‹ Mémoires d'un gendarmeChapitre 9 sur 10 · XI. III · texte numérisé non relu

XI. III

Cliàteauneuf-sur-Loire est un chef-lieu île canton auquel ses habitants accordent volontiers le nom de petite ville. Un pavillon qui se dresse au milieu d’un part* admirable e-i tout ce qui reste de l'ancien château des ducs de Pcnlhièvro.

Dans l’église on voit le tombeau du dernier marquis île ChAtcauncuf.

Ses maisons blanches s'étalent coquettement A mi-côte.

La Loire est en lias, calme cl bordée de prairies qu'ombragent de vieux peupliers.

Au delà s’étend celle contrée fertile de deux lieues île profondeur sur une quinzaine de longueur qu'on nomme le Val.

Au delà du Val, le plateau où commence la Sologne.

Entre le Val et le plateau, ai mi-côte, un petit village charmant d’aspect, Sigloy.

Dans le Val, des fermes plantureuses que la Loire couvre parfois d’un limon bienfaisant. Plus loin, l’âpre et pauvre contrée ou croissent les maigres sapins et OÙ la lièvre niontl des marais comme un brouillard maitmsant.

Mais de ce côté de la Loire et tout autour do ClaUeaimeuf. dos vignes que le soleil féconde et qui poussent vigoureuses dans une terre friable et caillouteuse; cl se dressant, çè et là, au milieu du vignoble, une maisonnette blanche qui semble abriter le bonheur et la paix.

Tel est (Iliàteauneuf, vu des bords de la I»irc.

Si vous remontez jusqu'à l'église, si, passant devant le château, vous traversez le champ de foire, la nature triste et mélancolique reprend le dessus pendant deux ou trois lieues. De vastes plaines, des sapinières, des fermes isolées, tel est le paysage.

Il tant arriver jusque sur les bords du canal, auprès de h b rôt d Orléans, et Muter la route de Condncux, pour retrouver des prairies et des peupliers, des maisons riantes, et çù et là. un village ou uii hameau.

Or, un malin du doois d octobre 185V, deux passinK un jeune et un vicip de bivércnl, chacun par un sentier différent. au même poitOu mà^i-dire sur la route départementale qui réunit le bourir.ee amrçtaux-Logcs à la petite ville de Cliâtcauneuf, à un melré'atHicssous duo étang, au bord duquel sc mirent les toits ardoisés d’une ferme récemment ton-

struilc, dans le style et le modèle îles fermes de Beaucc et île Brie.

Li* vieux était sorti de celle ferme et avait gagné la route, en s’appuyant sur un bâton, car il marchait péniblement.

Le jeune venait d'appuraiirc à la lisière d’une sapinière rabougrie qui bordait le côté droit de la roule.

Ces deux hommes, venus îles deux points opposés, comme s’ils se fussent donné un rendez-vous, s’arrêtèrent à vingt pas l’un de l’autre.

Le vieux détourna la tête avec humeur, et le jeune enfonça son bonnet sur scs yeux.

Fuis tous deux se mirent à cheminer chacun sur un côté <le la route, l*u«i à gauche, l’autre à droite, se regardant de trav ers et ne >c parlant pas.

Il était huit heures du matin, le temps était beau.

L’automne, eu ces contrées, est aune mansuétude extrême.

Le jeune lioimnc marchait d’un bon pas.

Le vieux se piqua d'honneur ; il se servit de sou bâton et voulut aller aussi vite.

Tous deux étaient vètUs comme des paysans aisés : blouse bleue par-dessus la veste de laine brune, bons souliers ferrés, chapeau de feutre noir, et cravate en foulard commun et multicolore. Pendant l’espace d'un quart de lieue, ils ebuminèrent ainsi parallèlement, laissant la chaussée libre cl marchant sur le gazon qui Ismlc les deux côtés de la route, et que, çà et là, monrhète un carré de pierres menues vulgairement appelées du jard.

Chacun d’eux marmottait à mi-voix des paroles malsonnantes.

Le vieux disait :

— C'est grand’pitié, vraiment, que les enfants aient maintenant si oeu «le respect pour leurs |>ères et mères! Un garçon que j’ai élevé à la sueur «le mou Iront, et qui m’assigne au juge de paix comme si j’étais un voleur!

Le jeune murmurait :

— 4J'osl-v Dieu |M*r»ii* qu’un père refuse à son fils sa légitime maternelle et qu'un soit obligé pour avoir son droit de s’adresser à la justice!

Et les deux plaideurs, tout en grommelant, hâtaient le pas, car c’était jour d'audience à Chiteauneuf.

— Quand on pense*,' s’éiria tout à coup le vieux, que lu traînes ton père devant les tribunaux.

— C'est pus ma faute. Mais vous ne voulez pas vous arranger, répondit le fils.

— Le tribunal noua arrangera, lu verras... lu verras... ricana le vieux.

— Je ne réclame que mon droit, et il ne me le refusera pas.

— C'est ci* que nous verrons.

— Oui, le trtbuual ne peut pas me refuser mon droit après tout.

— Et qu’est-c«* «pie tu lui réclames, au tribunal?

— Le bien de ma inère, donc... est-ce que vous pouvez, me le retenir, puisque ina tnérc «*sl morte et que vous vous êtes remarié?

— Je ne le retiendrais rien, si tu étais resté avec moi.

— Et si je ne veux pas, moi...

— Que c’est une Abomination, continua le vieillard, de iiensor que me voilà tout seul sur une ferme comme la Tuilerie et qu’il faut que je m’adresse à des étrangers pour faire faire ma besogne, quand j’ai lin fils «fui pourrait si -bien m’aider.

— Père, dit le jeune homme, voilà que j'ai vingt-deux ans.

— Qu’est-ce «jue ça prouve, doue?

— Je veux ni établir...

— Tu ferais mieux de travailler.

— Et je veux prendre nue femme ù mou compte.

Le vieillard haussa les épaules .

— Jour de Dieu! dit-il. aussi vrai que je m'appelle Jérome Martineau, je le prédis que si tu épouses la Sn/.uu Baucl, tu feras une mauvaise affaira.

— - C'est votre femme qui dit ça, père, répondit le tils Martineau, mais ce n’est point vrai. C’est jalousie pure de su part, vu qu’elles sont quasiment do même âge et un peu cousines. Mass la Suzon «*st une bonne ouvrière et sage, «pie >1. le curé de Fay en a fait l’éloge à son prône. Nous travuill'Tons, cl le lion Dieu est toujours avec ceux «pii travaillent.

•Le vieiUml eut un rire amer :

MÉMOIRES D'tiN GENDARME

— Ccst peut-être bien le bon Dieu, dit-il, qui te conseille de me conduire au tribunal.

— Ab! dame, répondit Jean Martineau, — celait le nom du fils, — vous m'accordera cette justice, que j’ai tardé tant que j’ai pu. Voici bien trois ans que ma mère est défunte...

— Ta mère !... ta mère !... elle avait donc du bien, ta mère ?

— Vous le savez mieux que moi.

— Eh bioul lu le conteras au juge. Bonsoir.

Et le vieux s'éloigna de son tils, comme ils entraient dans Châteauneuf.

Sur la route, à gauche, il y avait un grand biUimcnt carré au-dessus duquel flottait un drapeau cl on lisait au-dessous du drapeau l'inscription suivante :

Gendarmerie impériale.

Le fils rejoignit son père :

— Hé! père, dil-il, j'ai une bonne idée, allez.

— Qu’est-ce nue tu veux encore!

— Si nous allions voir le brigadier, peut-être bien qu'il nous donnerait un bon avis.

— Tu sais bien que le brigadier est parti.

— Oui, mais il y eu a un nouveau; et ou dit que c’est un homme de bon conseil.

— Eli bien! dit le vieux, allons-y !

— S'il ne nous met pas d'accord, eli bien! dit le tils, nous aurons toujours le temps d’aller à la justice.

El il se dirigea le premier vers la gendarmerie, pour couder court à toute hésitation de la part de son père.

Un gendarme pansait son cheval à la porte.

— Est-ce que le brigadier est là? lui demanda le fils Martineau.

— Oui, mon garçon.

El le gendarme levant la tète :

— lté 1 brigadier, dit-il.

Un homme coiffé d'un bonnet de police et vêtu d'uuc«ve*te d'écuric se montra à une fenêtre «lu premier étage.

— Qu'y a-t-il ?

— Excusez-nous, dit le fils Martineau, mais nous voudrions bien vous demander un conseil.

— Voilà, mes enfants.

Et le brigadier descendit.

C’était un homme d'un peu moins de quarante ans, bien que ses cheveux grisonnassent légèrement sur les tempes, et les gens du Morvan l'auraient reconnu tout de suite.

0 était Nicolas Sautereau, récemment passé brigadier à Cbâteauneuf-sur-Loire.

— Que voulcz-v ous, mes bonnes gens ? demanda-t-il aux deux paysans.

— Voici la chose, dit le fils, mon père que voici est veuf de ma mère, et il s’est remarié...

— Ali ! ah ! fit le brigadier en s’asseyant sur un banc de pierre qui était auprès de la porte, vous avez convolé en secondes noces...

— Je me suis remarié parer' que cela me convenait, grommela le vieux.

— Un moment, mes enfants, dit Nicolas, quel est le plaignant de vous deux ?

— C’est moi. dit le fils.

— Alors, père, laisscz-lc parler ; vous vous expliquerez après..

Et, s’adressant au fils Martineau, il lui dit avec bonté :

— Va, mon garçon, continue, je suis tout oreilles.

Le fils Martineau reprit :

— Quand ma mère est morte, j’avais seize ans, et nous riions deux frères, Armand et moi.

« Armand est parti pour son sort l’année suivante, et mon père est resté seul avec moi.

« La ferme de la Tuilerie est une bonne ferme quoiqu’elle ne soit pas conséquente. On y fait ses affaires. Pour lors me Ir juvanl exempté par mon frère, j’ai dit à mon père :

* — Voilà que j’ai dix-huit ans, si vous voulez je me marierai, Je prendrai une femme bien travailleuse qui nous

aidera. Je ne réclamais pas, comme vous voyez, un sou de ma mère.

« Mais, en place de m’écouler, le père s’est remarié. Il a bien soixante ans, mais le fruit vert ne lui fait pas mal aux dents ; il a pris une fille de dix-neuf ans «pii nous fait trembler.

* Quand j’ai vu ça, je me suis en allé, et j’ai demandé à mon père un millier d’écus qui me reviennent de la part de ma mère, parce «pie je veux m’établir, cl trouver à prendre une ferme de moitié.

« Mon père dit qu’il ne me doit rien et que c’est bien assez de m’avoir nourri et logé. C’csl-v juste ça?

— Eli bien, mon vieux, dit Je brigadier au fermier, qu'avez-vous à répondre ?

— Moi, dît le vieux Martineau, je ne dis pas que je ne doive pas quelque chose à mon garçon ; mais je n’ai pas 1c moyen de le lui rendre.

— 11 faudra j mur tant bien que vous en arriviez là nn jour ou l’autre.

— Vous croyez, ma fine ? Quand je serai mort, je ne dipas... mais à présent...

— Voyons, reprit Nicolas d’un Ion affectueux, est-ce qu’il n’v mirait jws moyen d’arranger les choses ? Ce garçon-h veut se marier.

— Dame, oui.

— El vous ne voulez pas 1

— Dame, non.

— Avez-vous quelque chose à dire sur la jeuue tille qui veut épouser ?

•— Oh I pour ça, non. C’est jeune, c’est pauvre, mais c’est honnête.

— Alors, il faut lui donner votre consentement.

— Mais, qu ‘est-ce qu’ils feront quand ils seront mariés, puisqu’ils n’ont rien, ni l'un, ni l’autre, «lit l'enlété paysan.

— Vous leur donnerez de quoi vivre, répondit le brigadier.

— Moi ? mais comment ça ? Je n’ai pas seulement pour moi, geignit le vieillard.

— Bah ! dit le brigadier, quand il y eu a pour deux, il y cil a pour quatre. Vous prendrez vos enfants avec vous.

Le fermier se gratta l’oreille :

— Alors, dit-il, je ne serai pas obligé de régler nos comptes ?

— Oh ! si fait, dit Nicolas, mais votre fils vous donnera «lu temps; vous lui ferez une reconnaissance et vous vous libérerez par annuités.

— Mais c’est «jue, voyez-vous, dit le fils, la femme de inon père est mauvaise en diable.

— Je la verrai et je lui ferai entendre raison.

— Et puis, j’aurais bien voulu prendre une ferme à mon compte.

— Mon garçon, répondit le brigadier, la chose est difficile. Voyons, supposons que ton père te donne les mille ccus qu'il U? doit... que feras-tu ?

— J’achèterai deux chevaux pour faire ma charrue.

— Après ?

— Du grain pour les semailles.

— El puis, il faudra que tu vives un nn avant de récolter.

— Ça, c’est vrai.

— Sans compter, poursuivit le brigadier, que pour outiller une ferme, si petite quelle soit, il faut avoir non |>as mille «'•eus, mais une dizaine «le mille francs. Où prendras-tu un troupeau ? Et des volailles ?... Quand un fermier ne peut pav payer une partir «le son fermage avec la plume de ses oie?, c’est comme s'il était déjà ruiné.

Le vieux Martineau, qui trouvait ces idées-là éminemment pratiques, s'écria :

— Tu le vois, mon garçon, le brigadier est un homme de bon sens ; il faut suivre scs idées :

Nicolas reprit ;

— La ferme de ton père est la garantie de son petit avoir. Son outillage, ses capitaux garantissent tes mille écus, cl bien au delà. Seulement, si tu veux être payé, qu’arrivera-t-i! * C’est que ton père sera obligé de vendre et «jue tu le ruineras.

— Mais ponnpioi donc qu'il ne vent pas que j’épouse U

Suzon ? dit le tils Martineau, qui tenait t. orc plus à la femme qu’à l’argent. ' '

— Ali ! par exemple ! répliqua le '' c ' ïier, ton père n’est pas raisonnable a ce sujel-tà. S-*' . « *ses ton argent entre les mai us. c’est à la condition quSi vous* prendra sur la forme toi et la femme.

Le vieux se grattait l’oreille :

— Après va, dit-il, ça ne serait encore rien qu’il épousât la petite, mais...

— Mais?

— C'est ma femme, â moi, la bourgeoise, comme nous disons... qui fera une vie de tous les diables. Les femmes se disputeront du matin au soir.

— Qui sait ? fit le brigadier.

— D'abord, reprit le fils Martineau, je ne sais pas où le père avait la tôle quand il s’est affolé de cette jeunesse...

— Ce qui est fait est fait, murmura le vieillard.

— SaM compter quelle lui fait la vie dure.

— Raison de plus pour que tu ne quittes pas ton père, mon garçon.

— El puis, ajouta le brigadier, j’ai idée, moi, que si ton père le fait une bonne reconnaissance de les trois mille francs et qu'il s'engage à le les payer le jour où tu quitteras la maison paternelle, ta belle-mère, qui ne voudra pas voir l'argent s’en aller, deviendra souple comme un gant.

Ces dernières paroles du brigadier furent un trait de lumière |>our le père et le fils.

— C’est pourtant vrai ce que vous dites là, fit le vieux.

— Je le crois aussi, dit le fils.

— Eh bien! mes enfants, acheva le brigadier, puisque vous êtes d’accord sur un point, il faut lâcher de l’élre sur tous les autres.

— Je ne demande pas mieux, dit le vieillard qui entrevoyait la possibilité de conserver la dot de sa première femme.

— Vous, père, il faut faire la reconnaissance. Toi, mon garçon, il faut rentrer â la ferme.

— Je ne demande pas mieux, après tout.

— Ensuite vous, papa, il faut donner votre consentement au mariage.

— Il est pourtant bien jeune.

Le brigadier sc mit à rire :

— El vous, dit-il, qui vous remariez à soixante ans avec une fille de dix-huit ?

— Ah ! moi, répondit le vieux, j’ai fait une sottise, c’est vrai...

Cette confession du vieillard désarma le fils.

La transaction fut faite séance tenaute, devant le brigadier. l*uis le père cl le fils s’eu allèrent.

— Vous serez de la noce, n’esl-ce pas, monsieur Sautereau ? dit le fils en s’en allant.

— De grand cœur, mes enfants.

Comme les deux paysans s'en allaient bras dessus bras dessous, ravis d’avoir fait la paix et de s’ètre entendus, un domestique A cheval qui avait traversé Château neuf eu venant par la route de Paris, s'arrêta A la porte de la gendarmerie.

— Le brigadier, s’il vous platt ? dit-il.

— C’est moi, mon garçon.

Le domestique tenait une lettre.

— C'est de la part de madame la baronne, dit-il.

— Le brigadier ouvrit la lettre et lut :

« Madame la baronne de Verne prie M. Nicolas Sautereau de venir le plus tôt possible au château de Beaurevoir ; elle a une communication importante à lui faire, a

— C’est bien, répondit Nicolas, j’irai.

Beaurevoir est un domaine situé au bord de la forêt d’Orléans, à trois lieues de Chdleauncuf, A cent mètres de ce qu’on appelle encore aujourd’hui la roule de Strasbourg, bien que cette voie ne soit plus depuis longtemps qu'une allée forestière. C’est un joli castel tout en briques, avec tourelles et clochetons, fossés où dort une eau bourbeuse, et parc ombragé par de magnifiques châtaigniers deux ou trois fois centenaires.

Depuis quatre siècles, chose rare I Beaurevoir n'a pas changé de maîtres. La mémo famille s’est religieusement transmis le manoir de génération en génération. Los Veme- Boaurevoir étaient de bons vieux gentilshommes, ni pauvres, ni riches, soldats ou magistrats, selon les temps, siégeant au banc de la province autrefois et s’étant modernisés sans efforts depuis. L’avant-dernier était colonel sous l’Empire ; le dernier, mort uu peu avant 1848, était un agronome distingué.

La veuve , la baronne de Vente , avait une vingtaine d mille livres de rente en terres cl bois , et , pour seule héritière, une fille de seize ans, qu'on appelait mademoiselle Annette, et qui était si jolie qu'on disait dans le pays qu'un prince serait seul digne d'elle.

Madame de Verne , veuve à vingt-trois ans , en avait trente-deux à peine en I80S. Elle était aussi fort belle, et quand on la voyait avec sa fille , on eût dit les deux sœurs. Du vivant de M. de Verne, elle passait régulièrement les hivers â Paris . où ils avaient uu pied-à-terre ; mais depuis la mort de celui-ci, la baronne et sa fille no quittaient plus Beaurevoir.

Madame de Verne était charitable autant que belle; les pauvres des environs la considéraient comme leur mère. On ne lui connaissait pas d’ennemis.

Beaurevoir est assez isolé, par sa situation à demi forestière, et cependant, bien que deux femmes y veillent seules avec un domestique peu nombreux, on n’avait jamais tenté la moindre déprédation soit sur les terres, soit dans le parc, et dans le château A plus forte raiBon. Pourtant le paysan de ces contrées est maraudeur, il grappille volontiers et ne se fait scrupule ni do voler une holtée de légumes, ni de couper un arbre la nuit, ou bien eucorc de pénétrer dans un poulailler de ferme et d’y faire main-basse sur des volailles. Mais il était si bien avéré que la famille de Verne était la Providence de la contrée, que les malheureux avaient coutume de dire :

— Nous aimerions mieux voler le bon Dieu que ma dame la baronne.

On fut donc assez étonné à Chileauneuf de voir un domestique du château venir à la gendarmerie et s’adresser uu brigadier. D ordinaire, on n’a recours aux gendarmes que pour leur dénoncer un vol ou un méfait quelconque.

Nicolas lui-mème ne put s’empêcher de dire au domestique :

— Que s’cst-il donc passé chez vous?

— Mais rien, que je sache, répondit-il.

— Et vous ne vous douiez pas de ce que madame la baronne peut me vouloir ?

— Ma foi, non.

Puis le domestique, se ravisant, ajouta :

— Eh! mais, pardon... vous vous appelez. M. Sautereau, n’esl-ce pas ?

— Oui.

— Vous avez, été aux chasseurs d’Afrique avant U’èire gendarme.

— Oui, mon garçon ; il y a douze ou quinze ans déjà.

— Est-ce que vous n'aviez pas M. de G... pour officier?

Nicolas tressaillit à ce nom et se souvint du jeune et vaillant lieutenant qui l'aurait comme un frère, à qui il avait cédé son cheval lors de cotte fameuse rencontre avec les Arabes lladjoutes, et qui était mort de ses blessures un mois après.

— Si je m’en souv iens ! dit-il avec émotion. Mon pauvre lieutenant!...

— Eh bien, c’était le frère de Madame. Madaino la baronne est une demoiselle de G...

Nicolas crut comprendre. 11 sc dit que madame de Verne était désireuse sans doute d’apprendre quelque particularité sur la fin héroïque de son malheureux frère.

Et comme il avait échangé ces quelques mots avec le domestique, tandis qu’ils trotlaicut botte à boite sur la, roule de Beaurevoir, il donna un coup d’éperon A son cheval et le mit au galop de citasse.

En moins d’une heure, Nicolas arriva A la grille du parc de Beaurevoir.

— Tenez, dit le domestique en prenant le cheval du brigadier par la bride, vous trouverez madame la baronne làbas dans le pavillon que vous voyez sous les arbres. Ne vous inquiétez pas de votre cheval, je vais le mettre A l'écurie.

Nicolas se dirigea vers le pavillon.

Au bruit de ses pas. madame de Verne se montra sur le seuil cl le salua de la main.

— Entrez , monsieur, lui dit-elle,

Nicolas contemplait avec émotion cette sœur d’un homme pour qui U eût donné tout son sang.

— Monsieur , lui dit la baronne, il n’y a pas longtemps que vous êtes A Chileauneuf?

— Quelques semaines, madame.

— El vous vous appelez bien Sautereau ? Oui, je ne me

trompe pas, r’est bien de vous que m'a souvent pari»' mon malheureux frère dans scs lettres, surtout dans la dernière, hélas! que j'aie reçue de lui.

— Oui, madame, répondit Nicolas, c'eut bien mot...

Et il attendit que la I) « roun e lui reparlât do M. de G..., mais madame de N ente reprit :

— Mon frère vous tenait jiour le meilleur et le plus honnête de ses soldais; il vous aimait comme un frère. Aussi je n’hésite pas à m’adresser à vous.

— Ali ! madame , répondit Nicolas , serais-je do™' a*se* heureux pour que vous ayez besoin de mes services?

— Oui. dit simplement madame do Verne.

— Parlez , madame. La sueur de mon lieutenant , c’est comme si c’était lui-même, dit Nicolas avec sa naïve franchise.

— Mou cher monsieur Nicolas, reprit la baronne, ce n’est pas au brigadier do gendarmerie que je me confie, mais à i homme.

Nicolas s’inclina.

— J'ai trente-deux ans; je suis encore assez belle pour qu'on pense que je puis inc remarier quelque jour. Je n’v songe pas et n’y songerai sans doute jamais , mais je ne suis point femme A m'effrayer de quelque tentative amoureuse de la part de mes voisins. J'ai une tille trop jeune encore pour que je songe ù la marier...

Elle s'arrêta cl regarda Nicolas avec une certaine émotion :

— Vous ne nie comprenez pas ? dit-elle.

— C’est-à-dire, balbutia le brigadier, pas tout à fait...

— Eh bien, je vais m'expliquer plus clairement. Ma fille ou moi, je ne sais laquelle des deux, nous sommes en butte à d’étranges obsessions.

— I)c la part de qui ?

— D’uu homme que je ne connais pas...

— El... cet homme ?

— Venez avec moi. dit madame de Verne.

Elle fil sortir Nicolas du pavillon.

— Tenez, dil-dle, regardez...

,Et elle lui montra sur le sol une légère empreinte, celle d une botte éperonnéc. Puis elle ajouta :

— Un homme s'est introduit dans le parc la nuit dernière, en escaladant le mur ; il a osé venir ici, pénétrer dans le pavillon et écrire nu billet sur la table. Si le billet est jour moi, j‘e» rirai volontiers; mais s'il est pour ma fille... comprenez-vous?

— Oui, madame, répondit Nicolas qui continuait A envisager l'empreinte de la boite.

Madame de Verne ajouta :

— Aussi n'ai-jc point hésité à m’adresser :i voos.

El die le lit rentrer dans le pavillon.

Madame de Verne, après avoir ramené Nicolas Sautereau dans je pavillon, lui dil :

— Écoutoz-moi bien, et vous verrez ce que j’attends de vous,

— Parlez, madame.

— Ma fille et moi nous sortons quelquefois en voiture dans les environs, |toursuivil madame de Verne. Quelquefois aussi nous montons A cheval. Depuis le commencement de l’automne , nous avons rencontre vingt fois , toujours comme par hasard, mais, en réalité, on n«* petit se tromper sur ses intentions, un de nos voisins éloignés qui semble affectionner cetlc partie de la forêt. C’est un homme de trente-cinq ans qui porte un nom distingué, mais ne jouit pas d'une excellente réputation. Il a souvent affecté de nous suivre, il nous a saluées avec dos intentions marquées. Est-ce A ma fille, est-ce A moi que s’adressent ses assiduités ? Voilà ce qu'il est difficile de savoir. Toujours est-il que je jurerais que eet homme est celui qui a pénétré ici la nuit dernière ne font qu’un.

— G' est assez probable, dit Nicolas; mais, madame la baronne, ne me disiez-vous pas qu’il avait écrit un billet?

— Puis une déelaration folle cl mal tournée qui peut aussi bien s'adresser A moi qu’à ma fille. Je l’ai déchirée dans un premier mouvement de colère, et je m'en répons A présent, car ce papier aurait pu nous guider dans nos recherches.

— C’est vrai, dit NitOltS.

— Enfin, reprit madame do Verne, si ce monsieur a jeté ses vues sur moi, ce ne sern que demi mal. Je suis d'Age à l’éconduire poliment, et ce n est pas avec ma fortune qu i! réparera la sienne, qui est, parait-il, dans une situation déplorable. Mais je crains qu'il ue songe A épouser ma fille, cl c'est IA que mes angoissez commencent. Annette est une petite folle, très-cnf.ml, très-exaltée, qui prendra pour de l'amour <*t de l’enthousiasme les calculs intéressés de ce monsieur.

— Madame, interrompit Nicolas, vous avez bien fait de me dire que vous vous adressiez A l’homme, car je ne sais vraiment pas ce que pourrait faire le gendarme.

Madame de Verne baissa encore la voix :

— Ma plus grande terreur, c’est que nu fille, qui m’a déjà questionnée plusieurs fois sur cet homme, apprenne sou audacieuse tentative. Aucun de mes gens, pas même le jardinier, ne s’est aperçu de celle agression avec escalade qui, jusqu’à un certain point, tombe sous le coup de. lu loi.

— Oh ! certainement.

— C«t homme ne s'arrêtera pas en si beau chemin, ci cependant je n'ai aucuii prétexte à donner à ma fille pour l'éloigner d’ici et faire un voyage ; il faut donc absolument que vous inc débarrassiez des importunités île ce monsieur. Gomment? je no sais... Mais quoique chose nie dil que vous êtes le seul homme à qui j’aie eu raison de m'adresser.

— Maduno, répondit le brigadier, je ferai de mon mieux. Maintenant, un mol encore. L’homme dont vous parlez n’estil pas de M. Saint-Jullien?

— Oui, c’est bien lui.

— G’ est bien. Je me charge de lui faire comprendre uu’oii lie franchit pas les clôtures la nuit, comme un maraudeur.

Nicolas prit congé do madame de Verne et retourna à Chàteauucuf.

Le valet de chambre du château avait jasé; on savait à Ch.lteauneuf tout comme A Bcaurcvoir, que Nicolas avait servi sous les ordres de M. de G..., le malheureux frère de madame de Verne, et la chose était suffisante pour justifier la visite du brigadier à la baronne.

Nicolas rentra ostensiblement A la caserne, s’en alla souper chez un de ses gendarmes, cir il était encore garçon et n'avail pas de ménage, cl sc montra un moment, le soir an café du pavs. Il y avait IA tous les habitants un peu aisés de la petite ville, ce qo’on appelle |a petite bourgeoisie. On y jouait au billard et au piquet, A l'impériale et aux «lames.

Dos chasseurs faisaient sonner leurs exploits de la journée, et ce dernier sqjet «!«• conversation était même celui qui finissait, vers la fin «le la soirée, par primer tous les autres.

La forêt n’est pas loin de CnAteuuneuf, et il est peu d’années où il ne soit question d’un grand laisser courre ou d’une homérique battue aux sangliers.

Au moment où le brigadier entra, nn chasseur de plaine disftit :

— Est-ce que M. de Saint-Jullien était de la dernière chasse à courre ?

— Non, répondit le débitant de tabac, qui, en môme lem|*, vend de la pondre.

— M. de Saint-Jullien n’a plus d’action, dit un autre habitué, ça coûte trop cher... Il n'est pas riche maintenant, et quatre cents francs no se trouvent pas sous le pied d’un cheval .

Un des malins de l’endroit cligna de l’œil.

— A savoir... dit-il.

— C’est tout su, répondit le marchand «le tabac. Au jour «l’aujourd’hui, M. de Samt-Jtillic» n’a pas fi, OOP fr. de rente.

— U est dur ft payer, dil un autre.

— Moi, lit un braconnier «pie son habileté à chasser la bécasse avait fait admettre dans la société, je me suis joliment laissé entortiller par lui, un jour...

— Gomment ça !

— Il m'a emmené A la chasse au sanglier; j’avais mes doux chiens «le vache qui, vous le savez, vont droit A la bauge cl vous foui toujours tirer le s mgiier en ferme. Nous entrons sous bois; voilà Kavageol qui donne un coup «le voix. Ça y est ! «lis-je, et nous voilà partis au fourré. Nous arrivons ; Ravagent coiffait un superbe ragot «le cent cinquante, et Ravaude, ma chienne, lui mordait les cuisses. M. de Suinl-Jullientire«*t attrape mon chien dans le cou. Le sanglier charge, mais je l’arrête d’une balle dans l’épaule. Mon rliicn n'est pas mort, mais il a été malade six mois. Quant au sanglier, nous l’avons traîné dans une voilure à une ferme voisine. M. de

Saint-Jullien l'a emmené tranquillement et ne m’a seulement

as remercié pour le service. Si jamais il a besoin «le moi, je

engage A s'adresser autre part.

— C’est un joli cuistre tout cl»' même! dit-on a la ronde.

— Ah ! dame, c’est lier, reprit le braconnier, mais ça ne paye pas.

— Eh bien. moi. reprit celui qui avait cligné de l’œil avec un malin sourire, j’ai mon idée.

— Rapport A quoi ?

— Vous disiez qu’on ne trouve pas quatre cents francs sons les pieds d’un chcv al ?

— Ça ne s’est pas encore vu, «lu moins, fit Nicolas eu riant .

— Ça se verra celte fois.

— Plait— il ? fit-on à la ronde.

— M. «le Saint-Julücn a idée de so marier.

— A cheval ? demanda Nicolas qui se prit à écouter attentivement.

— Pas précisément. Mais son cheval l’aidera joliment. Il y a une jolie trotte «le Sain t-J ni lien A Beaurevoir, et cela n’empêche |»as «pie depuis quelquo temps son cheval fait les deux chemins tous les jours.

— Mon garçon, dit le marchand «le tabac «l’un ton sentencieux, les James du château de Beaurevoir ne sont pas pour son nez.

— Bah ! bah I mademoiselle Annette aura bien deux cent mille francs de dot. Ça lire un peu l'œil de M. de Saiul- JuJlicn.

— Oui, mais madame la baronne n'est pas femme à se laisser entortiller par lui.

— D*autam mieux, reprit le braconnier qu’un chacun sait, par ici, et madame la baronne comme tout le monde, qui' la Marceline fait A Saint-Jullien la pluie et le beau temps. C'est une lielle fille la Marceline, et méchante à proportion. Si jamais une femme entrait au château, on en verrait de belles.

— Eli bien ! vous verrez... je sais ce que jo sais...

— Ah ! vraiment !

Nicolas allant « sa pipe et «lit au beau parleur :

— Puisque vous en savez s» long, régalez- nous en donc «l’abord, et puis je vous ferai un cent de piquet,

— Connaissez-vous la maison «l'Ulysse le chamUrion, sous bois ?

— Partline.

— Un joli cadet, celui -IA. Il a bien manqué passer l’hiver h Orléans, dit le nrçrchaml de tabac, et aller ensuite au printemps s«’ promener sur la mer jolie.

— Qu’avail-il tlonc fait ? demanda le brigadier.

— Il avait mis le fou a une meule, histoire de h* venger d’un fermier.

— Oui, mais comme il n'y avait pas de preuve, on l’a laissé tranquille. Mais c’est égal, on est tixé sur le particulier dans Cliâtcauneuf.

— Aprc's ? fit le brigadier.

Le malin continua :

— C’est l'ami de M. Victor. Vous savez, c’est son petit noir., A M. de Saint-Jullieu.

— Bon !

— El M. Victor va chez lui tous les soirs, et lui laisse sou cheval, cl il s’en va nkler aux alentours de Beaurevoir.

— Pourquoi donc faire ?

— Je crois qu’il a dans l'idée d'enlever mademoiselle Annette.

— Pouh ! répondit le marchand de tabac, ça ne lui est |>as encore arrivé, et ça n<* lui arrivera pas encore de sitôt.

— Il sait bien que s’il la demande, un la lui refusera.

— Oh! pour ça oui, dit le braconnier.

— Et il a pourlaut bien envie des deux cent millo fmn« s.

— Ils lui passeront sous lo nez. soyez tranquille.

— Oui, mais mademoiselle Anneile «*st une tête un pmi folle.

— La mère a de la raison pour deux.

— Eh bien! si j’étais à sa place...

— Que feriez-vous? demanda le brigadier d’un air indifférent.

— Je me méfierais.

— Mais de qui?

— De Marion la bossue.

— La femme de chambre ?

— Oui.

— El pourquoi donc ça ?

— C’est la cousine d’Ulysse le chamhrion. On «lit même qu’ils sont mieux q«te ça.

— Pculi! on dit tant de choses.

— Et je m’en irais passer l’hiver A Paris. C’est un entêté, un butor. Il est bien nomme A faire jaser sur le compte de mademoiselle Annette,

— S’il faisait cela, dit te marchand «le tabac avec imlignation, il n’y aurait pas sur le finage de Cliâtcauneuf assez «le pierres A lui jeter.

— Enfin, suffit, dit le malin, ça ne me regarde pas.

— Faisons notre piquet, ajouta le briga«lier. Duriveau, «les cartes ?

Duriveau était le nom du cafetier.

Comme ce dernier plaçait un petit tapis «*t ik*s caries graisseuses «levant le brigadier, on entendit an «Ichors le pas d’un cheval qui s’arrêta A la porte.

— Tiens, fit Nicolas, serait-ce «non confrère de Jargeau?

Le malin s était approche de la croisée.

— Quand on pane «lu loup, dit-il. on en voit la queue.

En «*e moment la porte s’ouvrit, et un homme chaussé de

grondes boites A l’écuyi’re entra en faisant grand bruit :

— Eh! Duriveau, mille tonnerres! un coup de vieille , j’ai le gosier sec corfmie un moulin, aussi vrai que je m’appelle Victor «le Saint-Jullien.

Et il j«‘la sa cravache sur la table, ajoutant :

— Bonsoir, voua autres et toute la «'ompagnie !

XLVtl

Toute l'attention «lu brigadier se concentra alors sur le nouveau venu.

M. Victor, comme on l’appelait dans le pays, était un homme de taille moyenne, aux épaules carrées, au cou musculeux. au teint rougeaud. Eu dépit «te son origine aristo- «îraiique, il avait «les pieds et des mains énormes, et on devinait, A première vue, qu’il était doué d'une force herculéenne. Il avait un collier «le barbe rouge.

Sa mise rappelait celle de certains bonshommes qu«‘ Paris ni' voit qu’à l’époque des expositions canines.

Toujours botté ou guélré, habillé «le velours «les pieds à la tête. I«* fouet ou la cravache en main, il était grain! amateur de foires et fêles villageoises. Bien qu'il fui un pauvre agriculteur, il se montrait aux comices agricoles, faisait valoir son maigre domaine, entretenait «ne demi-douzaine de briquets attaqués «lu rouge (I), cl depuis qu’il avait renoncé A faire partie des actionnaires de la forêt, il chassailtnii un peu partout et braconnait nu besoin.

— Ce pauvre Saint-Jullien. disait-on, il faut l’inviter.

Une douairière «lu Val avait prédit, du reste, qu’on lui

trouverait une héritière qui rebadigeonnerail le manoir. Les Saint-Jullien, upriïs tout étaient d«? bonne maison, et si le père de M. Victor n’avait pas croqué le» trois quarts de sa fortune, ce dernier, en dépit de sou manque d’éducation, eût trouvé quelque bon parti dans le voisinage. Mais lo» gens qui se ruinent apres avoir eu jadis une opulence relative, deviennent ex|H*rts en affaires. De gentilhomme guerrier à gentilhomme fermier il u’v a souvent qu'un pas, et le fermier finit toujours par dominer. L'homme OUI discute le prix des avoines, traite avec les métayers, achète et verni des i>esiiaux, finit par avoir cet esprit madré du paysan qu’il fréquente.

Les tours de Saint-Jullien qui s«j miraient dans le» eaux d’un étan? saumâtre étaient peut-être bien aussi vieilles <|u«* celles de Beaurevoir.

Mais là s'arrêtait la comparaison.

La baronne de Verne était aimée, respectée, vénérée même. M. Victor n’inspirait ni amour ni confiance A personne.

L«a gens de la campagne qui avaient affaire A lui s’avertissaient continuellement :

— Tiens- toi bien ! se «lisaient-ils. C'est plus malin qu'un charbonneux, M. Victor; et si on le laissait faire, il vous mettrait sur la paille.

Et puis, comme ou venait de le «lire tout à l’heure dans le |N*tit café do ChAleauiienl, il y avait à Sainl-Juilieii une marilorne appelée la Marceline, qui était la lorle tète du château, le despote humble «levaut «jni tout pliait. Si on voulait rester chez M. Victor et qu'on lût assez malheureux pour

fl) Chien xaleut.

SC

avoir besoin de mander son pain, c'était «l'abord à la Marceline qu’il fallait plaire.

C’était une gaillarde fille de trente an*;, d'une beauté rageuse et hardie, d’un tempérament \iolent, et qui était parvenue à dominer cet homme que personne ne dominait et qui avait en toute chose un entêtement qu'on eût pris pour une volonté de fer. Un reste, ambitieuse a la sourdine, rêvant de se faire épouser tut ou tant, mais économe, habile dans la direction d'une maison où l’on fait valoir, et ayant à cœur d’arrêter la ruine qui menaçait M. Victor.

M. Victor entra donc dans le cabaret, en demandant à Durivcau un verre de vieille eau-de-vie.

— Bonjour, mes enfants, dit l'hercule en s’asseyant sans façon devant la table qui était auprès du feu ; qui veut trinquer avec moi ?

Le malin s'approcha :

— Moi, si vous le voulez bien, monsieur Victor, dit-il en ôtaul sa casquette.

M. Victor lui versa un grand verre d’enu-do-vie.

— À votre santé, sauf vot’respoct! monsieur Victor, dit le tnnlin.

M. de Saint-Jullien avisa Nicolas Sautereau.

— Ah! dit-il, c’est vous qui êtes notre nouveau brigadier!

— Oui, monsieur.

— Vous n'aurez pas grand'chose à faire ici, le pays est

oon.

Puis voyant le braconnier qui tout A l’heure s’était plaint durement de sa ladrerie :

— Ah ! te voilà. Bigorneau?

— Oui, monsieur.

— El ton chien?

— Il est guéri, monsieur.

— Il faudra que je t'emmène un de ces jours, mon garçon ; j'ai une hardo de bêtes rousses dans mes bois derrière Saint- J ul lien.

Le braconnier fut plus courageux que les autres bourgeois de Chàleauneuf.

— Merci bien, monsieur, dit-il, mais le jeu n’en vaut pas la chandelle.

— Qu’est-ce à dire, drôle? lit M. de Saint-Jullien avec hauteur.

— Ma foi! monsieur, dit le braconnier sans s’émouvoir, vous m’avez emmené une fois, je vous ai tué un sanglier que la Marceline vous a mis au saloir, et j’ai eu pour tout bénéfice mon chien di'-cousu. C’est vraiment trop cher, ou pas assez.

— Veux-tu que je te paye tou sanglier ? fil M. Victor, dont le visage s'empourpra, tandis que ses lèvres blêmissaient de fureur.

— Je veux bien, dillo braconnier.

— Eh bien, viens-t’en demain A Saint-Jullien.

— Si vous me dites ça, reprit le courageux paysan, c’est que demain vous serez autre pari qu'à votre château.

M. de Saint-Jullien n'était pas patient ; il se leva cl brandit sa cravache.

Mais Nicolas lui arrêta le bras.

— Hé! monsieur, dit-il, que craignez-vous donc? Tout le monde vous connaît ici, et on sait bien que vous n’étes pas homme à manquer de parole A un pauvre diable.

En même temps le brigadier adressait un énergique regard au braconnier, qui se tut.

Mais M. Victor était parti, comme on dit :

— Ah ! drôle, dit-il, si jamais je le retrouve sur les terres de Saint-Jullien, je te traiterai d'importance.

— Faudra que je marche bien lentement pour y rester longtemps, dit le braconnier, car vous n’en avez pas large, des terres.

Et, sur cette dernière insolence, il sortit.

M. de Saint-Jullien avala coup sur coup deux v d’eaude-vic et grommela : erres

— Je pourrais bien en avoir bientôt plus large qu’on ne croit.

C’était une jolie occasion pour ce bourg«'ois lettré, qui était le malin de la campagne et que le grossier gentilhomme avait invité à sa table, de sonder 'e terrain.

— Il est certain, monsieur Victor, dit-il, que quand vous le voudrez, les terres de Saint-Jullien s'agrandiront comme ai elles étaient en caoutchouc.

— Ah ! tu crois? fit M. Victor qui se rengorgea et prit un petit air fau

— Un homme de votre rang, vovoz-vous, ça trouve une riche héritière quand ça veut, reprit le malin.

— Hé! hé] ricana M. Victor, on ne sait pas...

— Oh! c’est tout su.,.

— Et qui donc t’a dit ça?

— Suffit! on est fixé...

Et le malin cligna de l’œil et cul un sourire aimable.

Alors M. Victor se leva et jeta une pièce de dix sous sur la table :

— Voilà pour ton eau-de-vie, Durivcau, dit-il.

Duriveau salua, mais il regarda le marchand de tabac d'un

air qui voulait dire :

— Le commerce n'enrichit pas avec de semblables pratiques; il me paye dix sons d'eau-de-vie, et il en a bu pour trente.

Le marchand de tabac se risqua d’adresser la parole à M. Victor.

— Vous êtes bien attardé A Chàleauneuf, monsieur?

— C’est vrai. Je suis venu voir le marchand de grains pour du blé de semailles, répondit M. de Saint-Jullien. Mais ça me convenait de voyager ta nuit.

El, à son tour, il cligna de l'œil d’un air mystérieux.

— Il y a deux bonnes lieues d'ici Saiut-Jtillieu, dit Duriveau.

— El des lieues de pays encore !...

— M. de Saint-Jullien, dit un autre, n'est pas sans connaître le chemin de la forêt.

— Oui certes, je le connais.

— Ou passe par Beaurevoir... sous les murs du parc.

— C'est toujours par là que je prends.

Et cette fuis, M. Victor «pii s’était adossé à la cheminée pour chauffer ses larges mollets, se décida tout à fait A la retraite.

— Allons ! en roule ! dit-il. Bonsoir, tout le monde.

Ut comme il restait une goutte d'eau-de-vie dans le carafon, il la but à même.

Duriveau fit la grimace, mais il ne dit rien.

— Hé ! monsieur, dit le marchand de tabac d'un ton goguenard, pendant que vous vous réchauffez l'estomac, votre cheval gèle à la porte.

— C’est un rossard, dit le gentilhomme, qui en a vu bien d’autres. J'ai chassé des quinze heures avec lui sans qu’il croquât un grain d’avoine.

Et sur ces mots, il sortit.

Les habitués du café le virent à travers les vitres sauter en selle et partir au galop.

— 11 est pressé, dit l’un d'eux.

— Pas tant qu’on le croit, dit le malin. Quelle heure est-il ?

— Neuf heures.

— Quand il sera hors de Chàleauneuf, il s’on ira jusque chez Ulysse le chambriou. On se couche lard au château de Beaurevoir.

— Eh bien ?

— Suffit, je m’entends.

— Messieurs, «lit le brigadier Nicolas Sautereau, je vous souhaite le bonsoir. Je vais nie coucher.

Et il sortit â son tour.

Le brigadier retourna à la caserne, dont la principale façade donne sur la Grande-Rue, tandis que le derrière, qui est pourvu d'un assez vaste potager, louche aux champs du côté du nord.

Un de ses gendarmes l'attendait.

— .Mon cheval est-il sellé? demanda Nicolas.

— Oui, brigadier, comme vous nie l'avez dit; vous le trouverez attaché A un arbre an bout du jardin.

En quelques secondes, Nicolas se fut dépouillé de sou uniforme, qu’il remplaça par une bonne blouse de fermier, et, au lieu de son tricorne, il mil sur sa tête un de ces larges chapeaux de meunier de feutre grisâtre, qui soûl le signe distinctif de la profession.

Puis ii passa à son )XMgnet un gros bâton de houx retenu par un solide cordon de cuir, et il se dirigea vers l'extrémité du potager où le cheval attendait.

Le clie val avait, lui aussi, subi une métamorphose. On lui avait retroussé- et tressé la queue, comme A une mouture «le

MP. .MO! UK S D'UN (’.ENDARMK

l.o chileaa do Ueaurevoir.

paysan. La brûle ol la selle d ordonnance a\ aient fait place ù un brûlot» |»om|M>iiné de rouge avec de grosses œillères, ei à une bonne bride plaie à étriers en coquille. Sur le devant delà bride était Attaché un porte-manteau. Mais dans le portemanteau, le gendarme, sur les ordres de son brigadier, avait glissé deux pistolets.

Ainsi vêtu, ainsi monté, le brigadier Nicolas Sautereau ressemblait A un meunier des environs se rendant à quelque foire éloignée. 11 sortit par la porte du potager et alla, par les champs, gagner la route de la forêt.

Il y avait trop jm»u de temps, du reste, que Nicolas était il Chàtèauncuf. pour que les gens des environs, ceux qui ne viennent que rarement en ville, pussent le reconnaître, surtout la nuit Mais le gendarme est doué d’une merveilleuse faculté: il sait, en quelques heures, la topographie d'un pays ; un mot lui ouvre tout un horizon, et sa perspicacité devient merveilleuse.

En sortant de Bcuurcvoir, Nicolas avait étudié la forêt; il avait aperçu de l’autre côté du parc, sous bois, une maisonnette qui, ù n'en pas douter, était la demeure d'un chambrion.

Celte remarque et les quelques mots entendus au calé l’avaient fixé. La maisonnette entrevue était colle d'Ulysse le chambrion.

Or. il avait deviné aux quelques mots échappés à M. Victor de Saiul-Jullieii et à sou attitude narquoise, qu'il s'arrêterait à celte maison.

En outre, et comme l'avait dit le malin convive du gentilhomme. comme il n'était que neuf heures, il était peu probable que M. Victor s'en allill grand train. Il était même à peu prés certain qu’il s'en irait tranquillement au pas jusqu'à la lisière de la forêt.

Les gendarmes sont montés d’ordinaire sur des chevaux normands dont le trot s’entend «le loin. %

Nicolas mil donc son cheval au trot et, moins de vingt minutes après, il aperçut quoique chose de noir qui marchuit devant lui. C'élnil M. Victor qui sommeillait à demi sur sa selle.

Quand le faux meunier fut près de lui, le cheval du gentil-

homme surpris prit le trot, puis, retenu par son cavalier, se cabra et hennit.

C'était un cheval entier.

— Hé! vieux rossard ! grommel.i M. Victor, vas-tu pas te tenir tranquille ?

— lié ! monsieur le bourgeois, cria Nicolas en arrivant sur lui et grossissant un peu sa voix, à laquelle il donna l'accent bien sonore.

— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, l’ami ? fil M. Victor qui se tourna sur sa selle.

— C’est-v pas la roule de Combreux, ça ?

— Pas tout à fait, répondit M. Victor.

— Me serais-je donc trompé ? murmura le faux meunier.

— Pas de beaucoup, répondit M. de Saint- Jullicn, maie enfin vous vous êtes trompé.

— Ah ! quel malheur ! geignit le faux meunier.

— Esl-cc que vous allez à la foire «le Combreux ?

— Oui, monsieur. Et par où donc qu'il faut passer?

— Si vous n’ètcs pas trop pressé, je vous mettrai dans votre chemin, mon brave homme.

— Vous serez bien honnête, monsieur.

— Car, reprit M. Victor, mou cheval est un peu las; tandis qu’il me semble que le vôtre...

— C’est un rude percheron, jwnir ça, bien sur! dit Nicolas; le chemin ne lui fait pas peur.

— El» bien! mettez-le au pas, et d'ici une demi-heure je vous ferai voir la route de Combreux, que vous tomberez tout droit dedans sans pouvoir vous tromper. D'ailleurs ii n’y a qu'un pont sur le canal.

Nicolas rangea son cheval auprès de celui de M. Victor. Puis il releva le collet de sa limousine eu disant :

— Brr ! il fait froid ce soir.

— Oui, le temps est dur; est-ce que vous venez de loin?

— Du fond de la Sologne, où j'ai fait une affaire avec le fermier du marquis de R.... je lui ai vendu «lu blé de semailles.

— Ali ! çà, qu’cst-cc qu'il v aut le blé de semailles, celte année ?

— Environ dans les vingt-sept ou vingt-huit francs.

— Il n’est pas cher.

Tout on causant, Nicolas ot M. Victor étaient entrés dans la foret, et ils passaient au pas sous les murs du cliftlcaii do Beaurevoir.

Le faux meunier remarqua qtio M. do Saint-Jullicn jetait un regard furtif sur le* fenêtres du château, dont quelqursunos étaient éclairées encore.

Dix minutes après, ils arrivèrent à un de ces poteaux peints en gris qui servent d'indicateurs dans la forêt, et qui so dressent ordinairement à la rencontre «le* plusieurs routes.

— Tenez, dit M. Victor, voilà voire chemin, c’est la route du Huet; elle mène tout droit à l'étang, ot de l’étang à Combreux.

— Merci bien, mon bourgeois, dit le meunier.

— A votre service, dit Victor, «pii prit, lui aussi, la route du R uct.

— Mais, dit lo faux mouiller, c'est votre chemin aussi?

— O)» ! pas pour longtemps.

En effet, à cent mètres du poteau, M. de Saint-Jullion lit sauter le fossé à son cheval, et entra sous bois, dans un faux chemin.

L’u-il perçant do Nicolas avait vu blanchir à travers les arbres la maison du chambrion. Cetlo maison, comme il l'avait deviné, était le but du voyage nocturne de M. do Saint-Jullion.

Le faux meunier continua son chemin au pas; mais quand il fut à cent métros plus loin, ot bien sûr que M. Victor était entré chez lo chambrion. il lit également franchir le fossé à son cheval ol so jota sous bois.

Une fois là, il chercha un fourré, y attacha son cheval, qui se mit tranquillement à lécher l'écorce d’un chêne et à tordu 1 un pou d’herbe folle autour «lo lui.

Puis à pas de loup, il se dirigea vers la maison d'Ulysse, C'était le nom qu'on donnait au solitaire «le la forêt d’Orléans.

Cette maisonnette, bâtie en torchis cl qui ressemblait assez à une habitation «le garde, se drossait au milieu «l'une petite clairière, à «leux pas d’une mare qui se trouvait à ‘sec en été. Il y avait un bout de jardin que le chambrion cultivait dan •es moments de loisir, car il était bûcheron et charbonnier de son état.

Nicolas, qui s'était avancé avec la plus grande circonspection :i travers les arbres, aperçut le cheval attaché à la porte.

Un filet «le lumière passait à travers le carreau de papier huilé qui remplaçait les vitres.

Un bruit de voix s’échappait «le la maison.

Nicolas avait l’oreille fine. Il écoula et cnlomlil ces mots :

— Elle va venir!

Il tressaillit et s’approcha plus pr«>s encore do la maison.

Il y avait auprès de la fenêtre qui était, du reste, |»ercée sur la façade opposée à celle de la porte, un tas de bourrées sur lesquelles Nicolas monta.

Le châssis de la fenêtre était disjoint. On pouvait voir u«i travers.

Nicolas regarda. M. Victor de Saint-Jullion était assis devant un maigre feu de tourbe, vis-à-vis «le son hétc.

Celui-ci était un homme entre deux âges, polit «“l bossu, nu visage cauteleux, à l'u-il clignotant.

Es-tu sûr quo Marion viendra? demandait M de Saiut- Jullicn.

— Aussi sûr «jue vous voilà là.

— Mais iiuami ?

— Ah ! (laine ! quand on sera couché au château; ça no peut tarder.

— Jo voudrais bien savoir l’effet «le ma lettre.

— Si la «Icmoisellc l’a lue, elle lui aura fait «le l'effet, ricana le chambrion. C'est jeune et c’est fou «m diable, la petite.

— Comment veux-tu «ju’elle nu l’ait pas lue?

— Ah! dame! répondit Ulysse, madame la baronne entre souvent la première dans le pavillon.

— Diable!

— Et la maman 11e plaisante pas!...

M. de Saint-Jullion jiarut rassembler ses souvenirs.

— Après ça, dit-il, le billet pouvait s'a«lresser à la mère aussi bien qu’à la tille.

— Bon ! mais le but n’est |»as le même.

— lié! Uél fit M. de Sainl-Jullicn, elle est belle, la baronne c’est un fruit mûr, mais il est bon. Si j’épousais la mère?

— Monsieur Victor, dit le chambrion, ne vous lancez lias dans celte besogne, vous ne réussirez |ias.

— Tu crois ?

— Ah! dame ! j’en suis sûr...

— Chut ! fit le gentillàlra, il me semble que j’entends marcher sous ItOlK.

— C’est peut-être la cousine Marion.

El Ulysse le chambrion alla entrebâiller la porte.

xux

Ulysse le chambrion, ayant ouvert la porte , se fit une longue-vue «le sa main fermée et arrondie.

La nuit était claire, les arbres dépouillés tamisaient sur lu brume du bois un rayon do lune. Un être vivant apparut à l'extrémité «lo relie petite clairière dont la maisonnette était le centre. C’était Marion la bossue.

Ulysse s’en alla à sa ren«*onlre, laissant M. Victor «le Saint- Jullicn assis au coin du leu.

La bossue cl le chambrion qui, dit-on, ne s’en tenaient pas entre eux seulement aux liens de leur parenté, étaient bien faits pour s'entendre à première vue : même taille, mémo gibbosité, même regard «téfiani et cauteleux.

La Marlou était pourtant un vieux serviteur du chftleau de Beaurevoir. Elle était la sœur nourricière do feu M. «le Verne, et, grâce à «-elle circonstance, elle était née au chAteao.

Aussi, en-dessous, pateline, elle avait su gagner la confiance delà baronne, et elle était devenue In femme de chambro de mademoiselle Annette.

Elle avait un grand empire sur la jeune fille, do même que son cousin Ulysse on avait un très-grand sur «'Ile.

Jusuu'nlûrs les mauvaises qualité de Marion n'avaient nui qu’à o Ile -même, petite, grêlée, bossue, laide à faire? pour, en un mol elle avait depuis longtemps coiffé sainte Catherine, lors que le chambrion Ulysse s’avisa de lui faire «Jes promesses do mariage et «lo lui rappeler leur parenté. La Marion avait trente-six ans, ot elle mourait d’envie «Je sc marier; c'était par ce côté faible «pie l’ennemi s’était introduit tluns la place, c’est-à-dire que l’homme qui servait M. do Saint-Jullion avait triomphé d«?s scrupules do Marion.

Or, ainsi qu’on va le voir, Marion avait encore ses scrupules.

— Ah ! cousin, dit-elle tout bas quand Ulysse l'aborda, c’est bien mal ce quo nous faisons là.

— Ouoi «loue ? cousine...

— Faire la main à ce vaurien de M. Victor, pour qu’il épouse mademoiselle.

— Avec ça qm? <*e n'est pas un joli garçon, M. Victor !

— Oui, mais il déplaît bien à madame.

— Pourvu qu’il plaise à mademoiselle Annette, c’est ressentie!.

— Oh 1 ça. oui, elle en a déjà la tête montée.

— Alors tout va bien.

— C'est égal, soupira Marion, c'est mal. et je no dev rais pas me mêler «le ça.

— Songez, cousine, quo nous aurons quatre beaux mille i'ranrs pour le prix de nos jieines, si le mariage sc fait.

— Oui, j’v pense bien.

— Et, avec ça, on entre joliment bien en ménage, n’est- ce pas, cousine?

— Oui, dit la Marion toute palpitante d’émotion, mais il laul prendre ses privautions.

— Avec qui ?

— Avec M. Victor, donc! ça ne vaut pas cher, entre lions, ce particulicr-là.

— Chut ! dit Ulysse.

— Faut vous fuir»* faire un |«apicr, cousin.

Ulysse cligna «le l’a il.

— C’est fait, dit-il. n’avez pas peur, cousine. Je sais graisser mes bottes avant de partir en voyage.

La Marlou ot lui entrèrent alors dans la maisonnette où M. Victor continuait à se chauffer. Seulement comme le gentilhomme étai* prodigue du bien dos autres, tandis que son hôte allait au-devaifl de la bossue, il avait jeté une bourrée de plus dans le feu, co qui produisait nue belle llamino qui permettait au faux meunier, c'est-à-dire à Nicolas, de voir à travers la fenêtre, dans l'unique pièce «le la maisonnette, comme si on eût été en plein jour.

La croisse, nous l’avons dit, était opposée à la porto, de telle façon que lorsque le bûcheron était sorti, Nicolas n'avait pas eu besoin de se déranger du las do fagots sur lequel il avait établi son observatoire.

— Eli bien! petite? lit M. Victor en regardant la bossue.

— Monsieur, répondit Marion, mademoiselle Annette jMrlo de vous tout le long du jour.

— Ali ! ali! vraiment? lit le rustre, tout radieux et caressant sa barbe rouge d’un air conquérant.

— Vous penses bien, reprit Marion, que je lui ai bien recommandé de ne pas prononcer votre nom devant madame la baronne.

— Et quel motif lui as-tu donné ?

— Que monsieur votre père avait eu des raisons autrefois, par rapport A b chasse, avec fcuM. lo baron, et que madame la baronne, qui ne savait pas bien l'histoire au juste, avait besoin dVlre préparée A ces idées do mariage.

— Ab 1 ait ( mais c’est très-ingénieux cela, et tu es une tille d’esprit.

— Merci bien ! dit Marion flattée.

— Et nia lettre ? dit M. Victor.

— Quelle lettre? demanda Marion.

— Eb bien ! la lettre que je lui ai écrite la nuit dernière, donc !

— Vous avez écrit d mademoiselle Annette ? dit Marion étonnée.

— Mais, oui.

— A nui avez-vous donc remis la lettre ?

— Ah! dit M. Victor, je ne l’ai remise à personne, j’ai fait mieux.

— Qu ave/.-vous fait ? dit Marion inquiète.

— Ne m'as-lu pas dit que mademoiselle Annette va tous les jours travailler dans le pavillon du parc ?

— Oui.

— Eli bien, ta nuit dernière, j’ai sauté par-dessus lo mur du parc.

— Ali ! mon Dieu !

— Je suis entré dans le pavillon et j’ai mis un joli poulet bien tourné sur la table.

— Nous sommes perdus 1 dit Marion avec une expression de terreur.’

— Pourquoi donc ça? «lit M. Victor.

— Mais, «lit la bOSSUC, parce que je suis sûre que mademoiselle Annette n’a pas eu votre lettre.

— Elle n’est donc pas entrée dans le pavillon ce malin ? dit M. Victor.

— Non, c’est niadanip, et madame l’aura trouvée.

— Heureusement, dil M. Victor, .pie je ne l'ai pas signé.et que je n’ai pas davantage écrit le nom do mademoiselle Annette.

— Ali ! murmura la bossue.

— Ce qui fait que la baronne aura pu prendre lo poulet pour elle.

— C’est égal, monsieur Victor, dit Ulysse, s’il en est ainsi, je crois que nous ferons bien de nous dépécher.

— C’est aussi mou avis.

— Car si madame la baronne a l’éveil...

— Elle me chassera ! gémit la bossue.

— El M. Victor n’épousera pas mademoiselle Anuctte.

— Tonnerre ! jura M. Victor, je l'ai pourtant mis dans ma lûlo.

— Ecoulez, dit la bossue, qui retrouva bientôt toute son énorgie et sut so mettre à la hauteur des événements, il nie vient une bonne idée, monsieur Victor.

— Voyons ?

— Est-ce que vous ne pourriez pas refaire votre lettre?

— Oui, s’il y a iri de qupi écrire.

— Certainement, dit Ulysse. Un chambrion, ça a do tout chez lui,

El il posa une table boiteuse devant M. Victor, et sur celle table du papier, de I encre el une plume.

— Faites-moi une belle déclaralion, continua la bossue.

— J'en ai une toute faite dans ma tète, répondit le gentilhomme.

— Et demamlez-lui un rendez-vous pour demain soir.

— Où donc ça?

— Au bout du parc, de l’autre côté du Saul-du-Loup.

— Mais viendra-t-elle ?

— Je vous en réponds, dil la bossue.

— Seule?

— Mais nou... avec moi... ce qui est absolument la même

chose.

— Quel esprit elle a, ma cousine? exclama Ulysse avec admiration.

— lié! «lit M. de Suiut-Jullien, mais si la baronne a vu le poulet, elle sera peut-être sur ses gardes.

— J'ai idée qu’elle aura cru que c était pour elle.

— C'est bien possible.

— Par conséquent elle ne songera pas à mademoiselle Annette, acheva la bossue.

M. de Saint- Jul lieu avait un style qui justifierait le mot do M. de BufTori : « le style, c'est l'homme. » Sa lettre, qu’il lut tout haut ù ses deux acolytes, était aussi grotesque, aussi ampoulée, aussi prétentieuse que sa sotie personne.

Les deux paysans applaudirent à celle forme ampoulée.

— Avec trois billets comme ça, dil la bossue, mademoiselle AuncUc se laissera enlever, ça ira tout seul.

Et clic serra la lettre dans la poche de son tablier, on disant:

— Maintenant, il faut que je rentre. A demain soir, monsieur Victor.

— Tu y seras pour sûr?

— Oh! pour sur! dit la bossue.

El elle ouvrit la porte pour s'eu aller.

Marton s’en alla : mais le cousin Ulysse la reconduisit un brin, laissant M. Vicior de Saint-Jullièn savourant son bonheur par avance, les jambes croisées devant le feu.

Un nuage venait de passer devant la lune, et la clairière se retrouvait dans l'obscurité.

— C'est «lrôle, dit Marton, mais il me semble qu'on marche derrière nous.

Ulysse se retourna et prêta l'oreille :

— Je n entends rien, dit-il. C’est lo vent.

— C'est possible, dit Marton, qui so remit à marcher.

— J’ai pourtant l'oreille fine, dit le cliambriou. Personne mieux que moi n'entend les sangliers la nuit dan» les avoines. » — Cousin, dit Marion, est-ce que vous po»uz toujours U«*s collets!

— Toujours. Dame! il faut bien vivre, en attendant les quatre mille francs de M. Vicior.

— El les gardes no v ous prennent pas?

— Je ne crains que les gendarmes; heureusement qu'il y a un nouveau brigadier qui ne connaît pas la forêt; l’autre, celui qui est parti, a manqué me pincer dix fois.

— El qu'osl-co «pie vous prenez dans vos collets?

— Tantôt un lapin, tantôt un lièvre. Ah ! la semaine d«‘rnièro j’ai fait une belle chasse,

— Vraiment!

— J'ai pris un chevreuil, uu magnifique brocard dans los quarante à cinquante livres. Lo poulailler de Cliàtoauneul me 1 a payé ironie francs.

— C’est une belle journée, dil Marton; mais si on vous prônait, cousin?

Le cîiambrion so mit à rire.

— Un autre, dit-il, en serait quitte pour un procès-verbal, cent francs de frais cl la coidi$«*aiion uc «mu fusil ; mais moi, c’est différent.

— Pourquoi donc ?

— Parce que j’ai déjà été condamné trois fois ; si on me prenait, j'irais on prison.

— Faut prendre garde, cousin!

— Oui, oui, dit Ulysse, j’ai l\cil ; mais ça ne m'cmpéchcra pas d’aller relever mes collets celle nuit.

— Mais, reprit la Marton, <|ui avait toujours sou idée fixe el en revenait sans cesse à scs moulons, quand nous serons mariés cl que nous aurons h's quatre mille francs, est-ce que vous continuerez ce vilain métier de braconnier ?

— Tout de même, cousine. Qui a bu, boira; j’ai la passion du collet, air, pour dire ln vraie vérité, je n’ai pas touché un fusil vingt fois en ma vie.

Le chamhrion reconduisit ainsi la grêlée jusqu’à la clôture du parc.

— Adieu, lui dit-il; à demain I

Et il l’embrassa, ajoutant :

— Cousine, savez-vous bien que je n'ai plus de chemises bientôt. Les miennes sont en loques !

— Ah! répondit Marion, c'est que je ne sais plus où prendre de la toile.

— Bah! en cherchant bien.

— C’est tout cherché, cousin. Vous savez, la dernière pièce de toile qui a disparu ?

— Oui.

— Madame s’en est aperçue.

— El elle vous a soupçonnée?

— Oh! pas moi... mais une jeune fille de Combreux qu'on avait prise pour aider à la cuisine et qui a été renvoyée. Quant à moi, cousin, vous savez, bien qu'on ne peut pas me soupçonner. Vous savez, il y a trois ans, quand il vous fallait absolument trois cents francs, pour ne pas être exproprié, on a renvoyé la cuisinière pour l'argenterie qui n manqué. Mai' moi... allons donc! cst-ce que je ne suis juin la «rur de lait de monsieur le baron ?

Ulysse se mil à rire ; mais soudain la Marton tressaillit.

-^"Écoutez! dit-elle.

— Quoi donc ?

— Il me semble qu'on a marché là... derrière cet arbre...

— C’est des imaginations, répondit Ulysse. La forêt est aussi déserte que l'église de ChiUeauneuf ù celle heure ; bonsoir, cousine.

Et il s'en alla pour tout de bon.

La Marion avait la clef d’une petite porte qui ouvrait du pan* sur la forêt.

Elle rentra au château et gagna sa ciiambro, tandis que le rhamhrion rejoignait M. de Suint-Jullicn.

Celui-ci attendait son hôte pour partir.

— On voit bien, dit-il on riant, que vous vous faites un brin de cour, la Marton et toi.

— Pauvre tille, «lit Ulysse, elle n'a que h? mariage en tête.

— Kttu n’y songes guère, loi.

— Je n’y songe même, pas du tout; car, voyez-vous, monsieur Victor, c’est laid, c’est méchant, bossu et’grélé; seulement pour quelle marche à notre idée, ça ne coûte rien de promettre; après, on verra.

— Farceur ! dit le gros gcnlilhltre.

Et il détacha son cheval qui était toujours à la porte, broutant l’écorce d’un arbre.

— Quand le verrai-je?

— Est-ce que vous ne viendrez pas faire un tour par ici, demain, avant d’aller au rendez-vous?

— A «pioi bon ?

— Vous feriez bien de venir tout de même ; il pourrait y avoir contre-ordre. Vous comprenez ?

— C’est juste. Eli bien ! je serai ici à la pointe de neuf heures. Bonsoir. Ulysse.

Et M. de Saint-jùllien sauta en selle et partit au galop, coite fois, car il avait • envie de dormir, d'autant plus quil avait ingurgité à Chàleauneuf un bon demi-litre d’eau-de-vie.

Le chambrion, lui, alla relever ses collets. Il se dirigea d’al>ord vers un piège à chevreuil placé dans un très-bon endroit, mais qui s'obstinait à demeurer vide.

Quelle ne fut pas sa surprise en voyant quelque chose d’énorme susjkmuIu à la branche principale de son piège 1 Ce n’était mis un chevn-uil, vraiment, mais une belle biche, la royale femelle «l’un dix-cors, une biche nourrice qui s'était prise et étranglée, la noble hôte, tandis quelle s'en allait viander avec ses deux faons.

— C’est uu coup de fortune ! murmura le braconnier. El il s’approcha.

La niche était bien morte, mais elle était encore chaude. Le braconnier la dépendit. Mais on ne porte pas une biche sur VS épaules comme un brocard ou une chevrette, et là commencèrent pour Ulysse les embarras de la fortune ; il prit l'animal par les pieds d«* derrière et. & grand effort, il le traîna jusqu'à une ligne de forêt, délibérant en lui-mémo s’il ne s'en irait point en courant jusqu'à Chàleauneuf, prévenir le poulailler qui viendrait avec son mulet enlever l’animal avant le jour.

Mais en ce moment il entendit dans le bas de la ligne forestière le trot d'un cheval. Ce ne pouvait être qu'un fermier qui s'en allait à la foire de Comhreux.

— Hé ! pensa maître Ulysse, il n’y a pas un paysan qui refuse de gagner cent sous. En place ch* porler la biche ft ChiUeauneuf, je la porterai à Coinhreux. Et il laissa l’animai et courut à la rencontre de l'homme à cheval.

— Hé ! l'ami, lui cria-l-il.

Celui-ci s’arrêta.

— Qu«? voulez-vous ?

— Est-ce que vous êtes de Coinbrcux ?

— Non, mais j’y vais, répondit le cavalier qui avait l’apparance d'un meunier,

— Vous n'êtcs pas garde forestier ?

— Non.

— Ni gendarme ? ricana Ulysse.

— Farceur ! dit le meunier*

— Voulez-vous gagner une pièce «le cenl sous?

— Oui, certes, dit le meunier.

— Avez-vous un bon cheval ?

— Il porterait deux mille.

— Eh bien ! venez avec moi, dit Ulysse.

Et il conduisit sans défiance l'homme au cheval vers l'endroit où il avait laissé la biche.

Mais alors le meunier mit pied à terre :

— Mon brave homme, dit-il, vous n'avez pas de chance, pour cette fois. Je suis le nouveau brigadier ae gendarmerie de Chàleauneuf, et je vous arrête !

Maître Ulysse fut tellement surpris de cette dé«daration inattendue que lui fit le faux meunier, qu'il se mit «l’abord à rire :

— Vous êtes un joli plaisant, dit-il, et un autre que moi s’v laisserait prendre.

Mais Nicolas, qui lui avait posé sa large main sur l'épaule, ouvrit sa blouse, et, bien que la nuit ne fût pas très-claire, Ulysse put voir en dessous le baudrier jaune traditionnel et la fameuse plaque à laquelle il est impossible de se tromper.

— Pincé ! murmura-t-il abasourdi. Puis, payant d’audace : — Eh bien? dit-il, faites-moi un procès, je n’en mourrai pas. après tout. Je vas vous «lire mon nom.

— Comment t’appelles-tu, mon garçon ? demanda N'ivol&s, prenant un air naïf.

— Jean Martin.

— Vraiment ! El où demeures-tu ?

— A Fleury -sous-Bois.

— Il n’y a qu’un malheur à tout cela, répondit Nicolas.

— Et quoi donc ?

— C’est «jue tu t’appelles Ulysse, et «me lu as ta chav ;brionne \ deux cents mètres du pare de Bcaurevoir.

— Vous êtes malin, vous, dit Ulysse, plus malin encore que votre prédécesseur. Eh bien ! puisque vous êtes si bien renseigné, faites-moi mon «procès, et inissez-moi aller me coucher.

— Tu oublies encore un détail, mon garçon.

— Qu’est-ce que tous voulez que j oublie, puisque vous savez tout ?

— Tu as dt-ju subi trois condamnations pour braconnage.

— Eh bien ! qu' est-ce que ça vous fait ?

— Ça me fait que je t'arrôte, et <|ue tu peux bien compter sur deux mois de prison.

A ces mots, Nicolas, qui était un homme de précaution, lira de sa poche de belles poucelles toutes neuves.

— Voyons, mon garçon, lui dit-il, il faut s’exécuter de bonne grâce.

Ulysse regardait son ^ adversaire et sentait bien qu'il ne serait pas le plus fort s’il lui prenait fantaisie d’engager une lutte. II tendit donc scs mains de bonne volonté et se laissa emmener.

Nicolas pàssa la bride de son cheval à son bras, «*t força son prisonnier h marcher devant lui.

Us arrivèrent ainsi jusqu'à la route de Strasbourg.

Là. Nicolas se remit en selle; puis il se pencha, saisit Ulysse par les deux épaules, l’enleva de terre comme eut pu* le faire un écuyer du cirque, et le plaça devant lui sur la Itarde.

— Je suis un peu pressé, lui dit-il.

Le vigoureux cheval partit au galop, et, moins d'une heure après. Nicolas et sa capture arrivaient à Chàleauneuf.

II n’était pas encore jour, et personne n'était levé dans la grande rue.

Seul, le gendarme qui avait tenu le cheval prêt quelques heures auiutruvunl annulait son brigadier.

Ulysse axait fortement médite, durant le trajet, sur la versatilité des choses humaines, et, bien qu'il ne sut pas un mot do l'histoire romaine, il se disait quelque chose qui eut pu sc traduire visiblement par le laineux vers :

La roche Tarpéteaoe c«1 pr«-s du Cspiiolrf

Deux heures auparavant, le bossu songeait au pot-de-vin de quatre mille francs qu’il prélèverait sur la dot île la future madame de Sainl-Jullien. 11 ruminait en outre, dans sa cervelle, une bonne petite combinaison pour ne point épouser Martou la bossue, et ne lui pas donner un écu des quatre mille francs; et comme il avait l'esprit inventif, il était sur le

int do résoudre ce problème ditlicile. Tout marchait donc

ravir. lorsque ce malheureux délit de chasse était venu tout compromettre.

Le paysan, à qui l’argent fait faire tant de choses, s'imagine que l’argent est un moyen irrésistible.

Un peu avant quo Nicolas cl lui n’aUcignisseiil la caserne. Ulysse avait sondé le terrait», parlé d’un petit héritage qu’il attendait, et dit qu’il ferait bien volontiers un sacrilice d’un millier de francs pour se tirer de ce mauvais pas.

Mais Nicolas lui avait ri si franchement au nez, qu’il avait sur-le-champ abandonné ce moyen.

Alors il avait essayé de l'intimidation.

— Est-ce que vous ave/, entendu parler de madame I.» baronne ? avait-il dit au brigadier.

— Certainement.

— - Et de M. de Sainl-Jullien?

— Mais oui, répondit encore Nicolas.

— C'eftt une femme qui a du pouvoir, dit le braconnier : cl clic me protège, madame la baronne.

— Ah ! miment?

— Parce que ina cousine est la sœur de lait de feu .VI. le baron.

— C’est très-heureux pour toi, mou garçon; mais ça ne l’empéeltera pas d'aller en prison.

— Cette nuit, bon ! mais demain on me relâchera.

— Je le souhaite pour toi, «lit le brigadier. Et M. de Saiul- Jullien, nu’est-ce qu’il fera pour loi. lui aussi!

— Oh ! celui-là, il ira nu tribunal et il me fera acquitter. Quand il veut quelque chose, M. de Saint-Jullien, il n’a qu’un mol à dire. S'il veut vous faire dianger, il le fera.

Ulysse avait gardé pour la lin celte dernière menace, mais elle "n'eut aucun effet. Le brigadier l’enferma dans la prison provisoire qui sc trouvait à la caserne; puis, avant de le lais* srr seul, H lui «lit avec une bonhomie à laquelle le clutmhrion se trompa :

— Puisque tu dis que madame la baronne de Verne cl M. de Sainl-Jullien sont si puissants, il faut leur écrire, mon garçon.

Ulysse donna tête baissée dans le piège.

— Vous avez raison, dit-il. Est-ce que vous leur feriez parvenir mon petit mot?

— Rien ne s’y oppose, et, en dehors de mon devoir, j’ai toujours été obligeant, répondit Nicolas. Veux-tu de quoi écrire?

Il appela son gendarme, qui s’empressa d'apporter à son prisonnier une plume et de l’encre.

Ülvssc écrivit d'abord A M. de .Saint-Jullien.

« J’ai été pincé celle nuit par les gendarmes ; ça va nous gêner un peu rapport A la demoiselle. Venez me voir eu prison aujourd'hui, si vous pouvez. »

Puis, au lieu de s’adresser A madame de Verne, comme bien on le pense, ce fut à sa cousine Marion qu’il écrivit.

Le brigadier se chargea des deux lettres.

Il était alors cinq heures du matin ; mais le jour était loin encore. Nicolas revêtit son uniforme, et, comme son cheval avait déjà fait une bonne trotte, il prit celui d’un de ses gendarmes, et s’en alla tout droit au château de Beaurcvoir.

Le jardinier venait de se lever, lorsque Nicolas sonna à la grille.

— lié’ mon ami, lui dit Nicolas, madame la baronne n’cM pus encore levée, n’est-ce pas?

— Vous pensez bien que non, répondit le jardinier.

— Eh bien! dit Nicolas, il faut aller la réveille/^'* 1 *°ti dire que j'ai absolument besoin de lui parler.

Et il attacha son cheval en dehors de la grille.

Sans doute la baronne, en proie A une inquiétude vague. |

ne donnait nue d’un œil, car elle entendit ce colloque sous les murs du château et ouvrit aussitôt sa croisée.

— Matthieu, cria-t-elle au jardinier, priez M. Sautereau de m’attendre, je descends à l’instant.

Et, en effet, quelques minutes après, enveloppée dans un peignoir, madame de Verne accourut et dit au jardinier :

— Garde* le cheval de monsieur, cl veillez A ce qu’on ne nous dérange pas.

Elle conduisit Nicolas dans le petit pavillon où elle l’avait reçu la veille au malin :

. — Eli bien! monsieur, lui dit-elle, qu’avez-vons à m’apprendre?

— Madame, répondit le brigadier, avant de m’expliquer, voulez-vous me permettre de vous faire une question ?

— Parlez, monsieur.

— N’avcz-vous pas été victime de plusieurs vols?

— Oui, monsieur, cela est vrai.

— Entre autres, d’un vol d’argenterie?

— Six couverts, il y a deux ans; et ce vol a été d'autant plus extraordinaire que je n’ai que des domestiques anciens et en qui j’ai la plus entière conliancc.

— Cependant vous avez renvoyé, à celte époque, une tille de cuisine ?

— Oui, mais sans oser l’accuser.

— Gette tille était innocente, madame.

— Connaissez-vous donc le vrai coupable?

— Oui, madame la baronne.

— Et il est chez moi?

— Il est chez vous.

— Oli! c’est impossible.

— N’avez-vous donc jamais sou|»çonné Marion , votre femme de chambre ?

— Elle ! fit la baronne stupéfaite.

— Madame, reprit Nicolas, il y a un complot tramé contre vous. Il ne s’agit de rien moins’que d’enlever mademoiselle votre tille.

La baronne étouffa un cri.

— Ce complot, dit le brigadier, a été ourdi par Marion, son cousin Ulysse et M. de Saint-Jullien.

El alors, Nicolas Sautereau raconta à madame de Verne les événements de la nuit.

La baronne écoulait, toute bouleversée.

— Où couche votre tille, madame ? demanda le brigadier.

— Dans ma chambre.

— Et Mario n ?

— A l’étage au-dessus.

— Alors, il est pou probable qu'étant rentrée au château à plus de minuit, elle ait déjà vu mademoiselle Annette.

— C’est tout A fait impossible.

— C’est rc que j’espérais, dit Nicolas ; et si elle n’a pu encore remettre le billet de monsieur de Saint-Julien, tout est sauvé. Soyez assez bonne pour la faire venir.

Madame de Verne appela le jardinier :

— Mut burin, lui dit-elle, vous allez monter à la chambre de

Marion, et vous la ferez lever ; puis, vous l’amènerez ici tout de suite. . , .

Le jardinier obéit et fut obligé de frapper trois fois de suite A la porte de la bossue, qui rêvait mariage et se voyait enfin coiffée du voile blanc et de la couronne traditionnelle.

Marion crut que sa mattresse était souffrante ; mais l'inquiétude la gagna peu quelque lorsqu'elle sut que sa maîtresse était dans le pavillon et qu’elle vit A la grille le cheval du brigadier. .

Néanmoins, elle suivit le jardinier.

Madame de Verne renvoya Mallmrin.

— Mademoiselle, dit Nicolas à Marlou, vo : ci un bi lot de votre cousin Ulysse qui est en prison, où je l’ai coud lit un peu après qu'il vous a eu quittée cette nuit.

Marion pAlit.

Madame de Verne dit A hrûlo-poml :

— El M. le brigadier que voilà vient vous arrêter pour le vol de l’argenterie.

Marion jeta un rri et tomba à genoux devant la baronne.

LU

Marion ne songeait |dus à son cousin Ulysse ni à ses promesse* de mariage, ni aux quatre mille francs qui devaient être

sa dot et que M. fie Sainl-Jullien avait promis de prélever sur celle de sa future femme. Non, Marlou ne songeai! plus à rien. Elle se voyait perdue, car son trouble, le cri qu'elle avait poussé et son attitude suppliante disaient assez qu’elle était coupable.

— Grâce! madame, grâce! balbutia-t-elle.

— Il est trop lard pour que je vous fasse grâce, répondit la baronne, car c'est monsieur qui vient de m’apprendre la vérité.

— - Madame, observa Nicolas, à Vépoqne oii vous avez été volée, avez-vous porté plainte?

— Non, monsieur.

— Si vous la faites maintenant, j'arrêterai cette lillc.

— El si je ne la fais pas?

— Madame, «lit le brigadier en souriant, la justice ne doit quelquefois savoir que ce qu’on veut lui raconter. Il dépend de vous de ne pas perdre celte malheureuse.

— Ali ! madame... madame... supplia Marton, n'aurez-vous donc pas pitié de moi?

— Vous m'avez trahie...

— J’ai élé la sœur de lait de monsieur, geignit la bossue.

— Et c’est pour cela que vous vouliez faire tomber sa fille dans un infâme guet-apens !

La bossue s'arrachait les cheveux et se tordait les mains.

Tout ù coup, après un silence, madame de Verne lui dit :

— Et ai je vous pardonnais, me serviriez-vous fidèlement ?

— Oh I tout mou sang est à vous, madame.

— Il ne s’agit pas de votre sang, mais bien de réparer le mal que vous avez fuit...

— Le mal n'est pas grand jusqu'à présent, dit la Marton : mademoiselle Annette ne sait rien.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure, madame. Mademoiselle a seulement remarqué que M. Victor rôdait beaucoup aux environs du château, et comme toutes les jeunes filles, elle s’est monté la lète.

* — Mais cet homme lui a écrit? dit madame de Verne.

— Oui, madame.

— Où est la lettre ?

— Je l’ai encore dans ma poche. La voilà, se hâta de dire la bossue, qui remit le billet de M. de Saint-Jullien à la baronne de Verne.

Madame de Verne l’ouvrit et le lut ; puis aes lèvres se plissèrent dédaigneusement.

— Mais, dit-elle, cet homme est un paysan endimanché ! On n’écrit pas dans ce style cl dans ces termes-là à une jeune fille !

Et elle déchira l’atroce missive et la jeta sous ses pieds,

— Madame, dit alors le brigadier, s» vous pardonnez à cette lille, uuc ce soit à la condition uu’eile m’obéira.

— Je forai tout ce qu’on voudra, dit Marton.

— Et je me charge de tout, ajouta Nicolas Sautereau.

— Allez ! dit la baronne, j'ai pleine et entière confiance eu vous.

— Cette fille sait-elle écrire?

— Oui, dit Marton.

— Eh bien 1 qu’elle écrive à M. de Sniut-Juilicn ces simples mots :

« Le rendez-vous est changé; ce n’est pas à la petite porte du parc, mais clic/. Ulysse qu’il faut venir. >

— Et ce billet, dit là baronne, qui donc le fera tenir A M. de Sainl-Jullien?

— Marton l’enverra par un garçon de ferme.

La bossue écrivit le liillel: puis Nicolas dit à madame «le Verne :

— Jusqu'à ce soir, madame, vous ferez bien de tenir celle lillc sous la plus rigoureuse surveillance, et de la laisser causer le moins possible avec voire fille.

Sur ces mois, il prit congé, annonça qu'il reviendrait le soir, alla reprendre son cheval et repartit.

Mais au lieu de retourner à Chût eau neuf, le brigadier s’en alla droit à Sainl-Jullien.

Il était à peine huit heures du matin, et Nicolas, qui calculait assez juste, se disait que M. Victor «pii avait rôdé une partie de la nuit, devait être encore au lit. et que certainement il ne serait pas reçu par lui, mais bien par la Marceline.

Nicolas ne se trompait pas : quand il arriva «levant Sainl- Jullien, il vit un g.irçôn de charrue qui sortait de la bissc- COitr avec ses deux chevaux ; il lui dit :

— Est-ce que M. Victor est levé?

— Ah ! mais non, répondit le laboureur. M. Victor est

revenu de voyage celle nuit, il dort encore. #

— J’ai une commission pour lui...

Le garçon de charrue se servit de son fouet comme d’uti indicateur :

— Tenez, dit-il. entrez par là-bas... Vous voyez celte porté basse ? C’est celle de la cuisine. Vous y trouverez mam’zcUc Marceline. Elle ou M. Victor, c’est approchant lu même chose. Le gendarme entra dans la cour.

Au bruit, une femme se montra sur le seuil de la porte basse désignée |>ar le garçon de charrue.

(Tétait la Marceline.

Nicolas ne l’avait jamais vue, mais ou lui en avait parié, et au premier coup d’œil il jugea qu'elle était bien la femme sur qui il avait compté. C’était une fille de trente-cinq ans, d’une beauté commune, mais énergique. Elle avait la mine insolente et le ton protecteur, et tout le monde à Sainl-Jullien tremblait «levant elle.

t — Qu’cst-co que vous voulez? «lemanda-l-elle au brigadier d'un ton hautain

Mais Nicolas mit pied A terre, ôla |Jolimcnl son tricorne et ré]H>ndit ;

— J'avais une petite commission pour M. «le Saint-Jullien. mais je crois que c’est à madi’uioiscllc Marceline que j'ai i'homicnr de parler ?

— Précisément, dit- elle d’un ton radouci.

— Ce qui est exactement comme si je parlais àM. «le Saint- Jullien, continua Nicolas.

L« Marceline ne fini pas contre ce dernier compliment ;

I elle se dérida tout à fait.

— Mais entrez donc, monsieur le brigadier, dit-elle. Nicolas ne sole lit pas répéter deux fois; il attacha son cheval dans la cour et entra, tenant toujours son tricorne à la main.

La Marceline était seule dans la cuisine; tout le monde était aux champs.

Le brigadier lira de su poche le billet d’Ulysse le chambriou. — C’est de lu part d'un pauvre diable qui est en prison, dil-il.

— Qui donc ça? ,

— Ulysse le chambrion.

— Qu’est-ce «pie c’est que ça ? fil la Marceline un peu étonnée.

— Vous ne le connaissez pas ?

— Attendez! N’est-ce pas cet homme qui habite sous bols, là-haut, auprès de Beaurevoir ?

— Justement.

— Et il est en prisou ?

— Hélas! oui. Et il jwnse que M. de Sainl-Jullien s’intéressera à lui,

— Ah bien I oui, fil lu Marceline avec humeur ; est-ce que ;a nous regarde, tons cet gens-là 1 — Mais, dit le brigadier qui prit un air naïf, il parait que M. Victor et lui sont très-amis.

— Oh ! bien oui...

— Et que M. Victor a besoin de lui en ce moment.

— Pourquoi faire?

Nicolas cligna de l’œil.

— Cet Ulysse est le cousin de Marton la bossue.

— Qu’est-ce que c’est encore que celle-là ?

— (Test la femme «le chambre de Beaurevoir.

Le chien «le c liasse perdu qui entend tout à coup les aboiements d’un autre « bien ne tressaille pas plus vivement et ne dresse pas f oreille plus vite que ne le fil la Marceline à ce* derniers mots.

— Hein? fit- elle, qu’est-ce qu’il va? que voulez-vous dire?

— Je vous croyais au courant... dit le rûsé brigadier.

— An courant de quoi ?

— Mais il parait que M. de Saint-Jullien cherche à se marier.

La Marceline |iosa ses bras nus sur ses lianehrh» :

— Ah! dit-elle, voilà ce que je voudrais voir!...

— Et on dit que inadann' la baronne, qui est encore jeune...

Ce fut un irait de lumière pour l.i Marceline :

— (Test donc pour cela, s'écria-t-elle, qu'il va se promener à cheval tous les jours, inainiennnt. au lieu «le s'occuper <lik*es terres... Ah ! ina«lame la baronne lui a donné dans l’œil! ïHM-on! nous verrons!

— Sja'toi, mademoiselle, dit le brigadier, je vous prie bien de vouloir m’excuser.

— De quoi donc ?

— Mais de vous avoir appris une chose que vous ne saviez

pas vraiment, et qui parait vous faire de la peine. Aussi, je ne vou> en dir.ti pus plus long

— Mais, au contraire, dit-elle, je veux tout savoir, mon* sieur le brigadier.

Puis, redevenant tout à fait femme.

— Mais vous vous rafraîchirez bien un peu? dit-elle.

— Oh! de grand cumr, dit Nicolas.

La .Marceline ouvrit un bahut cl eu tira successivement des verres et une bouteille de vin.

— C'est du bon, dit-elle en le posant sur la table.

Nicolas *o versa sans façon un verre de vin blanc.

— A votre santé! mademoiselle, dit-il.

La Marceline remercia d'un petit geste amical, puis elle vint s’asseoir auprès du brigadier.

— Mais, dit-elle, pour que vous sachiez tout cela, il faut donc qu'on en parle dans le pays?

— On en parlera bientôt, toujours.

— C’est* y Dieu possible?

— Mais, ajouta tout de suite Nicolas, je crois bien que ce sera pour se moquer de M. de Suiul-Joilicn.

— Ah! dit la Marceline dont les yeux brillèrent de Joie» dominent donc va?

— Je ne crois |*as que M. de Sainl-Jullien réussisse.

Le regard de l « Marceline devint plus brillant.

— Vous croyez? lit-elle.

— D’abord, madame ht baronne est beaucoup plus riche, soit dit *ans vous offenser.

— Oh! c’est sûr. ça. 11. Victor n’a que des dettes. Sans moi, il serait à l'hôpital depuis longtemps.

— Et puis elle ne veut pas se marier...

— Alt! c'est vrai, au moins?

— Elle veut marier sa fille.

— Qui sait? dit lu Marceline avec son instinct jaloux, si ce u’est pas à la fille qu'il pense.

— Oh! non, dit Nicolas, il préféré U mère.

— Je lui en donnerai, (tel luronnes, moi ! s'écria la Marceline avec emportement.

Et elle prit le billet qui était resté sur lu table et le déchira en mille morceaux.

— Écoutez, mademoiselle, «lit Nicolas d'un loir persuasif, si vous voulez suivre mes conseils...

— Eh bien ?

— Rien de tout ce que vous redoutez u ‘arrivera.

Et Nicolas prit un air confidentiel, en se versant un dernier verre de vin.

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