PREMIÈRE PARTIE
elle se plaisait avec Gorgotine , dont elle aimait l'activité , l'ordre , le bon esprit. Et combien Gorgotine était heureuse quand elle s'entendait appeler ma fille par cette femme excellente !
Mais ce qui surtout enchantait ma mère , c'étaient nos enfants , qu'elle trouvait les plus jolis , les mieux portants , les plus éveillés de toute la famille. C'étaient aussi les seuls qui eussent reçu la nourriture sacrée , c'est-à-dire le lait de leur mère ! Et puis ils avaient le bon air , le soleil , la vie libre dans l'herbe et les vrais compagnons de l'enfence , qui sont , ne vous en déplaise , lecteur , ces chères bêtes de la ferme , au milieu ■ desquelles j'avais eu , moi aussi , le bonheur de naître.
Ma mère était donc heureuse au milieu de nous, et commençait de comprendre que je n'étais pas celui de ses âls qui eût le moins bien organisé sa vie.
On était aux derniers jours de juin; Gorgotine et moi , un soir , nous l'avions menée visiter nos champs. Elle remarqua très bien la supériorité de nos cultures ; mais ce qui lui causait chez nous, après les enfants, le plus d'admiration , c'étaient , nous dit-elle , la laiterie et la froma-
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gerie de Goi^otine. Elle ne savait pas qu'on pût mettre à ces choses tant d'art , tant de savoir , tant, d'exquise élégance I
La promenade et la causerie se prolongèrent assez tard ; c'était , je l'ai dit , au solstice d'été , alors que dans nos riions il n'y a plus de nuit. L'air n'était qu'harmonies , clartés et parfums. Nous marchions enchantés , vivifiés... Nous traversâmes avec délices un petit bois. Le rossignol chantait , nous nous arrêtâmes et fimes quelques instants silence. Nous rentrâmes par la prairie , en longeant la rivière. Ma mère eût volontiers marché toute la nuit , tant elle prenait plaisir à cette promenade. Hélas ! eut-elle le pressentiment que ce serait pour elle la dernière? Moimême, qui l'observais avec soin, toujours en méfiance de quelque accident du côté du cœur , je ne sus rien prévoir de funeste dans cette belle soirée.
Rentrés à la ferme , elle prit avec Gorgotine les enfants endormis, les embrassa, me les fit embrasser et se coucha heureuse.
C'était son dernier soir.
Gorgotine , au matin , entrant dans sa chambre , trouva ma pauvre mère expirante. On