Mémoires d'un gendarme
J'avais promis, l'année dernière, au |»ôre Sautereau le brigadier de gendarmerie, d’écrire un jour se» Mémoires 11 y a trois jours, c'csl-à-dirc vendredi soir, au coucher du soleil.
comme nous revenions de faire l'ouverture de la chasse en plaine, le jeune docteur L... et moi, nous avons trouvé le brigadier aux Charmilles.
Jean- Nicolas Sautereau n'est plus gendarme ; il a pris sa retraite et il vient d’étre décoré. 11 s’est retiré dans son petit bien de l'autre célé de la Loire, dans le Val; c’est uuc maisonnette blanche, entourée d‘uu côté d’un clos de vigne et de l'autre d’un arpent de prairie. Ce modeste héritage appât lient à sa fenunc. II a fait, lui, qucUpics économies sur sur.
traitement de trente-cinq années et acheté une inscription au grand-livre. Sautereau et sa femme ont de quinze à dix-huit cents francs de revenu.
I.e petit bourg de Sainl-Gralien-au-Val, qui touche à la maisonnette, voudrait bieu avoir l'ancicl) brigadier pour maire; mais il a refusé.
— Non, non, mes enfants, a-t-il répondu à ceux qui sont venus le lui proposer, j’ai été toute ma vie l'incarnation vivante et populaire de la loi, je su»» las de l'autorité et je veux me reposer. Si vous avez ltosoin d'un conseil, venez, mais ne me demandez pas autre chose.
Or, vendredi soir, l'ancien brigadier est venu me sommer de tenir ma promesse; il m’a du resté singulièrement abrégé la besogne, en me remettant un gros manuscrit dans lequel, presque jour par jour, il a consigné les événements importants de sa vie. Et c'est en le suivant au jour le jour, me bornant au r6le de rédacteur et d'arrangeur, que je vais raconter cette singulière existence.
U y a quarante ans, la Sologne était un pays tout à fait sauvage. On n’avait encore rien défriché ni assaini. Sous le» ajoncs dormait une eau bourbeuse ; les bois qui se succédaient sans interruption ne laissant à découvert çft et là que de maigres landes do terre snblonnrusc el improductive.
Les hameaux étaient clair-semés; les villages situés à de randes distances les uns des autres; les communications ifticiles, pour ne pas dire impossibles.
La population, chétive et malaisée, avait grand mal & vivre. Le fermier ne se lirait d'affaire qu'en no payant |«t» ses fermages. Le paysan braconnait au fusil, au collet, avec toutes sortes d’engins, et personne n’v trouvait à redire. Le braconnage était passé, en Sologne, depuis 1789, à l’étot do profession avouée, et quellr profession, grand Dieu) Le gibier, assez bon marché quand il arrivait dans les villes, so pavait un morceau de pain à celui qui le prenait. Un de ces Industriels qu'on nomme dans le centre pnulaiUert el qui font le commerce des œufs, du beurre et des volailles, parcourait les campagnes, les fermes, le» buttes de charbonniers ot de bûcherons, el payait un lièvre de dix-huit à vingt-cinq sous, un perdreau rouge six sous, un gris quatre ou cinq. Il donnait une livre «b* poudre pour un chevreuil. Le braconnage était donc un moy en d'existence à peu près avéré, el hui quelques grands propriétaires de Sologne, qui étaient chasseur*, nfl songeaient même pas aux moyen* de le réprimer, lorsque le prétcl du Loir-et-Cher fut changé à peu près à la même époque où M. le marquis de Vauxchatnps fut nommé député.
Tout cela se passait sous la Restauration, et tout au commencement. Le nouveau préfet. M. de b..., était chasseur, et très à cheval sur les privilèges de chasse ; le marquis de Vauxchamps, qui avait une terre considérable en pleine Sologne, entre nomurantin et Salbris, avait une halno violente du braconnage. Le préfet et le député s’entendirent; en moins d'un an, toutes les brigades do gendarmerie furent doublées, tous les gardes champêtres et forestiers destitué» et remplacés par des gens étrangers au pays.
Le tribunal de Romorantin entra dans la confédération et se montra sévère; les pauvres Solognots furent traqués, condamnés. On confisqua les fusils ; il y eut de la prison pour les récidiviste*.
Dan,-, un pays méridional, il y eût eu des révoltes à main armée; mais le Solognot a la fièvre, il est doux et iuoiïensif. Les plus enragés braconniers se soumirent un 4 un ; cl il n'en resta bientôt plus qu’un très-petit nombre.
Mais à l'époque où commence cette histoire, il en était quelques-uns encore qui bravaient toute autorité, et, de ce nombre, le plus hardi, le plus enragé, et celui qui, bien que Solognot de naissance, paraissait appartenir à une tout autre race, par la violence et l'irascibilité de son caractère, Martin Y Anguille.
D on venait ce surnom bizarre ?
Martin habitait avec sa femme et ses cinq enfants une horrible hutte en torchis, couverte de branches de sapin, en uise de toit, en plein bois, au bord d’un étang qu'on appelle i mare atu: Ragots.
Dans cet étang d'où s’exhalaient, eu automne, de pestilentielle* émanations, le» anguille* étaient assez communes,
et pendant bien longtemps te braconnier Martin avilit joint à sa première industrie celle de pécheur et oii avait fini par lui donner le nom du ]K>is*on qu’il capturait.
Martiu était un homme de petite taille, mais fort, trapu, énergique. Basané comme un Maure, 1 œil uolr, le» dents aiguës et blanches comme un carnassier, il avait une beauté sauvage sous scs haillons.
Sa maison, un bout de Champ, quelques nippes el le produit «lu braconnage de forêt et «Tenu, c'était tout ce qu’il possédait.
Il s'était marié à vingt ans, avec une femme plu» âgée que lui et «jui était devenue aveugle.
Martin avait eu cinq enfant*, quatre Ici» et une fille.
La fille était l’ainée. A douze ans, pleine de courage, elle s'en était allée dans le Val où les fermiers sont plu» aisés, sc louer comme gardcuac d'oies.
Le# quatre parlons étaient resté* au logis, vivant de la vie du père, c esl-ô-dire braconnant le gibier cl le poisson, allant avec lui le dimanche jusqu'à Salbris, où ils buvaient et se querellaient dan* les cabaret».
Il# étaient jumeaux deux par «leux. Matthieu ot Martinet avaient alors *eixe ans ; Jacques et Nicolas, quatorze.
Ce dernier restait sou veut à la maison, prenait soin de la mère aveugle et faisait la soupe.
Il était plus iloux «pie se# frères et disait bien souvent :
— Kn place de courir les bois, est-ce que nous ne ferioiif» lia» mieux de travailler notre clmmp el d'aller en journée dans le Val I
À quoi le» frères répond aïeul par des injures et le père par un coup de pied.
Martin- 1‘ Anguille souriait mémo parfois :
— Hl Je n’avais nas vu naître le garçon , je croirais qu’il Oit le fils «l’un garde OU d'un gendarme !
— • Il est bien à loi, répondait la femme aveugle ; seulement il a plus de bon »ens que vous tous.
Un soir de novembre, que la querelle recommençait sur ce point, Martin prit son fusil et dit à ses (ils :
— Il a neigé la nuit dernière. J ni connaissance d’une biche ol de son faon ; nous le* suivrons au pied jusqu'à leur viaud •. Il y a longtemps que nous n’avons lait un coup de fusil sur do aro* gibier.
— Ru ! mon homme, dit la femme aveugle, tu as «léjà eu deux procès cet été J tu sais bieu que M. Soher. le gardechef, l’n dit que si on le reprenait, lu irais en prison...
Eli bien ! répondit le braconnier, les enfunts te resteront pendant qno Je mangerai lo pain du Gouvernement, Yonel le* gartl
— Je n'y vais pas, dit Nicolas.
— Tu viendrai , brigand I s’écria Mnrliu-l’Anguitlc en levant lu crosse de son fusil sur son fils. Vas-tu |«» renier le métier de ta famille A présent !
Kt 11 h* poussa rudement dehors , le forçant à marcher devant lui.
La neige courrait la terre, <-l il faisait ce qu’on nomme vulgairement un froid «In loup. Le ciel était clair et la lune y brillait de tout son éclat.
— Non# y verrons A tirer comme en plein jour, dit Martinl'Anguilie on s'engageant le premier dans un petit sentier qui courait sou* bols.
Lui seul avait, en apparence du moins, un fusil.
C’était une Artne de gros calibre a deux coups.
Matthieu et Martinet, les deux alités, avaient eux, quelque chose «l'entortillé sous leur blouse. C’était ce classique fusil brisé en trois morceaux , A peu près «lisjaru aujourd’hui, mais dont les braconniers su sont servis bien longtemps.
Jacques et Nicolas , les deux plu» jeunes fils , avaient la spécialité «les collets.
Le premi«;r surtout excellait à courber une branche d’arbre sur le passage «l’un chevreuil. Quant A Nicolas, le métier ne lui plaisait guère, mais il n’en savait pas moins pnnneauter les lièvre* cl les lapins «*l construire le piège ingénieux de l’abreuvoir où sc prennent si sottement les bécasses.
Quand ils furent à une cerlahie distance de leur habitation. le père dit à ses fils :
— Je vous ai tous emmenés , parce que je voulais que U
MÉMOIRES DTI N GENDARME
vieille voua laissât tranquilles avec «es gendarmes, scs procès et sa prison ; mais nous n’avons pas besoin de nous en aller de compagnie, comme une horde de marcassins. La neige est dure : ça fait du bruit en marchant.
Matthieu répondit :
— Je vais aller voir du edld de la marc aux Chevrettes. Il doit y avoir un coup à luire.
— Moi, dit Jacques, je vais aller relever mes collets à lapin. ^ f
— Je mus avec toi, fit Nicolas.
— Oh ! toi, non, s’écria Martin-l'Anguillc qui était toujours irrité contre son lils. Tu ne me quitteras pas, gredin ! et bon gré, mal gré, il faudra bien que tu deviennes un vrai braconnier de plaine et de forêt.
— Puisque vous gardez le feignant, dit Martinet, l'un des grands Frères de Nicolas, vous n’avez pas besoin de moi.
— Où vas-tu donc ?
— Je vais faire un tour du côté de la ferme des Trois- Chenet.
— Alt ! et qu’esl-ee «jue lu veux y Faire, gars ?
— J’ai idée que la Illicite à Jean Féru, le fermier, me trouve à son goût. *
— C’est possible, grommela Martin-l'Anguillc; ruais comme Jean Féru a du bien cl qu’il pourra peut-être donner quatre ou cinq cents francs en beaux écus à la tille, elle «ne sera pas pour loi.
— A savoir, üit Martinet.
— C’est tout su, dit brutalement le itère.
— La Mndclinc est une tète chaude f ce qu’elle veut, elle le veut bien l je l'enlèverai et nous nous eu irons dans le Val, ou bien encore de l’autre eOlé de la Loire. Alors faudra bien que Jean-Pierre consente !
— Go que tu dis là est uni. murmura le |ietil Nicolas.
Mais son père lui allongea une taloche :
— Mêle-toi donc de ce qui le regarde, affreux gamin ! lui dit-il. Kl toi. le gars, fais ce que lu voudras. Apres ça, nous aurions tout de même besoin d’une femme à la maison.
Martinet s’en alla, tirant tic sou cote, comme avaient fait scs deux frères, et Martin*!’ Anguille resta seul avec son liL Nicolas.
Ce dernier était tout tremblant. C’était une nature nerveuse, délicate, impressionnable et fort bonne ail fond, car elle avait résisté jusque-là aux exemples déplorables de son père et de scs frères.
— Mais, père, dit-il encore, savez-vous bien que ma mère , avait raison tout à Pltcute.
— liaison, de quoi ?
— I.es gardes, les gendarmes, tout cela s'entend contre vous, depuis quelque temps.
— Oui, mais je suis un hou gibier de change. N'aie pas peur... ils ue me pinceront pas.
% — Tenez, père, reprit Nicolas d'une voix suppliante, si
vous m’en crovox...
— Kl» bien?
— Nous retournerions A U maison.
— Marche, bandit, ou je te casse la crosse de mon fusil sur le dos I répondit durement le braconnier.
La lune tamisait sa clarté à travers le feuillage et resplendissait sur ta neige.
Tout à coup Ma ri in- l’Anguille s’arrêta :
— Tiens ! dit-il, connais-tu ça ?
lit il montrait à son fils de largos empreintes sur lu neige.
— C’est un piquet de chevreuil, répondit rcufnnl.
— Aussi vrai que tu es un lin braconnier et moi un imbécile! répondit dédaigneusemeni Martin-l’Anguillc. Ne rcconnais-lu donc pas les foulées d'un cerf ?
L'enfant se pencha avec curiosité. Alors Martin-l'Anguillc. qui tenait à faire lY-riiirutiou de son Uls, lui «lit :
— La foulée est profonde et biru marquée ; le pied estrond et gros; c’est un cerf de passage. Il n’est pas de ces cantons ; je crois bien qu’il vient des forêts d'Orléans ou de Monlargis. Mais comme ses allures ne sont pas régulières et que le pied de derrière est àcété de celui do devant, ce n'est pas un vieux six-cors ; c'est un cerf à sa deuxième tétée tout au p4üO. Nous allons le suivre, je parie que nous h* trouverons à la rr/MuerV avant un quart d'heure.
La trace du cerf se continuait sur la ueige, traversant les taillis et les petites futaies de sapin, qui sont très-nombreuses eu Sologue.
Mari in et son fils cheminaient toujours.
Le premier, qui avait coulé deux balles mariées dans son canon gauche et mie balle frmiehe dans son canon droit, s'arrêta tout à coup.
— Qi l’avez- vous, père ? demanda Nicolas.
— Jai entendu du bruit, il me semble.
El le braconnier se conclut, l’oreille contre terre pour mieux écouler.
— C’est le vent, dit-il enfin en se relevant. Il n’y a personne en forêt... Les gardes trouvent qu’il fait trop 'froid, et les gendarmes sont couchés.
Le* allures du cerf devenaient plus irrégulières encore et ranimai paraissait fatigué, à en juger par la profondeur de ses empreintes.
Martin-l'Anguille s’arrêta encore.
— Tiens, dil-il à son lils en lui monlranl un fourré de broussailles devant lequel s’ouvrait une étroite éclaircie, pour siïr le cerf est là-dedans. J’ai mon plan. Je vais aller rie l'autre côté «In buisson et je me (tosierni.
— Bon !
— Toi. tu vas rester ici. Tu prendras deux cailloux et lu les frapperas l’un contre l’autre en marchant droit sur moi.
— Oui, père, répondit l’enfant, chez qui l’intérêt de cette Chasse dominait momentanément les répugnance* que lui inspirait le métier de braconnier.
Marlin se glissa le long des arbres jusqu'à l’endroit indiqué et s'accroupit au bord du gros buisson qu’il jugeai: renfermer le cerf.
Muet, Immobile, le fusil à lYqwuile, le doigt sur la détente, il attendit.
Alors roulant marcha droit sur le buisson en faisant claquer ses cailloux ot criant rie temps en temps : .Ire f are! are !
Mu tin ne Vêtait pas trompé. Le cerf était dans le buisson : nu bruit, il se dressa inquiet hésita un moment, car, ainsi que l’avait jugé le braconnier, r’ét.iit un cerf de nassage et qui était épuisé de fatigue ; puis il bondit hors du buisson et s’arrêta de nouveau, en pleine cl lirièfe, celte fois lu tète haute, prêt à affronter le danger.
Il était en pleine lumière, n soixante mètres du braconnier.
Marlin pressa la détente, le coup partit; In cerf fit un bond prodigieux cl retomba mort. La balle franche l’avait frappé au cu'ur. Mais comme le braconnier joyeux s'élançait sur sa victime, un pas précipité retentit sous bois et Martin vil appuraitre le tricorne d’un gendarme au clair de lune. U
— Ah! rett'* lois, Mnrlin-I’ Anguille, rria le gendarme, il fait assez clair pour qu’on le reconnaisse.
Marlin voulut prendre la fuite et cria :
— Sauve-toi ! jietiot !
Le gendarme le poursuivit :
— J’ai ordre de l’arrêter, continua le gendarme et lu ira» fiuir la nuit dans la prison de Homuranlin.
Martin courait toujours ; mais le gendarme était jeune, agile et connaissait parfaitement la forêt.
— On t’a pourtant prévenu, continua le gendarme qui gagnait du terrain, mais tu es incorrigible)... tu auras tes six mois de prison...
En courant, Martin lit un faux pas, donna tète bnisséc contre uu troue «l’arbre et tomba.
— Ali ! canaille ! mnrmura-t-il, imputant au gendarme le mal qu’il venait «le se faire. Son front Vêtait ouvert et le sang en coulait.
— R ends- toi ! cria le gendarme en arrivant sur lui.
Mais le braconnier qui n’avait pas lâché son fusil dont le canon gauche était toujours chargé, aveuglé par le sang, ivre de rage et «le douleur, répondit :
— Tiens ! voilà cpiimic je me rends!
Et il épaula et fit feu presque à b ont portant sur le gendarme, qui tomba à son tour comme était tombé le pauvre cerf.
Martin-l'Anguillc n’avait jamais commis de crime jusquelà. Jamais, même, il ne s'iHait npproprié l«» bien d’autrui, honnis le gibier. Mais, dans l'esprit du braconnier, le gibier est à tout le momie.
A peine le malheureux cut-il vu tomber le gendarme qui! la peur le prit. éc> cheveux se hérissèrent, ses yeux s'injee*
lèrenl de sang, son cœur cessa de ImUio. Il \ il se dresser l'échafaud devant lui, et oubliant son fils, oubliant le cerf, tansc de son forfait, il prit la faite sans meme songer & s'assurer si le gendarme était mort ou non.
Or ce dernier avait n\u l'une des deux balles mariée.dans la poitrine. L'autre avait dévié et s'était enfoncée dans un tronc d'arbre.
Le malheureux soldat de la loi était tombé privé de connaissance et baignant dans son sang, dépendant il n’était (Mis mort, et il ne tarda |K>int à revenir ii lui, sous une impression de froid qui avait des transitions de chaleur subite.
I*n liomtnc, un enfant plutôt, essayait de le ranimer, en le frottant aux tempes et au visage, avec de la neige mise en boule. De là ces alternatives de froid et de chaud.
Cet enfant, on l'a deviné déjà, c’était le petit Nicolas, le fils du braconnier.
Nicolas n'avait point calculé que donner des soins au gendarme et chercher à le sauver, c'était perdre son père. Nicolas u'avait vu qu'un homme en danger île mort, et il 6Uit accouru, laissint son père prendre lâchement la fuite après son ignoble action.
La vie se traduisit chez le gendarme par un soupir ; puis ii rouvrit les yeux, regarda autour de lui et vil le petit braconnier.
— Qui es-tu donc, toi ? lui dit-il.
L'enfant ne répondit pas.
Il avait déchiré si chemise et la déchiquetait avec ses dents; il en a. ait fait une sorte de charpie avec laquelle il bouchait le trou fait par la balle et essayait d’étancher le sang qui coulait avec abondance.
— Monsieur, dit l’eufaut, si vous pouviez seulement marcher cinquante pas, il y a une butte de bûcherons tout près, où il n’y a personne... Je vous y ferais du feu, et je pourrais ensuite aller chercher du secours.
Le gendarme essaya de se lever; niais il retomba et murmura d'une voix éteinte ;
— J’ai froid...
Et ses yeux se fermèrent de nouveau.
Le petit Nicolas était de taille exiguë, mais, comme tous les gens nerveux, il devenait très-fort quand il obéissait ù une grande surexcitation. Il prit le gendarme à bras le corps, lit un effort surhumain et le chargea sur son é|wiu1e. Il comprenait bien que si le gendarme demeurait une heure encore exposé au froid glacial de la nuit, c'était un homme mort.
Alors, pliant sous le faix, mais se roidiàsant et puisant dans son courage des forces presque surhumaines, il se mit en roule.
Le gendarme s'était évanoui de nouveau.
Ainsi qu’il l’avait dit, Nicolas n'eut guère plus d’une cinquantaine de pas à faire pour arriver à la hutte* des bûcherons. C'était mu* sorte de hangar bâti avec des madriers réunis les uns aux autres par de la terre glaise et couvert de branches d’arbres. Les charbonniers y trouvaient un gîte les jours de pluie; ils y avaient mémo* installé une cheminée rustique, formée de trois pierres, et d’un trou dans la toiture pour laisser passer la fumée.
Les derniers hôtes de la butte qui, du reste, était un peu à tout le monde, y avaient amoncelé des feuilles mortes et de la fougère.
Nicolas coucha le gendarme sur ce lit improvisé.
La lune brillait toujours nu ciel, cl on y voyait comme en plein jour.
Ensuite l'enfant qui, comme tous les braconniers, avait toujours sur lui un briquet et de l'amadou, entassa quelques brandies mortes, quelques poignées de bruyère sèche et y mit le feu. La chaleur ranima le gendarme’ plus promptement que ne l'avait fait la neige tout à l'heure. L'enfant lui avait ôté son uniforme, et. guidé par mi merveilleux instinct, il avait mis une couche do neige sur la blessure.
— Brave enfant, murmura lr* soldat, tu ne veux donc pas que je meure ?
— Si j'étais bien sûr qu’il ne vous arrive rien d'ici mon retour, répondit Nicolas, je descendrais jusqu'à Salbris chercher >1. Chipol. le médecin. Il ne me faudrait pas une heure pour faire les deux chemins.
— Non. reste, dit le gendarme.
Et il essaya de se soulever et de se remettre sur son séant.
C'était un homme de trente-cinq ans a peine. U avait fait deux congés dans les chasseurs d'Afrique avant d’étre gendarme, et sa poitrine était couturée de cicatrices.
— Bah ! dit-il avec un lin sourire, j’en ai vu bien d’autres, va ! et je n’en mourrai pas cette fois encore.
La neige et les lumWaux de chemise, convertis en charpie, avaient arrêté le sang.
Le gendarme |>orta la main à sa blessure et dit :
— Je crois bien que la halle n’est pas entrée et qu’elle a glissé entre les côtes.
— Je vais courir à Salbris, reprit l’enfant.
— Non, attends...
Et le gendarme parvint à sc mettre debout et s'approcha du feu.
— J’ai soif! dit-il.
Nicolas alla prendre de la neige dans scs mains et la lui lendit.
Le blessé en mit une poignée dans sa bouche ; puis, à la lueur du l'eu, il se prit à regarder son sauveur.
— Mais qui es-tu donc, toi ? répéta-t-il.
L'enfant courba de nouveau la tète.
Un vague souvenir illumina tout à coup l'esprit du gendarme :
— Tu cs Nicolas ! dit-il.
— Oui, balbutia refilant.
— Le fils de Martin !
L'enfant soupira.
— Ah! malheureux I s'écria le gendarme, et lu veux aller chercher un médecin à Salbris ?
— Je ne |*cux pas vous laisser mourir sans secours, balbutia Nicolas.
— Mais tu ne sais donc ]«is qui a tiré sur moi ?
. L'enfant se tut.
— C’est ton père, malheureux, et d’un mol je puis l'envoyer à l‘ échafaud !
Nicolas joignit les mains :
— Grâce pour lui! murmura-t-il.
— Soit, répondit le gendarme ; mais si tu veux que je me taise, il faut que tu te sauves toi-méme.
— Oh ! non, dit l’enfant, je ne peux pas vous laisser seul. Tenez, ne voyez-vous pas nue la faiblesse vous reprend...
En effet, le gendarme à bout de forces, se laissa retomber sur la couche de bru v ères.
Nicolas avait parfaitement compris, cependant, ce que venait de lui dire le gendarme. S'il allait à Salbris, le bruit de l'attentat commis sur le gendarme se répandait, on ouvrait une enquête, et sa présence à lui, Nicolas, auprès du blessé, devenait une preuve terrible contre le meurtrier.
La* gendarme lui tendit la main ;
— Ecoute, mon garvou, lui dit-il, sans loi je serais mort, car le froid m'aurait pris, et peut-être qu'on n’aurait jamais découvert mon assassin. Il ne faut donc pas que ta bonne action tourne contre toi-méme. Reste auprès de moi. Quand je me sentirai un peu plus fort, je m’appuierai sur toi et je tâcherai de gagner le nord du bois.
L’enfant et le gendarme passèrent le reste de la nuit dans la hutte.
Le premier entretenait le feu ; l'autre étanchait sa soif ardente avec de la neige.
Au matin, un peu avant le jour, la lune quitta l'horizon.
— Maintenant, allons, dit le gendarme.
Et il sortit en chancelant et s'appuyant des deux mains sur les épaules de Nicolas.
Lu marche fut longue cl pénible.
la? blessé trébuchait souvent; souvent les forces lui manquaient, et il était obligé de s'asseoir. Nicolas ne le quittait pas. Enlin. comme le premier rayon du soleil se montrait, ils atteignirent la lisière de la lorét. Un voyait à un quari de lieue de distance les toits et le clocher de Salbris.
— A présent, va-l'en ! dit le gendarme. Je me traînerai comme je pourrai. Et ne crains rien, je ne dénoncerai pas •ton père!
Son crime accompli, Martin -l’ Anguille s’était sauvé.
Pendant près d'une heure il avait couru au hasard dans la forêt, en proie à une terreur délirante, le front baigné de sang et les yeux injectés. L'échafaud se dressait devant ses yeux à chaque pas qu’il faisait, et l'épouvante précipitait sa course.
Mais celle surexcitation, facile à comprendre si on songe
3 ue, jusque-là, cet homme n'avait jamais commis que des élits de chasse el de pèche, se calma peu à peu avec la douleur de celte blessure qu'il s’était faite à ht tôle et qui, sans doute, était la cause première do son crime. Alors vint la réflexion, et avec la réflexion le sentiment de conservation qui s'empare de tous les criminels après la perpétration de leur forfait.
La terre était couverte de neige et chaque pas laissait une empreinte.
Martin, qui d'abord avait couru dans la direction de la maison, s'arrêta et comprit qu’il se perdait inévitablement s'il ne parvenait point à faire perdre sa trace avant de rentrer chez lui.
11 croyait fermement que le gendarme était mort. Martin n'avait jamais manqué sou coup, et sa halle tuait roide d'ordinaire. .Mais les autres gendarmes, ne voyant pas revenir leur camarade, se mettraient à sa recherché, trouveraient le cadavre et suivraient le meurtrier A la piste.
Martin faisait toutes ces réflexions, arrêté au milieu de la clairière où il avait tué le cerf. Une sorte d'instinct l’avait ramené en cet endroit. Cependant il ne fallait plus songer à emporter l'animal.
Le braconnier reparut sous l'assassin.
— C’est dommage ! murmura-t-il.
Alors il eut une ruse étrange ; il se déchaussa d’an pied et mil son soulier à contre-sens ; puis, comme il 11 e pouvait plus marcher ainsi que fort difficilement, il se dirigea vers un petit cours d’eau qui traversait la forêt La trace, ainsi faite, laissait croire «à deux hommes qui auraient marché en sens inverse, sur une seule jambe : une véritable énigme !
Il mit près de deux heures pour faire une demi-lieuc et arriva au cours d'eau. C'était un ruisseau assez large et profond en de certain endroit», assez pour qu’un homme s’y pût noyer.
Martin se dit :
— Si on suit ma piste jusqu’ici, on croira que l’assasin du gendarme s’est péri.
H remit ses souliers, passa la bandoulière de son fusil autour de son cou et se jeta bravement à l’eau, malgré La rigueur extrême de la température.
Tant qu'il ne put prendre pied, il nagea vigoureusement ; puis, arrivé en un endroit où l’eau était moins profonde, il continua à marcher dans l’eau.
Le ruisseau aboutissait à l’étang. L’étang était profond; Martin se remit à la nage cl vint aborder devant sa maison.
Comme il grimpait sur le bord en se cramponnant à des ajoncs, il entendit des voix confuses à quelque distance. H prêta l’oreilîe et demeura blotti dans les ajoncs. Les voix se rapprochaient ; il y avait une voix d'homme et une voix de femme.
La voix d’homme était celle de Matthieu, un de scs fils.
La voix de femme, en arrivant à son oreille, le fit tressaillir et il se remit à trembler de tous ses membres, saisi d’une étrange et impérieuse émotion. C’était cependant une voix claire et tendre, fraîche el presque rieuse, une voix de jeuno fille.
Mais Martin avait reconnu sa tille.
La Mariette, comme ou l’appelait, était alors Agée de dix-sept ou dix-buil ans.
C’était cette enfant courageuse qui s’en ôtait allée cinq ans auparavant du toit paternel pour aller gagner sa vie.
Le' départ de sa bile était peut-être le seul chagrin réel que Martin-f Anguille eût ressenti de sa vie. Cet homme dur, farouche, taciturne el coipme replié en lui-même, n’aimait ni sa femme, ni scs lils, mais il aimait sa fille !... Devant elle, il était sans force et sans volonté ; si elle lui avait commandé de ne plus chasser, peut-être bien qu’il eût obéi.
Or, depuis cinq ans, la Mariette était chez les mêmes maîtres, dans le Val.
Chaque année, pour Noël, elle avait huit jours à elle el venait voir ses parents. Chaque année aussi, elle leur apportait la moitié «le ses gages, dont elle avait touché le montant la veille de la Toussaint. Puis elle s’en retournait, non plus garder les oies, maintenant qu’elle était une grande fille, mais être servante de ferme.
Or, l'émotion qui s’empara de Martin fut d'autant plus grande qu’il se sentit pris à la gorge par le remords de son crime.
11 aurait bien affronté le regard de ses fils, mais suppor-
lerait-il celui de sa fille. Je regard honnête et limpide?
Uu moment , caché dans les ajoncs, il écouta causer les deux jeunes gens.
Matthieu disait :
— C'est pourtant vrai que c’est après-demain Noël. Ma foi ! il n'y avait que lu mère qui s'eu souvint à la maison. Nous autres nous ne savons comment nous vivons. Martinel est allé passer la veillée dans la ferme à Jean Féru, rapport A la Madoline ; moi, j’ai relevé mes collets ; le père et Nicolas sont A l'affût.
— Mon père est incorrigible et vous autres aussi, dit la Mariette avec douceur; il vous arrivera malheur quelque jour, vous verrez ca...
A ces mots Martin eut froid an cirur.
Mais il fit un effort de courage et se montra tout debout au clair de lune sur la berge de l'étang.
La maison était à vingt pas ; un filet de fumée s’en échappait, et les vitres de papier nuilé de l'unique, fenêtre laissaient passer uu reflet rouge Aire. Bien qu'il fût deux heures du matin, il y avait du feu dans l’Aire et h mère aveugle nélail pas encore couchée.
L’arrivée de sa fille en était cause, cir la Mariette était venue heurter à la porte un petit quart d’heure après le départ en forêt île son père et ne ses frères.
Cette année, elle avait devancé son arrivée d’un jour. Elle s’en était venue à pied, à travers bois, pour aller au plus court, un |ieiii paquet de bardes sur la tête, vêtue de sa robe des dimanches et chaussée «le bons sabots tout neufs, cheminant gaillardement et ayant fait ses dix lieues dans sa journée.
La mère el la fille s’étaient attardées à causer; elles avaient tant de choses A se dire depuis un an qu’elles ne s'éluient Mies! Et puis In Mariette ne voulait |>as se coucher que son père ne fût de retour.
Matthieu était rentré le premier.
Le Irère el la so*ur s’éluicnl remis à jaser.
Matthieu était plus causeur, plus expansif que son frère jumeau Martinet.
Après Matthieu, te petit Jacques était entré à son tour atec un sac de Itérasses prises au collet.
Jacques avait embrassé sa sœur et s’était couché.
Mais ni Martinet, ni le père, ni le |M’tit Nicolas n’étaient rentrés.
La Mariette aperçut Marti n-T Anguille qui venait de se dresser au Iwrd de l’étang, jeta un cri de joie et conrut à lui les bras ouverts.
Martin était ruisselant.
— Ah ! mon Dieu, exclama la jeune fille, vous êtes donc, tombé à l’eau ?
— Oui, répondit Martin, je m’étais posé lA-lras, de l’autre côté, |iour attendre qu’un chevreuil vint boire; je me suis laissé endormir par le froid et je suis tombé. Une fois dam l'eau, je suis venu à la nage.
— C’est drôle, tout de même, fit Matthieu en s’approchant; vous n’avez pas perdu votre fusil ; est-ce que vous l’aviez, comme ça passé en bandoulière, pour guetter les chevreuils?
Le père jeta A son tils un regard farouche el ne lui répondil pas. Puis il dit à sa fille :
— Nous ne t'attendions que demain, petiote. Viens nouson A la maison, je suis transi.
— Je vas vous faire un bon feu, dit la Mariette ; il y a de la sounc qui chauffe. C’est moi qui l’ai faite.
— Je n ai nas faim, murmura le barconnier d’un air sombre. Puis il oit encore : — Ton maître t'a laissé venir «n jour plus tôt ?
— Oh ! dit la jeune fille avec un sourire, mon maître ne me refuse plus rien, maintenant !
— Et pourquoi donc ça, lit Martin avec inquiétude, comme il mettait la main sur la bobinolte de In porte.
— Hé! père, dit naïvement la Mariette, si je voulais me marier, «rst-ce que vous me refuseriez votre consentement ?
La Mariette entra à ces mots dans la maison, et 1 m reflets du feu éclairaient en plein son visage.
— Le lils à mon maître me veut prendre pour femme A tout prix, dit-elle encore.
Martin-l'Anguille regarda sa tille, et ne put se défendre d’un sentiment d'admiration. La Mariette était vraiment une jolie tille, et on s’expliquait, on la voyant, le goût du tils de suit maître.
Mais, comme Martin-l'Anguille entrait A son tour dans la
maison et su trouvait pareillement éclairé par le rayonnement du feu, la Marin u* eu! une exclamation d effroi.
Hile avait n|x-rçu le front ensanglanté du braeouniei .
Martin-I'Auguille nvait i»ourt.ml baigné sou front dans l’étang; mais le sang coulait toujours peu ù peu, comme une source i \ demi tarie, et depuis qu'il était sorti de l'eau, son visage s’était de nouveau rougi.
— Père! père! crin la Mariette, vous êtes donc blessé!
Martin tressaillit, niais il ne (>crdit |ms sou sang-froid :
— Oui, dit-il; en lomlunl dans l’étang, je inc suis cogné à un de ces pieu* qui sont destinés ii retenir nos filets.
— Ali! lit M iiil lieu, qui regarda sou père d'un air étrange.
— Ce n'est rien, continua Martin-]' Anguille en s'essuyant le front du revers de sa inanclte.
El il alla s'asseoir au coin du feu, pour sécher ses habits.
La mère aveugle ne faisait pas grand bruit dans la maison; elle allait et venait par suite de sa grande habitude, comme si elle av.nl vu clair, et les plus petits recoins lui étaient familier*.
Son mari l'avait toujours fait trembler, et jamais elle n’ osait le questionner. Elle ne demanda donc point ce que signifiaient les paroles de sa tille; elle n’osa |miui s'enquérir de la gravité de la blessure de Martin.
Celui-ci lui dit durement :
— Allons! femme, puisqu’il y a de U soupe, pose-la sur la table. Jo mangerai \ oIonLieni un brin.
La Mariette aida su mère; au Inuit de quelques minutes les assiettes furent emplies et Matthieu mil sur la table un pichet de cidre.'
Ce dernier observait son père et semblait chercher le mot d'une énigme.
Martin se mit à table, mais il 11e mangea pas. Il était sombre et n'osait regarder personne.
Ce pondant la Mariette s'était mise à jaser, comme une fauvette qui revient au nid et raconte tout ce qu'elle a vu eu fendant le bleu du ciel et en courant les baissons voisins.
— Tu vas donc le marier ? disait Matthieu d'un air distrait, car la blessure de son père le préoccupait non moins que le fusil en bandoulière avec lequel, disait-il, il était tombé dans l'étang.
— Oui, répondit la Mariette, si toutefois le 41èr e et la mère y consentent.
— Ab ! chère enfant du l>ou Dieu ! murmura l'aveugle ; est-ce que nous voudrions faire manquer Ion bonheur ?
— Voyous, dit Martin d'un Ion bourru (pii déguisait mal ses angoisses, faut encore savoir...
— Quoi donc ? fil la Mariette.
— Les tenants 01 les aboutissants de la chose , pardiuo !
— C'est mon avis, ajouta Matthieu. Tou maître est-il à son affaire ?
— Vous savez bien que la ferme est à lui ; il aurait soixante mille francs passés que va ne m’étonnerait pas, répondit la Mariette.
— Fl le gars est fils unique ?
— Oui.
Le sombre visage de Marlm-l'Anguille s'éclaira subitement.
— Jour de Dieu! murmura-t-il, une ferme de soixante mille franes ! mais tu seras quasiment une dame.
La Mariette prit lu main de son père :
— Vous vous en viendrez tous vivre avec moi, dit-elle. Mes frères aideront mon mari... Vous autres... vous vous reposerez...
— Moi, dit brusquement Matthieu, je reste ici.
— Fl pourquoi donc ça J fit la Mariette.
— Parce que je me suis adonné À la chasse, et qu’il n’y a pas de gibier dans le Val.
— Vous avez tort, dit encore la Mariette, ça vous jouera un mauvais tour votre passion de r lut*se. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux travailler honnâlemeat ?
— C'est peut-être vrai ce qup tu dis là, petiote, murmura Marlin-l’Anguille avec un sourire, mais il est trop tard pour changer ses habitudes.
— Et puis, reprit Matthieu, les beaux-frères, ça ne » accorde pas toujours. C’est pas la peine do nous déranger.
Martin frappa du noiug sur la table :
— Mais e est pas le tout, dit-il, que le garçon ait du bien.
— C’est un travailleur, dit la Mariette.
— Faut encore. .
— Son père et lui ont bonne odeur dans le pays, continua la pauvre tille, eosl des braves gens...
— Te plaltd] ?
A cette question posée à brùlc-pour|H>iiil, la Mariette su prit à rougir et I laissa les veux.
— Allons ! dit-il, c’est bon en ce cas!
11 avait momentanément oublié son crime pour se repaître du bonheur futur de son enfant. Mais ce calme fut de courte durée. Il se leva tout à coup et dit à ton fila ;
— Ab! ça, oit sont doue les autre* ?
— Jacques est couché, répondit Matthieu.
— Et Martinel ?
— Dame ! Martinet est comme les lièvres bouquins, il ne rentrera pas avant le jour.
— El Nicolas?
— Nous ne l'avons point vu. dit Matthieu. Mais est-ce que vous ne l’avez point emmené avec vous?
— Nous nous sommes quittés en forêt,
— Tout ça c’est drùle ( murmura Matthieu, qui garda de nouveau le silence.
— Petiote, reprit Martin-l'Anguille, lu dois être lasse. Tu as fait un hou bout de chemin aujourd'hui.
— Ça c'est vrai, répliqua la Mariette, mais rien que de vous voir ça m’a délassée.
— C f'i égal, faut aller te coucher.
— Kl vous aussi, j'imagine, père, dit la jeune fille.
— Oui ; mais, auparavant, je vais aller fumer uoo pipe dehors. J’ai mal à la tête.
El Martin -1 Anguille bourra sa pipo, fil signe à Matthieu et sortit avec lui, après avoir mis sur le front de sa fille un fiévreux bai*er.
— Mais dites donc, lo père, fil Matthieu, lonaïu’jjs furent dehors, est-ce que vous u'étiez pas parti sur le pieu dun cerf?
— Je ne l'ai pas retrouvé, répondit le braconnier
— Pour sûr, j'ai do» Iwurdoiinemenl* dans les oreilles,
ricana Matthieu, car je croyais bien avoir entendu uu coup de fusil. <
— |l n’y a pa* que nous en forêt.
— Oui mais votre fusil, ça *e reconnaît de loin.
— Alors, fit brusquement le braconnier, c’est moi qui ai tiré, eu ce cas ?
— J'en mettrais bien ma main au feu. aller !
— Eli bien ! e'ûst vrai, dit Martin, j'ai tiré le cerf.
— Ah ! vous en convenez J
— Mais jo l'ai manqué.
— Même la seconde fois ?
— ijii'cst ce-que tu veux dire ? demanda Martin on regardant MOI fil» de IntVi rs. »
— Je veux dire qu'à un quart d’heure de dislanco, vous avez tiré un seaoud coup de fusil,
Martin prit vivement lo bras do son fils.
— Tais-loi ! dit-il d’une voix sourdo.
— Père, reprit Matthieu, vous avez lort do vous méfier do moi.
— Je ne me méfie de personne...
— Alors, vous feriez mieux de me couler la chose.
— ( Hiello choso ?
— J'ai idée que vous avez fait un mauvais coup.
— Mais lais-loi donc, pie borgne I grommela le braconnier.
— Ecoutez doue, continua Matthieu, si c’est comme ç i, vous feriez bieu peut-être de filer eu forêt... Oit ne
Martin-IAnguille, dont les angoisses redoublaient, ii'héftita plus & se confier à son fils. Il lui avoua tout.
Matthieu était un garçon calme; jl ne manquait tii do prudence ni d'intelligence.
— Vous êtes dans de mauvais draps, p- re, dit-il.
— Bah ! le gendarme est mort, et j’ai fait perdra ma trace, dit Martin, qui essayait de faire passer dans l'esprit do sou fils une sécurité qu’il ne partageait pas lui-oièiue.
— Mais, Nicolas, où ost-d ?
— Ah! le brigand, murmura Martin, il est capable de me vendre.
— Tenez, père, dit Matthieu, voulez- vous que je vous donne rtn conseil ?
— Parle.
— Reprenez votre fusil, mettez un pain dans votre carnassière, et allez.-Yous-cn forêt du côté des grottes. Faut tout prévoir et attendre ce qui arrivera demain.
Martin songea à sa fille.
— Mais... la Mariette ? dit-il d'une voix tremblante.
— On lui fera une histoire... •
Martin hésitait encore...
En ce moment, srn» ÜIs et lui virent se dresser l'autre côté de l'étang la sillioueUode Martinet.
VU
D'où venait Martinet?
Martinel , ainsi qu’il l'avait annoncé , s'en était allé à la forme de Jean Féru, passer In veillée, et courtiser la Matlelino, une assez jolie fille qui devait avoir quelque bien en mariage.
Le fermier de Sologne n’est pas riche; miné par la fièvre, il travaille peu : la plupart du temps, il no peut payer son fermage, et comme son maître sait bien que s'il lo remplace il lie trouvera p is mieux, il se résigne à le garder Four les géographes, la Sologne commence à la Loire . [tour les gens bien informés, elle no commence que sur le plateau, c'est-à-dire à deux ou trois lieues du fl- uvo.
Entre la Loire et le plateau s’étend une contrée plus saine et plus fertile qu'on nomme le Fol. Là, le paysan a rarement la lièvre, il est plus à son aise, il se nourrit mieux.
Lu Solognot s’en vient volontiers chercher fortune dans le Val ; le paysan du Val, par contre, ne déteste pas monter en Sologne.
Dans le Val, la terre est chère; on cil a jiour beaucoup d'argent. Sur le plateau, elle est pour rien, ot |Kmr 60,000 francs on a 5 ou 600 arpents.
Le fermier du Val se laisse toujours tenter par celte étendue. Il quitte la métairie qu'il expoilail pour aller louer en Sologne. Il part aisé, avec de bons équipages de charroi, du grain pour les semailles, et un outillage complet; il a de beaux écus neufs dans un sac de cuir, et il arrive chez sou nouveau propriétaire, offrant toutes les garanties désirables.
Dès la première année, il cultive avec ardeur, tourne et retourne celte terro ingrate et sablonneuse comme il ferait de la terre brune et grasse du Gàtinais, et il est tout étonné d’obtenir une maigre récolte de blé uoir, de single cl de pommes de terre. Au bout de trois ans, les économies ont passé à paver le fermage ; au bout de six. lu fermier est endetté. La picote décime ses troupeaux, la lièvre gagne ses enfants, sa femme et lui-même. Alors il songe à sa ferme de quarante arjwuts dans le Val, sur laquelle une charrue suffisait, et où il récoltait du froment. Mais il est trop tard, il est engréné, comme on dit ; la dette l'onchalne à lu terre de Sologne, et c'est là, désormais, qu'il doit lutter, vaincre ou mourir, c'est-à-dire succomber sous la routine, ou triompher par les innovations. Car, depuis quinze ans. la Sologne se transforme, et la main puissante qui s'est étendue protectrice sur elle lui a ouvert le chemin du progrès
On a suivi à peu près partout les exemples de la ferme impériale de la Mothe-Bouvron. Les étangs sont dépêchés peu à peu et la fièvre s'en va ; les plantations de sapin se multiplient, et ce» plantations qui commencent à être Taisante du pays, en seront un jour la fortune,
.Mais, à l'époque où remonte notre récit, rien de tout cola n avait été fait. Le paysan s'obstinait dans le» errements d’une longue routine; au lieu de planter des bois, il défrichait.
Un seul fermier avait deviné I avenir. L'était Jean Féru.
Jean Féru était venu du Val il y avait près «le* dix an». Il avait pris sa ferme à bail.
Le propriétaire, chose rare! était un Orléanais géné, un pauvre confiseur qui avait mangé en spéculations agricoles tout ce qu'il avait gagné avec dragées et sou caramel. Il faisait argent de tout, le pauvre homme ! Et quand, au bout de la première année, Jean Féru vint le payer, il le questionna, apprit que le fermier avait de l'argent et finit jwir lui emprunter dix mille francs.
L'année suivante, nouvel emprunt. Jean Féru pro|josa d'acheter la ferme. Le confiseur accepta.
Tous ceux qui virent le fermier m charger pour son propre compte de la wtoijne ( I ) du confiseur haussèrent les épaulé* et pensèrent que jamais il ne pourrait s'acquitter. Il
1. A Orléans, on na dit pas « avoir mi* propriété en Soloqut -» mais bien *• avoir «ne tnloij ne. -
I n'avait donné que vingt milto francs, et la ferme lui était | vendue quarante-cinq mille. Faire à cinq pour cent l'intérêt d’un argent qui n'ao rapporte que deux au plu», c’esi courir en |» 08 te ver* une ruine prochaine.
Mais Jean Féru était intelligent et courageux. Il fil des semis partout. Le sapin pousse vite et il pousse serré. Tous le» an» on éclaircit la plantation, et tandis que les jeune» sapins arrachés constituent un premier revenu, les autres grandissent.
Tout l'argent gagné dans lo Val par Jean Féru y passa ; mais le confiseur fut payé intégralement ; et lorsque Martinet, le fils du braconnier, commença à courtiser la Mndeline, Jean Féru ne devait plus rien et était propriétaire. Mais il avait une nombreuse famille; la Madeline était son septième enfant, et Martinet, en calculant qu'elle n'aurait pour dot que quelques centaines d'écus, calculait juste.
Cependant pour lui qui n'avait rien, c’était une fortune, et il s'était juré de séduiro et d'enlever la jeune fille si on la lui refusait.
Martinet n'était pu» vilain garçon ; la Madclino était une fille simple et qui sc laissait prendre aisément a un compliment. Elle avau fini par aimer Martinet; et ce soir-là, on quittant son père et en lui disant qu'il enlèverait la Modolinc, Martinet ne s'était pas trop avancé.
La neige interrompant les travaux des champs, on avait veillé plus lard que de coutume à la ferme.
Martinel s'était montré rieur ; la Madeline s'était laissé luthier un peu.
Les frère» de In jeune fille étaient aussi simple* qu'elle, et ils considéraient Martinet, à cause de sou habileté de braconnier, comme un être vraiment supérieur.
Il n’y avait que le vieux Jean Féru, qui était un homme d’àge et d'expérience, qui eût deviné lo Dut de* assiduités do Martinel.
Or, ce soir-là, connue lo jeune homme espérait sortir un peu avec la Madeline, sc faire faire par elle un bout de conduite, Jean Féru lui prit le bras et lui dit :
— J'ai un mot à to dire, mon garçon.
Martinel tressaillit, mai» il suivit le fermier.
Celui-ci l'entraîna dans un sentier qui conduisait de la ferme à la forêt, et qui était du reslo le chemin ordinaire que Martinel prenait j»our s’en retourner chez lui.
— - Est-ce que vous auriez besoin d'un lièvre pour votre rèreillon? demanda lo jeune homme avec embarras.
— Non, je veux te parler d'affaires, dit lo fermier.
— Ah I voyou* I
— Tu fais la cour à ma fille, dit simplement le fermier.
— Je no dis pas non, dit Martinet, et faut croire que ça ne lui déplaît pas.
— Oui, mais cela nie déplaît à moi.
— Bon ! dit Martinet d'un ton insolent, si nous qous convenons pourtant...
— J’ai idée d’établir ma fille autrement , dit froidement le premier.
— Savoir si ollo y consentira... ricana Martinet.
— J’ai l'habitude quo me* enfants m'obéiwapl.,. Madeline comme les autre».
— Eh bien I c’est à elle qu’il faut dire ça et non & moi..,
— Tu le trompe», c’est à loi d'abord. Jo to prierai de lie pas revenir à la terme. On commence à jaser dans le pays, et comme je n'ai pas l'intention de lo donner ma tille , quand même tu aurais des écus...
— Ali ! dit Martinel avec colère, cosl donc que je suis un voleur ?
— Non, je ne dis pas ça.
— Un mauvais sujet?
— Jo ne dis pas ça non plus ; seulement tu fais un métier qui ne me convient pas.
Et le fermier tourna le dos à Martinel et reprit lo chemin do la ferme,
Martinet s’en alla ivre de rage, faisant lo serment d’avoir Madeline ou do se venger cruellement.
Comme il quittait les terres do la ferme pour entrer sous bois, il entendit un coup de feu dans les profondeurs de la font.
— Hé ! hé ! se dit-il , je reconnais le brutal à papa.
Au bout do dix minutes , un second coup de Uisil arriva à ses oreilles , et Martinet s arrêta tout net.
Los braconnier» ont coutume de charger plus fort le canon gaucho que le canon droit. La seconde détonation était [dus forte que la première.
— C’est le canon gauche de papa , se «lit Martinet.
Or, comme il y avait eu un intervalle «le dix minutes entre les deux détonations , Martinet se demanda pourquoi son père n'avait pas rechargé son canon droit. Et comme il cherchait la solution de ce problème , il vit une empreinte de pas sur la neige. Il se baissa pour l'examiner et ne sv trompa point une seconde. C’était l'empreinte de la hotte d’au gendarme.
— Oh ! oh ! se dit le petit braconnier, est-c3 que papa aurait fait un malheur ?
Et il rebroussa chemin.