DEUXIÈME PARTIE
cité de ton vieux camarade en tout ce qui n'est pas élevage, culture ou science- naturelle.
— Mais la science de l'administratioD n'est pas une science surnaturelle.
— Eh! eh! ça n'est pas prouvé... mais ce qui est certain et ce que tu sais bien , c'est que la carrière officielle n'est pas dans ma nature . à moi ; je demande donc instamment d'y rester ^.ranger.
— Et les amis qui s'attèlent au char de l'Etat , ne doit-on plus leur venir en aide?...
— Quoi qu'il advienne des anciens camarades, j'essaie de rester avec eux en relations amicales; mais, quant à les suivre dans la voie gouvernementale , non : il y a de ce côté-là trop de théories auxquelles j'ai déclaré- depuis longtemps ne rien comprendre; je ne serais assez avancé, assez zélé pour aucun des partis... J'ai, d'ailleurs, cet orgueil de croire que nous sommes , nous autres gens de la nature , supérieurs à tous les partis ; car les partis , selon moi , se relient dans leur .passé à des traditions mesquines et funestes , venues d'un temps où rien n'était soupçonné de la grandeur du nôtre... Quel rôle puisjê donc jouer au milieu de ces débats , sinon de
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ne m'y pas mêler ? Les campagnes auront peutêtre leur jour d'action ; alors . si je vivais encore, je pourrais voir quel rôle m'y convient ,
c'est-à-dire de quelle £içod j'y peux être utile ; en attendant, préparer le pain et la viande, ouvrir les yeux, tout grands à la nature, jusqu'à ce que partout on se décide à en feire autant, voilà les seules choses dont je me sens capable , et je m'en contente... ,
La conversation se continua longtemps et fut fort animée, mais nous finîmes par dîner ensemble gaiment, et M. le sous-préfet comprit qu'il ne iàllait plus songer à faire de moi un conseiller général.
Nous nous séparâmes le soir assez tard.
Et puis, hop! hop! cheval et cavalier reprirent au petit trot le chemin de la ferme, où Désir étiiit seul à les attendre , en jouant un air de galoubet.
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CE qu'on en pensa dans la famille.
— Yoilà won imbécile!... c'est,ne tous en déplaise, l'exclamation que poussa l'un de messieurs mes frères en apprenant du préfet lui-même, quelques jours plus tard , à Paris , mon refus de me laisser faire conseiller général , alors qu'évidemment, cela pouvait nie désigner à la députation , à la décoration , à toutes sortes de dignités qui m'eussent élevé au niveau de toute la Êimille. Mais j'étais né imbécile, et je devais rester tel irrémédiablement.
On me rapporta ce propos, qui me fit beaucoup rire et que je trouvai parÊkit.
Mais celui qui eut , entre tous, pitié de moi et haussa les épaules, ce fut le beau-frère Gorgotin , l'huissier-chansonnier-maire. Il adressa, je crois, à mon illustre frère, le littérateur-homme d'Etat, Une chanson patriotique où la gloire et l'éclat de
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notre parenté étaient opposées, par une adroite antithèse, à mon propre néant. Gorgotin protestait dans ses couplets contre mon indifférence politique ; mais il avait contre moi un bien autre grief : je m'intéressais peu à ses chansons, et la renommée même de mon frère, renommée européenne et universelle, semblait ne me causer aucunefierté; je portais tranquillement ce nom glorieux sans préoccupation plus élevée et plus noble que de soigner des veaux et des porcs , comme si je m'étais appelé Jean Jaunisse ou Belpèche. Il n'était pas même tout-à-iait prouvé que j'eusse pour les oeuvres glorieuses de mon frère «ne grande admiration. Qu'eût dit l'huissierpoëte s'Q eût pu deviner que ces œuvres glorieuses de mon frère, je ne les avais pas lues !
Il est vrai que je les connaissais pour en avoir entendu parler à ce frère lui-même, et puis je savais quelles idées il y développait et dans quelle forme littéraire. N'était-ce point assez?... Il faut bien, d'aiUeurs, qu'à la fin j'en fesse l'aveu : pas un livre de littérature contemporaine, depuis notre installation à la ferme, ne m'était passé par les mains; un feuilleton même, je ne l'avais pas lu. Nous ne recevions qu'un journal
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agricole et un recueil de médecine. De temps en temps, je rapportais de la ville des ouvrages de science. Quant à la poésie, quant aux romans et aux drames, nous laissions l'huissier Gorgotin s'en nourrir à son aise.
Reprenons cependant la suite des événements.
Peu de temps après la mort de ma mère, nous avions perdu aussi le pauvre Lagorgote. Une pleurésie, compliquée d'une péricardite , en trois jours l'avait enlevé. Ce fut à la ferme un grand vide ; mais Toinette et Gorgotine nous avaient enrichis de deux nouveaux enfants. Une série d'années abondantes succédait aux années de misère. Les chemins de fer, multipliés autour de nous, nous mettaient en relations avec un plus grand nombre de marchés et faisaient hausser d'année en année le prix de nos denrées.
D'autre part , nous pouvions maintenant feire venir d'une petite ville voisine d'excellents engrais, et nos champs, nos prés, notre bergerie, nos étables , étaient dans toute la contrée un objet d'admiration. Mais ne voilà-t-il pas que ce succès même nous valut de nouveaux embarras I Tant il est vrai que la tranquillité et la paix ne sont pas de ce monde !
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UÉUOIRES D'UM imbécile.
LES CONCOURS AORICOLES.
D s'était formé dans notre arrondissement une société d'agriculture , ce qui valut aux gens de la contrée, ce qui même leur vaut encore, à l'heure où j'écris , toutes sortes de fêtes , de concours et de discours agricoles. L'oi^anisateur de cette société , qui en devint tout naturellement le président , avait été , lui aussi , un de mes camarades d'en^nce. Il ne douta pas de mon consentement à faire partie de sa société et me le proposa de iaçon très aimable, « comme au premier agriculteur du canton ; » mais il oubliait que le premier agriculteur du canton en était aussi le plus sauvage, et que difficilement il se laisserait appiéger. On ne put donc m'enrôler parmi les membres de la société , mais on voulut m'avoir parmi ses lauréats. Nous avions certainement à la ferme les plus beaux bestiaux du