‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 3 sur 98 · EN QUELLE COMPAGNIE JE VINS AU MONDE · texte numérisé non relu

EN QUELLE COMPAGNIE JE VINS AU MONDE

On a toujours eu , dans notre famille , des ribambelles d'enfouts : ma mère en avait eu dixsept avant moi , et pourtant je ne fus pas le dernier.

Si j'étais devenu un personnage marquant , les bif^çraphes n'eussent failli à dire qu'on put prévoir, dès ma naissance, que je ferais mon chemin dans le monde, puisque j'y avais fait mon entrée en voiture. Je naquis , en effet , dans une voiture, ou plutôt dans une charrette, sur de la p^e, entre un mouton et un veau. Voici dans quelles circonstances :

A vingt kUomètres de la ville où mon père exerçait son industrie , ma . mère possédait une jolie ferme, de contenance moyenne, mais de très bon rapport. Cette ferme, depuis plus de cent ans, avait de père en ûls son fermier, appelé

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Lagot^ote. Les Lagoi^ote faisaient partie du domaine, comme les bâtiments et les arbres ; ils y avaient même leurs racines bien autrement

Ma mère , à qui mon père avait laissé la gérance de ce petit patrimoine , s'y était transportée pour affaires ui^entes. Elle en revenait tranquille dans la voiture du fermier, lorsqu'un soubresaut un peu vif détermina inopinément mon apparition.

— Quel ouvrage ! s'écria Lagoi^ote.

Mais ma mère , sans se troubler, le pria de continuer sa route. I^orgote n'en resta pas moins effaré et tremblant. Son premier mot, chez nous , en apercevant mon père, fut encore :

— Qtiel ouvrage!

Si bien qu'en souvenir de cette aventure , mon père m'appela Quel ouvrage !

Ce nom me fut conservé jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans ; mais, vers ce temps-là, sans doute, il devint évident qu'il n'y avait pas tant à s'extasier sur mon compte, et l'on cessa de m'appeler ainsi.

J'ai dit que, dans la voiture du fermier Lagorgote , U y avait , au moment de ma naissance.

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pnEHIÈRE PARTIE. 7

un mouton et un veau. Les pauvres bètes poussèrent, un petit beuglement , un petit bêlement sympathiques, et, pleines d'attention, se serrèrent l'une contre l'autre, pour laisser plus de place à ma mère et à moi.

Ma mère m'a conté cela cent fois , et le ton d'amitié qu'elle y mettait pour ces complaisants témoins de ma naissance ne manqua pas de me faire prendre en grande affection les veaux ,

moutons et paysans A cette heure même,

après tant d'années , je ne puis voir sans plaisir une charrette rustique transporter du bétail.

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UËH0IRE3 d'un IMBÉCILE.

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