‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 31 sur 98 · LE BEAU-FRERE · texte numérisé non relu

LE BEAU-FRERE

Mais , pour être complet , je dois dire qu'à nos joies il se mêlait un ennui, parfois même un chagrin. Cet ennui nous venait du beau-frère Gorgotin. L'huissier Gorgotin s'était pourtant ftiit dans sa bourgade une réputation d'homme d'esprit; mais tout son mérite, comme celui de tant d'autres, ne s'était jusque-là manifesté qu'en parlage. L'incohérence, l'inconsistance, la légèreté prétentieuse et stérile de ses discours . se retrouvaient dans toute sa conduite. Il ne s'en était pas moins donné à lui-même la tache de diriger l'opinion publique dans sa loctJité . et vraiment les plus fortes têtes du canton ne pensaient que par lui. II s'était ialt l'orateur de toutes les circonstances. Cette monomanie (car c'en était une) n'était pas sans lui causer quelque préjudice dans sa profession, bien qu'on le sût

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FltBUIÈHE PAHTIE. 79

honnête homme et très conciliant. La politique contribua donc à diminuer sa clientèle ; mais il s'en consolait par la réputation qu'il s'était acquise dans toute la contrée. Du reste, pas de mèoage, pas d'intérieur, la vie d'auberçe et de café. Avec cela, grand littérateur, poète même, je l'ai dit, chansonnier et collectionneur de bahuts, de médailles, de tessons; mais une idée précise, du savoir réel, de l'étude ou de la réflexion , il ne fallait pas lui en demander.

Ses lectures étaient de romans , de journaux ou de poésies ; il avait surtout en grand dédain les sciences, qu'il trouvait de médiocre utilité, sauf, disait-il , en ce qu'elles ont d'applicable à l'industrie; mais l'industrie, selon lui, ne regardait que les industriels. Sa spécialité , à lui , Goi^otin , c'était la politique ; il avait du goût aussi pour la métaphysique, qu'il aimait, disait-il, à approfondir. Mais c'était sur les questions d'organisation sociale qu'il fallait l'entendre!...

Lagorgote , son père , et parfois aussi Gorgotine lui fiiisaient des observations , sinon sur ses idées partagées par tant d'autres gens , du moins sur sa façon de vivre et sur ses rela-

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tions. Il en avait de déplorables, et même tout prés de chez nous. Mais ne fallait-il pas qu'un homme comme lui étudiât les choses de près et se créât des relations partout? S'il passait le temps au café , c'était pour y faire des étude^ de moeurs , l'homme d'esprit ne devant être étranger à rien.

De tout cela que résultait-il? C'est que nous commencions à n'avoir plus autant d'estime pour le malheureux Gorgotin, Le beau-frère , d'ailleurs , ne paraissait plus que rarement à la ferme, lorsqu'un événement considérable vint tout-à-coup modifier nos sentiments et même nos devoirs à son égard.

Le feu prit au bâtiment que nous habitions , détaché fort heureusement des bâtiments ruraux. C'était le soir, vers onze heures; nous étions tous profondément endormis ; la fumée , la chaleur nous avaient même en partie asphyxiés- Mais quelqu'un, brusquement, au péril de sa vie, traverse les flammes, entre dans la chambre incendiée, prend dans ses bras Goi^otine et sa fille, m'éveille et, brisant du pied la fenêtre, descend la mère et l'enfant, et fait descendre le père ahuri.

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Descendre par cette fenêtre brisée n'était rien; mais ce qu'il avait fellu d'intrépidité pour braver, en entrant , les flammes de l'escalier, nous ne pûmes nous en rendre compte qu'après.

Qui nous avait ainsi sauvés î

C'était Gorçotin!

Comment, à cette heure, s'ètait-il trouvé là? D'une maison voisine , que justement nous lui r^rochions de hanter, Q avait aperçu le péril...

Noua dûmes la vie à cette circonstance ; mais Goi^otin , le malheureux Gorgotin , n'y trouva qu'un prétexte à fréquenter plus souvent cette maison fetale. Il lui savait gré superstitieusement, à cette maison, de l'occasion qu'il y avait trouvée de nous tirer des flammes, et s'imaginant ainsi avoir légitimé des relations mauvaises, il continua d'y gaspiller

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MËMOinES d'un imbécile.

L'an IV de notre établissement avait commencé par un très beau temps , et la récolte , comme les trois précédentes, s'annonçait magnifique ; mais il y eut , aux premiers jours de juillet , des chaleurs orageuses excessives. Le cinq, dans la matinée, on ne respirait plus. Un léger brouillard emplissait la vallée. Vers midi , de gros nuages parurent , marchant dans des directions opposées , lentement d'abord , puis un peu plus vite. Bientôt on entendit les grondements du tonnerre.

Yers deux heures, un craquement formidable ébranla le sol... La foudre, au même moment , tombait en cinq endroits , brisant des arbres , frappant une maison , incendiant une grange. La grêle, aussitôt, se précipitait des nuages comme une cataracte de pierres : grains,

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