‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 17 sur 29 · UN DÉJEUNER CHEZ LE GÉNÉRAL MANGIN · texte numérisé non relu

UN DÉJEUNER CHEZ LE GÉNÉRAL MANGIN

Ce restaurant de l'avenue Victor-Hugo a toutes ses tables occupées. Je dîne, solitaire. Le général s'est arrêté vingt-quatre heures à Paris avant de gagner Châlons.

Gomme la ville a changé en trois semaines! On revient déjà, il y a de Tanimation, beaucoup d'infirmières, un grand nombre d'étrangers, les plus audacieux, les plus aventureux des anciens maîtres de la cité.

La porte s'ouvre, je vois entrer une dame que j'ai connue intimement pendant des années. Je me lève, ému.

— Tiens! vous n'êtes donc pas mort? me ditelle.

Et, toute soucieuse d'elle-même, elle me raconte qu'elle arrive de Londres avec une de ses amies, et me présente une jeune femme, accompagnée par son mari, un Anglais, officier de cavalerie.

— Nous l'avons rencontré par hasard, en descendant du train. Depuis Charleroi, Gladys était sans nouvelles. Que la vie est amusante!

Elles rient. Elles sont élégantes dans leur simplicité, fardées comme naguère, et leur visage charmant ne porte aucune trace des angoisses qu'elles auraient dû tout de même éprouver.

Je les admire sans les comprendre. Au cours de la campagne, les femmes, dont j'ai tant parlé dans mes livres, m'ont donné une fois de plus Foccasion de m'ébahir, les unes magnifiques d'héroïsme ou de résignation, les autres, les déchaînées, ahurissantes de désinvolture. Vous me direz : « Qu'attendiez-vous de ces dames? pn n'a pas de grands mouvements du cœur dans un restaurant à la mode. » Certes! mais je venais de ces lieux où le cœur bat fort, et j'ai pris soudain l'horreur de la surface brillante de la vie, des apparence! sociales si longtemps respectées, de ce qui masque et peu à peu étouffe le sentiment du foyer. Là-bas, nous pensons beaucoup au foyer, nous en avons la nostalgie. Ici, par l'absence, il se détruit. Les hommes du front aspirent à retrouver ce que l'arrière ne conserve pas pour eux.

L'officier anglais me décrit la retraite de l'armée French. Il est intelligent, fin, agréable. Secrétaire d'ambassade, il a reçu d'emblée une commission de capitaine. Brusque avancement, autre race. Mon amie et sa femme l'interrompent. Elles aussi veulent guerroyer. Pendant six semaines elles ont suivi des cours h l'hôpital et s'imaginent capables de panser nos plaies. Allons donc! mesdames, vous sauriez au plus distraire une convalescence.

Je me lève et m'en vais.

Etrange impression retrouvée souvent : le repos forcé me donne de la honte, il faut aller où Ton risque. Sans doute mes camarades de la 7* division envient-ils mon sort, eux qui sont restés à Champien^et à Royglise. Ils se trompent, je me suis senti mal à Taise aussi longtemps que nous ne sommes pas retournés au feu.

Paccaud était comme moi, mélancolique et gêné, dans le train qui nous emmenait à Châlons. Le général nous avait fait monter dans son wagon, avec Fauquet-Lemaître, le maréchal des logis estafette qui était tombé malade à Beauclair et qui nous avait rejoints. Trentinian l'emmenait par bonté et parce que le charmait la gentillesse du sons-officier. Peut-être n'était-ce pas très correct qu'un général en disgrâce s'entourât d'une telle escorte, mais dans la vaste colonie qu'il a gouvernée et qui se souvient de lui, Trentinian a été souverain, et, s'il s'incline devant les grands devoirs, il n'attache aucune importance aux détails du règlement. Nous étions les survivants d'Ethe. Pendant le voyage, il commença de nous raconter les épisodes de sa vie.

Utile récit, il m'apprend à connaître mieux la France. Mon initiation continue. Imaginez que je me sois fait naturaliser en temps de paix, cela m'aurait semblé une formalité un peu désuète qui n'aurait entraîné en mol aucun changement. Ayant séjourné vingt ans à Paris, j'aurais cru connaître

mon pays d'adoption. Quelle erreur! Même après la Marne, je ne le connais pas, et j'écoute ce vieillard, fils et petit-fils de généraux, qui me révèle à la fois Fexistence d'une caste militaire et le labeur où elle s'acharna pendant les quarante années que le pays s'enlizait. Il ne suffit point de passer devant le maire pour devenir le mari d'une femme, il faut coucher avec elle et lui faire un enfant. Il ne suffit pas d'un décret présidentiel pour vous introduire dans la famille d'un peuple. Chaque religion exige de ses néophytes une instruction préalable. Je m'instruis. Les paysages défilent dans le cadre des portières. Les yeux mi-clos, je regarde les contrées lointaines où l'armée coloniale sut ei;itretenir les vertus belliqueuses, la confiance et la gloire françaises. En vérité, je commence de n'être plus du tout métèque.

Châlons, l'hôtel de la Haute-Mère-Dieu, des journées d'attente, le spectacle d'une ville de l'arrière-front, des soldats, des officiers de toutes armes, des véhicules de toute sorte, une activité qui paraît désordonnée, et déjà la rencontre de ces insupportables embusqués de l'armée, plus déplaisants que les embusqués de l'arrière. Trois semaines nous séparent du grand péril. Ces messieurs oublient qu'ils l'ont couru comme les autres. A l'hôtel on festoie, on intrigue. Et le général s'attriste. Il ne mange pas à la même table que nous. Quand il entre dans la salle à manger, les officiers se lèvent et regardent la plaque d'argent qu'il porte

à la poitrine ; mais ce respect, rétat-major ne l'a point. Où donc va-t-on employer un homme qui a réputation de si grande bravoure? On le nomme commandant d'armes à Reims. La ville brûle depuis avant-hier.

Une merveilleuse promenade. Fauquet-Lemaitre, Paccaud et moi, suivis des deux ordonnances et des petits pur- sang tenus en main, trois dragons et deux soldats de l'infanterie de marine, étrange cortège, nous allons gaiement au delà des coteaux où les raisins mûrissent. Les grandes ondes du canon se précisent. Il nous appelle. Quelle émotion quand nous apercevons, du haut de la montagne, la cathédrale incendiée mais qui me semble plus belle, dévêtue des charpentes de sa toiture, qu'au mois de juillet de la même année, alors que je l'admirais pendant les fêtes des jeux olympiques.

Je me rappelle cette journée vouée à la beauté du corps humain. Athènes revivait dans le stade. Les amis de Melchior de Polignac, ses clients, se réunissaient pour admirer l'ordonnance des cortèges, l'harmonie des chants rythmés, le délié des athlètes. Sur des pelouses qu'Oxford nous eût enviées, s'attardaient les rayons d'un bienveillant soleil. Tous nous avions fait le projet de revenir aux jours de la canicule planter nos tentes passagères dans ce parc admirable. Nous voulions quelques semaines oublier la vie moderne et n'être joyeux que de la liberté de notre cœur dans la poitrine aisément dilatée. Un autre sport nous attend,

un sport qui n'est pas de plein air. On nous conseille de nous installer dans les caves.

Ce n'est pas le goût de Trentinian. Il choisit un hôtel non loin de la cathédrale; il prend une chambre au premier étage, nous-mêmes sommes au second.

— Pour nous, cela va bien, dit Paccaud, mais je ne veux pas qu'on me tue mes chevaux.

Et Ton cherche une écurie. On trouve le cirque, près des Promenades que les Allemands n'ont pas encore bombardées. Sous le couvert de leurs grands arbres, elles sont à l'abri du regard des avions.

Je n'ai pas encore parlé des audacieux oiseaux d'Allemagne. A Marville, on me raconta que l'un d'eux était venu pendant que je dormais, vous vous sSuvene» de quel sommeil! Je les vis peu à la Marne. A Paris, je souriais de leurs bombes. Ici, ce sont nos familiers. Ils peuplent le ciel.

Nous avons grand besoin d'être distraits. Je suis devenu secrétaire ; je gratte du papier, tout près du major de la garnison. Je signe « Trentinian » des laissez-passer innombrables. Je sursaute sur ma chaise : c'est une maison qui s'écroule; je bondis : c'est un général de corps d'armée qui entre; je bafouille : c'est un grand chef qui vient voir les ruines. Paccaud s'occupe des écuries. Fauquet- Lemaître ne fait rien.

Quand la trompette grogne « lu-tu-tu », nous voilà tous les trois le nez en l'air — un combat

^pr

aérien, c'est une friandise ! — el si Favion lâche sa crotte, la liste des morts ne s'allonge guère. Songez qu'il tombe par jour cent, deux cents, trois cents gros obus sur la ville. La population, dressée à mépriser les bravades, se réfugie dans les abris et ne s'émeut pas.

Pendant nos heures libres, je monte à cheval avec le général, ou bien avec Fauquet-Lemaître et Paccaud. Nous parcourons les ondulations de terrain qui s'étendent jusqu'à la montagne de Reims. Notre curiosité nous^ conduit sur les crêtes. Sommeillant dans la vallée, la ville n'a rien de tragique. Les tours monumentales semblent indestructibles, et les volutes de fumée qui signalent l'éclatement d'une bombe, se dissipent harmonieusement dans le ciel d'automne. La Vesle coule dans les bas-fonds, Nogent-l'Abbesse et les hauteurs de Brimont limitent le paysage qui n'a pas d austérité. Les lignes blanches des tranchées allemandes retiennent notre regard. Parfois nous nous attardons trop, un sifflement léger grandit, s'amplifie. Nous fuyons au galop la rafale, et nous rions comme des gosses de voir, à la place où nous étions, trois obus se déchirer avec fracas.

D'autres jours, nous visitons les tranchées du côté de Bétheny et de Prunay. L'activité de feu est assez intense. Pour la première fois, je découvre l'existence souterraine que nos troupes vont mener pendant des années. Dans le sol crayeux de la Champagne, tout de suite elles eurent le goût du

confortable. Maisons fortifiées et vastes cavernes servaient d*abris. Le soldat n'y aurait pas été malheureux si le bruit n'avait constamment couru d'un coup de main que l'ennemi allait' tenter sur Reims.

Cette inquiétude donnait de l'angoisse à nos nuits. On utilisait peu à cette époque les fusées éclairantes, mais les incendies jetaient à l'horizon une continuelle clarté. L'aijr était perpétuellement sonore. Chaque soir, des officiers suppliaient Trentinian de quitter l'hôtel et de prendre logis de l'autre côté delà Vesle. A les entendre, une surprise pouvait en quelques minutes mettre les Allemands au cœur de la ville. Quelle honte si un divisionnaire français était cueilli dans sa chambre! Le général ne voulait rien entendre. Il se trouvait bien logé. Nous l'étions également. Bonnes chambres et des lits. Paccaud nommait sa couche « ma tranchée », et les soirs que le train d'acier glissait en hurlant tout près de notre demeure, quand Fauquet-Lemaitre ou moi, légèrement nerveux, nous disions au porte-fanion : « Eh ! Paccaud, ça chauffe ! » il répondait, imitant l'accent des Méridionaux :

— Oui, ça craque et ça bombe, je crois qu'il est l'heure de foutre le camp.

Et, se retournant sur son oreiller, il s'endormait le nez à la ruelle.

Il advint toutefois que des maisons furent démolies à côté de la nôtre. Aussitôt la directrice

de rhiMei a«s«ra que des espions aTaient signalé la présence du général. Nous étions repérés, elle Talgniiait. Par galanterie, le général s'en alla dcraemi^ de l'autre eôW de la Vesle.

Les espions, c'^étaitla hantise des Rémois. Devenu homme de confiaw&e de mon chef, j'ai fait tons les Hiétiers, méoie celui de la police. Vous comprenez qpe Trentimta n'atlachait pas une grande importance à ses fonctions. H venait an bureau quand le cœnr loi chantait. J'avais ordre de répondre à toute question que j'allais en référer au général. Je m'en gardais bien, et le brigadier que j^ étais dirigeait de son mieux les affaires de la Place. A vrai dire, le naajor de la garnison me servait de mentor.

Une nuit, on me déc!ara quMl y avait certainement un espion dans une maison. Je réveillai mon inséparable Paccaud. Fauquet-Lemaître grommela qu'il ne se lèverait pour rien au monde. Nous allâmes, suivis de gendarmes et d''agents de la sûreté, vers la maison incriminée. D'après les rapports, une fenêtre s'y éclairait chaque fois que tombait un obus dans le voisinage. On cerne l'immeuble, on appréhende le propriétaire, il jure ses grands dieux qu'il n'est jamais entrl dans la chambre suspecte. Nous nous y rendons. Il ne faut pas attendre longtemps arant qu'un obus siffle et s'écrase. Quelle stupeur! Devant nous, une lampe électrique s'allume, s'éteint. Un policier malicieux déToîle le mystère : il manie le commutateur de Téclaîrage,

82 MÉMOfRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE

un fil était détaché de sa bobine, et la vibration établissait le contact.

Histoires d'espions, je pourrais vous en raconter jusqu'à ia fatigue, et toutes si baroques, tellement invraisemblables, que je n'y croyais plus jusqu'à Bolo et mon dernier retour à Paris.

Au fond, à Reims, on menait joyeuse vie. Il y avait une taverne. On s'y réunissait avant le dîner. Il y avait beaucoup de demoiselles, même la "maîtresse du fameux Ulmo — elle ne mérite pas que je la nomme — celte femme, vous savez bien, qui entraîna un officier de marine par la débauche et les poisons à vendre des secrets. La dame vécut dans la cité martyre des jours lucratifs.

La prostitution régnait. Ne vous en scandalisez pas. Toutes ces troupes assemblées avaient des besoins.

Il me déplairait affreusement de paraître médire. A côté de la vie relâchée, indispensable résultat du péril de mort, voici une idylle. Un couple se présente à mon bureau, l'homme a de la distinction, de la jeunesse, la femn\e est belle. Je me lève pour les saluer. Leur légende m'est connue. Ils habitent depuis le début de la guerre le faubourg Cérès, le plus exposé, un chaos de ruines. Ils ne l'ont pas quitté un seul jour. Ils ont aménagé leur cave, et on les voit, les après-midi ensoleillés, se promener la main dans la main, parmi les bosquets de ce qui fut l'aimable jardin de leur lune de miel. Ils n'ont renoncé ni à leur tendresse, ni à se plaire l'un à

l'autre. Le mari est réformé pour je ne sais quelle infirmité qui n'est pas apparente.

— Je ne voulais pas partir, mais ce matin elle a eu une crise de nerfs.

La jeune femme rougit. Ils ont pu prendre le train le soir même.

Un autre ménage me doit la vie. Eux aussi étaient mariés depuis peu de temps et ne savaient se résoudre à laisser le décor de leur bonheur, un magnifique décor,^e parvis de la cathédrale, la place somptueuse où seule la statue de Jeanne d'Arc n'a pas été éclaboussée par la mitraille. A gauche, à droite de leur hôtel, les maisons sont trouées. De leur fenêtre, ils aperçoivent le Palais de justice, l'Archevêché, ces ruines. Le 16 septembre, ils virent brûler comme de géantes torches les échafaudages qui encadraient les tours. Ils n'ont pas eu peur jusqu'à la mi-octobre. Les voilà pris de panique, sans raisons nouvelles, par la fatigue, l'usure des nerfs; mais lui est mon ancien compatriote, il est Suisse, et il lui manque pour obtenir un laissez-passer une pièce diplomatique. Baste ! j'ai les pleins pouvoirs de Trentinian. Je l'expédie à l'arrière. Vingt-quatre heures après, un obus de 240 défonçait la façade, et broyait leur chambre à coucher. Ils m'ont écrit pour me remercier. Je garde leur lettre qui est émouvante.

Jamais je n'ai bu autant de vin de Champagne. Qu'on ne m'accuse pas d'avoir trafiqué de mon influence! Mais, n'ayant pas l'âme d'un fonction-

naire, je hâtais les choses, at mes quémandeurs, les épouvantés, tout ahuris de h prpmpte solutiott, croyaient indispensable, avant de prendre le train, de me remercier par un paniar de bouteilles. Nous le» vidions, Fauquet-Lemaître, Paccaud et moi, dans l'appartement que nous avions meublé, t^e

général nous avait dit ;

— Donnons Texemple, il faut être insoucieux et gais.

Il habitait une coquette villa. Les shrapnells la visitèrent souvent, tfn après-midi que les ordonnances faisaient sécher le linge, toutes les chemises de notre patron furent déchiquetées. C'est moi qui Favai» nommé « le patron », me souvenant de ma via d'homme de lettres et de François de Curel que je nomme également ainsi, Kt vraiment il était notre patron, à la fois familier et gardant sa distance. Chaque dimanche il déjeunait avec nous.

Notre logis, trois belles chambres, un salon, et, luxe inappréciable, une salle de bains, recevait d'autres visites, La division qui occupait Reims était amusée par Timprévu de notre existence. Les officiers oubliaient leurs galons pour s'asseojir à la table de ces deux sous-otftciers et de ce brigadier littéraire. Fauquet-Lemaître était le chef de popote. Joli garçon, blond, pâle, Tair fatigué et dédaigneux, il plaisait aux infirmières. Je me rappelle qu'un soir ou le bombardement fut intense, Tune d'elles traversa la «one d^angereuse pour nous rejoindre parce qu'un obus était tombé dans notre ^'ardin où

ïlËfMS SOUS LES OBtJ^ ^5

elle nôu§ croyait anéantis. Elle arriva tout essouf* fiée, fragile ombre nolrô dans le gris du crépuscule. Elle Courait, elle rasait les murs.

— Comment ! c'est vous ?

Nous étlotas émus par cette crânerie. Elle avait eu très peur. C'était une cou rageuse petite personne : le 16 septembre, tandis que son hôpital brûlait, elle avait transporté les blessés, elle était citée à Tordre de l'Armée, cela comptait à une époque où n'existait pas la croix de guerre.

Bientôt elle devint notre hôte habituel. Nous la gardions à^ dîner, et souvent, quand les rues étaient trop dangereuses, elle passait la nuit sous notre toit. Camaraderie de guerre, aucune sensualité, c'est assei rare pour que je le note. D'ailleurs, je soupçonne notre amie d'avoir été un peu amoureuse, et en secret, de Pauquet-Lemaltre.

Il appartient à une vieille famille de fllateur^. Fort riche, il soigne sa tenue. Il est très brave, sans ostentation, avec négligence. Mais la guerre l'ennuie à mourir. Il en bâille.

Nos murs sont tapissés par les cartes d'étatmajor. Comme ils se déplacent lentement, les petits drapeaux! Leur ligne s'allonge de l'Alsace à la mer du Nord, elle est incertaine aux environs d'Ypres et d*Oêtende. Cest là-bas que se livre la bataille, c'est là-bas que dans peu de jours nous irons.

Je ne vous ai pas encore donné le rellel des semaines que nous avons passées à Reims. Les

heures de sommeil étaient épouvantables. Sur TYser, aux tranchées de Veho, sur la Somme, dans les tanks, j'ai risqué ma vie sans fatigue. Mais dormir dans un bon lit, sur un mol et frais oreillgjr, et, nuit après nuit, écouter Fobus qui vient, qui se rapproche avidement, ne pas savoir s'il passera ou s'il va vous heurter de sa masse effrayante, se dire parmi les rêves: celui-là est pour moi, exaspère l'âme la plus solide.

J'ai de l'admiration pour ceux qui sout restésprès de quatre années dans ce cauchemar : maire de Reims, grands bourgeois de la ville, petit peuple industrieux et dévoué, et ces rieurs enfants, dont l'adresse joue avec le péril. Quelle race va naître de cette génération au simple héroïsme? A la fin d'octobre 1914, la population de la ville s'était clarifiée, il ne demeurait plus que lesrfidèles de la cité royale. Comme ils l'aimaient! Comme je les comprends! Elle est orgueilleuse et noble. Aucune ville de France n'a cette beauté calme.

Je suis monté dans les tours de la cathédrale. Après tant d'autres témoignages j'apporte le mien: il n'y eut jamais sur. ce belvédère de poste utilisé par l'armée. Il était même défendu de gravir les marches, et je fis cette ascension en fraude, curieux impénitent. Mon souci était de ne pas laisser voir, entre les colonnades de pierre, l'écarlate de mes culottes de dragon. Il est évident que les observateurs allemands ont leur télescope braqué. De Nogent ou de Brimont, ils dominent le monument

auguste. Je ne pense pas qu'ils m'aperçurent, mais c'était l'heure où ces méthodiques réglaient leur tir. Ils prenaient la cathédrale comme point de repère. J'étais au faîte quand passa à ma droite, puis à ma gauche, le train sonore des projectiles. Quatre à quatre j'ai dégringolé l'escalier qui tourne. Le gardien, mon complice, me reçut avec un gros rire, et, frappant sur les murs dont l'épaisseur est cyclopéenne:

— Restez donc là, c'est l'endroit le plus sûr.

En effet, il n'est pas d'abri comparable.

La semaine suivante, Trentinian écrivit au général Joffre pour lui demander, ayant subi ce qu'il nommait une punition, le commandement où l'appelait son grade.

^ Tandis que nous attendions la réponse, le général Mangin rendit visite à notre chef et l'invita à déjeuner dans son cantonnement qui était au nord-ouest de Reims. Il voulut bien se souvenir qu'il m'avait connu avant la guerre, et pria Trentinian de m' amener avec lui.

Par des routes difficiles et défoncées, dans la médiocre automobile affectée au commandant d'armes, nous gagnâmes le village où était installé le quartier général. Je ne prononce pas son nom, ignorant si les lignes se sont déplacées à cet endroit. C'était une bourgade sur la hauteur, entourée de forêts. Les obus y pieuvalent dru. Maintes maisons étaient- éventrées. Nous nous arrêtâmes dans une cour, et, comme

nous avions devancé ïheuTt^ le général nous reçfit dans 80B cabinet de travail.

Depuis vingt ans, j*ai affronté bien des hommes ilinstres : écrivains, ambassadeurs, ministres et généraux. Jamais je n'ai éprouvé ce brns^e dévouement qu'inspirent la silhouette desséchée, pourtant robuste, te regard dur et sombre,, te visage bac^é, asymétrique, torturé, puissant, du général Mangin.

Ah ! que ces coloniaux me plaisent ! I)s ont la vertu d'être grands srigneurs. Its sont chez eux dans la guerre, tels les féodaux de jadis. Je ne sais si Tambition les guide, le pouvoir esl leur passion. Ils l'exercent avec une infinie courtoisie. Elle habille leur naturelle brutalité que masque également une culture très particulière. Dans les solitudes africaines its ont beaucoup lu. Le colonial a des loisirs. Sans loisir, il n'est pas de lettré. Ds ont de la grâce, te souci de plaire, d'attirer Tamour de leurs inférieurs. Ces guerriers n'ignorent pas la puissance du sentiment chez le combattant. J^ai servi sous Trenlînian et sous Baratier. Ils se ressemblaient par leur façon de conquérir les cenurs. Mangin a une manière plus brusque. Il s'impoM. On le dirait cruel. Il est la force même. Du bout des doigts il touche la grande table^ et toute la table lui appartient, semble écrasée r

— Ils m*ont dit de rester ici quoi qu'il arrive. J'y resterai.

Toujours le souci d'un coup de main sur Reims.

On a confié à Mangin la garde àe% banteors qui

dominent et dépassent à l'ouest les cavaliers de Courcy. Le choix est heureux. Ce serait un solide gardien, * cet homme qui crispe une lèrre où les courtes moustaches taillées en brosse sont d'inégale Icuigueur ; 11 est de la famille des dc^ues qui ne lâchent ni la consigne ni leur proie. One autre volonté l'anime : il parle à Trentinian d'une brigade africaine qu'on lui a donnée et qu'il ne veut à aucun prix mettre dans les tranchées. Je crois qu'il a été l'un des premiers à concevoir que les troupes de choc, d'assaut, devaient êlre tenues à l'écart jusqu'au jour de leur emploi. Puis, il a du goût pour les indigènes. N'est-ce pas lui qui avait proposé, bien avant la guerre, d'utiliser ce réservoir de vies belliqueuses que forment les peuples pillards de nos possessions d'outremer ^

Je me suis assis dans l'ombre et j'écoute ces deux chefs. Il n'est point à mon gré de plaisir plus aigu. Je ne trahirai pas leurs discours critiques. De tout mon cœur j'admire Mangin. Quels qu'aient été les caprices de la fortune, il est de ceux à qui la déesse peut se livrer. Mais elle est femme et il faut choisir le moment.

Au déjeuner, la chèr^ fut parfaite; les fruits, les fleurs et les petits fours venaient droit de Paris. On ne parla que de littérature. Puis les officiers m'emmenèrent visiter leurs bureaux. Ceux-ci étaient distribués dans les caves les plus profondes. Mon

guide me raconta que seul Mangin dormait et travaillait à l'air libre.

J'ai répondu :

— Trentinian fait de même.

Comment n'être pas dévoué à ces hommes qui goûtent les agréments de la puissance, et, méprisant la vie, sont en chaque détail de leurs gestes un exemple de grandeur?

Page 1