‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 45 sur 98 · NOTRE LUXE · texte numérisé non relu

NOTRE LUXE

Ici se placent dix années que je raconterai en trois ou quatre pages , et qui , dans notre vie , passèrent comme un alinéa : dis années d'une prospérité parialte; mais dix années de travail , d'activité incessante, de soins et d'études. Je dis d'études, et je dis bien, car nous avions compris que l'étude est un des premiers besoins , un des premiers devoirs de l'agriculture. Ce qu'est ce grand art , nous le savions maintenant , nous savions qu'il a pour bases les sciences les plus hautes , c'est-à-dire les sciences de la vie, alors que les sciences mathématiques, physiques et ' chimiques, suffisent aux autres industries.

Vous eussiez trouvé difficilement une autre maison où l'on vécût avec plus de simplicité, plus d'économie que chez nous ; mais difficilement aussi vous eussiez trouvé plus d'ordre et de bonne

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tenue. On y sentait partout des mains avenantes et gracieuses. Cinq jours sur sept, nous n'avions d'autres pourvoyeurs que le verger, les champs et le jardin; mais nos choux, nos haricots, nos pois , étaient servis sur une table toujours bien dressée : nappe blanche (Goi^otine y tenait), verres . cruchons , plats , assiettes , couteaux éblouissants.

Cette simplicité , cette économie s'étendaient à tout. Cependant nous avions aussi notre luse et notre dépense.

Nous avions connu, mes frères et moi, au collège, le fils d'un ouvrier dont un parent riche paj'ait l'éducation , garçon doux et timide , mais qui paraissait à tous, aux maîtres aussi bien qu'aux élèves, encore plus obtus que je ne le paraissais moi-même , car. du moins , aux récréations, je tenais un rang honorable, tandis que lui ne jouait jamais; toujours seul, à l'écart, il semblait plongé dans une sorte de contemplation mystérieuse.

Je le retrouvai plus tard à l'Ecole de Médecine , mais les choses étaient bien changées ; aux études anatomiques et physiologiques nul d'entre nous ne l'égalait. Il ne lui restait , de sa prinù-

DEUSIÈHE PARTIE. 12i

tive incapacité, qu'une inaptitude aux afiaïres égale à son aptitude pour les sciences. Cela fut cause que, devenu depuis un de nos maîtres en physiologie , il ne put jamais obtenir dans l'enseignement qu'un emploi secondaire , et si peu rétribué , qu'il eut , pour élever sa Ëimille , les plus grandes difficultés.

J'étais resté en relations avec lui , et je trouvais que, seul, ou à peu prés, parmi les savants de ce siècle , il n'avait rien perdu dans la science de ses instincts primitife ; il avait dans ses écrits le sentiment artistique et savait exprimer simplement, mais sans sécheresse, les grandes choses ; et puis 11 avait le respect de la nature , le respect de la vie universelle , étudiée par lui dans de si diverses manifestations. C'était d'ailleurs un esprit encyclopédique , sachant voir et faire voir admirablement le lien qui , de toutes les sciences , ne forme qu'une seule science.

Il était venu une année passer les vacances à la ferme avec ses deux enfants , deux garçons de cinq à sept ans qu'il élevait seul ; car ces pauvres enfants , déjà , n'avaient plus de mère. Ses conversations , pendant ces deux mois de vacances , eurent pour nous un tel intérêt, nous éprouvâmes.

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à les entendre , une telle allégresse , qu'il me vint tout-à-coup la plus heureuse idée, ce fat de prier Edouard (c'était sonnom) de Tenir chaque année aux vacances passer un mois à la ferme, pour y laire à nos enfents et à nous un cours daas lequel les sciences : mathématique , astronomie, physique, .chimie, biologie, seraient résumées à grands traits. Et puis, aux causeries du soir, nous pourrions entrer dans le détail de certaines parties utiles pour nous à connaître.

Mais ceci, pour Edouard , devenait un travail, et comme tout travail doit emporter salaire, il fut convenu que, pour ce mois de leçons données à domicile, il lui serait alloué un traitement de cinq cents francs. Et puis il devait avec ses deux fils passer le second mois à la ferme, à goûter, au milieu de nos champs, de nos prés et de nos bois, un repos bien mérité après onze mois de travail assidu.

Croyez-vous que beaucoup de fermiers se soient permis un tel luxe, d'avoir pour instituteurs d'eux-mêmes et de leurs enfants des professeurs de premier ordre, membres de l'Institut , conune rétait Edouard, aux appointements de cinq cents francs par mois?

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Nos meubles étaient en boia du pays et nos chaises en paille; nous n'avions pas de salon; mais nous eûmes un laboratoire de physique, de chimie, même d'anatomie, avec instruments et appareils de toutes sortes : piles électriques, microscopes, etc. Le microscope était pour nous un instrument de tous les jours. Gorgotine et Toinette elles-mêmes l'employaient à toutes sortes d'usages ; peu de fraudes , en effet , échappent à son examen dans les denrées et marchandises.

Nous disions avec Edouard des expériences curieuses et , même en dehors de ses leçons et conférences, dont quelques-unes étaient presque publiques, nous avions avec lui des conversations qui nous furent profitables et comme agriculteurs et comme hommes. La science n'est pas seulement un élément de force pour toute industrie ; elle est dans la vie un élément de bonheur.

Le séjour d'Edouard à la ferme, pendant tes vacances, était pour nous , chaque année, une vraie fête ; mais ce n'était pas seulement aux vacances que nous étions par lui tenus au courant du mouvement scientifique ; dans tout !e feste de l'année nous entretenions une correspon-

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124 HÉHOIREB d'un IMBÉCILE.

(lance qui mettait la ferme en communication scientifique avec l'Institut lui-même.

Voici quelques-unes des lettres qui s'échangeaient entre nous :

DEUXIËUE KARTIE.

LETTRE D EDOUAED.

Oui . vraiment , ma brochure sur la contractilité est prête ; mais je la garde ea portefeuille, tenant à ne la publier qu'après les vacances, c'est-à-dire après te l'avoir soumise, car j'ai besoin d'avoir ton avis sur plusieurs points esseittiels. Je ne fais à peu près bien que ce que je Êiia avec toi , tu m'es à ton insu un collaborateur indispensable. Il est vrai qu'en ceci je confonds aiec toi la ferme tout entière avec ses habitants, mâles et femelles et même avec ses bestiaux, ses champs, son fumier, ses moissons. Je ne vois, ne pense et ne dis juste qu'au milieu de tout cet entourage.

J'ai recueilli pour Désir, au Jardia-des-Plantes, quelques graines fourragères, excellentes, je crois, pour sa prairie ; je les lui réserve.

Madame Gorgotine voudrait-elle pour sa bassecour ou pour sa volière quelques œufs de poules

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126 UÉMOIRES d'un imbécile. ■

négresses ? Ce sont des bètes fort f fort jolies, fort rares. Le bizarre, c'est que ces Adresses sont d'une éblouissante blancheur ; mais les plumes seules sont blanches, en admettant que l'on puisse appeler plumes le singulier duvet dont elles sont revêtues. En revanche, la peau est du plus beau noir, et ce noir s'étend jusqu'au périoste. On a prétendu quelquefois que cette teinture noire du périoste était due aux aliments dont ces poules se uourrïssent dans leurs lieux d'origine; mais nourris-les comme tu voudras, tes négresses resteront noires. Dès l'éclosion, le périoste, chez le poussin, est sunsi coloré. Voilà, on peut le dire, de vrais nègres et tels que la nature n'en offre pas, je crois, un second exemple aussi complet. T'ai-je dit que même la crête du coq est noire et que CRS gallinacées ont cinq doigts ? Ce sont bètes tout^-à-fait diaboliques. On n'eût pas manqué de .le croire au beau moyen-àge et peut-être que la poule blanche, si chère aux sorciers, n'était autre que la poule dont je compte ofiFrir quelques œufe à mesdames Gorgotine et Toinette.

Vos enfanta vont-ils bien? Oui sans doute, car c'est leur habitude. Les miens , toujours

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trop enfermés , malgré les longues promenades que je leur &iis faire deux fois par semaine , sont redevenus pâles et fluets ; mais , au total , leur santé n'est pas compromise , et l'air de la ferme aux. vacances , je l'espère . leur rendra leurs bonnes couleurs.

Je te remercie et te félicite beaucoup de tes notes Sur quelques phénomènes inobservés de la digestion chez les rumiimnls. Je crois ton observation très juste, et je verrai ce qu'on en pense à l'Institut, où l'on ose encore quelquefois penser , . quoi que tu en dises. Mais je m'appliquerai surtout à vérifier le fait. Me permettras-tu le sacrifice d'une de tes brebis?

S'il vous mourait quelque jour une truie pleine , envoie-moi les petits ; c'est en les étudiant à l'état fœtal qu'on a quelque chance de , découvrir les tenants et aboutissants de cet animal , qui semble isolé de tous les autres. Il y a là une grosse question de philosophie scientifique à résoudre. Je ne sais si don Pourceau s'est jamais douté de son importance en histoire naturelle. Je J'aurais encore cent choses à te

mander et demander , mais le papier finit et forcément je m'arrête. Tout à toi et aux tiens.

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UÉM0IRB8 d'un IMBÉCILE.

Au diable la contractilité ! Je te voudrais occupé d'autre chose , et d'autre chose de plus digne de toi. La contractilité , je le sais , a son importance , puisqu'il n'y a guère entre la vie végétale et la vie animale que ce point distinctif , et que même , selon toi , il n'y en a pas d'autre , ce que je veux bien accorder. Je seûs , d'ailleurs , tes curieuses expériences sur cette , partie de la physiolt^ie : je sais que tu ne peux manquer d'avoir écrit sur tout cela une brochure pleine d'intérêt , pleine surtout de constatations nouvelles, et qui te vaudra, le jour où tu la liras , les suffrages de l'Institut , si l'Institut , ce jour-là , n'est pas atteint de surdité , d'aveuglement , d'atonie cérébrale , comme il l'est <{uelqucfois Je dis quelquefois, parce que les infirmités ci-dessus ont leurs intermittences dans la

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savante compagnie , et qu'après tout , je veux bien l'avouer , elle est encore à mes yeux le premier corp8 de l'Etat. Nos assemblées politiques, auprès de l'Institut , seraient bien peu de chose si l'Institut lui-même avait , dans la majorité de ses membres , le sentiment de sa mission et de sa puissance... Je voudrais donc que, laissant à d'autres les études spéciales , tu prisses pour tâche de donner aux peuples , qui l'attendent , le résumé , la conclusion de l'ensemble actuel des connaissances humaines.

Je voudrais qu'ayant interri^é la science mathématique , point de départ de toute étude (qui consiste, en effet, à compter, peser, mesurer les choses et calculer leurs distances) ; puis la science astronomique , qui n'est autre que l'apphcation de la mathématique à la constitution générale de l'univers ; puis la physique , qui n'étudie des corps que les propriétés extérieures , tandis que la chimie , succédant à la physique et la complétant , pénètre jusqu'aux propriétés intimes ; je voudrais qu'ajant passé en revue ces sciences inférieures , tu prisses à partie la science supérieure qui les continue , les contient , les complète , c'est-à-dire la science de la vie en

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ses diverses branches , et qu'enfin tu osasses nous dire s'il y a lieu de fonder sur ces inébranlables assises : mathématique , astronomie , physique , chimie , biologie , une science sociale.

n s'agit , tu le vois , de trouver au monde moderne ses vraies bases ; cela vaut bien d'interrompre des recherches spéciales. Ce que le microscope t'a fait voir d'inaperçu jusqu'ici dans quelques phénomènes physiologiques , d'autres un jour l'auraient vu ; mais qui verra , qui saura, qui osera résumer notre avoir scientifique? Pour l'accomplissement immédiat d'une telle œuvre , je ne vois plus personne, en France du moins ; car au-delà je connais moins bien le personnel scientifique. Maïs quel malheur s'il fallait que , sur ce point encore , nous nous laissions devancer par l'Angleterre , rAmérique ou l'Allemagne !

D'autre part, ami, quelle gloire (j'ai encore de ces enfantillages ) , quelle gloire , quelle joie , quel enchantement de toute notre vie, si le mot. si le grand mot du siècle partait de ce. petit monde que seuls nous avons su tirer non pas seulement de la science moderne , mais de nos instincts et de notre cœur ; de ce petit monde où

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se voient associés si bien la campagne et la ville , l'agriculture et la science, le travail et le capital , le propriétaire et le fermier, j'allais dire le maître et le serviteur ; mais où est chez nous le maître ? où est le serviteur ? à quel» caractères les as-tu distingués l'un de l'autre , ô classiâ~ cateurî

Me voilà , tu le vois , ret^nnbé dans ce qu'on appelait autrefois mes idées dHmbécUe ; mais on ne sait pas assez de quel poids pèsent les imbéciles dans les destinées sociales. Ah ! s'il se pouvait trouver bientôt demi-douzaine d'imbéciles de génie pour noua remettre dans les voies de nature , au lieu des gens d'esprit qui depuis si longtemps nous égarent en voulant nous conduire, quelle transformation du monde ! Qu'en dis-tu? Tu es de mon avis sans doute , car, toi aussi , tu fus dans ton eniance, et tu as le bonheur, dans ton âge mûr, d'être resté imbécile... le savoir ne t'a pas empêché de conserver l'instinctive et précieuse bêtise qui te fit, au jour de ta naissance , deviner le sein maternel.

De même que les sciences supérieures de la vie s'ajoutent aux sciences inférieures sans leur rien enlever, sans les contredire sur un seul

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132 uBuoiBBS d'un ihbécile.

point , de même la science tout entière se doit ajouter à la bêtise de l'enfant sans lut rien enlever de ses instincts oaliis. Si dans rbomme l'en&nt est supprimé , tant pis pour l'hcmime I Mais poui^ quoi te redire ces choses que tu sais, et que toimême , tant de fois , tu m'as dites si bien î. . .

A bientôt! amitiés , compliments à toi et à tes fils ! nouvelles excellentes de la ferme , récoltes superbes ; nous aurons même bientôt un enfant de plus par Toinette et Désir, un enfant de plus par Gorgotine et ton serviteur : ça fera neuf. Tout va bien , mais tout irait mieux si tu nous donnais une philosophie scientifique et humaine.

Scienli/ique et humaine ! Ah ! si tu nous la donnes, cette philosophie-là , tu auras le droit de l'appeler , divine... j'ai dit le mot et le maintiens , entendstu î

Ton vieil ami en bêtise et en science.

DEUXIÈJIE PADTIE.

LETTRE d'ÉDOCABD.

Merci mille fois de la bonoe opinion que tu as de moi et de la tâche que tu voudrais me confier ! Mais pourquoi m'interdire la contractilité . alors que toi-même tu t'occupes si bien de la digestion chez les ruminants ?

Tu voudrais me voir formuler une philosophie des sciences , mais n'es-tu pas apte , monsieur le rural , autant et plus qu'un autre , à nous la donner, cette [^ilosophie? D'où vient donc que, toi aussi, tu t'en tiens aux observations, aux études spédales?

Ne serait-ce pas que j'avais raison lorsqu'aux vacances dernières, nous promeuaut un soir, je te disais : — Ami , ces conclusions philosophiques que toi , moi et quelques autres , nous sentons venir, nous en pourrons longtemps encore causer entre nous ; mais l'heure d'en entretenir le

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I3i MÉMOIRES D'vy IKBËCILE.

public , la trouverons-nous jamais? et, pour de telles vérités, existe-t-il un public? Avec le t«mps , avec beaucoup de temps , ce public se formera sans doute ; mais , parmi les hommes d'aujour^ d'hui , tu le chercherais en vain.

Vois , en effet , qui sont ceux que depuis vingtcinq ans on écoute !

' Du talent, quelques-uns en ont, et même beaucoup trop, à commencer par quelqu'un qui te touche de près , mais de la raison , du savoir réel, où les as-tu trouvés? Du reste, je ne m'étonne plus qu'il en soit ainsi . et tu penserais de la même manière si tu vivais au milieu des futilités et des atrocités de nos capitales, Si tu avais sous les yeux constamment le spectacle de nos horreurs , de nos fureurs , de nos misères , si tu pouvais suivreles épouvantables drames dont nous sommes spectateurs et act«urs , si tu savais que, de tant de créatures qui s'agitent autour de nous, la plupart sont affolées de douleur, de tristesse ou d'appréhension , tu comprendrais , cher philosophe, qu'une société si cruellement éprouvée n'a rien, absolument rien , du calme nécessaire à recevoir les sereines instructions de la science.

Une crise de folie , d'hystérie universelle, se

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