VII
En revenant sur ses pas, Martinet disait :
— On ne sait pas ce qui peut arriver. Si mon père s’est mis dans un mauvais cas, tant pis pour lui I Mais moi je tiens à ce qu'il soit bien constaté que j’ai passé la veillée à la lerme de Jean Féru, laquelle est (oui contre les dernières maisons de Salbris, à deux pas de la gendarmerie. Et puis je vais peut-être avoir moyen de revoir la Madeline. Ce vieux grigou de Féru est couché maintenant. Je m’en retourne rôder autour de lu lerme.
Ce qui préoccupait le plus Martinet , dans les suppositions auxquelles il se livrait, depuis qu’il avait entendu de second coup de fusil, c'était la nécessité pour lui d’établir son alibi, de laçon & n’étre pas considéré comme le complice «le son père. Il retourna donc vers la ferme, espérant ciue tout le monde y serait couché et que, par contre, la Madeline le guétloraïl et se douterait bien qu'il allait revenir.
Martinet jugeait la chose ainsi, parce qu'il ]x k nsail «pu* Jean Féru se serait vanté à sa fille de I avoir congédié.
Et Martinet pensait juste.
Comme il se glissait d’un arbre à l’autre, à travers le petit rlosde poiriers et de cerisiers «pii s'étendait derrière la ferme, il entendit un (oui petit cri. assez semblable à celui d’un oiseau de nuit dans le lointain.
■ C’était un signal bien connu de Martinel.
11 répondit par le môme cri.
Alors la porte de la ferme s'entr' ouvrit, et la Madeline se glissa dehors et vint à la rencontre de Martinet.
— Ah ! seigneur Jésus, quel malheur 1 lui dit-elle en se laissant embrasser sans trop de façon; sais-tu hum, mon gars, que le père ne veut pas entendre parler de notre mariage?
— Il m'a dit qu'il me défendait «le revenir, dit Martinet.
— El à moi, continua la Madeline, il m’a parlé du mari qu’il me destine.
— Ah ! lit Martinet en serrant les poings, c’est «loue qu’il compte t'établir?
— Oui.
— El avec qui ?
— Avec un de scs neveux qui est resté dahs le Val. Il a un peu de bien, c’est un garçon travailleur.
— Vraiment ! ricana Martinel, et ça lé plaît probablement, & toi, la Madeline ?
— Oh I non, dit la Madeline, tu sais bien que nous nous étions promis.
— Alors, dit Martinet, quand on s’est promis, on ne se «lédii pas.
— Je ne demande pas mieux, fil naïvement la jeune fille.
— V eux-tu t’on venir avec moi ?
— Oït donc ça? demauda-t-elle étonnée...
Mais Martinet n'eut pas le temps «le répondre.
Un homme, caché jusque-là derrière un tronc «l'arbre, se dressa devant lui cl lui asséna un coup de fourche sur les épaules en lui disant :
— Ah! misérable enjôleur de filles, voilà que tu veux enlever la Madeline.
Martinet poussa un cri de rage et la Madeline un cri d’épouvante; car lous deux avaient reconnu Jean Féru.
L.e fermier sVioit douté que Martinet reviendrait et il avait fait bonne garde.
Au premier coup de fourche en snccéda un se« on«l. Le fermier, malgré son Égo, était vigoureux et plus fort que Martinet. Celui-ci voulut se défendre, mais le fermier, à bout «le patience, tapait fort et «Irn, si bien «|ue Martinet appela au secours.
El Miuleline jetait «les cris.
En quelques minutes, tout le monde fut sur pied à la ferme, et les fils de Jean Féru accoururent.
Martinet. «|ui avait tant tenu à se ménager un alibi, était bien loin de se «Imiter tout à l'heure qu’il rachèterait à ce prix.
Les fils se joignirent au père et on allait faire un mauvais parti au jeune braconnier, lorsqu'un secours inespéré lui arriva.
Au clair de lune, les battants et le battu virent apparaître le tricorne d’un gendarme.
Jean Féru cessa «le Irapper, scs fils se sauvèrent, Martinet se mil à crier plus fort.
Le gendarme, qui s’en revenait de quelque expédition, s'approcha et dit :
— Ab çn ! 011 se bat donc ici ?
— A moi ! au secours ! on m’assassine ! répéta Martinet.
Jean Féru jeta s» fourche.
— Misérable, dit-il, voici le brigadier auquel je vais raconter ce qui en est.
C’était, en effet, le brigadier lui-même, à qui le fermier et Ma'tinct avaient «flaire.
Le brigadier, s'étant interposé entre Jean Féru et Martinel, dit à ci* dernier :
— Mon garçon, je connais Jean Féru, c’est un homme juste et qui n’est pas méchant. St tu as été battu, c’est que tu lui as joué quelque mauvais tour.
— Mais non, dit Martinet.
— Tu es braconnier de profession, reprit le brigadier. Sans doute «jue Jean t’aura surpris posant des collets dans ses lapinières.
Mais Martinet se récria vivement :
— Si maître Jean, dit-il, veut parler la vérité vraie, il vous dira que j’ai passé la soirée citez lui.
— C’est la vraie vérité, répondit le fermier.
— Alors, demanda le brigadier, pourquoi voua querellezvous ?
— Ce ne sera pas long à dire, reprit le fermier. Ce garçonlà cherche à enjôler ma lille, que je veux, moi, établir honnêtement. Ce soir, je lui ai lignifié «ju’il eût à ne plus mettre les pieds à la ferme; il s’en «*st allé; mais au bout d’un quart d’heure, il est revenu rôder autour de la maison et je l’ai surpris proposant à ma fille de l’enlever. Alors la rolèrc m’a pris et je suis tombé dessus à coups de fourche, continua simplement Jean Féru.
— Vous avez eu tort, maître, dit le brigadier. On ne doit pas se faire justice soi-mème.
Fuis il prit Martinet par le bras et lui dit :
— Vieil «-l’on avec moi, mon garçon, je te donnerai un bon conseil.
Martinel était peu satisfait de la manière dont il venait d’établir sa non-participation nu crime qu’il soupçonnait ; mais comme, aur«*s tout, il n’y avait rien à faire, pour le moment «lu moins, relativement h la Madeline. il suivit le gendarme.
Ce dernier l’emmena en lui «lisant :
— Ecoule, mon garçon, j’ai été jeune comme toi, et je comprends très- bien que les beaux veux de la Madeline l’cmpêclHMit de dormir; mais tu prends le mauvais chemin.
— Nous nous convenons, dit Martinel.
— Oui, j'entends bien. Mais c’est pas le tout de convenir à la fille, il faut encore convenir au |ièrc. Si en place de fai gnanter, comme tu le fais, de braconner jour et nuit et de risquer sans cesse l'amende et la prison, lu travaillais, Jean Féru te donnerait la Bladclinc.
— Oli 1 dit Martinel, qui ne put maîtriser ses mauvais instincts, faudra bien qu’il me la donne.
— Il ne te la donnera pas î
— Mais puis«|ue la Madeline veut bien que je l’enlève...
— Quel âge a-t-elle ?
— Approchant seize ans.
— Sais-tu à quoi lu t’exposerais, si tu faisais cela ?
Martinet reganla 1«; brigadier.
— Tu pourrais aller au bagne ou tout au moins te faire «oudamner à la réclusion.
Martinet tressaillit.
— Et tiens, poursuivit le brigadier, je le veux donner un autre conseil. Le capitaine de gendarmerie a reçu du préfet «les ordre** très-sévères qu’il m’a transmis. Ces ordres con- «•ernenl les braconniers en général, ton père, tes frères et loi en particulier.
— J<* ne chasse plus, dit hypocritement Martinet.
— Mais tou père continue...
il te remit 9 trembler île luu* ses uenlru». o j
— Pas en ce moment du moins. Il est malade, répondit Martinet à tout hasard.
Eli bien ! tant mieux, dit le brigadier, car si |»ar hasard il avait été en forêt celle nuit...
— El» bien ? demanda Martinel avec angoisse.
— Il pourrait bien être pris...
— Ali!
— El celle fois son compte serait bon, ajouta le brigadier,
I ui ne voulut pas s’expliquer davantage. 11 a déjà deux conamnalions...
— Mais puisque je vous dis qu’il esl malade !
— Tant mieux ! répéta le brigadier. Et maintenant, bonsoir, mon garçon, cl si lu m'en crois, tu deviendras travailleur... Peut-être qu’alors Jean Féru te donnera sa lillc... Martinet quitta le gendarme et s’en alla en murmurant :
— Plus souvent que je ferai jamais un autre métier. Oli ! les gendarmes, je les ni-l'y en horreur !
Martinet s’était doue montré A *011 père et A «ou frère au
moment où ces deux derniers délibéraient fur le parti à
prendra.
Matthieu conseillait, on s’en souvient, à son père, de se réfugier prudemment au fond de la forêt et d'attendre les événements.
Martin-l'Anguille hésitait. Sa tille venait d'arriver, toute rayonnante de son prochain bonheur ; il l'avait à peine vue ; il voulait la revoir encore. S’il partait, la ro verrait-il?
Et puis, comment lui expliquerait-on son absence ?
Martinet, en abordant son père et son frère leur dit :
— Vous ne seriez pas là, s’il n’y avait du nouveau.
— Al» ! tu crois ? fil Martin-l'Anguille d’un Ion sombre.
— J’ai entendu les doux coups de fusil. Vous avez fait un mauvais coup, n’est-ce pas?
— C'est vrai.
— Sur quel gendarme ? car ce u’esl pas le brigadier, pour sûr.
— Qu’en sais-tu ?
— Je viens de le voir, le brigadier.
— Ali!
— Et je lui ai parlé, même; et je lui ai dit que vous aviez mal au pied et que vous ne bougiez pas de la maison.
— Alors, dit Matthieu, faut rester. père.
Martinet reprit :
— I-equel est-ce donc ?
— C’est Michel Legrain.
— Est-il mort?
— Jo le crois. Il est loin lié roide.
--CY»t dommage, lit Matthieu, Michel Legrain était un lion gardon.
— Bah ! lit Martinet, «'était un gendarma.., et d«*s gond armes, il n’en resterait qu’un . que ce serait encore de trop !
— Oui, lit Matthieu; mais, en attendant, si on sait la chose...
— Tais— toi ! dit brusquement Martin que le remords prenait à la gorge.
Et il la deux pas vers la maison.
— Avec qui éiioz-vous? demanda encore Martinel.
— Avec Nicolas.
— Eh bien ! où est-il ?
— Je ne sais pas... il s'est sauvé...
— Et il n'est pas venu ici ?
— Non.
Martinet regarda le ciel qui était étoilé et la lune qui allait disparaître derrière l'horizon :
< — Il est près de quatre heures du malin, dit-il, et il tiVlait pas minuit quand vous avez fait lo coup.
— C est vrai.
— Où peut-il donc être allé ?
— Je crois bien que la |K*ur l'a pris, dit le père, et qu’il n’ose pas revenir. Il o*t couché sans doute dans quelque cabane «le bûcheron.
— Il est honteux en diable, ce mioche, lit Martinet avec dédain» Autant son 6m on. In petit Jacques, est un garçon résolu, autant il est couard, lui.
Matthieu dit avec ironie :
— Il était né pour être gendarme.
— Je ne sais pas, lit Martinel, mais fnnl le méfier do lui tout de meme.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est capable de jaser.
— Oh! «lit Mardii-l'Anguille avec oolère, s'il trahissait sou père, je crois que jo le tuerais.*.
El il mit, eu parlant ainsi, la main sur la corda qui faisait mouvoir le loquet de la porto. Puis se tournant ver* *o* fils: „
— Vous autres, «lit-il, vous savez tout... «»l va m'est «'gai... mais la Mariette , j’aimerai* mieux «Hro guillotiné tout de suite... et qu'elle ne sût rien...
— - C’est bon, dit Matthieu, on se taira.
Et tous trois rentrèrent à pou près au même moment où le malheureux gendarme, appuyé sur le bras de Nicolas, «juittail la hutte du bûcheron.
Les feniim slloriiuiient ; le polit Jacques aussi.