‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 30 sur 98 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Vers le soir, j'étais aux ètables, lorsque de nouveau je vois accourir Désir, plus éperdu encore que la première fois. Â peine put-il me dire que Gorgotine me demandait vite. Je sautai de rétable au logis; il n'était que temps, car deux minutes plus tard, moi aussi, j'étais père d'une fille plus jolie encore , je crois , et plus fraîclie que celle de Désir.

Ces deux petites nous étaient venues le premier juin, à quinze heures d'intervalle. Quelle date heureuse ! et quelle heureuse coïncidence !

Les deux mères allaitaient leurs enfants , tout alla donc très bien ; mais l'émotion des pères avait été telle, qu'ils faillirent l'un et l'autre en être malades.

c..,Googic

COMMENT ILS GUERIRENT.

Heureusement la moisson approchait, et nous eûmes à nous occuper de tout autre chose que de nos émotions. La récolte des foins , très abondants et très beaux cette année-là , nous remit en santé, en gaîté.

Tout allait à souhait : I.agoi^ote affirmait que deux, fois seulement , en toute sa vie , il avait vu pareille abondance de grains, de fourrages, de fruits. Et puis les deux petites semblaient participer à cette abondance.

Aux heures de repos (quoiqu'il y en eût fort peu). Désir et Toinette faisaient notre admiration à Gorgotine et à moi , tant ils étaient heureux et naïfs avec leur fillette ; nous étions précisément avec la notre dans le même état de naïveté, mais nous ne nous en apercevions pas.

Nous eûmes ainsi trois mois d'un bonheur sans nuage; mais, aux premiers jours de septembre ,

dbfGoogJe

PREMIÈBE PARTIE. 77

Toinette, qui avait repris trop tôt le travail, et qui pendant la moisson s'était fatiguée à l'excès , fut atteinte d'un violent malaise , qui , très vite , se changea en une fièvre pernicieuse.

La petite flUe se trouva ainsi privée du sein maternel ; mais Gorgotine ne laissa pas à la chère enfant le temps de s'en apercevoir. Je la vois encore (après quarante ans) allaitant avec joie ses deux nourrissons. Je dis avec joie , et j'ai tort , car nous étions tous attristés et inquiets.

Nous avions dans notre commune le plus piètre des médecins (officier de santé), appelé Balthasar-Pompée Laberlue ; mais j'appelai de la ville un de mes anciens condisciples de la Faculté de Paris, et puis moi-même je n'avais pas tout oublié de mes études médicales. Tant il y a que nous la traitâmes du mieux que nous pûmes, et que finalement elle guérit très bien.

Mais il ne fcUut pas moins de deux grands mois pour la remettre en santé.

Gorgotine — quoi de plus naturel? — avait continué et continua six mois encore d'allaiter les deux petites. Elles allaient dîne très bien, et tous à la ferme commençaient à reprendre espoir et gaîtè.

c..,Googlc

Page 1