immense. Songez au passé de cet homme : engagé

volontaire en 1870, il fut blessé, reçut la croix. Aujourd'hui, il est grand officier de la Légion d'honneur, il a conquis le Tonkin avec Gamier, Madagascar avec Gallieni. Il a gouverné nos colonies. Depuis le 11 août, il est au feu, il a' couru tous les périls, rendu tous les services. 11 me montre le papier qui Tenvoie à Châlons, et, devant moi qui suis son ami, il n'a pas une parole de découragement. C'est très beau. A cette minute, je comprends qu'il faut tout accepter quand on a l'honneur de servir. Trentinian m'a mené à la guerre pour tenir sa parole, une promesse d'après banquet. Ce soir, il fait mieux : il me crée soldat. Je vous déclare que c'est une grande figure.

— Mon général, accordez-moi la grâce de partir avec vous.

Il ne voulait pas. Ilacédé. Jusqu'en juillet 1915, je suis resté près de lui. A Châlons, puis à Reims sous les bombardements farouches, dans les Flandres, aux combats de l'Yser, j'ai vécu de sa vie. J'ai remplacé Paccaud, je suis devenu portefanion. Ma lance s'est ornée de la flamme divisionnaire. Et j'ai vu sourire à mon maître et Balfourier et Mangin. Ils l'aimaient.

Lecteurs, venez avec nous. Vous dites que cette guerre vous ennuie? N'ayons pas de lassitude. La grandeur des premiers mois fait place à l'austérité des résignations, et le général et les deux dragons qui s'éloignent de Royglise ont déjà ce visage serré et ce regard dur qui ne veulent pas avouer

la souffrance. Nous sommes des soldats qui n'attendons pas le prix de notre sacrifice, ni la beauté des triomphes. Nous redressons la tête, mais le poids qu'elle soulève est lourd. Notre volontaire gaité cache des cœurs graves, iious appartenons au devoir.

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