LUI
Nicolas Sautereau avait paru sans doute singulièrement communicatif, à la Marceline, quand il avait bu deux verres do vin blanc. F.l la Marceline était sans «loute aussi femme à profiler d’uu bon conseil ; car le brigadier s'en était allé au bout d'une heure, reconduit par elle jusqu'à la jmrle de b cour cl salué, comme il mettait le pied à rélricr, de son plus avenant sourire.
Puis, tandis que le gendarme s'en alhit. «die était rentrée dans la maison cl avait, comme à l'ordinaire, vaqué à scs occupations.
Loîs gens de ferme, car M. de Sniut-Jullicn faisait valoir, étaient arrivés à neuf heures pour déjeuner.
La Marceline ne t'était point départie de *a bonne humeur. A midi, M. «le Sainl-Jullien était «tesseeiidn de sa chambre, tout guilleret, tout réjoui, sifflant comme un merle au lever du soleil.
— J’ai faim! avait-il dit en faisant claquer sa langue, faim et soif!
La Marceline avait mis le couvert et servi le déjeuner, uu restant de civet «le lièvre, des «culs au jambon et une cruche de petit vin blanc «le Sainl-Jcau «le Br.iv.
Il avait dévoré, ce bon M. de Saint'-Jiillicn, cndculé qu'il était comme un ragot «pii passe quartenier.
La Marceline allait et venait j*ar la maison, chantonnant entre scs dents qui étaient fort blanches et qu elle montrait volontiers.
Iteux ou trois fois le gros genüllâtre avait eu des velléités d'étre indiscret.
— Hé! hé! avait-il dit une fois, la maison est rudement grande pour un homme seul.
La Marceline n’avait pas répondu.
— Une toute petite femme, qui apjKirUir.iit une grosse dot. ne serait peut-être pas trop mal venue ici, avait-il ajouté lu seconde fois.
la» Marceline n’avait pas bronché.
La troisième fois, M. Victor «le Sainl-Jullien avait été plus explicite encore.
— Dis donc. Limite, avait-il repris, il ntt' vient une drôle «l’idée.
— Ah! lit la Marcelino.
— Si je me mariai»!
Mais alors la servante-maîtresse avait levé sur lui un de ces regards froids et hautains sous le poids duquel h’ robuste ueutilliumiue se sentait trembler comme un écolier devant la férule de son magi&ter.
— Je crois, avait-elle répondu, que vous n’ôlcs pas dans votre bon sens auj«>urd’hiii.
Le rustre avait avalé une bouchée de travers «*t n'avait pas répondu»
Homme H avilit fini «b 1 déjeuner et se rinçait lit bouche avec un grand verre d'eau-de-vie, un paysan entra dans la ferme.
detail l«* messager «le Marton. M. de Saint-Jutlicn rccomiut un «les métayers oie Beeurovoir, et il se sooüi mal a l'aise, car la Mare« l fine étuit IA.
Mais la Marceline ne demanda uns A voir ce billet que te {Ktvsan apportait, «*t M. de Sainl-Jullien s’était hâté «lé dire :
* tîVnl bien! répondez que j’irai, * il tortilla le papier et en alluma srt pipe. Puis il alla faire un tour dans la cour pour éviter loute explication avec la terrible mégère.
Pontquoi Marion la bossue changeait-elle le rendez-vous ? M. de Saint Jttllfon ne se l'expliquait pas; mais, à tout prendre, la chose lui convenait mieux ainsi.
— On sera pins libre ! pcusu-l-it.
La journée, biou qu'écoulée t moitié déjà, lui parut inlerminahic.
Il prolongea son souper et resta ù la cuisine, jusqu'à ce que, suivant son habitude, la Marceline eût regagné si chambre de bonne heure.
Alors il sortit sans bruit, se rendit à l'écurie, sella son clmvtd, le lit passer au long «lu mur sur le fumier, pour que lu Marceline n'entendit point résonner ses salmis sur le pavé de la cour; puis quand il fut dehors, il sauta en selle et partit au galop.
Lue heure après, il était à ht porte d'Ulysse le cliambrioii. Mais la porte était close. Il frappa, personne ne Itti répondit.
— Ce lu igaml-b est sans doute après scs collets, dit-il.
El comme M. de Saint-J ullicn «hait un homme peu scnipnleux dans ses relations avec les petites gens, il jeta la porte à bas d’un coup d’épaule, e,.tra et se fil tranquiliemont du feu. avec une bourrée qu'il poussa dans l'Aire. Puis il bourra une nouvelle pipe et attendit.
Un quart d’heure s'écoute ; Ulvssc n'avail garde de revenir. Le pauvre diable méditait dans la prison de Châteauneuf sur tes petites misères de la vie «te brarouuier. Mais au bout d’un autre quart d’heure, un léger bruit se lit au dehors.
M. de Sainl-Jullien sortit.
U faisait clair de lune, et le geulilhUre put voir une femme qui s'avançait d’un pis rapide.
C'était Marton la bossue.
— Comment! «lit M. Victor «pii avait éteint sa pipe et l’avait remise dans sa poche, lu <*s seule ?
— Oui, monsieur Victor.
— Et la demoiselle ?
— Elle ne viendra pas.
— Tonnerre! exclama M. Victor, que s’est-il donc passé 1 ?
— Rien «le mauvais pour vous, apres tout, répondit Marton, ri c osl à l’argent cl non à la femme que vous tenez.
— C'est à l'argent, pardieu?
— Je le pensais bien, dit Marton.
El elle entra et referma te porte sur enx.
Puis, prenant un air mystérieux :
— Mou cher monsieur Victor, dit-elle, vous avez joliment liien fait de me dire hier que vous aviez labié un billet sur te table «lu pavillon.
— Pourquoi cela ?
— Mais dame ! parce que j'ai bien manaué faire une boulette et tout gâter. Si j'avais donne voire lettre A mademoiselle, tout était perdu.
MAl.CUI.Nk.
« Moi jVi répondu :
« — Ce doit « Ire de lui.
« Fl comme madame l a baronne devenait toute rêveuse, j’ai ajout é :
« — Alors ça no déplairait pas à madame de s’appeler madame de Saiul-Jullieu.
« — Mais non, m’a-t-elle dit. c’est un des plus vieux noms «le la province.
« — Et ils ont un beau château ai-je ajouté.
«* — Oh! m’a-t-elle dit. nous habiterions Beaurevoir, si ça >e faisait. J’ai me» habitudes ici. Mais, ajouta-t-elle, quand on s'appelle de Sainl-Jullien, quand ou appartient à notre monde, on ti'ccril p ut des billets anonymes. On les présente franchement.
— Ah ! elle a dit ça ? lit le rustre.
— Oui, répondit Marion.
— Alors je n’ai qu’â v aller ?
— C'est-à-dire, non. Il faut lui écrire demain malin un petit mot bien respectueux pour lui demander la permission de vous présenter chez elle, et l'cnvover par un de vos domestiques.
— lit tu crois qu'elle me répondra?
— Sur-le-champ. Ça ira tout seul après.
— Bonne Marion ? fil M. de Saint-J ul lien.
Et il s’en alla, sans mémo souper à demander des nouvelles d'Ulysse.
Le lendemain an point du jour, et avant que Marceline lût levée, M. de Sainl-Jullien mettait un domestique h cheval et l’envoyait à Bcaurcvoir porteur d’un billet ainsi conçu :
« Madame In baronne,
n Un de vos voisins de terre sollicite de votre bonté quelques minutes d’entretien.
v Votre bumblc serviteur.
» Saint-J 1x1.1 ex. »
— Deux heures après le domestique revenait avec celte réjsmse :
• Madame h baronne de Verne ni- ml M. de Saiul-Jullicu. >»
— Comment donc ?
— Bien m'en a pris, ce matin, de descendre dans le parc avant le lever do mademoiselle.
— Ali!
— J’ai trouvé madame la baronne qui se promenait toute pensive. Quand elle m a v ne, elle m'a appelé et m'a dit :
« — Connais-tu M. de Saint-Jullien ?
• Moi, je me suis mise à songer.
« Kllr a continué :
• — N'est-ce pas ce monsieur qui monte si bien à cheval cl quo nous rencontrons quelquefois dans la forêt ?
« — Oui, madame, ai-je répondu.
u — Est-ce qu’il est marié ?
a — Non.
«i Ça m’intriguait qu’elle me demandât (ont cela.
• Et puis, voyez-vous ? avec madame la baronne, j’ai mon franc parler, à cause nue je suis la sieur de lait de feu M. le baron. Alors je lui ai «lit tout crûment :
it — Mais pourquoi donc, madame, que vous me demandez cela ?
• Elle a paru un peu embarrassée; mais elle m'a dit tout de même :
• — C’est que, vois-tu, je u’ai quo trente-deux ans, et c’est bien jeune pour rester veuve. Je me remarierais volontiers.
t Dame ! alors, j’ai compris que c’était de ce cèlé-là qu'il fallait frapper, et je lui ai dit :
« — Je crois bien que madame la baronne n'aurait qu’un mot à «lire |wur que M. de Sainl-Jullien...
■ — Tu crois ?
« — Oh ! dame ! il est assez amoureux de madame.
« Alors, madame a beaucoup rougi, cl je l’ai entendue qui murmurait :
« — C’est peut-être bien lui.
• J’ai fait leiounée, elle m'a dit encore :
« — Tu ne sais donc pas que j’ai reçu hier une belle déclaration ?
« — De M. de baiul-Jullien *
• — Je ne sais lias, la lettre n était pas sicnéc.
La Fouine riait provi'oircmeul sa femme de iscnaitc. (I'j.’c 0!>
Ainsi que l'avait dit Marion la bossue dans l'interrogatoire que Nicolas Sautereau et madame de Verne lui avaient fait subir la veille au malin, le mal n'était nas encore très-grand : mais enfin, la jeune tète de mademoiselle Annette avait trotte'. Mademoiselle Annette n'avait que sei/c ans, mais elle en paraissait dix-lmit, était rieuse au possible, traitait volontiers sa mère comme une su*ur alliée et croyait «pie la vie ressemble 'tout à lait au roman. Marlou lui avait parlé si souvent de M. de Saint-Jullien, que la fillette se voyait déjà la châtelaine de ce vieux manoir qu'elle avait aperçu’ de loin, un jour, en se promenant en voilure.
Ce matin-là, mademoiselle Annette descendit de bonne heure et trouva sa mère nu salon, lisant une lettre.
— Que fais-tu là. maman ? lui dit-elle.
Madame de Verne donna à sa physionomie une expression mélancolique.
— Ma chère enfant, je réfléchis, dit-elle.
— A quoi ?
— A une foule de choses.
— Oh ! comme lu es sérieuse, maman ?
Madame de Verne n'hésita point, et dit à sa fille :
— As-tu entendu parler de M. de Saint-Jullien ?
Annette rougit jusqu'aux oreilles,
— Pourquoi me domanries-tu cela, maman ?
— L’as-tu remarqué ? continua la baronne.
— Mais oui... il est très-bien Achevai...
— Enfin, qu'en penses-tu ?...
— Mais, .r'icn... c'est-à-dire je le trouve très comme il faut ..
— Ah! dit madame de Verne, tu me rassures.
Et elle soupira.
— Mais que veux-tu donc dire, maman?
— Mon enfant, dit madame de Verne devenant tout à fait sérieuse, sais-tu que je n'ai que trente-doux ans?
Annette tressaillit et regarda sa mère.
— Si je me remariais, m'aimerais-tu encore ?
La jeune lîlle pâlit légèrement.
— Mais pourquoi me dis-tu cela, maman?
— Parce que je crois, rénomlit madame de Verne, que M. de Saint-Jullien veut me demander ma main.
Annette étouffa un cri.
Mais c'était une lille «le race ; elle avait une fierté inflexible et se redressait sous le coup qui la frappait. Pas un muscle de son visage ne tressaillit ; elle demeura calme, tandis que les battements de son coeur s'arrêtaient ; puis elle répondit froidement :
— Eh bien! maman, si M. de Saint-Jullien le plaît, il faut l’épouser.
I)ans les deux minutes qui venaient de s'écouler, madame «le Verne avait souffert le martyre, et son cœur de mère mit éprouvé des angoisses inconnues ; mais l'épreuve était nécessaire. El l'épreuve avait pleinement réussi.
— Elle ne l’aime pas encore ! sç dit-elle en regardant attentivement sa lille, la lélc seule était en feu.
A partir de ce moment, mademoiselle Annette demeura ealme et indifférente. Elle éprouvait bien un peu de dépit; mais ce dépit ne tint pas longtemps.
A midi, M. de Saint-Jullien arriva. Annette se relira dans sa chambre et ne parut point au salon.
M. de Saint-Jullien axait fait une toilette de mauvais goût et «pii le faisait ressembler de plus en plus à un piqueur de bonne maison. Il était en casquette ronde, en cravate rouge, en bottes molles garnies d’éperons.
Madame de Verne se mordu les lèvres pour ne pas rire en le voyant entrer dans cet équipage.
Le rustre salua gauchement, balbutia quelques mots, prit la chaise que la baronne lui indiquait du doigt, s'assit et croisa ses jambes. Puis il appela à son aide toute son audace paysanne, et il lit sa demande à peu près en ces termes :
Madame la baronne, vous êtes veuve et je suis garçou; nous sommes voisins; je suis un bon gentilhomme, et j’ai l'honneur de vous demander votre main.
Madame de Verne cnit devoir jouer l'embarras cl une certaine émotion, et elle répondit :
— Monsieur, votre demande m’honore infiniment ; mais vous me donnerez bien quelques heures de réflexion.
M. de Saint-Jullien s'inclina. Puis il parla de choses et
MÉMO lli RS DTX GKNDAHMK
rlnmi le précipice d’une hauteur do dix piwls, entraînant avec lui son cavalier. La chute fut terrible; Nicolas, tout meurtri, perdit un moment connaissance.
Qùand il revint à lui, il *«' tAta, comme ou dit, cl ne se trouva rien île brisé. Ses quatre membres étaient intacts, mais la tête avait porté* sur une pierre, et il avait une large balafre an front. Quant au cheval, il s’était tué sur le coup.
Le pauvre goinluniic étancha comme il put le sang oui coulait de son front, se traîna jusqu’à une sorte de sentier crayeux qui conduisait hors de la carrière, toujours sons la lime diluvienne et hallttc par ce vent terrible qui déracine es arbres et jette bas les maisons.
Uù était-il? Il ne le savait pas.
La campagne paraissait déserte, et l'horizon et ut de plus eu (dus noir...
Soudain, une faible clarté*, un petit point lumineux lui ;q«parul dans l'éloignement. Nicolas lixa ses yeux dessus, comme le marin perdu sur l’étoile qui brille (mil A coup. Cette lumière n'avançait ni ne reculait.
— C’est une maison, penst Nicolas.
Kl il se Iraina comme il put A travers les ebi^nps I Milieux . les fossés et les vigiles, tombant quelquefois, quelquefois s'arrêtant pour laisser passer une rafale furieuse, parfois aussi pour «*ssu>er b* sang qui inondait sou visage; mais toujours les yeux tournés vers celle lumière, et prenant courage à mesure qu’il s'en approchait.
It’almrd, il crut que c'était une ferme; mais bientôt un largo sillon IdanehAtre qui confiait en deux la terre brune, et qu’il reconnut pour être la route de Cliàteaiiumif A tiien, le détrompa. C'était mie petite maison isolée au bord du chemin, et devant laquelle Nicolas avait pas*** bien souvent.
Les foices du brigadier étaient épuisées; il perdait lemcoup de sang, et il était temps qu'il arrivât, car il tomba au seuil de la maison en appelant ;ui secours,
El lorsque les gens de la maison accoururent, ils trouvèrent le gendarme évanoui pour la seconde fois.
Quand N icoljs Sautereau revint à lui, il était couché tout vêtu sur un lit, et deux femmes étaient à son chevet.
On lui avait bandé le front et lavé h* visage.
De ces deux femmes, l'une était déjà vieille, l'autre était jeune, et Nicolas fut frappé de sa beauté*.
Celaient évidemment la inère et la lille.
— Eli bien ! monsieur, lui «lit celle-ri avec «louccur, comment vous trouvez-vous?
— Mieux, répondit Nicolas, qui leva sur les deux femmes un regard «b* gratitude. Mais... ou suis-je?
— A la Maisoti-UI anche, répondit la jeune lille av«»c lin sourire triste. Nous allions lions coucher, ma mère et moi, quand nous vous avons entendu appeler au secours. Mais cela va mimiY. n’est-ce pas? El pois ma mère, qui s’y confiait mi peu, puisque mou pauvre père «Hait médecin, «lit que votre blessure uest pas dangereuse. Seulement, elle a saigné beaucoup, et c'est ce «pii a amené votre faiblesse.
Les mots «b* Maison- Blanche et «le médecin mirent tout de suite le brigadier sur la voie.
— Ah î «lit-il. vous êtes nia<lamc et mademoiselle Langevin ?
— Oui, dit la jeune fille.
*— Chères liâmes, «lit le brigadier, comment vous remercier «le ce «pie vous avez fait pour moi ?...
— Ce «pic nous avons fait est bien simple, dit la femme âg« l e. Mais «pie vous «'st-il donc arrivé?
Nicolas sauta A bas du lit, secoua s«*s membres contusionnés et s’approcha «lu feu «pii flambait dans la cheminée.
— J'ai failli me tuer, dit-il.
Kl il raconta la course folle «nul avait menée à travers champs, rnqiorté par son cheval épouvanté, et sa terrible rhule dans la v mille carrière.
— C’est une |«crmissioii de la Providence, dit la mère, «jue vous ne vous soyez point tué sur le coup av«'c votre cheval.
— Ma mère, répomlil la jeune filin avec tristesse. Dieu il'abiitidoiine jamais ceux qui ont foi en lui.
— Hélas ! «lit maifame Lniigcvin avec un soupir . Dieu t’entende, mon enfant, car il nous a bien éprouvées «l«*jâl
Kl Nicolas vit errer une larme dans les yeux «le la pauvre femme.
— Oui, ma mère, dit -encore la jeune fille, il est certain «pie Dieu, en nous reprenant mon père, nous a éprouvées cruellement. Mais qui sait ? peut-être nous réserve-t-il des jours meilleurs.
Nicolas regardait attentivement ces «leux femmes cl devinait que la mort du chef «le la' famille n’était pas la seule épreuve «|ue Dieu leur u’it fait subir.
Le jour commençait A poindre, la pluie ne tombait plus et le vent s’était apaisé.
Il fallait «pie l’évanouissement du gemlarme eù duré longtemps, soit «fans la carrière, soit depuis que les «leux femmes l’avaient recueilli, car l'Aiigelus itnhii «buts le lointain A l’églis«* de ChAfrauucnf.
Presque au même instant, on entendit le bruit d’un cabriolet sur la roule et, peu après, ce cabriolet s’arrêta devant la Maison-Blanche.
Alors, tandis qu’on frappait à la porte, les «leux pauvres femmes se regardèrent en pAlissant.
Qu’étaient-ce que madame et mademoiselle Langeviu ?
L'est ce «pie nous allons vous dire eu peu de mots.
Dix années auparavant, un mé«le«‘iii étranger était venu s'installer A riiAteaiincuf.
Il avait une femme et «leux enfants, un fils et une fille.
C'était un homme encore jeune, au front intelligent, à la ponde douce «*t persuasive et qui, tout d'abord, plut A la petite population campagnarde au milieu «le laquelle il venait chercher une clientèle. Le docteur Langevin arrivait de Paris, où il avait su, (ont jeune, acquérir une réputation.
Quel motif bizarre l'amenait dans un petit paya ? quel drame avait passé «fana aa vio ? La province sait tout, car elle est cnri«»nse et cancanière, <*l bientôt les malheurs du «lorlcur Langevin lurent connus A Cliàteaoneuf. Le malheureux praticien avait été impliqué dans un • procès criminel, accusé d’avoir coopéré A un infanticide; sou innocence avait été reconnue, mais il avait été emprisonné netidaul six mois ; il s’était assis sur les bancs de la Cour d assises, et le procès l’avait ruiné eu lui enlevant sa clientèle.
Il avait rassemblé les «lébris «le sa modeste fortune et était venu s’établir à CliAleauneiif, «léjA malatle, déjà miné par le chagrin. Il avait lutté quatre ou cinq ans avec courage ; mais !e mal et le chagrin avaient fini par triompher.
la’ docteur Langevin était mort, laissant à sa veuve ét A ses enfants, pour tout héritage, celle maisonnette entourée d’un jardin «pion appelait la Maison-Blanche.
S:» tille avait alors dix ans, sou fils «lix-hiiil.
Le jeune homme «Mail entré au Val-dc-Grâce , eu était sorti comme aide-chirurgien et avait été envoyé en Afriipic dans un régiment. Sur sa modeste paye» , le brave jeune homme prélevait une somme «I«ï cinquante francs par mois «|u’il envoyait à sa mère ci A sa sœur.
Les «leux femmes, retirées A la Maison-Blanche, faisaient leur petit ménage elles-mêmes, travaillaient du matin an soir à d’ingrats ouvrages «le couture et ne parvenaient pas à nouer les deux bouts.
M. Langevin avait laissé quelques dettes en mourant, une surtout «pii était énorme, eu égard à la modeste position «les deux femmes : il avait emprunté jadis «louze cents francs.
Le créancier «Mail un paysan Apre entre tons. Le prêt avait eu lieu pour six années.
Madame Langevin avait jiayé les intérêts exactement ; mais elle était hors d'étal de rembourser une pareille somme à l'échéance. Elle était «loue allée voir son créancier, le suppliaul «le lui accorder du temps. Mais le paysan avait refusé, «lisant «pi’il voulait acheter deux arpents de vigne et qu’il avait besoin «le son argent. L’échéance était arrivée , l«*s l«auv res femmes n’avaient pu payer. Alors le créancier impitoyable avait mis son billet dans les mains d'un huissier, «pii avait marché, connue on dit.
Or le « ahriolei qui, ce malin-là. venait de s’arrêter A la porto, était relui de maître Vénard, huissier A tiien. agissant au nom <*l pour le compte «le Jean-François Tardiveau. C'était le nom du créancier.
Les deux femmes avaient |«Ali eu voyant entrer cet homme qui, lui aussi, fut un peu surpris de voir le brigadier Nicolas Sautereau assis au coin du feu.
L’huissier venait saisir.
Nicolas connaissait l’huissier ; il devina le drame «pii allait se jouer.
Maître Vénard était un homme de «piar.tnle ans, A la figure joviale et toute ronde, une bonne pâle d’huissier, connue on en trouve quelquefois en province cl «pii préviennent très-
souvent, en cachette, le malheureux contre lequel ils vont instrumenter. Maître Vénard avait écrit huit jours auparavant A madame Langevin une lettre toute contidentielle dans laquelle il In prévenait qu’il serait obligé de venir saisir. Mais il lui conseillait de voir un notaire des environs dont il lui donnait l'adresse et qui, bien certainement, pourrait lui faire trouver douze cents Franrs sur sa maison.
Madame Langevin avait suivi le conseil ; mais le notaire qu'elle était allée voir n’avait pas d'argent.
— Ma chère dame, dit maître Vénard en entrant, je pense que vous avez suivi mon conseil.
— Hélas! oui, monsieur, dit la veuve en essuyant une larme, mais je n’ai pas réussi.
— Quel malheur! murmura l’huissier. Mais c'est que je viens saisir, ma pauvre dame...
Et il dégagea la porte, car il était resté sur le seuil, pour laisser entrer son clerc.
Leclerc avait sous le bras uue serviette en maroquin cl dans l’oreille une plume.
— Saisissez, monsieur, dit la jeune fille avec un accent de douleur calme.
— Mais, ma pauvre enfant, dit la mère en éclatant en sanglots, où irons-nous, s’il nous faut quitter celle maison?
— Dieu est bon, répondit la jeune hlie, il aura pitié de nous tôt ou lard.
— Faites votre devoir, monsieur, dit madame Langevin d’une voix éteinte.
Jusque-là, Nicolas était demeuré silencieux et n’avait pas cru devoir intervenir. Mais alors il dit à l'huissier :
— De quelle somme s‘agil-il ?
— Hélas! répondit maître Vénard, d’une grosse somme, douze cents francs, plus les frais.
— Mais cette maison est à vous ? dit le brigadier en s’adressant à madame Langevin.
— Oui, monsieur.
— Elle vaut certainement plus de douze cents francs...
— Oh ! certes oui.
— Eh bien, dit Nicolas, si M. Vénard veut nous donner quarante-huit heures, je me fais fort de trouver douze cents francs à Château neuf.
La veuve eut un cri de joie. Quant à mademoiselle Langevio elle leva sur le gendarme un regard céleste.
— Vrai! monsieur, dit-elle, il y aurait à Cliàleauneof quelqu’un qui viendrait à noire aide. '
— Je le crois, mademoiselle.
L’huissier paraissait indécis. Nicolas lui frappa sur l’épudc:
— Allons ! mon maître, lui dit-il, venez déjeuner à CliAteauneuf avec moi, nous arrangerons ça. D’ailleurs, vous me rendrez service en me recoud uisaut, car je suis à pied.
— A pied ? — fit l’huissier étonné. Puis, remarquant le mouchoir qui ceignait le front de Nicolas : — Mais que vous est-il donc arrivé ?
— J’ai été jeté dans une carrière par mon cheval, qui s’y est tué, et j’ai eu la chance d’en sortir. Mais je cros bien que sans ces dames du bon Dieu, ajouta Nicolas ému, je serais mort de froid celte nuit.
— Eü bien ! dit l'huissier, qui savait bien que Nicolas Sautereau était un homme sérieux qui ne s’avançait pas légèrement, si c'est comme ça, allons à Cliâleauncuf.
El il fn [monter le brigadier dan* son cabriolet, et tous deux partirent accompagnés des bénédictions des deux pauvres femmes.
Une fois en route, le brigadier dit A l’huissier :
— Ce n’est pas la peine d'aller chez le notaire.
— Pourquoi ?
— Parce que l’argent est tout trouvé.
— Comment edi?
— Écoutez, dit naïvement le brigadier, depuis vingt ans que je suh au service, j'ai fait quelques économies , j’ai bien une quinzaine de cents Irancs quelque part.
— Et vous allez les prêter?
— Pourquoi pas? dit simplement Nicolas.
— Et votre cheval que vous allez être obligé de remplacer? Je sais bien que l’Étal vous indemnisera... mais ça prend du temps... et...
— J’ai ma sœur la Mariette qui est dans le Val, à trois lieues de Cbâleauncuf. répondit Nicolas. Son mari est A son aise. Si j’ai besoin d’une centaine déçus, ils moles prêteront.
— Vous êtes un fier brave homme, dit l’huissier en regar-
dant Nicolas. Mais vous n’avez pss d’argent chez vous?
— Si fait bien.
— Au reste, vous l’eussiez eu placé, que vous auriez toujours eu du temps pour le retirer, il fdiidrn perdre quatre ou cinq jours.
— A quoi faire ?
— Mais dame ! à prendre l'inscription au bureau des hypothèques.
— Fif dit le brigadier. Est-ce que j’ai besoin de ça? ces braves dames me feront leur billet. J’ai confiance en elles. A quoi bon les humilier par une hypothèque?
L'hu ssicr r.c répondit pas, car son cheval venait de s’arrêter subitement cl refusait d’avancer.
li y avait quelque chose de couché en travers de la roule, et ce quelque chose c’éiail une femme.
Etait-elle ivre, dormait-elle ou n’élii -ce plus qu’un cadavre ? C’est ce qu’il eût été difficile de dire à la première vue.
Le brigadier sauta hors du cabriolet.
La femm;* paraissait dormir, mais en réalité elle était évanouie. C’était une pauvresse en baillons.
Le brigadier la prit dans ses bras, en disant :
— Je crois bibn qu’elle est A moitié morte de besoin.
Elle était nu-pieds, cl ses pieds étaient en sang.
Nicolas la porta dans le cabriolet :
— Vite à Cbâleauncuf! dit-il A l’huissier. Je crois bien quelle va mourir.
Le mouvement Je la voilure lit rouvrirles yeux A la pauvresse.
— Oh! j’ai faim ! murmura-l-ellc, et j’ai bien froid.
Mais soudain Nicolas jeta un cri...
Dans celle femme déguenillée, il avait reconnu la Fouine, celle sombre et triste héroïne du drame de la Fringale.
Une heure après, on eût trouvé la Fouine provisoirement installée dans une chambre de la caserne de gendarmerie.
Comment le brigadier l’av.dl-il retrouvée, sur la route de Gicn A Châleauiieuf ?
C'était toute une histoire, et celle histoire, la Fouine l’avait ainsi racontée au brigadier, lorsque, -amenée & Cbâleauncuf, couchée dans un bon lit, entourée de soius, elle était revenue A elle :
— Ah ! mon bon monsieur Sautereau , disait-elle après avoir apaisé cette faim canine A laquelle elle avait failli succomber, sans vous je serais morte ! et morte de faim. . . Je suis si malheureuse.
— Mais d’où venez-vous ? où allez-vous ? demanda le brigadier.
— Je sors de Melun; vous savez bien que j’avais été condamnée A dix ans de réclusion. J’ai fait mon temps.
— Comment ! murmura Nicol is, il y a donc dix ans de cela ?
— Mais oui, mon bon monsieur, dix ans et six mois. Mou
temps lini, on m’a renvoyée. Je suis allée A Paris d'abord, espérant trouver de l’ouvrage; mais les gens qui sortent de prison, vous savez, on n’a guère conliaucc en eux. J'ai fait plus de dix places en quelques semaines; j'ai été gardemalale , balayeuse de rues, hveuse de vaisselle. Quand on apprenait que je sortais de la centrale , on me renvoyait.
« l’n marchand rie bestiaux dcNevcrs qui était venu à Paris m’embaucha le mois dernier pour aller à l'oissy l'aider A conduire des moulons. Il fut content de moi et m emmena A Nevers. Mais, à Nevcr*» sa femme a su qui Pétait, elle m’a chassée. « C’est de Nevers que je reviens , A pied cl mendiant mon pain. Mais on n'est guère charitable dans ce pays : et quand vous m’avez trouvée sur la route, il y avait près de deux jours que je n’avais mangé. »
Celte narration était A peu près vraisemblable. Nicolas l'adopta sans réserves.
— Ma bonne femme , dit-il A la Fouine , à tout fléché miséricorde. Vous avez payé votre dette A la société ; il cal juste que la société vous vienne en aide. Vous ôtes malade, vous resterez ici jusqu'à ce que vous soyez rétablie; il puis on vous donnera de l’ouvrage quelque part sur ma recommandation. En attendant , vou» rapetasserez mes nippes et ferez mon ménage, car je suis garçon.
Lu Fouine s’ était mise A pleurer d’attendrissement cl elle avait arrosé «le ses larmes la main du brigadier Nicolas Sautereau.
Celui-ci avait alors songé A tenir sa promesse vis-à-vis des dames de la Maison-Blanche.
Il avait emmené maître Vénard, l'huissier deGien, déjeuner au cabaret, c’est-à-dire dans ce café où sc réunissait chaque soir la petite bourgeoisie de Château neuf, et dans lequel nous avons autrefois fait connaissance avec M. Victor de Sainl- Jullicn. Puis il lui avait compté une somme de douic cent trente francs en échange du billet souscrit par feu M. le docteur Langcvin. L'huissier abandonnait ses honoraires et ses frais.
L huissier s'en était allé en disant que le brigadier de Châleauneuf était le plus honnête homme du monde.
Nicolas lui avait bien demandé le silence , mais maître Vénard n'était pas homme à taire une bonne action.
Kn s’en retournant à (sien , il ne put résister au plaisir d’entrer chez les pauvres, femmes de la Maison-Blanche:
La mère eut un mouvement d’effroi en le voyant.
Mais l'huissier avait un bon sourire sur sa face épanouie et il dit à la veuve :
— Ne craignez plus rien , madame , votre affaire est arrangée !
La jeune fille joignit les mains :
— Vous avez donc trouvé de l'argent? «lit-elle.
— Cost le brigadier qui en a trouvé.
— Chez qui ? demanda le veuve.
— Chez lui, donc! répondiL maitre Vénard. Je suis payé. Il voulait me laisser le bdlct pour que je vous le rapporte, mais je n'ai pas voulu m'eu charger; il aura le plaisir de vous le rendre lui-même.
— Mais, dit madame Langcvin, comment donc cela a-t-il pu se faire aussi vite? Je croyais qu’il fallait aller à Orléans pour prendre une hypothèque.
— Il ne veut pas d'hypothèque, il a confiance en vous.
Les deux femmes pleurèrent d'attendrissement cl l'huissier
repartit.
Le lendemain Nicolas se présenta à la Maison-Blanche ; il était venu à pied et n'était pas en uniforme.
Vêtu comme un militaire en bourgeois, rasé de frais, Nicolas avait vraiment bonne tournure.
Il était alors dans sa trente-huitième année.
— Ali! monsieur, lui dit madame Langcvin, comment vous remercier tic tout ce que vous ave/, fait pour nous ?
— En me permettant de venir vous voir quelquefois , répondit Nicolas en posant discrètement le billet sur la cltcminée, et si jamais vous avez encore besoin de moi...
Eu parlant ainsi il regardait mademoiselle Langcvin.
Henriette Langcvin avait vingt uns. C'était une jolie fille, brune avec des yeux bleus, un peu rondelet le, et qui. malgré les rudes épreuves qui (avaient assaillie, elle et sa mère, avait conservé une bonne humeur et une gaieté presque inaltérables. — Maman . dit-elle 4 la veuve , n’esl-ce pas que M. Sautereau serait bien aimable de dîner avec nous ce soir?
Nicolas se sentit rougir comme un écolier , mais il n'osa refuser. Il resta donc ce soir-là à la Maison-Blanche, et ne reprit le chemin de Châleauneuf que vers dix heures.
Les nuits se suivent cl ne se ressemblent pas.
Il ne pleuvait plus ce soir-là ; le temps était clair, la lune brillait au ciel cl l'air était doux.
Nicolas s’en alla tout rêveur, le cœur ému, cl moins peutêtre de la gène des deux femmes que de la beauté calme et sereine de mademoiselle Henriette.
— Ah! «c disait-il en lui-même, l’homme qui l’épousera sera bien heureux. Elle a l’air si douce et si bonne !
La Fouine l'attendait au coin du feu w cl elle le remercia de nouveau de tout ce qu’il avait fait pour elle.
— Vous êtes bon comme le bon Dieu, lui dit-elle, et le bon Dieu vous récompensera.
Nicolas se mit au lit tout songeur et ne dormit pas. Les premiers rayons du jour le surprirent réveillé et songeant à mademoiselle Henriette.
— Quel dommage! se disait-il, qu’au lieu d'ètrc un pauvre soldat , je ne sois pas un bon propriétaire des environs... elle m'épouserait peut-être...
La Fouine entra dans sa chambre pour lui demander ses ordres — car il l'avait prise provisoirement i>our si femme do ménage — la Fouine lui dit, comme si elle eût surpris le coûta de ses peuadot :
— Vous ne songez donc pas à vous marier , monsieur Sautereau?
Nicolas tressaillit.
— J'y songe bien, dit-il, mais le difficile est de trouver une femme.
— Ali bien ! répondit la Fouine , je crois qu'il n’en man-
querait pas si ot» savait que vous prenez, goût nu mariage. La femme à l’un de vos gendarmes me le disait ce matin.
Nicolas soupira et ne ré|>ondit j«is.
Ce jour-là il reprit son métier et alla’ à Orléans se remonter d'un cheval. Le lendemain il fut obligé de si* rendre à Jargeau , . le jour d'après il fut requis par le juge de jaix pour une apposition de scellés.
Une semaine s'écoula sans que Nicolas vint voir les dames de la Maison-Blanche.
La Fouine était toujours à la caserne. Celle femme semblait s'être repentie; elle travaillait avec ardeur et témoignait une vive reconnaissance des bontés que le brigadier avait jiour elle. Un jour , un paysan , dont I* ferme avoisinait la Maison- Blanche, vint à la caserne. Il aptiortail un petit panier de raisins secs au brigadier; c’était I offrande «les deux pauvres femmes, accompagnée d’une lettre bien affectueuse et bien simple de mademoiselle Henriette.
Nicolas, qui était devenu mélancolique depuis quelques jours, en fut louché jusqu’aux larmes.
La Fouine avait peu à peu gagné sa confiance.
— Mon bon monsieur Sautereau, lui dit-elle, j’ai élé une infâme créature . mais je me suis bien repentie , allez ! et maintenant j’ai du cœur , et je vous donnerais tout mon sang... Eh bien ! voilà que je suis toute désolée de vous voir Iriste comme va. Pour sûr que vous avez un gros chagrin.
Nicolas ne répondit pas.
M.iis la Fouine ne se tînt pas pour battue; le lendemain et les jours suivants elle revint à la charge , si bien (lue Nicolas finit par lui avouer qu'il était amoureux de mademoiselle Henriette Langcvin.
— Eh bien ! dit la Fouine, il faut l’épouser.
— Elle ne voudrait pas de moi , répondit Nicolas. Elle a élé élevée comme une demoiselle.
— Kl vous, dit la Fouine, n'étes-vous pas quasiment un monsieur ?
Nicolas soupira encore une fois et se tut.
Mais le lendemain il écrivit à madame Langcvin pour la remercier de son envoi , et il donna fa lettre à jiorter à la Fouine. Celle-ci s’en chargea et partit pour la Maison-Blanche.
El tout en cheminant , la veuve Jacques Leloup, la maîtresse de Jean Lapin , la créature infâme qui avait empoisonné les chiens de garde du malheureux M. Jalouzct , la Fouine enfin, se disait :
— Ah I lu es amoureux ! ah ! lu m’as donné l'hospitalité, ot tu as cru que j'oublierais que sans loi on n'aurait jamais pris mon pauvre Lapin, qui est mort guillotiné! Eli bien, on va voir à t'en faire souvenir... Une femme comme moi, ça ne pardonne jamais.
La Fouine était maintenant une femme de quarantecinq ans. Le régime de la prison, les souffrance» cl les privations avaient détruit cette beauté pav saune quelle avait autrefois. Son regard seul avait conservé son audace cl son effronterie. Ses cheveux noirs grisonnaient et son visage amaigri était fillonné de rides profondes.
Elle arriva à la Maison-Blanche à cctlc heure crépusculaire si bien nommée entre chien et loup .
Elle avait un petit panier au bras et les mains dans les poches de son tablier.
Madame et mademoiselle Lingevin étaient chez elles.
La mère apprêtait à souper, la fille travaillait a son ingrate besogne de coulure.
La Fouine entra en disant :
— Je suis la femme de ménage du brigadier de gendarmerie Sautereau.
A ce nom le visage des deux femmes s’éclaira, et la Fouine, qui avait pris en prison l'habitude d’observer les gens, crut sajiercevoir que mademoiselle Henriette rougissait un peu tandis qu'elle lisait la lettre du brigadier.
Madame Langcvin lit asseoir la Fouine et lui olfril de se rafraîchir.
La Fouine en profila pour tirer ses pieds de ses sabots et les cliaufta à la tlarnmc du foyer tandis qu elle plaçait dans sut sabots un peu de cendre chaude.
Puis elle se mit à bavarder et fit un grand éloge de son nouveau maître.
De temps à autre mademoiselle Henriette rougissait.
— Bon. pensa la Fouine, clic l’aime I ça sera drôle...
MEMOIRES ll’l'N GENDARME
Quand die quitta la Maison-Blanche, il faisait clair de lune.
Avec sa perspicacité onlitMiic et qui lui avait valu le nom bizarre de la Fouine — elle examina tout en sortant, l-i maison n’avait qu'un étage au-dessus du rcz-dc-chaussée ; il y avait une écurie dans laque-lie se trouvait la modeste provision de bois du pauvre ménage, et au-dessus de ce bois une demi-douzaine de bourrées, espèce de fagots faits avec des branches d'arbres morts.
La Fouine s'en alla chargée des compliments de madame et de mademoiselle Langevin pour le brigadier. On la conduisît même un bout de chemin», jusqu'au tournant de la route.
Puis les deux femmes rentrèrent, car il était près de dix heures du soir, et la Fouine parut continuer sa route vers Château neuf. Mais à cent pas plus loin, elle s’arrêta et s'assit sur un las de pierres, au boni de la route.
Oc cet endroit, elle voyait la Maison-Blanclie et la lampe de mademoiselle Henriette qui brûlait toujours.
La jeune tille l’dUil remise sans doute à travailler, tandis que sa mère se couchait.
Kl la Fouine se prit à ricaner et A murmurer entre ses dents: Elle aime le beau brigadier, la |K?lilc, et ils feraient un joli ménage, ina foi!
Elle resta là p nd.mi plus d'une heure, rêveuse cl méditant quelque ténébreuse action.
La lampe de la jeune tille laborieuse brûlait toujours.
La Fouine se disait encore :
— Est-il bêle, ce brigadier ! Il s'amasse quinze cnls francs en vingt années, et il les prête sur un simple reçu à ces deux femmes, qui n onl pour tout bien que cette maison qui n'est seulement pas assurée peut-être... Avec une boite Je paille et deux allumettes on en verrait la lin, de celte bicoque !...
Homme i Ile faisait cette dernière réflexion, la Fouine entendit retentir tur la i ou e le pas de plusieurs chevaux. Puis bientôt, au rlair de lune, elle aperçut les tricornes et les sabres des gendarmes.
— Tiens! peusa-l-elle, faut croire qu’il y a du nouveau, car j’ai laissé le lieau brigadier au coin du leu.
El la Fouine se remit en chemin, allant à la icncoiilrc des gendarmes, ('.'était en effet Nicolas Sautereau et les deux gendarmes de la brigade. Où allaient-ils?
Un homme les accompagnait monte sur un gros ilicvnl de labour, qui avait peine A suivre les chevaux des gendarmes.
Nicolas aperçut la Fouine :
— Eli bien ! lui dil-il en arrivant sur elle, vous n’êbs pas en avance, Marguerite.
Marguerite était le vrai nom de la Fouine.
— C'est que, répondit-cllo, ces dames ont voulu me faire souper, et nous avons jasé de vous un brin.
— Ah ! dit Nicolas eu tressaillant.
— Nous avons parlé de vous, ajouta la fouine d’un air malin ; c’est des femmes du bon Dieu et qui vous aiment, bien, allez !
Puis elle dit encore :
— Mais où donc que vous allez tous, A cette heure-ci ?
— Ma bonne Marguerite, dit Nicolas, le gendarme ne s’appartient pas. A l'heure où il croit pouvoir se mettre au lit, il lui faut se mettre eu selle.
Il est donc arrivé quelque malheur 1
— Oui, dit Nicolas, il s’rsl commis un crime dans une ferme, à deux lieues d’ici. Un homme pris de boisson a assommé A coups de bêche un garçon de charrue. Nous allons l'arrêter .. C'est ce brave homme qui est venu nous chercher.
El il montrait le paysan monté sur un cheval de labour.
— Ab ! mou bon maître, dit la Fouine qui prit un Ion d' lent et effrayé, prenez garde au moins qu'il ne vous arrive malheur !
— Le devoir avant tout, dit Nicolas. Bonsoir, Marguerite ; ma bonne femme, rentrez à la caserne. Peut-être serons-nous de retour celle nuit.
Et il mil son cheval au gdop pour rejoindre les autres gendarmes qui avaient continué a trotter bon train, tandis qu’il échangeait ces quelques mois avec sa femme de ménage.
Li Fouine fil cent pas encore dans la direction de ChA'.cauneul. Puis elle s'arrêta de nouveau et s'assit pour h seconde fois sur un las île pierres.
Les gendarmes avaient disparu, mais la Maison-Blanclie se montrait toujours dans Je lointain, éclaitéc par les rayons de la lune qui était maintenant au bas de l'horiZMi et n allait pas tarder à disparaître.
La petite lampe était éteinte.
Alors la Fouine rebroussa chemin et tourna le dos au bourg
de Cli&tcaunouf dont elle apercevait maintenant le clocher qui sc mirait dans Ses eaux jaunes de la Loire.
-- J’aurais du niai heur, mu i murait-elle en marchant A petits pas, si je no fais pas le coup celle nuit. Seulement, où trouver du feu ?
El comme elle se posait celte question, elle crut voit A gauche de la roui-, dans les vignes, un léger brouillard qui montait dans le bleu du ciel, alors d’une pureté parfaite.
La Fouine était trop une ii<le de cimpagne pour ne pas savoir tout de suite à quoi sYn tenir.
Ce brouillard, c’était la fumée d’un fourneau allumé entre Ici vignes et une portion de In forêt récemment défrichée. Cétarnt des mottes de terre cl des racines d’arbres auxquelles en avait mis le feu.
La Fouine quitta la route et s’engagea bravement à travers les vignes.
La lune disparaissait en ce moment derrière les plateaux où commence la Sologne, de l'autre côté de la ladre ; cl la nuit, claire et lumineuse jusque-là, s’assombrissait tout Acoup.
La Fouine mil un grand quart d’heure pour atteindre les fourneaux, cir il y en avait une demi-douzaine allumés les uns près des autres. Les cultivateur» qui défrichaient cl appelaient le feu A leur aide étaient rentrés chez eux, les uns dans une ferme voisine, les autres A CbAteauneuf.
La Fouine s'empara d'une souche qui achevait de sc consumer ; puis clic reprit sa course, se heurinnt A tou les les aspérités du sol, tombant parfois dans des flaques d'eau, résultat des dernières pluies, mais se relevant et continuant «a course avec une sauvage agilité.
Si la Maison-Blanche moût justifié son nom par les murs crépis à la chaux, peut-être que la Fouine aurait perdu plus de temps. Mais ces murailles blanches se détachaient en vigueur sur le bord des vignes cl guidaient la nruchc de la Fouine.
Elle sauta fur la roule A vingt pas de la maison, brandissant toujours la souche enflammée.
La route était déserte, la Maison-Blanclie silencieuse, cl la lampe de mademoiselle Henriette éteinte depuis longtemps.
Le pays est sûr aux alentours de CliAteauncuf ; madame Langevin et sa lille vivaient depuis plusieurs années en celte mai-oa isolée sans qu’il leur fût jamais ri«*n arrivé. Elles n 'avaient pas même un chien de garde !
La Fouine s’avança tout doucement, souillant sur son tison pour qu'il ne s 'éteignit pas; et elle ne s’arrêta qu'A la porte de celle petite écurie où les deux femmes serraient leur liois.
(Àtte porte ne fermait que par un système très-simple qu’à la campagne ou appelle une bobineltc. t n loquet en dedans, une ficelle, en dehors. Un tirait la ficelle, le loquet se levait et la porte s'ouvrait.
La Fouine avait examiné et constaté tout cola en sortant de la maison une heure auparavant.
Elle |HÎiiétra donc facilement dans l'écurie, sans bruit, retenant presque son haleine. On eût dit une vraie fouine se glissant dans un poulailler. Puis elle écarta les Jio irrées et plaça 1 1 souche enflammée au milieu.
Après quoi elle se sauva en murmurant :
— Je crois bien que du coup Jean Lapin sera vengé !
Elle s'en alla eu courant cl lit une bonne demi-licuc sans
se retourner.
Alors seulement elle s’arrêta pour la troisième fois et attendit. Une heure s'écoula, pins, au boni d'une heure, une fumée blanche s'élev a au-dessus de la maison , pui«, mêlés A celte fumée, des étincelles et des jets de flamme.
— Ça y est ! murmura la Fouine qui reprit ir.impiillemenl le chemin de Chàlcauneuf.
Eu effet, li Maison-Blanclie, l'unique bien des deux pauvres femmes, brûlait pend ml quelles étaient endormies!
La ferme vers laquelle les gendarmes de Cliâtcauneuf se dirigeaient en toute bAïc s’appelait la Marlrlièrc ; elle était assez considérable et était tenue par un. fermier qui occupait une demi-douzaine de domestique» et quatre charrues.
.La main-d’umere est chère dans l'Orléanais les bras manquent quelquefois, surtout A ( époque des moissons et des vendanges. A la moisson dernière, maître llurel, c'énit le nom du fermier, avait manqué d'ouvriers, it il avait cmhauchô tout ce qui s'étail jiréseuté. Un mendiant était venu demander l'aumône le soir de la première journée. Maître llurel, qui était charitable, l'avait lait souper et coucher; pub, le len-
demain, il lui avait dit, le voyant jeune cl robuste encore :
— Pourquoi ne travaillct-vous doue pas?
— Je ne trouve pas d'ouvrage, avili répondu le meudiant.
Le fermier l'avait embauché.
Les mois-ons finies, cet homme nv.nl demandé à rester et à remplacer le berger qui était malade. fuis il avait aidé aux vendange*, et comme il était issez bon ouvrier, il avait Uni par rester à la ferme.
Il savait faire un peu de tout, bêchait et labourait, paraissait assez doux d’humeur cl n Vin il pis exigeant pour le salaire.
Quand on lui avait demandé son nom, il avait dit qu'il s'appelait Martin.
Ce qui avait décidé Martin ù rester là ferme, c'était peutêtre moins le dénùmcnt profond où il se trouvait que le voisinage de la foret. An houl d'un mois Martin révéla sa passion de braconnier. Il posait ses collets qui, le lendemain, n'étaient jamais villes ; il s cil allait, la nuit, tuer un lièvre à l'affût.
Le fermier, qui lui-même était un peu braconnier, ne trouvait pas cela m invais.
Un seul homme à la ferme, faisait ombrage à Martin et prenait ombrage de lui. Cet homme était un garçon de charrue appelé Uaimhaml et qui était comme lui braconnier.
K umhaud cl Martin sel lient pris de quen lie plusieurs fois. Il est vrai que IUimimul, homme violent et d’une vigueur herculéenne, commençait toujours.
Il y avait cidre eux, comme ou dit, une jalousie de métier.
Rtiimlcuid était non-seulement gascon de charrue, mais encore charretier. C.Yt.iit lui qui conduisait les denrées de la ferme sur les marchés voisins.
A chaque voyage, il s'attardait dans les c ib.trels et rentrait à la ferme pris de boisson.
Ce jour-là, il était allé ù Silice porter de l'avoine. Quand il revint, tes gens de la ferme étaient à souper; Kaimbaiid entrouvrit sa blouse cl jeta sur la taliL* un énorme lièvre pris au collet.
— Voilà comment je sais mon métier, dit-il. J'ai posé ce collet- là à cent mètres de la roule dans une sapinière ce matin quand je suis rentré.
Martin regarda le lièvre, puis le collet et dit :
— Tu en as menti, mon garçon. Ce n’est pas loi qui as tendu ce collet.
— Et qui donc alors ? lit Iluimhaud d'un ion de menace.
— L’est moi. Je r> connais bien le laiton dont je me sers.
Ruimbaud serra les p rings ;
— Eh bien! dit-il, si lu as envie de Ion lièvre, viens le jouer à ce jeu-là.
.Martin ne souffla mot. Itaimhaud lui faisait peur.
(I soupa à la liàlc et sortit, sans doute pour éviter de nouvelles discussions.
Mais le charretier le suivit ;
— Alt! c maille ! lui dit-il, lu prétends que je lève tes co'lets, toi ?
— Je le dis, répliqua Martin, parce que c'est vrai.
Kl il se dirigea vers le grenier à fourrage où il couchait.
Kaiinbaud le suivit.
Et, comme il posait le pie J sur l’échelle, il le faisit rudement et le jeta par lenc.
Martin se releva, prit un • pierre et la jeta 5 la tète «le son agresseur qui fut frappé au front.
Kaimhaud jeta un cri de rage, s’arma d'une bêche qui sc trouvait là. et courut sus à Martin.
Celui-ci prit la fuite c-n appelant au secours.
Mais avant que les gens do la ferme ne fussent sortis, le charretier l'atteignit et le renversa tout sanglant , d’iiu coup de bêche, sur un tas de fumier.
— Au secours! à moi I criait Martin.
Le charretier frajipi deux fois encore, et Marlin ne cria plus, ne bougea plus. Il avait le cniuo ouvert et la poitrine défoncée...
Les gens de la ferme arrivaient trop lard.
— Je crois bien qu’il a son compte, dit le charretier.
El il jeta sa bêche et alla s’enfermer dans la grange cri- ni : — Si quelqu’un approche, je le brûle.
Il avait son fusil dans la grange, caché sous tiuo meule de foin.
Il le prit, se montra au haut de l'échelle et répéta :
— Je lue le premier qui m'approche.
Ou redoutait cet homme, les plus hardis n'osèrent pas avancer, et le fermier lui-même, qui était cependant un homme (Je résolution, jugea prudent de battre en retraite.
Mais, en même temps, il prit son fusil à lui et lit feu sur la grange où l’assassin s'élail réfugié. fui* il mil son IÜ3 à cheval et l’envoya à Lhàicatiucuf chercher la gendirmerie.
En même temps on transporta I : malheureux Martin dan* la c trisme de li ferme. Il respirait eue ire, nuis paraissait devoir mourir au houl de quelques heures.
la? fils du fermier lit diligence; il alla à Chàteauneuf au grand trot de son bidet *et moins de deux heures après il était de retour avec les gendarmes.
L’assassin se tenait coi dans la grange; il n’osait ni faire feu ni sortir. fois, toujours étreint par l’ivresse, il avait fini par so coucher sur la paille eu se disant :
— Ils n'oseront pas venir.
fondant quelque temps il avait lutté contre le sommeil, tenant son fusil à la main et prêt à faire feu sur celui qui essayerait de monter les degrés de l’échelle. Vaincu enfin par le sommeil, ce lourd sommeil de l'ivresse, il s’était endormi.
Un bruit de chevaux dont le sabot retentissait sur le pavé de la cour le réveilla. Il se leva vivement, sauta de nouveau sur son fusil et courut à une lucarne par laquelle il regarda. Il vil alors les gendarmes qui mettaient pied à terre, à la lueur d’une lanterne que tenait le fermier.
— Où est l’assassin ? demandait le brigadier.
— Là, dit le petit | Aire, mais prenez ganlol il va tirer sur vous ?...
— Je suis payé pour ça, dit simplement Nicolas Sautereau, et il mil un pied sur l’échelle*
Soudain une halle >ifil;i.
Instinctivement, Nicolas, qui avait son mousqueton à la main, baissa la tète.
Quand il n'élail pas ivre, Kaimhaud était un bon tireur; mais la main lui tremblait sans doute, car sa balle passa audessus du tricorne du brigadier.
Nicolas continua à monter.
— Il a un fusil double ! cria le fermier.
Mais Nieolas montait toujours et ses «leux gendarmes le
suivaient.
Le charretier avait fermé la porte en dedans.
— Au nom de la loi, ouvrez! cria Nicolas.
Mais soudain une nouvelle détonation se lit entendre; puis ou entendit à l’intérieur la chute d’un corps.
Kaimbaud, perdant la tête, entrevoyant dans l'avenir les bras roug.s de l'éclnfaud, venait «le "se faire justice en se Faisant sauter la cervelle avec son deuxième coup de fusil. On enfonça la porte et on le trouva roidc mort. Sa cervelle avait jailli de tous les cotés.
— Voilà de la besogne de moins pour la justice, dit le brigadier.
fui* il demautla au fermier où était la victime.
— Sur le lit de ma femme, répondit le fermier.
Nicolas redescendit de la grange, et ses trois gendarmes s'approchèrent du lit où râlait le blessé. Nicol.is écarta les rideaux «le l'alcôve, eu même temps que II femme Hure! approchait la lampe de la tête ensanglantée du blessé.
Nicolas jeta. nu cri cl recula :
— Martinet! dit-il.
Martinet, car c’était lui, ouvrit le* veux, reconnut son frère et ne se démentit jwiinl à celte heure suprême.
Martinet, avait toujours exécré Nicolas.
— Oh ! dit-il avec un accent de haine, s’il t’avait tué, le charretier, je lui aurais pardonné, moi...
fuis il retomba inerte sur l’oreiller et ne parla plus.
— Von* connaissez donc cet homme? demanda maître iliirel. — Oui, murmura Nicolas, «pii essuya une larme.
Mais il n'eut pas le temps «le soxpliquer davantage; un des garçons «le ferme accourut en cri ml ; — Au feu ! au feu!
.Dans les campagnes, ce cri sinistre domine to«ix les cris, l'épouvante «le l’incendie prime toutes les épouvantes. C’est le drame des drames, celui-là, auprès duquel tous les autre* pâlissent. Il y avait pourtant un cadavre et un homme qui allait inouiir dans la forme de la Martclière; mais on oublia le mourant cl le ir.oit, et tout le monde sortit.
Une immense lueur empourprait l’horizon. Le tocsin do r.liàlcaiineuf sonn rit.
— C'est la Maison-Blanche qui brûle, s’écria le fermier. Il n'y a que celle maison- là dans celle direction.
— |.:i Maison-Blanche! exclama Nicolas Suitereau.
— Oui, la maison de madame Laogcvin, répondit le fermier. Le brigadier murmura :
— Mon frère mourant.» et là-bas... oli ! c’est à devenir luu.
Puis, s'élançant vers IVmli*oit où ses doux gendarmes et lui avaient attaché leurs montures : — A cheval, dit-il, à cheval !
El il sauta en selle el partit au galop le premier.
Dieu envoie, dit-on, un lourd sommeil aux pauvres gens.
Ce dicton populaire est assoit vrai. Le pauvre est rarement ennuyé de durs soucis ; rarement l'insomnie l'atleinl-ellc à son chevet, et quand il s'endort après les fatigues de 1 1 journée, un coup de canon aurait peine à le réveiller.
.Madame Langcvin et sa tille dormaient donc profondément lorsque l'incendie s'était déclaré.
Le feu avait couvé longtemps, puis il était sorti en flammes rouges par la |>orle ci la fenêtre tic l'écurie. Les deux femmes dormaient toujours. Ou avait aperçu les premières lueurs «le l'incendie à trois quarts de lieue ù la ronde , que les deux femmes dormaient encore.
Ce fut madame Langcvin qui s'éveilla la première, suffoquée par la fumée.
File jeta des cris et courut à la porte. Mais l'escalier était en flammes.
Henriette, qui couchait dans la pièce voisine, entendit les cris de sa mère el accourut.
Toutes deux voulurent se jeter dans l'escalier ; mais, suffoquées par la fumée, elles furent obligées de rebrousser chemin. Alors elles ouvrirent la fenêtre et appelèrent au secours.
Des rouliers «pii venaient de Gien étaient arrivés les premiers sur le lieu du sinistre. Puis, après eux, un fermier du voisinage qui apportait une échelle. Mais la fenêtre où se montraient les deux femmes, qui se lord lient les mains de désesjKiir, était trop haute et 1 échelle trop courte.
Ce fut en ce moment que Nicolas arriva au galop, suivi «le scs gendarmes.
Il aperçut les deux femmes que les flammes éclairaient, et qui ne pouvaient sortir de la maison.
Descendre de cheval, enfoncer la porte qui brûlait par un coin, se précipiter dans l'escalier en (lamines dont chaque marche croulait sous scs pieds.
Horriblement brûlé, à demi asphyxié, il parvint au premier étage. Les deux femmes, ù demi mortes de frayeur, jetèrent un cri de joie et d'cspétttllCO suprême en h* voyant.
— Ah ! saiivez-nous 1 sauvez-nous ! dirent-elles.
Nicolas prit Henriette dans ses bras.
— Non, dit-elle, sauvez ma mère J
Il courut à la fenêtre ;
— L'échelle, cria-t-il, posez l’éclicllc.
L'échelle, il le savait, était trop courte, mais un de sis gendarmes l'avait compris.
L’échelle fut posée contre le mur et tandis que les rouliers la maintenaient solidement par le pied, le gendarme monta jusque sur le dernier échelon.
Alors Nicolas prit madame Langcvin à bras le corps, sc suspendit d'un bras à l'appui de la croisée , et de l'autre, «‘ominc un écuyer du cirque qui sc penche sur sa selle el ramasse un hâtoadans l’hippodrome, sans toucher la terre, il lendit son fardeau au gendarme qui le reçut, se hâta de descendre « l de déposer la pauvre femme évanouie sur le sol.
Nicolas était remonté dans la chambre que les flammes commençaient à envahir. Il arracha les couvertures du lit, les joli sur Henriette el l'enveloppa tout entière; puis la prenant dans ses bras, à son tour il s'élança dans l'escalier avec la rapidité de l’éclair.
A la «lernière marche, l'escalier s'écroula ; mais le brigadier louchait le sol el parvenait hors de la maison.
Il avait les cheveux el la barbe brûlés; mais, grâce aux couvertures, mademoiselle Lang«‘vin n'avait point été atteinte par les flammes.
En ce moment , les pompiers de Château oeuf arrivaient au pas gymnastique ; mais il était trop lard pour sauver la maison. Au p«'til jour, la demeure des pauvres femmes n'était plus qu’un amas de décombres fumants, et les malheureuses se trouvaient sans asile, sans vêtements et sans pain.
El comme elles se tordaient les mains de désespoir, Nicolas leur dit : — Ma sœur, la Mariette, est une fermière aisée de l'autre côté de la Loire, dans le Val. Venez, elle vous donnera asile comme si vous étiez pour elle une mère et une sœur.
Trois mois s’étaient écoulés.
Madame Langevin, déjà minée par le chagrin depuis de longues années, avait éprouvé une si vive émotion durant la nuit fatale où sa maison fut incendiée, qu’elle avait succombé q uniques semaines après , rendant le dernier soupir dans les bras de n fille en larmes, au milieu des gens de la ferme de la Mariette, où elle avait reçu un asile.
Henriette était «lonc orpheline.
La Fouine , arrêtée cl convaiuciic du crime d'incendie , attendait l'heure de son jugement.
Martinet , transporté a l’hospice «le Jargcau , était mort quarante-huit heures après.
Ouanl à Nicolas, chaque fois que le service lui en laissait le temps, il se rendait « liez sa sœur.
La Mariette aimait sans doute beaucoup son frère, cl nous avons vu quelle uflcciion Nicolas lui portail.
Et cependant, ce n'était pis cl'e seule à présent qui allir-il le brigadier. Nicolas aimait Henriette; mais il n’osa-t pis le lui dire. Henriette, pensait-il, était une demoiselle, cl sa condition était bien au-dessus «le la sienne.
Cependant l'hiver avait fait place au printemps , cl le printemps est la saison par excellence de ceux qui éprouvent le besom d’aimer.
Un soir, au coucher du soleil , le brigadier arriva à la ferme tout mélancolique et tout pensif.
Il fut assez étonné de voir au seuil «Je la |»orte un homme en unitorme qui vint à lui el l'appela par son nom.
Cet homme, qu’il était facile de reconnaître pour un aidechirurgien de l’armée française, lendit la main â Nicolas el lui dit :
— Je me nomme 1 «ï docteur Lange- in cl je sais tout ce que vous avez fait pour ma mère el pour ma sœur.
Nicolas balbutia quc'ques mots d’excuse.
Le docteur poursuivit :
— Ma sœur est pauvre et je n'ai plus, moi, que ma modeste solde de médecin militaire. Nous n'eussions jamais pu nous acquitter cuvers tous sans une circonstance vraiment providentielle.
Nicolas le regarda avec étonnement.
— Vous aimez ma sœur el ma sœur vous aime, ajouta simplement le jeune homme. Voulez-vous être mon beau-frère f
Le brigadier se sentit trcmblcret son cœur battit violemment.
En ce moment, la Mariette sortit do la ferme en donnant le bras A mademoiselle Henriette. Elle tendit la main à Nicolas, et Nicolas fléchit un g«mou devant la jeune tille.
— Il y n quinze ans de cela, me dit alors madame Saulcr«*au, quand I ancien brigadier eut terminé son récit, et depuis quinze ans je me répète chaque jour que je suis la plus heureuse des femmes.
Uii parent éloigné nous a laissé un modeste héritage; mon frère est chirurgien-major, el quelquefois il me semble que ma pauvre mère est auprès de nous, tint nous entourons sa mémoire de vénération et de respect.
I.LIi'IIY — liw|>r. Maurice Lmomr cl C“\ rn.‘ du Bar-d Amiüt*». IV.