ÉPILOGUE
Je n'ai plus rien à écrire. Qui peut se flatter aujourd'hui de conclure? La convalescence s'achève, la guerre persiste. Où serai-je demain?
Pourtant, je ne veux pas fermer le livre sans remercier ceux qui ont accueilli mon œuvre avec tant d'amitié, lorsqu'elle paraissait dans les journaux qui me rendirent ma place dès mon retour. Il y a beaucoup d'inédit dans ce volume, maïs toute la première partie a été publiée par le Joumaly et mes camarades de la T division d'infanterie m'ont envoyé de très nombreuses lettres. Je vous demande la permission d'en reproduire quelques-unes, qui me touchent plus profondément. J'y ajouterai deux témoignages, l'un a trait à ma campagne sur l'Yser, l'autre à cette soirée que je vous ai décrite avec un mélange d'humilité et d'orgueil, à cette nuit sur les collines de la Somme^ oii ma famille imaginaire dissipa les affres d'une peur surnaturelle.
Voici la première de ces lettres. Ecrite au crayon
dans un abri, elle est ma préférée, puis-je dire ma récompense ?
Aux tranchées y 9 janvier i9\H.
Monsieur,
C'est du fond de mon abri, à la lueur vacillante d'une bougie, que je vous écris. Fidèle lecteur du Journal, c'est avec un grand plaisir que je vois dans ses pages votre article « Mémoires d'un engagé volontaire ». Etant sergent au iOi*, j'ai vécu avec vous ces jours et ces événements que vous narrez mieux que je ne saurais faire.
La première fois que je vous vis, c'est à Pilon, près de Mangiennes. Vous arriviez avec un maréchal des logis. Je me demandais quel était ce dragon décoré de la Légion d'honneur, lorsque grande fut ma stirprisë en voyant le sous-officier sauter le premier à terre et vous aider à descendre de cheval. J'ai par la suite interrogé le maréchal des logis, et il m'a dit : « C'est un journaliste qui s^est engagé pour la guerre », et il me dit votre nom. Je me souvenais de Tavoir vu souvent en bas d'articles et de contes du Journal.
Vous étiez venus à ce pays pour faire Une enquête sur les atrocités allemandes, car les Boches avaient été chassés de la veille. C'est avec mon chef de section, le sous-lieutenant Richefon, que vous fîtes cette enquêté. D^ailleurs, cet officier avait déjà pris quelque* fénseignements, pour lui sans doute, pour en décrire Thon^nr à sa classe^ car il était instituteur, il ne pourra le faire, le malhéuréuic, car il fut tué 'plus tard.
J'eus ensuite souvent l'occasion de vous revoir : car vous ne craigniez pas de venir, jusque sur la ligne de feu, eneourager les hommes et les réconforter de vos bonnes paroles.
LBS TÉMOIGNAGES 245
Je VOUS revois eacore le soir de Beaudaire; c'était e iS août 1014, je crois; vous restiez debout au milieu des balles qui sifflaieut, et je vous ai admiré, ea? si vous aviez voulu votre place n^élait pas là.
Si vous avez lu ma lettre jusqu'ici, vous vous dtmande^ qU je veux en venir, et, ma foi, je me le dfmaude. C'est que je suis heureux en lisant vos mémoires de revivre ces instants de guerre en rase campagne, Cela, me rappelle mon ancien régiment (le 101®) que je regrette, ainsi que la 7* division,
Ayant été blessé le %Q septembre 1914 à Champien, j'ai été par la suite versé à un autre régiment.
C*est également pour tuer le temps pendant mes heures de repos que je vous écris ces lignes et que du front je vous envoie le bonjour en attendant le plaisir de lire la suite de yos mémoires.
P. MÉNAaD,
sous-officier, 204« rég. inf., 47<»Cie, secteur ...
Il ne sait pas pourquoi il m'écrit, le camarade ! Je le sais bien, moi. Il a senti dans mes pages hâtives cette amitié dont j'ai fait confidence à Maurice Barrés. Oui, oui, nous nous aimons tous, les anciens, les vieux de Charleroi et de la Marne,
La seconde lettre donne des noms que j'avais oubliés, tout en me souvenant de ceux qui les portaient.
Monsieur,
Je lis avec feu vos « Mémoires d'un volontaire » et permettez à une humble voix de vous dire toutç sa reconnaissance d'avoir rappelé les premiers pas glorieux de la 13*^ brigade.
Je me permets de vous adresser ces lignes, parce que je fus de la 13° brigade. Je me souviens encore de vous, je vous revois dans Tescorte du général de Trentinian, à Grémilly; j'étais près de vous, lorsque, le soir de notre entrée en ce village, une auto ramena deux hussards la mâchoire fracassée. A Ethe, j'assistai à la mort héroïque du colonel du 14''. J'ai tiraillé sur la ligne de chemin de fer, près du pont, sur la route. Et permettez-moi de vous demander, en passant, de vous rappeler ce capitaine du génie, le capitaine Durand, commandant ia V^ compagnie du 4^ bataillon du génie. C'est lui qui organisa défensivement le village et encouragea le général Félineau dans sa belle résistance ; lui qui nous fit creuser un élément de tranchée à l'extréjnité nord-est du village, lui enfin qui, avec sa compagnie, partit le dernier du village, après avoir fait entourer de paille les roues des voitures de parc du génie. Mes souvenirs sont très précis. J'eus l'honneur d'appartenir à cette vaillante compagnie. J'en fus séparé un instant et je tiraillai dans la distillerie, en face la Croix-Rouge. Nous étions sept dans le grenier de cette distillerie, nous sommes redescendus trois. Je vous dis ces choses pour vous montrer combien précis sont mes souvenirs. Je me souviens aussi de vous avoir vu plus tard, àNanteuil-le-Haudouin, dans le bois, en sortant de la gare. Je ne vous revis plus ensuite, non plus que le général de Trentinian.
Aujourd'hui, je suis réformé, mutilé de guerre, blessé en Champagne. Je suis ici...^, comptable..., métier dépourvu de charme pour moi qui me destinais à la carrière militaire, d'autant plus qu'enterré dans un petit village méridional, loin de mon pays natal, j'ai deux nostalgies : celle du métier militaire et celle, plus grande encore, du pays.
Qu'importe! j'ai fait mon devoir. J'ai donné mon avenir à la France. Je suis heureux. Mes camarades,
mes amis, mes frères (j'en ai quatre aux armées) sont aujourd'hui officiers. Je ne suis plus rien qu'un pauvre teneur de livres.
Mais vous pourriez croire que je vais vous demander un service. Non, vous ne pourriez rien changer à ma situation, d'ailleurs. Cela m'a fait plaisir de lire ces lignes dans le Journal, après avoir vécu presque aux côtés de son auteur les combats qu'elles racontent, de vous savoir sorti sauf de la fournaise. J'ai voulu vous récrire, je ne sais pourquoi, poussé par une force invincible, et voilà maintenant que je me laisse aller à des confidences. Il m'a semblé que j'avais retrouvé un ami.
Pardonnez- moi.
Veuillez agréer l'assurance de ma plus sincère sympathie. '
GiRARDEAU.
Je n'ai pas changé une phrase. A peine ai-je supprimé l'adresse de mon correspondant et les compliments qu'il fait à l'écrivain. J'ai respecté toute la mélancolie. Quatre frères combattent, et lui se désole d'être inapte. Cette famille n'est qu'une famille française.
Voici maintenant le billet d'un officier d'artillerie. Il cite un capitaine dont le général de Trentinian, qui s'y connaît, m'a dit que c'était un héros :
il janvier' 19J7.
Monsieur et cher camarade,
Quoique aguerri par trois ans de guerre, c'est avec une bien grande émotion et les larmes aux yeux que
248 MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRli.
j9 relu vos mémoires parce qu9, commi vousi j'étais h Ëtb9, et c'oii lit qu9 j'eus rbonoeur de vous çanaattre-
Commandant en qualité d*adjudant la 3^ sectiou de l^
7" balterie du 26' d'artillerie, ôo^s les ordres du brave capitaine Jourdanje gardais Teatrée est du village d'Stbei et, si vos souveuirs sout priais, j'eus le plaisir le soir de vous approvisioimer en tabac au moment où, démonta, vous veniez me demander un cheval^ que je ne pus vous fournir, vous conseillant même à ee moment-là de rejoindre votre général 4 pied, puisque personne ne pouvait passer sur cette maudite route, o{i nos pauvres éobelons avaient guccombé.
Je ne veux pas, cher et noble camarade, vous narrer les faits qui se passèrent par la suite pour ma obère
batterie, vous les connaissez probablement, Ce n'est
qu'après avoir entouré les roues de nos camion^ et de nos caissons avec du foin que notre batterie put échapper tout entière aux prises de Fennemi, en partant à 8 heures du soir.
Si je me permets, cher monsieur et camarade, de vous adresser oes quelques mots avant la fin de votre publication, e'est que Je suis impatient de vous adresser,
avec mes humbles félicitations, Tbommage le plus respectueux qui vous est dû pour votre courage.
Veuillez agréer une bien cordiale poignée de main.
Sazkrat,
spus-r lieutenant au 104« A. L., 9* groupe,
secteur
Mais oui, je me souviens de la 7® batterie du 26®. Elle m'a sauvé de la captivité allemande, pire que la mort.
Le quatrième témoignage que j'invoque parle de
la. scierie, dans le vaUo» d'Ethe; mais surtout,
c'est au nom des morts que nous pleurons qu'il
LES TÉMOIGNACxES «49
me remercie, «t, s'il disait vrai, si leur souvenir pouvait être rendu plus vivant encore par mon livre, ab! quelle émotion!
9 janvier 19i8.
Monsieur,
Je cède au besoin impérieux de vous écrire, de vous crier Fémotion profonde que j'ai à lire dans le Journal les mémoires d'un engagé volontaire. Ancien sergent du 104% je voua ai vu, au début de la campagne, galoper sur votre cheval aux côtés du général de Treotinian, je vous ai vu à Ethe. Mon Dieu, quelle journée I Je me souviens de vous, alors que nous étions dans la scierie, sous la pluie d'obus et de balles. Vous souviendra-t-il peut-être qu'assis contre une porte, nous mangeâmes ensemble un morceau de bœuf, petit détail certes, mais dans une heure si belle! Peu après, d'ailleur», j'aidais avec plusieurs camarades à ravitailler d'obus la fameuse pièce, la seule qui restait, et dont le chef, un lieutenant, mîontra tant de bravoure et d'héroïsme. Et le m^tin, c^ttç charge splendide des hussards, qui se firent tuer pour la seule gloire I Aussi, je relis tous ces souvenirs, tous les vôtres, qui sont nôtres, avec une telle joiç, une telle émotion, que je vous remercie de les écrire, de tout mon cœur, pour les camarades du 104 qui trouvèrent la mort. Je fus, hélas 1 fait prisonnier à Royes eu octobre 19t4, ayant si peu vécu de cette vie intense. SnQn !.,f Aussi, mainteuantqu* évadé depuisplus d'un an, je me rappelle votre superbe allure, je suis heureux de revivre avec vous cette épopée, de vous remercier de me donner une telle émotion et de vous assurer de toute ma très grande çt profonde sympathie
Rbné BoiSQONTiea,
Btrgent, ambulance 8/2 stet. post
iî?.-C^i-^
— pri
J'ai choisi ces quatre lettres parmi les deux ou trois cents que j'ai reçues de mes camarades à la 7® division d'infanterie, mais je vous demande encore un péli de patience. Lisez cette page d'un homme de l'arrière, d'un magistrat qui nous entrelient, avec tant de fidèle affection, du lieutenant L'Hôte, cet officier d'artillerie qui protégea Ethe contre l'avance allemande par le feu du dernier canon de sa batterie. Il fut blessé, il est prisonnier en Allemagne.
Paris, 15 j armer 1918.
Monsieur,
Je viens de lire dans le Journal les premiers chapitres de vos Mémoires d'un engagé volontaire. Ils n'ont pas eu seulement pour moi Tintérôt que leur donnent vos qualités d'écrivain et vos souvenirs personnels, mais il se trouve que vous racontez d'une façon saisissante, dans la mesure où vous pouvez parler actuellement, l'affaire d'Ethe, et je connais tout particulièrement de ce drame un des acteurs les plus méritants mis en scène par vous, le lieutenant d'arlillerie qui a défendu le village et dont vc^us avez bravement aidé les opérations.
Il y a recueilli la citation suivante à l'ordre de l'armée : « L'Hôte, Georges, lieutenant à titre temporaire au 26** d'artillerie. Le 22 août, au combat d'Ethe, son capitaine ayant été mis hors de combat dès le début de l'action, a réussi à mettre cinq pièces en batterie dans les rues du village et a contribué efficacement à sa défense pendant toute la journée. A la fin du jour, bles«^é lui-môme grièvement, a élé fait prisonnier. » Cette citation a été insérée à Y Officiel du 5 juillet 1915.
^aLu
Le lieutenant L'Hôte a échappé au massacre des prisonniers parce qu'on Tavait porté dans une maison, mais il a expié durement dans les casemates de Magdebourg, dans les camps de représailles et dans une captivité qui n'a pas encore pris fin, l'inadvertance de ceux qui Font laissé aux mains de l'ennemi...
L'objet de ce mot, monsieur, est simplement (pour le cas où, la guerre finie, vous écririez en toute liberté l'histoire de ces événements) de vous faciliter la réunion de certaines précisions intéressantes. Excusez cette préoccupation d'un homme professionnellement habitué à la recherche de la vérité et de la justice, et veuillez y voir une marque de mon estime pour votre talent.
Je vous prie d'agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Bard, magistrat, 72, boulevard Saint-Michel
Et maintenant, un billet de TYser :
7 février i918. Cher monsieur.
En évoquant hier le souvenir du fantôme de Korteker, vous avez fait frissonner ceux d'entre nous qui n'ont pas connu l'Yser, ceux qui ne savent pas...
Korteker, Steenslraele, Boesinghe, Bixschotte, la maison du Passeur, autant de noms fameux où s'illustrèrent tant d'hommes fameux !
Comme ce temps semble déjà loin I Et cependant je me souviens, comme si c'était hier, de la visite du margis à l'Herberg du Lièvre (côte de Pilken). Vous accompagniez le général de Trentinian au P. C. du colonel Cordier (76' R. T.).
Nous étions tous surpris de vous voir affronter cette
zone dungereuse dont la circulation était interdite pendant le jour. Et chacun de commenter Taudace du divisionnaire et de son porte- fanion... dont noua parlâmes souvent comme un encouragement dans Texemple* Je suis, cher moneieur, votre eincère
Max Ridel, état-major G. C. 42,
Voyez le aouveuir que les territoriaux gardent du général de Trentiuian. Ab ! je «'ai rie» mventé,
tout ce que j^ai écrit fut vécu, et n^ême quand il vous semblera que je sacrifie àFirréel et à Tépique, je ne dis que la vérité, témoin cette lettre sur mon cauchemar pendant la bataille de la Somme (1) :
8 février 1918.
Cher monsieur,
Vous ne pouvez vous imaginer comme votre récit « Abris de la Somme » m'a amusé. Je me souviens parfaite «ent de la terrible nuit que vous avez passée,
L'abri auquel vous faites allusion était occupé par une partie du personnel affecté, en ce moment-là, à Tobservatoire « Robiuson » (sud de M...),
Le soldat (maréchal des logis de Belot) est aujourd'hui «ou8"lieutenant au 87« B. A, L. Le sergent était le signataire de ces lignes (alors sous-lieutenant au 10^ R. A. P.),
Je copserve précieusement le Journal du 6 février I9i8. Votre récit, que je relirai souvent, me rappellera une des nuits marquantes des cinq mois que j'ai passés
(1) Voir page iee.
consécutivement deas cette région. Si, par hasard, cela pouvait vous intéresser, je pourrais essayer de vous procurer une photo du poste d'observation.
Croyez, monsieur, à ma haute considération.
Léon Dgsprez, sous-lieulenant 6* R. A. P., 50* bat
C'est fini; Au revoir, lecteurs! Nous tâche de vous donner de nos nouvelles, si Dieu veut
Le 7 mars 1018.
irimirie L. MAKnuiux, t. iite Ciwall*.